CHAPITRE PREMIER
C'était le jour de la fête la plus bruyante de l'année, à la fin du carnaval, lorsqu'il prend au peuple romain comme une fièvre de joie, comme une fureur d'amusement dont on ne trouve point d'exemple ailleurs. Toute la ville se déguise; à peine reste-t-il aux fenêtres des spectateurs sans masque, pour regarder ceux qui en ont; et cette gaieté commence tel jour à point nommé, sans que les événements publics ou particuliers de l'année empêchent presque jamais personne de se divertir à cette époque.
C'est là qu'on peut juger de toute l'imagination des gens du peuple. L'italien est plein de charmes, même dans leur bouche. Alfieri disait qu'il allait, à Florence, sur le marché public, pour apprendre le bon italien. Rome a le même avantage; et ces deux villes sont peut-être les seules du monde où le peuple parle si bien, que l'amusement de l'esprit peut se rencontrer à tous les coins des rues.
Le genre de gaieté qui brille dans les auteurs des arlequinades et de l'opéra-bouffe se trouve très-communément même parmi les hommes sans éducation. Dans ces jours de carnaval, où l'exagération et la caricature sont admises, il se passe entre les masques les scènes les plus comiques.
Souvent une gravité grotesque contraste avec la vivacité des Italiens, et l'on dirait que leurs vêtements bizarres leur inspirent une dignité qui ne leur est pas naturelle. D'autres fois ils font voir une connaissance si singulière de la mythologie dans les déguisements qu'ils arrangent, qu'on croirait les anciennes fables encore populaires à Rome. Plus souvent ils se moquent des divers états de la société avec une plaisanterie pleine de force et d'originalité. La nation paraît mille fois plus distinguée dans ses jeux que dans son histoire. La langue italienne se prête à toutes les nuances de la gaieté avec une facilité qui ne demande qu'une légère inflexion de voix, une terminaison un peu différente, pour accroître ou diminuer, ennoblir ou travestir le sens des paroles. Elle a surtout de la grâce dans la bouche des enfants. L'innocence de cet âge et la malice naturelle de la langue font un contraste très-piquant. Enfin, on pourrait dire que c'est une langue qui va d'elle-même, exprime sans qu'on s'en mêle, et paraît presque toujours avoir plus d'esprit que celui qui la parle.
Il n'y a ni luxe ni bon goût dans la fête du carnaval; une sorte de pétulance universelle la fait ressembler aux bacchanales de l'imagination, mais de l'imagination seulement; car les Romains sont en général très-sobres, et même assez sérieux, les derniers jours du carnaval exceptés. On fait en tout genre des découvertes subites dans le caractère des Italiens, et c'est ce qui contribue à leur donner la réputation d'hommes rusés. Il y a sans doute une grande habitude de feindre dans ce pays, qui a supporté tant de jougs différents; mais ce n'est pas à la dissimulation qu'il faut toujours attribuer le passage rapide d'une manière d'être à l'autre. Une imagination inflammable en est souvent la cause. Les peuples qui ne sont que raisonnables ou spirituels peuvent aisément s'expliquer et se prévoir; mais tout ce qui tient à l'imagination est inattendu. Elle saute les intermédiaires; un rien peut la blesser, et quelquefois elle est indifférente à ce qui devrait le plus l'émouvoir. Enfin, c'est en elle-même que tout se passe, et l'on ne peut calculer ses impressions d'après ce qui les cause.
On ne comprend pas du tout, par exemple, d'où vient l'amusement que les grands seigneurs romains trouvent à se promener en voiture d'un bout du Corso à l'autre, des heures entières, soit pendant les jours du carnaval, soit les autres jours de l'année. Rien ne les dérange de cette habitude. Il y a aussi, parmi les masques, des hommes qui se promènent le plus ennuyeusement du monde, dans le costume le plus ridicule, et qui, tristes arlequins et taciturnes polichinelles, ne disent pas une parole pendant toute la soirée, mais ont, pour ainsi dire, leur conscience de carnaval satisfaite quand ils n'ont rien négligé pour se divertir.
