DE
L’ALLEMAGNE
(Autographe de Mᵐᵉ de Staël, communiqué par M. Charavay)
AUXERRE-PARIS.—IMPRIMERIE A. LANIER
Mᵐᵉ de STAËL
DE
L’Allemagne
TOME PREMIER
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous Droits réservés
NOTICE SUR MADAME DE STAËL
Anne-Louise-Germaine Necker, née à Paris en 1766, était la fille du célèbre ministre français; sa mère douée d’un caractère très ferme l’éleva sévèrement, et, jeune enfant, l’admit dans son salon à entendre les conversations sérieuses et instructives de gens tels que Buffon, Marmontel, Grimm, etc.
En 1785 elle avait épousé le baron de Staël-Holstein, diplomate suédois, qui devint ambassadeur à Paris, mais cette union ne fut pas heureuse.
Le début de Mᵐᵉ de Staël dans la littérature date de 1788 par des Lettres sur J.-J. Rousseau, où elle montre un grand enthousiasme pour le philosophe genevois.
Lorsqu’éclata la Révolution, elle accepta d’abord les réformes avec admiration, mais bientôt son ardeur se refroidit, et elle présenta même un plan d’évasion des Tuileries. En 1792 et l’année suivante, après la mort du roi, elle présenta au gouvernement révolutionnaire une défense en faveur de Marie-Antoinette. Après le 9 thermidor, elle publia une brochure qui fut remarquée: Réflexions sur la paix adressées à M. Pitt et aux Français. Sous le Directoire, elle exerça, par son salon et par ses écrits, une grande influence, soutint les directeurs, et fit rentrer Talleyrand aux affaires. Elle était l’âme du Cercle constitutionnel dont Benjamin Constant était l’orateur. De bonne heure elle avait pressenti Bonaparte et son ambition, aussi le Premier Consul l’exila, en 1802, à quarante lieues de Paris; mais elle préféra se retirer en Allemagne, à Weimar, où elle connut Gœthe, Wieland et Schiller.
La mort de son père, pour qui elle professait un véritable culte, la rappela à Coppet en 1804. Pour se distraire de sa douleur, elle voyagea en Italie et y composa Corinne, son célèbre roman. Cette œuvre indisposa vivement Napoléon, qui en composa lui-même, dit-on, une critique insérée au Moniteur. Retournée en Allemagne en 1808, Mᵐᵉ de Staël mit la dernière main à son livre de l’Allemagne. Elle vint incognito à Paris pour en surveiller l’impression; mais Fouché, le chef de la police, eut vent de l’affaire. Le livre fut livré au pilon et ne put être réimprimé qu’en 1814. Quant à Mᵐᵉ de Staël, elle reçut l’ordre de quitter Paris dans les trois jours. Le gouvernement impérial rendit la prison de Coppet de plus en plus étroite et eut soin d’en éloigner tous les amis de Mᵐᵉ de Staël. Celle-ci réussit cependant à s’échapper en 1812. Dès lors elle habita successivement Vienne, Moscou, Saint-Pétersbourg, la Suède et enfin Londres, suscitant partout la coalition contre Napoléon, et poursuivant la revendication d’une somme de deux millions due à son père, somme qui lui fut restituée par le gouvernement de Louis XVIII.
Elle ne rentra en France qu’en 1815 et mourut à Paris deux ans après, au retour d’un dernier voyage en Italie, où elle avait été pour rétablir sa santé. On apprit alors qu’elle s’était remariée, mais secrètement, avec M. de Rocca, jeune officier qu’elle avait connu à Genève. De son premier mariage elle avait eu trois enfants, deux fils et une fille. Celle-ci épousa M. de Broglie, pair de France. Des deux fils, l’un mourut fort jeune; l’autre, le baron de Staël (1790-1827), s’occupa d’agronomie, d’études philanthropiques et donna une édition des Œuvres de sa mère.
Mᵐᵉ de Staël peut passer comme un de nos plus grands écrivains; on trouve chez elle de la profondeur et une érudition variée, jointes à beaucoup de finesse et à une grande connaissance du monde. Outre les œuvres déjà citées, il convient d’ajouter: Delphine (1802); Considérations sur la Révolution française (1818), et plusieurs brochures qui ne furent pas étrangères au ressentiment de Napoléon à son égard.
