CHAPITRE VII
Après avoir quitté la maison de lady Edgermond, Oswald se rendit en Écosse. Le trouble que lui avait laissé la présence de Lucile, le sentiment qu'il conservait pour Corinne, tout fit place à l'émotion qu'il ressentit à l'aspect des lieux où il avait passé sa vie avec son père: il se reprochait les distractions auxquelles il s'était livré depuis une année, il craignait de n'être plus digne d'entrer dans la demeure qu'il eût voulu n'avoir jamais quittée. Hélas! après la perte de ce qu'on aimait le plus au monde, comment être content de soi-même si l'on n'est pas resté dans la plus profonde retraite? Il suffit de vivre dans la société pour négliger de quelque manière le culte de ceux qui ne sont plus. C'est en vain que leur souvenir habite au fond du cœur; on se prête à cette activité des vivants, qui écarte l'idée de la mort, ou comme pénible, ou comme inutile, ou seulement même comme fatigante. Enfin, si la solitude ne prolonge pas les regrets et la rêverie, l'existence, telle qu'elle est, s'empare de nouveau des âmes les plus tendres, et leur rend des intérêts, des désirs et des passions. C'est une misérable condition de la nature humaine, que cette nécessité de se distraire; et, bien que la Providence ait voulu que l'homme fût ainsi pour qu'il pût supporter la mort, et pour lui-même et pour les autres, souvent, au milieu de ces distractions, on se sent saisi par le remords d'en être capable, et il semble qu'une voix touchante et résignée nous dise: Vous que j'aimais, m'avez-vous donc oublié?
Ces sentiments occupaient Oswald en retournant dans sa demeure; il n'éprouva pas, en y arrivant alors, le même désespoir que la première fois, mais un profond sentiment de tristesse. Il vit que le temps avait accoutumé tout le monde à la perte de celui qu'il pleurait: les domestiques ne croyaient plus devoir prononcer devant lui le nom de son père; chacun était rentré dans ses occupations habituelles; on avait serré les rangs, et la génération des enfants croissait pour remplacer celle des pères. Oswald alla s'enfermer dans la chambre de son père, où il retrouvait son manteau, sa canne, son fauteuil, tout à la même place: mais qu'était devenue la voix qui répondait à la sienne, et le cœur de père qui palpitait en revoyant son fils? Lord Nelvil resta plongé dans des méditations profondes. «O destinée humaine! s'écria-t-il le visage baigné de pleurs, que voulez-vous de nous? Tant de vie pour périr, tant de pensées pour que tout cesse! Non, non, il m'entend, mon unique ami; il est présent ici même, à mes larmes, et nos âmes immortelles s'attendent. O mon père! ô mon Dieu! guidez-moi dans la vie. Elles ne connaissent ni les indécisions ni les repentirs, ces âmes de fer qui semblent posséder en elles-mêmes les immuables qualités de la nature physique; mais les êtres composés d'imagination, de sensibilité, de conscience, peuvent-ils faire un pas sans craindre de s'égarer? Ils cherchent le devoir pour guide; et le devoir lui-même s'obscurcit à leurs regards, si la Divinité ne le révèle pas au fond du cœur.»
Le soir, Oswald alla se promener dans l'allée favorite de son père; il suivit son image à travers les arbres. Hélas! qui n'a pas espéré quelquefois, dans l'ardeur de ses prières, qu'une ombre chérie nous apparaîtrait, qu'un miracle enfin s'obtiendrait à force d'aimer? Vaine espérance! avant le tombeau nous ne saurons rien. Incertitude des incertitudes, vous n'occupez point le vulgaire! mais plus la pensée s'ennoblit, plus elle est invinciblement attirée vers les abîmes de la réflexion. Pendant qu'Oswald s'y livrait tout entier, il entendit une voiture dans l'avenue, et il en descendit un vieillard qui s'avança lentement vers lui: cet aspect d'un vieillard, à cette heure et dans ce lieu, l'émut profondément. Il reconnut M. Dickson, l'ancien ami de son père, et le reçut avec une émotion qu'il n'eût jamais ressentie pour lui dans aucun autre moment.