CHAPITRE PREMIER
Corinne, pendant ce temps, s'était établie près de Venise, dans une campagne sur les bords de la Brenta; elle voulait rester dans les lieux où elle avait vu Oswald pour la dernière fois, et d'ailleurs elle se croyait là plus près qu'à Rome des lettres d'Angleterre. Le prince Castel-Forte lui avait écrit pour lui offrir de venir la voir; et s'il avait essayé de la détacher d'Oswald, s'il lui avait dit ce qui se dit, c'est que l'absence doit refroidir le sentiment, un tel mot prononcé sans réflexion eût été pour Corinne comme un coup de poignard: elle aima donc mieux ne voir personne. Mais ce n'est pas une chose facile que de vivre seule quand l'âme est ardente et la situation malheureuse. Les occupations de la solitude exigent toutes du calme dans l'esprit; et lorsqu'on est agité par l'inquiétude, une distraction forcée, quelque importune qu'elle pût être, vaudrait mieux que la continuité de la même impression. Si l'on peut deviner comme on arrive à la folie, c'est sûrement lorsqu'une seule pensée s'empare de l'esprit, et ne permet plus à la succession des objets de varier les idées. Corinne était d'ailleurs une personne d'une imagination si vive, qu'elle se consumait elle-même quand ses facultés n'avaient plus d'aliment au dehors.
Quelle vie succédait à celle qu'elle venait de mener pendant près d'une année! Oswald était auprès d'elle presque tout le jour; il suivait tous ses mouvements, il accueillait avidement chacune de ses paroles; son esprit excitait celui de Corinne. Ce qu'il y avait d'analogie, ce qu'il y avait de différence entre eux, animait également leur entretien; enfin Corinne voyait sans cesse ce regard si tendre, si doux, et si constamment occupé d'elle. Quand la moindre inquiétude la troublait, Oswald prenait sa main, il la serrait contre son cœur, et le calme, et plus que le calme, une espérance vague et délicieuse renaissait dans l'âme de Corinne. Maintenant rien que d'aride au dehors, rien que de sombre au fond du cœur; elle n'avait d'autre événement, d'autre variété dans sa vie que les lettres d'Oswald; et l'irrégularité de la poste, pendant l'hiver, excitait chaque jour en elle le tourment de l'attente, et souvent cette attente était trompée. Elle se promenait tous les matins sur le bord du canal, dont les eaux sont assoupies sous le poids de larges feuilles appelées les lis des eaux. Elle attendait la gondole noire qui apportait les lettres de Venise; elle était parvenue à la distinguer à une très-grande distance, et le cœur lui battait avec une affreuse violence dès qu'elle l'apercevait. Le messager descendait de la gondole; quelquefois il disait: Madame, il n'y a point de lettres, et continuait ensuite paisiblement le reste de ses affaires, comme si rien n'était si simple que de n'avoir point de lettres. Une autre fois il lui disait: Oui, madame, il y en a. Elle les parcourait toutes d'une main tremblante, et l'écriture d'Oswald ne s'offrait point à ses regards; alors le reste du jour était affreux, la nuit se passait sans sommeil, et le lendemain elle éprouvait la même anxiété qui absorbait toute sa journée.
Enfin elle accusa lord Nelvil de ce qu'elle souffrait: il lui sembla qu'il aurait pu lui écrire plus souvent, et elle lui en fit des reproches. Il se justifia, et déjà ses lettres devinrent moins tendres: car, au lieu d'exprimer ses propres inquiétudes, il s'occupait à dissiper celles de son amie.
Ces nuances n'échappèrent point à la triste Corinne, qui étudiait le jour et la nuit une phrase, un mot des lettres d'Oswald, et cherchait à découvrir, en les relisant sans cesse, une réponse à ses craintes, une interprétation nouvelle qui pût lui donner quelques jours de calme.
Cet état ébranlait ses nerfs, affaiblissait son esprit. Elle devenait superstitieuse, et s'occupait des présages continuels qu'on peut tirer de chaque événement quand on est toujours poursuivi par la même crainte. Un jour par semaine elle allait à Venise, pour avoir ce jour-là ses lettres quelques heures plus tôt. Elle variait ainsi le tourment de les attendre. Au bout de quelques semaines, elle avait pris une sorte d'horreur pour tous les objets qu'elle voyait en allant et en revenant: ils étaient tous comme les spectres de ses pensées, et les retraçaient à ses yeux sous d'horribles traits.
Une fois, en entrant à l'église de Saint-Marc, elle se rappela qu'en arrivant à Venise l'idée lui était venue que peut-être, avant de partir, lord Nelvil la conduirait dans ces lieux, et l'y prendrait pour son épouse à la face du ciel: alors elle se livra tout entière à cette illusion. Elle le fit entrer sous ces portiques, s'approcher de l'autel, et promettre à Dieu d'aimer toujours Corinne. Elle pensa qu'elle se mettait à genoux devant Oswald, et recevait ainsi la couronne nuptiale. L'orgue qui se faisait entendre dans l'église, les flambeaux qui l'éclairaient, animaient sa vision; et, pour un moment, elle ne sentit plus le vide cruel de l'absence, mais cet attendrissement qui remplit l'âme, et fait entendre au fond du cœur la voix de ce qu'on aime. Tout à coup un murmure sombre fixa l'attention de Corinne; et comme elle se retournait, elle aperçut un cercueil qu'on apportait dans l'église. A cet aspect, elle chancela, ses yeux se troublèrent, et, depuis cet instant, elle fut convaincue par l'imagination que son sentiment pour Oswald serait la cause de sa mort.