CHAPITRE PREMIER
Rappelons maintenant les événements qui se passèrent en Écosse après le jour de cette triste fête où Corinne fit un si douloureux sacrifice. Le domestique de lord Nelvil lui remit ses lettres au bal: il sortit pour les lire; il en ouvrit plusieurs que son banquier de Londres lui envoyait, avant de deviner celle qui devait décider de son sort; mais quand il aperçut l'écriture de Corinne, mais quand il vit ces mots: Vous êtes libre, et qu'il reconnut l'anneau, il sentit à la fois une amère douleur et l'irritation la plus vive. Il y avait deux mois qu'il n'avait reçu de lettres de Corinne, et ce silence était rompu par des paroles si laconiques, par une action si décisive! Il ne douta pas de son inconstance; il se rappela tout ce que lady Edgermond avait pu dire de la légèreté, de la mobilité de Corinne; il entra dans le sens de l'inimitié contre elle, car il l'aimait assez encore pour être injuste. Il oublia qu'il avait tout à fait renoncé depuis plusieurs mois à l'idée d'épouser Corinne, et que Lucile lui avait inspiré un goût assez vif. Il se crut un homme sensible trahi par une femme infidèle; il éprouva du trouble, de la colère, du malheur, mais surtout un mouvement de fierté qui dominait toutes les autres impressions, et lui inspirait le désir de se montrer supérieur à celle qui l'abandonnait. Il ne faut pas beaucoup se vanter de la fierté dans les attachements du cœur; elle n'existe presque jamais que quand l'amour-propre l'emporte sur l'affection, et si lord Nelvil eût aimé Corinne comme dans les jours de Rome et de Naples, le ressentiment contre les torts qu'il lui croyait ne l'eût point encore détaché d'elle.
Lady Edgermond s'aperçut du trouble de lord Nelvil; c'était une personne passionnée sous de froids dehors, et la maladie mortelle dont elle se sentait menacée ajoutait à l'ardeur de son intérêt pour sa fille. Elle savait que la pauvre enfant aimait lord Nelvil, et elle tremblait d'avoir compromis son bonheur en le lui faisant connaître. Elle ne perdait donc pas Oswald un instant de vue, et pénétrait dans les secrets de son âme avec une sagacité que l'on attribue à l'esprit des femmes, mais qui tient uniquement à l'attention continuelle qu'inspire un vrai sentiment. Elle prit le prétexte des affaires de Corinne, c'est-à-dire de l'héritage de son oncle qu'elle voulait lui faire passer, pour avoir le lendemain matin un entretien avec lord Nelvil. Dans cet entretien elle devina bien vite qu'il était mécontent de Corinne; et, flattant son ressentiment par l'idée d'une noble vengeance, elle lui proposa de la reconnaître pour sa belle-fille. Lord Nelvil fut étonné de ce changement subit dans les intentions de lady Edgermond mais il comprit cependant, quoique cette pensée ne fût en aucune manière exprimée, que cette offre n'aurait son effet que s'il épousait Lucile, et, dans l'un de ces moments où l'on agit plus vite que l'on ne pense, il la demanda en mariage à sa mère. Lady Edgermond, ravie, put à peine se contenir assez pour ne pas dire oui avec trop de rapidité; le consentement fut donné, et lord Nelvil sortit de cette chambre lié par un engagement qu'il n'avait pas eu l'idée de contracter en y entrant.
Pendant que lady Edgermond préparait Lucile à le recevoir, il se promenait dans le jardin avec une grande agitation. Il se disait que Lucile lui avait plu précisément parce qu'il la connaissait peu, et qu'il était bizarre de fonder tout le bonheur de sa vie sur le charme d'un mystère qui doit nécessairement être découvert. Il lui revint un mouvement d'attendrissement pour Corinne, et il se rappela les lettres qu'il lui avait écrites, et qui exprimaient trop bien les combats de son âme. «Elle a eu raison, s'écria-t-il, de renoncer à moi; je n'ai pas eu le courage de la rendre heureuse; mais il devait lui en coûter davantage, et cette ligne si froide… Mais qui sait si ses larmes ne l'ont pas arrosée?» et en prononçant ces mots les siennes coulaient malgré lui. Ses rêveries l'entraînèrent tellement, qu'il s'éloigna du château, et fut longtemps cherché par les domestiques de lady Edgermond, qu'elle avait envoyés pour lui faire dire qu'il était attendu: il s'étonna lui-même de son peu d'empressement, et se hâta de revenir.
