LETTRE VI.

M. de Valorbe à M. de Montalte.

Lausanne, ce 25 décembre 1791.

Depuis long-temps je ne t'ai point écrit, Montalte. A quoi bon écrire? J'ai besoin cependant de parler une fois encore de moi; j'ai besoin d'en parler à quelqu'un qui m'ait connu, qui se rappelle ce que j'étois avant mon irréparable chute.

Tu m'as défendu, je le sais, avec générosité, avec courage; mais que peux-tu, que pouvons-nous l'un et l'autre contre la honte que j'ai acceptée par le plus indigne amour? Madame d'Albémar m'a perdu. Ma réconciliation avec M. de Mondoville est une tache que toutes les eaux de l'Océan ne peuvent laver. Je me suis battu trois fois avec des officiers de mon régiment; tout a été vain. Je fuis, je quitte la France, repoussé de mon corps, ruiné, flétri, sans espoir, sans avenir. Les lois contre les émigrés vont m'atteindre; mes biens seront saisis, moi-même exilé, poursuivi par des créanciers avides, n'ayant plus de patrie, peut-être bientôt plus d'asile. Et pourquoi tant de malheurs! parce que les larmes d'une femme m'ont attendri, parce que ce caractère si dur, me dit-on, si personnel, si haineux, n'a pu résister à la douleur de Delphine. Et cette douleur, elle venoit de sa passion pour un autre! C'est mon rival que j'ai épargné, c'est mon rival dont j'ai soigné le bonheur. Et cet heureux Léonce, et cette Delphine, qui étoit naguère à mes pieds, marchent aujourd'hui tous deux, insoucians de ma destinée. Sans moi, leur amour étoit connu, sans moi, l'opinion s'élevoit contre eux; et parce que j'ai été bon, parce que j'ai été sensible, c'est contre moi qu'elle s'élève! Justice des hommes! c'est par des vertus que je péris. Si j'avois su être dur, inflexible, inexorable, l'estime m'environneroit encore; et ce seroit Léonce, ce seroit Delphine, qui gémiroient dans le malheur.

Montalte, je ne te demande plus qu'un service. Je ne sais ce que les nouvelles lois ordonneront sur ma fortune. Je remets entre tes mains ce que tu pourras en sauver. Si je meurs, dispose de ces débris comme de ton bien. Malgré l'exemple général de l'ingratitude, il m'est encore doux d'être reconnoissant envers toi. Je veux découvrir madame d'Albémar, on dit qu'elle a quitté la France. Je la suis, je la cherche, je la trouverai. Si de ton côté tu en apprenois quelque chose, hâte-toi de me le mander.

Si j'arrive enfin jusqu'à cette Delphine que j'ai tant aimée, que j'aime encore, elle décidera de mon sort et du sien; elle verra l'abîme dans lequel elle m'a précipité; ma santé détruite, chacun de mes jours marqué par de nouvelles douleurs, mes blessures me faisant éprouver encore des souffrances aiguës, toute carrière fermée devant moi, et mon nom déshonoré. J'apprendrai si cette femme d'une sensibilité si vantée, si ce caractère si doux, cette bienveillance si générale, rempliront les devoirs de la plus simple reconnoissance.

Certes, quelle est la femme qui se croiroit permis d'hésiter, si elle voyoit devant elle l'infortuné qui a sauvé celui dont elle tient toute son existence, l'infortuné qui, par un sacrifice inouï, lui a immolé jusqu'à son honneur même; l'homme qu'elle auroit réduit à fuir son pays, à renoncer à sa fortune, à braver toute la rigueur des lois et toutes les souffrances de l'exil; si elle le voyoit à ses genoux, lui offrant un coeur que tant de peines n'ont pas aliéné, ne lui reprochant rien, n'écoutant encore que l'amour qui l'a perdu, la suppliant de céder à cet amour, de partager son sort, de colorer les dernières heures de sa destinée; je ne sais quelle âme il faudroit avoir pour repousser cette dernière prière.

Madame d'Albémar la repoussera cependant, je le prévois. Des expressions douces, de la pitié, des protestations compatissantes, c'est là tout ce que j'obtiendrai d'elle. Et grâce à cette douceur de manières, à cette pitié qui n'oblige à rien, lorsqu'elle aura causé ma mort, c'est moi que l'on accusera; c'est moi dont on blâmera la violence, dont on noircira le caractère; et tous ces hommes qui m'ont sacrifié, qui ont disposé de moi par calcul et sans scrupule, comme d'un accessoire dans leur vie, comme d'un être insignifiant et subalterne, ces hommes me condamneront.