PRÉFACE
Ce 1ᵉʳ octobre 1813.
En 1810, je donnai le manuscrit de cet ouvrage sur l’Allemagne au libraire qui avait imprimé Corinne. Comme j’y manifestais les mêmes opinions, et que j’y gardais le même silence sur le gouvernement actuel des Français que dans mes écrits précédents, je me flattai qu’il me serait aussi permis de le publier; toutefois, peu de jours après l’envoi de mon manuscrit, il parut un décret sur la liberté de la presse d’une nature très singulière; il y était dit, «qu’aucun ouvrage ne pourrait être imprimé sans avoir été examiné par des censeurs». Soit; on était accoutumé en France, sous l’ancien régime, à se soumettre à la censure; l’esprit public marchait alors dans le sens de la liberté et rendait une telle gêne peu redoutable; mais un petit article, à la fin du nouveau règlement, disait que «lorsque les censeurs auraient examiné un ouvrage et permis sa publication, les libraires seraient en effet autorisés à l’imprimer, mais que le ministre de la police aurait alors le droit de le supprimer tout entier, s’il le jugeait convenable». Ce qui veut dire, que telles ou telles formes seraient adoptées, jusqu’à ce qu’on jugeât à propos de ne plus les suivre: une loi n’était pas nécessaire pour décréter l’absence des lois, il valait mieux s’en tenir au simple fait du pouvoir absolu.
Mon libraire cependant prit sur lui la responsabilité de la publication de mon livre, en le soumettant à la censure, et notre accord fut ainsi conclu. Je vins à quarante lieues de Paris pour suivre l’impression de cet ouvrage, et c’est là que pour la dernière fois j’ai respiré l’air de France. Je m’étais interdit dans ce livre, comme on le verra, toute réflexion sur l’état politique de l’Allemagne; je me supposais à cinquante années du temps présent, mais le temps présent ne permet pas qu’on l’oublie. Plusieurs censeurs examinèrent mon manuscrit; ils supprimèrent les diverses phrases que j’ai rétablies, en les désignant par des notes; enfin, à ces phrases près, ils permirent l’impression du livre tel que je le publie maintenant, car je n’ai cru devoir y rien changer. Il me semble curieux de montrer quel est un ouvrage qui peut attirer maintenant en France sur la tête de son auteur la persécution la plus cruelle.
Au moment où cet ouvrage allait paraître, et lorsqu’on avait déjà tiré les dix mille exemplaires de la première édition, le ministre de la police, connu sous le nom du général Savary, envoya ses gendarmes chez le libraire, avec ordre de mettre en pièces toute l’édition, et d’établir des sentinelles aux diverses issues du magasin, dans la crainte qu’un seul exemplaire de ce dangereux écrit ne pût s’échapper. Un commissaire de police fut chargé de surveiller cette expédition, dans laquelle le général Savary obtint aisément la victoire; et ce pauvre commissaire est, dit-on, mort des fatigues qu’il a éprouvées, en s’assurant avec trop de détail de la destruction d’un si grand nombre de volumes, ou plutôt de leur transformation en un carton parfaitement blanc, sur lequel aucune trace de la raison humaine n’est restée; la valeur intrinsèque de ce carton, estimée à vingt louis, est le seul dédommagement que le libraire ait obtenu du général ministre.
Au moment où l’on anéantissait mon livre à Paris, je reçus à la campagne l’ordre de livrer la copie sur laquelle on l’avait imprimé, et de quitter la France dans les vingt-quatre heures. Je ne connais guère que les conscrits, à qui vingt-quatre heures suffisent pour se mettre en voyage; j’écrivis donc au ministre de la police qu’il me fallait huit jours pour faire venir de l’argent et ma voiture. Voici la lettre qu’il me répondit:
POLICE GÉNÉRALE
CABINET DU MINISTRE
Paris, 3 octobre 1810.
«J’ai reçu, madame, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Monsieur votre fils a dû vous apprendre que je ne voyais pas d’inconvénients à ce que vous retardassiez votre départ de sept à huit jours: je désire qu’ils suffisent aux arrangements qui vous restent à prendre, parce que je ne puis vous en accorder davantage.