En entrant dans la chambre, il vit Lucile à genoux et la tête cachée dans le sein de sa mère; elle avait ainsi la grâce la plus touchante. Lorsqu'elle entendit lord Nelvil, elle releva son visage baigné de pleurs, et lui dit en lui tendant la main: «N'est-il pas vrai, milord, que vous ne me séparerez pas de ma mère?» Cette aimable manière d'annoncer son consentement intéressa beaucoup Oswald. Il se mit à genoux à son tour, et pria lady Edgermond de permettre que le visage de Lucile se penchât vers le sien; et c'est ainsi que cette innocente personne reçut la première impression qui la faisait sortir de l'enfance. Une vive rougeur couvrit son front; Oswald sentit en la regardant quel lien pur et sacré il venait de former; et la beauté de Lucile, quelque ravissante qu'elle fût en ce moment, lui fit moins d'impression encore que sa céleste modestie.
Les jours qui précédèrent le dimanche qui avait été fixé pour la cérémonie se passèrent en arrangements nécessaires pour le mariage. Lucile, pendant ce temps, ne parla pas beaucoup plus qu'à l'ordinaire, mais ce qu'elle disait était noble et simple; et lord Nelvil aimait et approuvait chacune de ses paroles. Il sentait bien cependant quelque vide auprès d'elle: la conversation consistait toujours dans une question et une réponse; elle ne s'engageait pas, elle ne se prolongeait pas; tout était bien, mais il n'y avait pas ce mouvement, cette vie inépuisable dont il est difficile de se passer quand une fois on en a joui. Lord Nelvil se rappelait alors Corinne; mais comme il n'entendait plus parler d'elle, il espérait que ce souvenir deviendrait à la fin une chimère, objet seulement de ses vagues regrets.
Lucile, en apprenant par sa mère que sa sœur vivait encore, et qu'elle était en Italie, avait eu le plus grand désir d'interroger lord Nelvil à son sujet; mais lady Edgermond le lui avait interdit, et Lucile s'était soumise, selon sa coutume, sans demander le motif de cet ordre. Le matin du jour du mariage, l'image de Corinne se retraça dans le cœur d'Oswald plus vivement que jamais, et il fut effrayé lui-même de l'impression qu'il en recevait. Mais il adressa ses prières à son père; il lui dit au fond de son cœur que c'était pour lui, que c'était pour obtenir sa bénédiction dans le ciel qu'il accomplissait sa volonté sur la terre. Raffermi par ces sentiments, il arriva chez lady Edgermond, et se reprocha les torts qu'il avait eus dans sa pensée envers Lucile. Quand il la vit, elle était si charmante, qu'un ange qui serait descendu sur la terre n'aurait pu choisir une autre figure pour donner aux mortels l'idée des vertus célestes. Ils marchèrent à l'autel. La mère avait une émotion plus profonde encore que la fille; car il s'y mêlait cette crainte que fait éprouver toujours une grande résolution, quelle qu'elle soit, à qui connaît la vie. Lucile n'avait que de l'espoir; l'enfance se mêlait en elle à la jeunesse, et la joie à l'amour. En revenant de l'autel, elle s'appuyait timidement sur le bras d'Oswald; elle s'assurait ainsi de son protecteur. Oswald la regardait avec attendrissement; on eût dit qu'il sentait au fond de son cœur un ennemi qui menaçait le bonheur de Lucile, et qu'il se promettait de l'en défendre.
Lady Edgermond, revenue au château, dit à son gendre: «Je suis tranquille à présent; je vous ai confié le bonheur de Lucile; il me reste si peu de temps encore à vivre, qu'il m'est doux de me sentir si bien remplacée.» Lord Nelvil fut très-attendri par ces paroles, et réfléchit avec autant d'émotion que d'inquiétude aux devoirs qu'elles lui imposaient. Peu de jours s'étaient écoulés, et Lucile commençait à peine à lever ses timides regards sur son époux, et à prendre la confiance qui aurait pu lui permettre de se faire connaître à lui, lorsque des incidents malheureux vinrent troubler cette union; elle s'était annoncée d'abord sous des auspices plus favorables.