On trouve à Rome un genre de masques qui n'existe point ailleurs. Ce sont les masques pris d'après les figures des statues antiques, et qui de loin imitent une parfaite beauté: souvent les femmes perdent beaucoup en les quittant. Mais cependant cette immobile imitation de la vie, ces visages de cire ambulants, quelque jolis qu'ils soient, font une sorte de peur. Les grands seigneurs montrent un assez grand luxe de voitures les derniers jours du carnaval; mais le plaisir de cette fête, c'est la foule et la confusion: c'est comme un souvenir des saturnales; toutes les classes de Rome sont mêlées ensemble; les plus graves magistrats se promènent assidûment, et presque officiellement, dans leurs carrosses, au milieu des masques; toutes les fenêtres sont décorées; toute la ville est dans les rues: c'est véritablement une fête populaire. Le plaisir du peuple ne consiste ni dans les spectacles, ni dans les festins qu'on lui donne, ni dans la magnificence dont il est témoin. Il ne fait aucun excès de vin ni de nourriture; il s'amuse seulement d'être mis en liberté, et de se trouver au milieu des grands seigneurs, qui se divertissent à leur tour de se trouver au milieu du peuple. C'est surtout le raffinement et la délicatesse des plaisirs qui mettent une barrière entre les différentes classes; c'est aussi la recherche et la perfection de l'éducation. Mais, en Italie, les rangs en ce genre ne sont pas marqués d'une manière très-sensible, et le pays est plus distingué par le talent naturel et l'imagination de tous, que par la culture d'esprit des premières classes. Il y a donc pendant le carnaval un mélange complet de rangs, de manières et d'esprits; et la foule, et les cris, et les bons mots, et les dragées dont on inonde indistinctement les voitures qui passent, confondent tous les êtres mortels ensemble, remettent la nation pêle-mêle, comme s'il n'y avait plus d'ordre social.
Corinne et lord Nelvil, tous les deux rêveurs et pensifs, arrivèrent au milieu de ce tumulte. Ils en furent d'abord étourdis; car rien ne paraît plus singulier que cette activité des plaisirs bruyants, quand l'âme est tout entière recueillie en elle-même. Ils s'arrêtèrent à la place du Peuple pour monter sur l'amphithéâtre près de l'obélisque, d'où l'on voit la course des chevaux. Au moment où ils descendirent de leur calèche, le comte d'Erfeuil les aperçut, et prit à part Oswald pour lui parler.
«Ce n'est pas bien, lui dit-il, de vous montrer ainsi publiquement, arrivant seul de la campagne avec Corinne: vous la compromettrez; et qu'en ferez-vous après?—Je ne crois pas, répondit lord Nelvil, que je compromette Corinne en montrant l'attachement qu'elle m'inspire; mais si cela était vrai, je serais trop heureux que le dévouement de ma vie…—Ah! pour heureux, interrompit le comte d'Erfeuil, je n'en crois rien; on n'est heureux que par ce qui est convenable. La société a, quoi qu'on fasse, beaucoup d'empire sur le bonheur; et ce qu'elle n'approuve pas, il ne faut jamais le faire.—On vivrait donc toujours pour ce que la société dira de nous, reprit Oswald; et ce qu'on pense et ce qu'on sent ne servirait jamais de guide! S'il en était ainsi, si l'on devait s'imiter constamment les uns les autres, à quoi bon une âme et un esprit pour chacun? La Providence aurait pu s'épargner ce luxe.—C'est très-bien dit, reprit le comte d'Erfeuil, très-philosophiquement pensé; mais avec ces maximes-là l'on se perd; et quand l'amour est passé, le blâme de l'opinion reste. Moi qui vous parais léger, je ne ferai jamais rien qui puisse m'attirer la désapprobation du monde. On peut se permettre de petites libertés, d'aimables plaisanteries qui annoncent de l'indépendance dans la manière de voir, pourvu qu'il n'y en ait pas dans la manière d'agir; car, quand cela touche au sérieux…—Mais le sérieux, répondit lord Nelvil, c'est l'amour et le bonheur.—Non, non, interrompit le comte d'Erfeuil, ce n'est pas cela que je veux dire; ce sont de certaines convenances établies qu'il ne faut pas braver, sous peine de passer pour un homme bizarre, pour un homme… enfin, vous m'entendez, pour un homme qui n'est pas comme les autres.» Lord Nelvil sourit; et, sans humeur comme sans peine, il plaisanta le comte d'Erfeuil sur sa frivole sévérité; il sentit avec joie que, pour la première fois, sur un sujet qui lui causait tant d'émotion, le comte d'Erfeuil n'avait pas eu la moindre influence sur lui. Corinne, de loin, avait deviné tout ce qui se passait; mais le sourire de lord Nelvil remit le calme dans son cœur; et cette conversation du comte d'Erfeuil, loin de troubler Oswald ni son amie, leur inspira des dispositions plus analogues à la fête.