«Il ne faut point rechercher la cause de l’ordre que je vous ai signifié dans le silence que vous avez gardé à l’égard de l’empereur dans votre dernier ouvrage, ce serait une erreur; il ne pouvait pas y trouver de place qui fût digne de lui; mais votre exil est une conséquence naturelle de la marche que vous suivez constamment depuis plusieurs années. Il m’a paru que l’air de ce pays-ci ne vous convenait point, et nous n’en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez.
«Votre dernier ouvrage n’est point français; c’est moi qui en ai arrêté l’impression. Je regrette la perte qu’il va faire éprouver au libraire, mais il ne m’est pas possible de le laisser paraître.
«Vous savez, madame, qu’il ne vous avait été permis de sortir de Coppet que parce que vous aviez exprimé le désir de passer en Amérique. Si mon prédécesseur vous a laissé habiter le département de Loir-et-Cher, vous n’avez pas dû regarder cette tolérance comme une révocation des dispositions qui avaient été arrêtées à votre égard. Aujourd’hui vous m’obligez à les faire exécuter strictement, et il ne faut vous en prendre qu’à vous-même.
«Je mande à M. Corbigny[1] de tenir la main à l’exécution de l’ordre que je lui ai donné, lorsque le délai que je vous accorde sera expiré.
«Je suis aux regrets, madame, que vous m’ayez contraint de commencer ma correspondance avec vous par une mesure de rigueur; il m’aurait été plus agréable de n’avoir qu’à vous offrir des témoignages de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être,
«Madame,
«Votre très humble et très obéissant serviteur,
Signé: le duc de ROVIGO.
Madame de Staël.
«P.-S.—J’ai des raisons, madame, pour vous indiquer les ports de Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Rochefort, comme étant les seuls ports dans lesquels vous pouvez vous embarquer: je vous invite à me faire connaître celui que vous aurez choisi[2]».
J’ajouterai quelques réflexions à cette lettre déjà, ce me semble, assez curieuse par elle-même.—Il m’a paru, dit le général Savary, que l’air de ce pays ne vous convenait pas; quelle gracieuse manière d’annoncer à une femme alors, hélas! mère de trois enfants, à la fille d’un homme qui a servi la France avec tant de foi, qu’on la bannit, à jamais, du lieu de sa naissance, sans qu’il lui soit permis de réclamer d’aucune manière contre une peine réputée la plus cruelle après la condamnation à mort! Il existe un vaudeville français dans lequel un huissier, se vantant de sa politesse envers ceux qu’il conduit en prison, dit:
Aussi je suis aimé de tous ceux que j’arrête.
Je ne sais si telle était l’intention du général Savary.
Il ajoute que les Français n’en sont pas réduits à prendre pour modèles les peuples que j’admire. Ces peuples, ce sont les Anglais d’abord, et, à plusieurs égards, les Allemands. Toutefois je ne crois pas qu’on puisse m’accuser de ne pas aimer la France. Je n’ai que trop montré le regret d’un séjour où je conserve tant d’objets d’affection, où ceux qui me sont chers me plaisent tant! Mais de cet attachement peut-être trop vif pour une contrée si brillante et pour ses spirituels habitants, il ne s’ensuivait point qu’il dût m’être interdit d’admirer l’Angleterre. On l’a vue, comme un chevalier armé pour la défense de l’ordre social, préserver l’Europe pendant dix années de l’anarchie, et pendant dix autres du despotisme. Son heureuse constitution fut, au commencement de la révolution, le but des espérances et des efforts des Français; mon âme en est restée où la leur était alors.
A mon retour dans la terre de mon père, le préfet de Genève me défendit de m’en éloigner à plus de quatre lieues. Je me permis un jour d’aller jusqu’à dix, dans le simple but d’une promenade; aussitôt les gendarmes coururent après moi, l’on défendit au maître de poste de me donner des chevaux, et l’on eût dit que le salut de l’État dépendait d’une aussi faible existence que la mienne. Je me résignai cependant encore à cet emprisonnement dans toute sa rigueur, quand un dernier coup me le rendit tout à fait insupportable. Quelques-uns de mes amis furent exilés, parce qu’ils avaient eu la générosité de venir me voir; c’en était trop: porter avec soi la contagion du malheur, ne pas oser se rapprocher de ceux qu’on aime, craindre de leur écrire, de prononcer leur nom, être l’objet tour à tour, ou des preuves d’affection qui font trembler pour ceux qui vous les donnent, ou des bassesses raffinées que la terreur inspire, c’était une situation à laquelle il fallait se soustraire si l’on voulait encore vivre!
