LETTRE II.
Mademoiselle d'Albémar à Delphine.
Montpellier, ce 17 décembre.
Je n'ai pas cru devoir vous cacher cette lettre, il ne faut rien dissimuler à une âme telle que la vôtre, il ne faut pas lui surprendre un sacrifice dont elle ignorerait l'étendue.
Madame de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.
Hélas! que me demandez-vous, mademoiselle! Vous voulez que je vous entretienne de l'état de Léonce; je ne l'ai pas vu dans les premiers momens de sa douleur. M. Barton, qui s'étoit chargé de lui apprendre le départ de Delphine, m'a dit qu'il avoit, pendant quelques jours, presque désespéré de sa raison: son ressentiment contre elle prit d'abord le caractère le plus sombre, et néanmoins il formoit, pour la rejoindre, les projets les plus insensés, les plus contraires aux principes qui servent habituellement de règle à sa conduite; enfin, il a consenti à rester auprès de sa femme jusqu'à ce qu'elle fût accouchée; c'est tout ce qu'il a promis.
La première fois que je l'ai vu, il y avoit encore un trouble effrayant dans ses regards et dans ses expressions; il vouloit savoir en quel lieu Delphine s'étoit retirée, c'étoit le seul intérêt qui l'occupât, et cependant il s'arrêtoit au milieu de ses questions pour se parler à lui-même. Ce qu'il disoit alors étoit plein d'égarement et d'éloquence, il faisoit éprouver, tout à la fois, de la pitié et de la terreur! On auroit pu croire souvent que l'infortuné se rappeloit quelques-unes des paroles de Delphine, et qu'il aimoit à se les prononcer; car sa manière habituelle étoit changée, et ressembloit davantage au touchant enthousiasme de son amie, qu'au langage ferme et contenu qui le caractérise. Il me conjuroit de lui apprendre où il pourroit retrouver Delphine; il vouloit paroître calme, dans l'espoir de mieux obtenir de moi ce qu'il désiroit; mais quand je l'assurois que je l'ignorois, il retomboit dans ses rêveries.
—Cette nuit, disoit-il, la rivière grossie menaçoit de nous submerger; en traversant le pont, j'entendois les flots qui mugissoient; ils se brisoient avec violence contre les arches: s'ils avoient pu les enlever, je serois tombé dans l'abîme, et l'on n'auroit plus eu qu'un dernier mot à dire de moi à celle qui m'a quitté; mais les dangers s'éloignent du malheureux, ils laissent tout à faire à sa volonté; je suis rentré chez moi; l'on n'entendoit plus aucun bruit, le silence étoit profond; c'est dans une nuit aussi tranquille qu'on dit que même les mères qui ont perdu leur enfant cèdent enfin au sommeil. Et moi, je ne pouvois dormir! je veillois et m'indignois de mon sort! je reprenois quelquefois contre elle ces momens de fureur les plus amers de tous, puisqu'ils irritent contre ce qu'on aime; mais ce n'est pas elle qu'il faut accuser.—Léonce alors me reprochoit amèrement de lui avoir caché les résolutions de Delphine.
—Si j'avois su d'avance son dessein, me répétoit-il, jamais elle ne l'auroit accompli! Delphine, l'amie de mon coeur, n'auroit pas résisté à mon désespoir! Il vous a fallu, je le pense, de cruels efforts pour la décider à me causer une telle douleur! Que lui avez-vous donc dit qui pût la persuader?—Je voulois me justifier, mais il ne m'écoutoit pas; et, reprenant l'idée qui le dominoit, il s'écrioit:—Vous savez quelle est la retraite que Delphine a choisie, vous le savez, et vous vous taisez! Quel coeur avez-vous reçu du ciel pour refuser de me le confier? C'est à elle aussi, je vous le jure, c'est à votre amie que vous faites du mal, en me cachant ce que je vous demande: pouvez-vous croire, disoit-il en me serrant les mains avec une ardeur inexprimable, pouvez-vous croire que si elle me revoyoit, elle n'en seroit pas heureuse? Je le sens, j'en suis sûr, dans quelque lieu du monde qu'elle soit, elle m'appelle par ses regrets; si j'arrivois, je n'étonnerois pas son coeur, je répondrois peut-être à ses désirs secrets, à ceux qu'elle combat, mais qu'elle éprouve! En nous précipitant l'un vers l'autre, nos âmes seroient plus d'accord que jamais; vous nous déchirez tous les deux: à qui faites-vous du bien par votre inflexibilité? Parlez, au nom de l'amour qui vous rend heureuse! parlez!—Il m'eût été bien difficile, mademoiselle, de garder le silence, si j'avois su le secret qu'il vouloit découvrir; mais M. de Lebensei ayant assuré que je l'ignorois, Léonce le crut enfin: à l'instant où cette conviction l'atteignit, il retomba dans le silence, et peu d'instans après il partit.
