CHAPITRE IV
Le mouvement d'émulation qui avait soulagé Corinne pendant quelques instants la conduisit encore le lendemain à la galerie de Florence; elle se flatta de retrouver son ancien goût pour les arts, et d'y puiser quelque intérêt pour ses occupations d'autrefois. Les beaux-arts sont encore très-républicains à Florence: l'on y montre les statues et les tableaux à toutes les heures avec la plus grande facilité. Des hommes instruits, payés par le gouvernement, sont préposés comme des fonctionnaires publics à l'explication de tous ces chefs-d'œuvre. C'est un reste de respect pour les talents en tous genres, qui a toujours existé en Italie, mais plus particulièrement à Florence, lorsque les Médicis voulaient se faire pardonner leur pouvoir par leur esprit, et leur ascendant sur les actions par le libre essor qu'ils laissaient du moins à la pensée. Les gens du peuple aiment beaucoup les arts à Florence, et mêlent ce goût à la dévotion, qui est plus régulière en Toscane qu'en tout autre lieu de l'Italie; il n'est pas rare de les voir confondre les figures mythologiques avec l'histoire chrétienne. Un Florentin, homme du peuple, montrait aux étrangers une Minerve qu'il appelait Judith, un Apollon qu'il nommait David, et certifiait, en expliquant un bas-relief qui représentait la prise de Troie, que Cassandre était une bonne chrétienne.
C'est une immense collection que la galerie de Florence, et l'on pourrait y passer bien des jours sans parvenir à la connaître. Corinne parcourait tous ces objets, et se sentait avec douleur distraite et indifférente. La statue de Niobé réveilla son intérêt: elle fut frappée de ce calme, de cette dignité à travers la plus profonde douleur. Sans doute, dans une semblable situation, la figure d'une véritable mère serait entièrement bouleversée; mais l'idéal des arts conserve la beauté dans le désespoir; et ce qui touche profondément dans les ouvrages du génie, ce n'est pas le malheur même, c'est la puissance que l'âme conserve sur ce malheur. Non loin de la statue de Niobé est la tête d'Alexandre mourant; ces deux genres de physionomie donnent beaucoup à penser. Il y a dans Alexandre l'étonnement et l'indignation de n'avoir pu vaincre la nature. Les angoisses de l'amour maternel se peignent dans tous les traits de Niobé: elle serre sa fille contre son sein avec une anxiété déchirante; la douleur exprimée par cette admirable figure porte le caractère de cette fatalité qui ne laissait, chez les anciens, aucun recours à l'âme religieuse. Niobé lève les yeux au ciel, mais sans espoir, car les dieux mêmes y sont ses ennemis.
Corinne, en retournant chez elle, essaya de réfléchir sur ce qu'elle venait de voir, et voulut composer comme elle le faisait jadis; mais une distraction invincible l'arrêtait à chaque page. Combien elle était loin alors du talent d'improviser! Chaque mot lui coûtait à trouver, et souvent elle traçait des paroles sans aucun sens, des paroles qui l'effrayaient elle-même quand elle se mettait à les relire, comme si l'on voyait écrit le délire de la fièvre. Se sentant alors incapable de détourner sa pensée de sa propre situation, elle peignait ce qu'elle souffrait; mais ce n'étaient plus ces idées générales, ces sentiments universels qui répondent au cœur de tous les hommes; c'était le cri de la douleur, cri monotone à la longue comme celui des oiseaux de la nuit; il y avait trop d'ardeur dans les expressions, trop d'impétuosité, trop peu de nuances: c'était le malheur, mais ce n'était plus le talent. Sans doute il faut, pour bien écrire, une émotion vraie, mais il ne faut pas qu'elle soit déchirante. Le bonheur est nécessaire à tout, et la poésie la plus mélancolique doit être inspirée par une sorte de verve qui suppose et de la force et des jouissances intellectuelles. La véritable douleur n'a point de fécondité naturelle: ce qu'elle produit n'est qu'une agitation sombre qui ramène sans cesse aux mêmes pensées. Ainsi, ce chevalier poursuivi par un sort funeste parcourait en vain mille détours, et se retrouvait toujours à la même place.
Le mauvais état de la santé de Corinne achevait aussi de troubler son talent. L'on a trouvé dans ses papiers quelques-unes des réflexions qu'on va lire, et qu'elle écrivait dans ce temps où elle faisait d'inutiles efforts pour redevenir capable d'un travail suivi.