On me disait, pour adoucir mon chagrin, que ces persécutions continuelles étaient une preuve de l’importance qu’on attachait à moi; j’aurais pu répondre que je n’avais mérité
Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité.
Mais je ne me laissai point aller aux consolations données à mon amour-propre, car je savais qu’il n’est personne maintenant en France, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, qui ne puisse être trouvé digne d’être rendu malheureux. On me tourmenta dans tous les intérêts de ma vie, dans tous les points sensibles de mon caractère, et l’autorité condescendit à se donner la peine de me bien connaître pour mieux me faire souffrir. Ne pouvant donc désarmer cette autorité par le simple sacrifice de mon talent, et résolue à ne lui en pas offrir le servage, je crus sentir au fond de mon cœur ce que m’aurait conseillé mon père, et je partis.
Il m’importe, je le crois, de faire connaître au public ce livre calomnié, ce livre, source de tant de peines: et quoique le général Savary m’ait déclaré dans sa lettre que mon ouvrage n’était pas français, comme je me garde bien de voir en lui le représentant de la France, c’est aux Français tels que je les ai connus que j’adresserai avec confiance un écrit où j’ai tâché, selon mes forces, de relever la gloire des travaux de l’esprit humain.
L’Allemagne, par sa situation géographique, peut être considérée comme le cœur de l’Europe, et la grande association continentale ne saurait retrouver son indépendance que par celle de ce pays. La différence des langues, les limites naturelles, les souvenirs d’une même histoire, tout contribue à créer parmi les hommes ces grands individus qu’on appelle des nations; de certaines proportions leur sont nécessaires pour exister, de certaines qualités les distinguent; et si l’Allemagne était réunie à la France, il s’ensuivrait aussi que la France serait réunie à l’Allemagne, et que les Français de Hambourg, comme les Français de Rome, altéreraient par degrés le caractère des compatriotes de Henri IV: les vaincus, à la longue, modifieraient les vainqueurs, et tous finiraient par y perdre.
J’ai dit dans mon ouvrage que les Allemands n’étaient pas une nation; et certes ils donnent au monde maintenant d’héroïques démentis à cette crainte. Mais ne voit-on pas cependant quelques pays germaniques s’exposer, en combattant contre leurs compatriotes, au mépris de leurs alliés mêmes, les Français? Ces auxiliaires, dont on hésite à prononcer le nom, comme s’il était temps encore de le cacher à la postérité; ces auxiliaires, dis-je, ne sont conduits ni par l’opinion ni même par l’intérêt, encore moins par l’honneur; mais une peur imprévoyante a précipité leurs gouvernements vers le plus fort, sans réfléchir qu’ils étaient eux-mêmes la cause de cette force devant laquelle ils se prosternaient.
Les Espagnols, à qui l’on peut appliquer ce beau vers anglais de Southey:
And those who suffer bravely save mankind,
et ceux qui souffrent bravement sauvent l’espèce humaine; les Espagnols se sont vus réduits à ne posséder que Cadix, et ils n’auraient pas plus consenti alors au joug des étrangers, que depuis qu’ils ont atteint la barrière des Pyrénées, et qu’ils sont défendus par le caractère antique et le génie moderne de lord Wellington. Mais, pour accomplir ces grandes choses, il fallait une persévérance que l’événement ne saurait décourager. Les Allemands ont eu souvent le tort de se laisser convaincre par les revers. Les individus doivent se résigner à la destinée, mais jamais les nations; car ce sont elles qui seules peuvent commander à cette destinée: une volonté de plus, et le malheur serait dompté.
La soumission d’un peuple à un autre est contre nature. Qui croirait maintenant à la possibilité d’entamer l’Espagne, la Russie, l’Angleterre, la France? Pourquoi n’en serait-il pas de même de l’Allemagne? Si les Allemands pouvaient encore être asservis, leur infortune déchirerait le cœur; mais on serait toujours tenté de leur dire, comme mademoiselle de Mancini à Louis XIV: Vous êtes roi, sire, et vous pleurez!—Vous êtes une nation, et vous pleurez!