Il est revenu depuis assez souvent, mais pour quelques minutes, et sans presque m'adresser la parole: seulement ses regards, en entrant dans ma chambre, m'interrogeoient; et si mes premières paroles portoient sur des sujets indifférens, certain que je n'avois rien à lui apprendre, il retomboit dans son accablement accoutumé. Hier cependant, j'obtins un peu plus de sa confiance, et, s'y laissant aller, il me dit avec une tristesse qui m'a déchiré le coeur:—Vous voulez que je me console, apprenez-moi donc ce que je puis faire qui n'aigrisse pas ma douleur; j'ai voulu partager avec madame de Mondoville ses occupations bienfaisantes; ce matin je suis entré dans l'église des Invalides, je les ai vus en prière; la vieillesse, les maladies, les blessures, tous les désastres de l'humanité étoient rassemblés sous mes yeux. Eh bien! il y avoit sur ces visages défigurés plus de calme que mon coeur n'en goûtera jamais. Où faut-il aller? Le spectacle du bonheur m'offense; et, quand je soulage le malheur, je suis poursuivi par l'idée amère que parmi les maux dont j'ai pitié, il n'en est point d'aussi cruels que les miens.
—Essayez, lui dis-je encore, des distractions du monde, recherchez la société.—Ah! me répondit-il vivement avec une sorte d'orgueil qui le ranimoit, qui pourroit-on écouter après avoir connu Delphine? Dans la plupart des liaisons, l'esprit des hommes est à peine compris par l'objet de leur amour, souvent aussi leur âme est seule dans ses sentimens les plus élevés; mais l'heureux ami de Delphine n'avoit pas une pensée qu'il ne partageât avec elle, et la voix la plus douce et la plus tendre mêloit ses sons enchanteurs aux conversations les plus sérieuses. Ah! madame, continua Léonce en s'abandonnant toujours plus à son émotion, où voulez-vous que je fuie son souvenir? Toutes les heures de ma vie me rappellent ses soins pour mon bonheur; si je veux me livrer à l'étude, je me souviens de ses conseils, de l'intérêt éclairé qu'elle savoit prendre aux progrès de mon esprit; elle s'unissoit à tout, et tout maintenant me fait sentir son absence. Oh! son accent, son regard seulement, si je le rencontrois dans une autre femme, il me semble que je ne serois plus complètement malheureux; mais rien, rien ne ressemble à Delphine; je plains tous ceux que je vois, comme s'ils devoient s'affliger d'être séparés d'elle; et moi, le plus malheureux des hommes! je me plains aussi, car je sais ce qu'il me faut de courage pour paroître encore ce que je suis à vos yeux, pour ne pas succomber, pour ne pas pousser des cris de désespoir, pour ne pas invoquer au hasard la commisération de celui qui me parle, comme si tous les coeurs dévoient avoir pitié de mon isolement. La douleur m'a dompté comme un misérable enfant.—A peine pus-je entendre ces derniers mots, que les sanglots étouffèrent. En ce moment je blâmai le sacrifice de Delphine, et Matilde ne m'inspiroit aucune pitié.
Cependant elle est devenue plus intéressante depuis le départ de madame d'Albémar; sa tendresse pour Léonce a donné de la douceur à son caractère; elle ne parloit pas autrefois à M. de Lebensei, maintenant elle consent assez souvent à le voir chez elle. Il y a deux jours que, l'entendant nommer madame d'Albémar, elle s'est approchée de lui, et lui a dit avec vivacité:—C'est une personne très-généreuse, que madame d'Albémar.—Ces mots signifioient beaucoup dans la manière habituelle de Matilde.
Quelques paroles échappées à Léonce, me font craindre qu'il ne cède une fois à l'impulsion donnée à la noblesse françoise, pour sortir de France et porter les armes contre son pays; il n'est malheureusement que trop dans le caractère de M. de Mondoville, d'être sensible au déshonneur factice qu'on veut attacher à rester en France. M. de Lebensei combat cette idée de toute la force de sa raison; mais son moyen le plus puissant, c'est d'invoquer l'autorité de Delphine. Léonce se tait à ce nom: ce qui me paroît certain pour le moment, sans pouvoir répondre de l'avenir, c'est que M. de Mondoville ne quittera point sa femme pendant sa grossesse; ainsi nous avons du temps pour prévenir de nouveaux malheurs.
Voilà, mademoiselle, tout ce que j'ai recueilli qui puisse intéresser notre amie; c'est à vous à juger de ce qu'il faut lui dire ou lui cacher; parlez-lui du moins de l'inaltérable attachement que M. de Lebensei et moi lui avons consacré, et daignez agréer aussi, mademoiselle, l'hommage de nos sentimens.
ÉLISE DE LEBENSEI.
Je partage du fond de mon coeur, mon amie, l'émotion que cette lettre vous aura causée; mais je vous en conjure, ne vous laissez pas ébranler dans vos généreuses résolutions: puisque vous avez pu partir, attendez que le temps ait changé la nature de vos sentimens; un jour Léonce sera votre ami, votre meilleur ami, et l'estime même que votre conduite lui aura inspirée consacrera son attachement pour vous.
J'ai regretté d'abord vivement que vous eussiez pris le parti de ne pas me rejoindre, mais à présent je l'approuve; Léonce seroit venu certainement ici, s'il avoit su que vous y fussiez, et M. de Valorbe n'auroit pas perdu un moment pour se rapprocher de vous, et vous persécuter peut-être d'une manière cruelle. Dérobez-vous donc dans ce moment aux dangereux sentimens que vos charmes ont inspirés; mais songez que vous devez un jour vous réunir à moi, et qu'il ne vous est pas permis de vous séparer de celle qui n'a d'autre intérêt dans ce monde, que son attachement pour vous.