La course des chevaux se préparait. Lord Nelvil s'attendait à voir une course semblable à celles d'Angleterre; mais il fut étonné d'apprendre que de petits chevaux barbes devaient courir tout seuls, sans cavaliers, les uns contre les autres. Ce spectacle attire singulièrement l'attention des Romains. Au moment où il va commencer, toute la foule se range des deux côtés de la rue. La place du Peuple, qui était couverte de monde, est vide en un moment. Chacun monte sur les amphithéâtres qui entourent les obélisques, et des multitudes innombrables de têtes et d'yeux noirs sont tournés vers la barrière d'où les chevaux doivent s'élancer.
Ils arrivent sans bride et sans selle, seulement le dos couvert d'une étoffe brillante, et conduits par des palefreniers très-bien vêtus, qui mettent à leurs succès un intérêt passionné. On place les chevaux derrière la barrière, et leur ardeur pour la franchir est excessive. A chaque instant on les retient; ils se cabrent, ils hennissent, ils trépignent comme s'ils étaient impatients d'une gloire qu'ils vont obtenir à eux seuls, sans que l'homme les dirige. Cette impatience des chevaux, ces cris des palefreniers, font, du moment où la barrière tombe, un vrai coup de théâtre. Les chevaux partent, les palefreniers crient: place, place! avec un transport inexprimable. Ils accompagnent leurs chevaux du geste et de la voix aussi longtemps qu'ils peuvent les apercevoir. Les chevaux sont jaloux l'un de l'autre comme des hommes. Le pavé étincelle sous leurs pas, leur crinière vole; et leur désir de gagner le prix, ainsi abandonnés à eux-mêmes, est tel, qu'il en est qui, en arrivant, sont morts de la rapidité de leur course. On s'étonne de voir ces chevaux libres ainsi animés par des passions personnelles; cela fait peur, comme si c'était de la pensée sous cette forme d'animal. La foule rompt les rangs quand ses chevaux sont passés, et les suit en tumulte. Ils arrivent au palais de Venise, où est le but; et il faut entendre les exclamations des palefreniers dont les chevaux sont vainqueurs! Celui qui avait gagné le premier prix se jeta à genoux devant son cheval, et le remercia, et le recommanda à saint Antoine, patron des animaux, avec un enthousiasme aussi sérieux en lui que comique pour les spectateurs.
C'est à la fin du jour ordinairement que les courses finissent. Alors commence un autre genre d'amusement beaucoup moins pittoresque, mais aussi très-bruyant. Les fenêtres sont illuminées. Les gardes abandonnent leur poste, pour se mêler eux-mêmes à la joie générale. Chacun prend alors un petit flambeau appelé moccolo, et l'on cherche mutuellement à se l'éteindre, en répétant le mot ammazzare (tuer) avec une vivacité redoutable. (CHE LA BELLA PRINCIPESSA SIA AMMAZZATA! CHE IL SIGNOR ABBATE SIA AMMARATO!) Que la belle princesse soit tuée! que le seigneur abbé soit tué! crie-t-on d'un bout de la rue à l'autre. La foule rassurée, parce qu'à cette heure on interdit les chevaux et les voitures, se précipite de tous les côtés; enfin il n'y a plus d'autre plaisir que le tumulte et l'étourdissement. Cependant la nuit s'avance: le bruit cesse par degrés, le plus profond silence lui succède, et il ne reste plus de cette soirée que l'idée d'un songe confus, qui, changeant l'existence de chacun en un rêve, a fait oublier pour un moment, au peuple ses travaux, aux savants leurs études, aux grands seigneurs leur oisiveté.