Non, Montalte, il ne sera pas dit que ma vie aura toujours été la misérable conquête de quiconque aura voulu s'en emparer. Il ne sera pas dit que le sentiment irritable, mais profond, mais souvent généreux, qui me consume, aura toujours été habilement employé et constamment méconnu. Je la vaincrai, cette foiblesse, cette timidité douloureuse, qui me jette à la merci même de ceux que je n'aime pas, et qui, devant celle que j'aime, a fait taire jusqu'à mon amour.

Je veux que Delphine soit ma femme, je le veux à tout prix. Elle s'est servie de mon caractère, elle m'a trompé par son silence, elle m'a subjugué par sa douleur; mais, quand il s'est agi de Léonce et de moi, elle n'a pas même daigné me compter. Elle croit sans doute que la même générosité, la même foiblesse, me rendront toujours impossible de résister à ses larmes.

Je mourrai peut-être: tout me l'annonce. La vie m'est à charge; mais avant de mourir, je ferai revenir Delphine de l'idée qu'elle s'est faite de son ascendant sur moi. Quand je serai ce que les hommes se sont plu toujours à me supposer, quand je pourrai braver leurs souffrances, fermer l'oreille à leurs prières, ils sentiront le prix des qualités dont ils usoient avec insolence, sans les reconnoître ou m'en savoir gré.

Sans doute il seroit plus commode de déplorer un instant ma perte, pour m'oublier ensuite à jamais. Delphine trouverait doux de verser quelques larmes sur ma tombe, de se montrer bonne en me plaignant, quand elle n'auroit plus à me craindre. Mais je ne puis me résoudre à mourir, aussi facilement que mes amis se résigneroient à me pleurer.

Delphine m'appartiendra. Crime ou vertu, haine ou amour, sympathie ou cruauté, tous les moyens me sont égaux. Je tirerai parti de ses fautes, je profiterai de ses imprudences, j'encouragerai l'opinion qui déjà menace son nom trop souvent répété, et qui, comme toujours, s'arme contre elle de ce qu'elle a de meilleur et de plus noble dans le caractère. Je l'entourerai de mes ruses, je l'épouvanterai par mes fureurs…. Dans l'état où l'on m'a réduit, quel scrupule pourroit me rester encore? Les scrupules ne conviennent qu'aux heureux.

Mon dessein d'ailleurs est-il si coupable? Je veux l'obtenir, mais c'est pour lui consacrer ma vie: je veux m'emparer de son existence, mais son empire sur moi n'a-t-il pas détruit la mienne? Si je puis l'attendrir, le bonheur m'est encore ouvert: si elle est inflexible, je veux la punir, je veux me venger.

Cependant, Montalte, crois-moi, je ne suis pas encore l'homme féroce que cette lettre semble annoncer. Oh! si je retrouve un coeur qui me réponde, si l'estime d'un être sensible vient relever mon âme flétrie, si quelque ombre de justice envers mon malheureux caractère, me donne l'espérance qu'on n'en profitera pas toujours pour l'opprimer en le calomniant; si Delphine, touchée de mon sort, s'accusant de mes maux, consent à s'unir à moi, je puis renaître à la vie, je puis reprendre aux sentimens doux, je puis être heureux sur cette terre. Cet ange de paix, de grâce et de bonté, me consolera de tous les revers.

Adieu, Montalte; pardonne-moi ce long délire et ces contradictions sans nombre, et les mouvemens opposés qui m'agitent et qui me déchirent. Tu m'as connu, tu sais si la nature m'avoit fait dur ou barbare. Pourquoi les hommes m'ont-ils irrité? pourquoi n'ont-ils jamais voulu me connoître? pourquoi n'ai-je trouvé nulle part un seul être qui m'appréciât ce que je vaux! Ne m'as-tu pas vu capable de dévouement, d'élévation, de tendresse et de sacrifice? Mais lorsque dans tout le cours de sa vie on se voit puni de ce qu'on a fait de bon, lorsqu'il est démontré que, dans chaque événement, c'est un mouvement généreux qui a donné prise à l'injustice; qui peut répondre de soi? quel caractère ne s'aigriroit pas? quelle morale résisteroit à cette funeste expérience?

Quoi qu'il arrive, garde le silence à jamais sur moi. Je ne veux pas que les hommes s'intéressent à ma destinée; je ne veux pas me soumettre à ces juges plus personnels, plus égoïstes, plus coupables cent fois que celui qu'ils osent juger. Sois heureux, si tu peux l'être, arme-toi contre la société, contre l'opinion, contre ta propre pitié surtout. Tout ce que la nature nous donne de délicat ou de sensible, sont des endroits foibles où les hommes se hâtent de nous frapper.