Le tableau de la littérature et de la philosophie semble bien étranger au moment actuel; cependant il sera peut-être doux à cette pauvre et noble Allemagne de se rappeler ses richesses intellectuelles au milieu des ravages de la guerre. Il y a trois ans que je désignais la Prusse et les pays du Nord qui l’environnent comme la patrie de la pensée; en combien d’actions généreuses cette pensée ne s’est-elle pas transformée! ce que les philosophes mettaient en système s’accomplit, et l’indépendance de l’âme fondera celle des États.
OBSERVATIONS GÉNÉRALES
On peut rapporter l’origine des principales nations de l’Europe à trois grandes races différentes: la race latine, la race germanique, et la race esclavonne. Les Italiens, les Français, les Espagnols et les Portugais ont reçu des Romains leur civilisation et leur langage; les Allemands, les Suisses, les Anglais, les Suédois, les Danois et les Hollandais sont des peuples teutoniques; enfin, parmi les Esclavons, les Polonais et les Russes occupent le premier rang. Les nations dont la culture intellectuelle est d’origine latine, sont plus anciennement civilisées que les autres; elles ont pour la plupart hérité de l’habile sagacité des Romains dans le maniement des affaires de ce monde. Des institutions sociales, fondées sur la religion païenne, ont précédé chez elles l’établissement du christianisme; et quand les peuples du Nord sont venus les conquérir, ces peuples ont adopté, à beaucoup d’égards, les mœurs du pays dont ils étaient les vainqueurs.
Ces observations doivent sans doute être modifiées d’après les climats, les gouvernements et les faits de chaque histoire. La puissance ecclésiastique a laissé des traces ineffaçables en Italie. Les longues guerres avec les Arabes ont fortifié les habitudes militaires et l’esprit entreprenant des Espagnols; mais en général cette partie de l’Europe, dont les langues dérivent du latin, et qui a été initiée de bonne heure dans la politique de Rome, porte le caractère d’une vieille civilisation qui, dans l’origine, était païenne. On y trouve moins de penchant pour les idées abstraites que chez les nations germaniques; on s’y entend mieux aux plaisirs et aux intérêts terrestres, et ces peuples, comme leurs instituteurs, les Romains, savent seuls pratiquer l’art de la domination.
Les nations germaniques ont presque toujours résisté au joug des Romains; elles ont été civilisées plus tard, et seulement par le christianisme; elles ont passé immédiatement d’une sorte de barbarie à la société chrétienne: les temps de la chevalerie, l’esprit du moyen âge sont leurs souvenirs les plus vifs; et quoique les savants de ces pays aient étudié les auteurs grecs et latins, plus même que ne l’ont fait les nations latines, le génie naturel aux écrivains allemands est d’une couleur ancienne plutôt qu’antique; leur imagination se plaît dans les vieilles tours, dans les créneaux, au milieu des guerriers, des sorcières et des revenants; et les mystères d’une nature rêveuse et solitaire forment le principal charme de leurs poésies.
L’analogie qui existe entre les nations teutoniques ne saurait être méconnue. La dignité sociale que les Anglais doivent à leur constitution leur assure, il est vrai, parmi ces nations, une supériorité décidée; néanmoins les mêmes traits de caractère se retrouvent constamment parmi les divers peuples d’origine germanique. L’indépendance et la loyauté signalèrent de tout temps ces peuples; ils ont été toujours bons et fidèles, et c’est à cause de cela même peut-être que leurs écrits portent une empreinte de mélancolie; car il arrive souvent aux nations, comme aux individus, de souffrir pour leurs vertus.
La civilisation des Esclavons ayant été plus moderne et plus précipitée que celle des autres peuples, on voit plutôt en eux jusqu’à présent l’imitation que l’originalité: ce qu’ils ont d’européen est français; ce qu’ils ont d’asiatique est trop peu développé pour que leurs écrivains puissent encore manifester le véritable caractère qui leur serait naturel. Il n’y a donc dans l’Europe littéraire que deux grandes divisions très marquées; la littérature imitée des anciens, et celle qui doit sa naissance à l’esprit du moyen âge; la littérature qui, dans son origine, a reçu du paganisme sa couleur et son charme, et la littérature dont l’impulsion et le développement appartiennent à une religion essentiellement spiritualiste.
On pourrait dire avec raison que les Français et les Allemands sont aux deux extrémités de la chaîne morale, puisque les uns considèrent les objets extérieurs comme le mobile de toutes les idées, et les autres, les idées comme le mobile de toutes les impressions. Ces deux nations cependant s’accordent assez bien sous les rapports sociaux; mais il n’en est point de plus opposées dans leur système littéraire et philosophique. L’Allemagne intellectuelle n’est presque pas connue de la France: bien peu d’hommes de lettres parmi nous s’en sont occupés. Il est vrai qu’un beaucoup plus grand nombre la juge. Cette agréable légèreté, qui fait prononcer sur ce qu’on ignore, peut avoir de l’élégance quand on parle, mais non quand on écrit. Les Allemands ont le tort de mettre souvent dans la conversation ce qui ne convient qu’aux livres; les Français ont quelquefois aussi celui de mettre dans les livres ce qui ne convient qu’à la conversation; et nous avons tellement épuisé tout ce qui est superficiel que, même pour la grâce, et surtout pour la variété, il faudrait, ce me semble, essayer d’un peu plus de profondeur.
J’ai donc cru qu’il pouvait y avoir quelques avantages à faire connaître le pays de l’Europe où l’étude et la méditation ont été portées si loin qu’on peut le considérer comme la patrie de la pensée. Les réflexions que le pays et les livres m’ont suggérées seront partagées en quatre sections. La première traitera de l’Allemagne et des mœurs des Allemands; la seconde, de la littérature et des arts; la troisième, de la philosophie et de la morale; la quatrième, de la religion et de l’enthousiasme. Ces divers sujets se mêlent nécessairement les uns avec les autres. Le caractère national influe sur la littérature; la littérature et la philosophie sur la religion; et l’ensemble peut seul faire connaître en entier chaque partie; mais il fallait cependant se soumettre à une division apparente pour rassembler à la fin tous les rayons dans le même foyer.
Je ne me dissimule point que je vais exposer, en littérature comme en philosophie, des opinions étrangères à celles qui règnent en France; mais soit qu’elles paraissent justes ou non, soit qu’on les adopte ou qu’on les combatte, elles donnent toujours à penser. «Car nous n’en sommes pas, j’imagine, à vouloir élever autour de la France littéraire la grande muraille de la Chine, pour empêcher les idées du dehors d’y pénétrer[3]».
Il est impossible que les écrivains allemands, ces hommes les plus instruits et les plus méditatifs de l’Europe, ne méritent pas qu’on accorde un moment d’attention à leur littérature et à leur philosophie. On oppose à l’une qu’elle n’est pas de bon goût, et à l’autre qu’elle est pleine de folies. Il se pourrait qu’une littérature ne fût pas conforme à notre législation du bon goût, et qu’elle contînt des idées nouvelles dont nous puissions nous enrichir en les modifiant à notre manière. C’est ainsi que les Grecs nous ont valu Racine, et Shakespeare plusieurs des tragédies de Voltaire. La stérilité dont notre littérature est menacée ferait croire que l’esprit français lui-même a besoin maintenant d’être renouvelé par une sève plus vigoureuse; et comme l’élégance de la société nous préservera toujours de certaines fautes, il nous importe surtout de retrouver la source des grandes beautés.
Après avoir repoussé la littérature des Allemands au nom du bon goût, on croit pouvoir aussi se débarrasser de leur philosophie au nom de la raison. Le bon goût et la raison sont des paroles qu’il est toujours agréable de prononcer, même au hasard; mais peut-on de bonne foi se persuader que des écrivains d’une érudition immense, et qui connaissent tous les livres français aussi bien que nous-mêmes, s’occupent depuis vingt années de pures absurdités?
Les siècles superstitieux accusent facilement les opinions nouvelles d’impiété, et les siècles incrédules les accusent non moins facilement de folie. Dans le seizième siècle, Galilée a été livré à l’inquisition pour avoir dit que la terre tournait; et dans le dix-huitième, quelques-uns ont voulu faire passer J.-J. Rousseau pour un dévot fanatique. Les opinions qui diffèrent de l’esprit dominant, quel qu’il soit, scandalisent toujours le vulgaire: l’étude et l’examen peuvent seuls donner cette libéralité de jugement, sans laquelle il est impossible d’acquérir des lumières nouvelles, ou de conserver même celles qu’on a; car on se soumet à de certaines idées reçues, non comme à des vérités, mais comme au pouvoir; et c’est ainsi que la raison humaine s’habitue à la servitude, dans le champ même de la littérature et de la philosophie.