LETTRE VII.
Léonce à Delphine.
Oui, je vous obéirai, vous avez raison de n'en pas douter; je cède à la vérité, quand c'est vous qui me l'annoncez. N'aurai-je donc pas le pouvoir de vous persuader à mon tour?
Il est impossible que vous eussiez la force de vous montrer cruelle envers moi, si j'avois su vous convaincre que la plus parfaite vertu vous permettoit, vous ordonnoit même peut-être, de condescendre à ma prière. Je ne sais si dans le délire de la fièvre, j'ai conçu l'espérance que vous seriez l'épouse de mon choix, que vous tiendriez les sermens que vous auriez prononcés, si dans ce jour affreux j'avois saisi votre main, que vous tendiez vers moi, et que je l'eusse présentée à la bénédiction du ciel; mais j'en prends à témoin l'amour et l'honneur, je ne vous demande qu'un lien pur comme votre âme, un lien sans lequel je ne puis exercer aucune vertu, ni faire le bonheur de personne.
Vous m'ordonnez de rester auprès de Matilde, j'obéirai; mais le spectacle de mon désespoir ne l'éclairera-t-il pas tôt ou tard sur mes sentimens? Si vous m'ôtez l'émulation de vous plaire, si des entretiens fréquens avec vous ne raniment pas mon esprit découragé, ne me rendent pas le libre usage des qualités et des talens que je possédois peut-être, mais que je perds sans vous, que ferai-je dans la vie? comment serai-je distingué dans aucun genre? comment avancerai-je vers un but glorieux, quel qu'il soit? Aucun intérêt, aucun mouvement spontané ne me dira ce qu'il faut faire; et loin d'éprouver de l'ambition, je m'acquitterai des devoirs de la vie, comme une ombre qui se promeneroit au milieu des êtres vivans.
Puis-je cultiver mon esprit, quand il n'est plus capable d'une attention suivie? lorsqu'il ne saisit une idée que par un effort? quand je ne puis rien concevoir, rien faire sans une lutte pénible contre la pensée qui me domine? Quelle est la carrière que l'on peut suivre, quelle est la réputation qu'on peut atteindre par des efforts continuels? Quand la nature n'inspire plus lien que de la douleur, se fait-il jamais rien de bon et de grand? Un revers éclatant peut donner de nouvelles forces à une âme fière, mais un chagrin continuel est le poison de toutes les vertus, de tous les talens, et les ressorts de l'âme s'affaissent entièrement par l'habitude de la souffrance.
Vous croyez que je serai plus capable de remplir mes devoirs domestiques, si vous m'arrachez les jouissances que je voudrois trouver dans votre amitié; eh bien! ce sont des devoirs constans et doux qui exigent une sorte de calme, qu'un peu de bonheur pourroit seul me donner. Oui, Delphine, je vous le devrois ce calme; votre figure enchanteresse enflamme et trouble souvent mon coeur; mais votre esprit, mais votre âme me font goûter des délices pures et tranquilles. Quand, chez madame de Vernon, je vous entendois parler sur la vertu, sur la raison, analyser les idées les plus profondes, démêler les rapports les plus délicats, je m'éclairois en vous écoutant: je comprenois mieux le but de l'existence, je pressentois avec plaisir l'utile direction que je pourrais donner à mes pensées. L'amour, quand c'est vous qui l'inspirez, ennoblit l'âme, développe l'esprit, perfectionne le caractère; vous exercez votre pouvoir, comme une influence bienfaisante, non comme un feu destructeur. Depuis que je ne vous vois plus, je me sens dégradé, je ne fais plus rien de moi-même; je compare, en frémissant, la douleur qui m'attend, à celle que j'ai déjà sentie: j'essaie de recourir à des distractions impuissantes, et je me dis souvent, qu'il vaudroit mieux se donner la mort, qu'être occupé sans cesse à fuir la vie.
Delphine, ce ne sont pas là les peines ordinaires d'un amour malheureux, celles dont le temps, ou l'absence, ou la raison peuvent triompher; c'est un besoin de l'âme, toujours plus impérieux, plus on veut le combattre. Votre visage ne feroit pas l'enchantement de mes regards, la jeunesse ne prodiguerait pas tous ses charmes à votre taille ravissante, que j'éprouverois encore pour vous le sentiment le plus tendre. Vos idées et vos paroles auroient sur moi tant d'empire, qu'après vous avoir entendue, jamais je ne pourrais aimer une autre femme.
Ah! mon amie, ne le sens-tu pas comme moi? l'univers et les siècles se fatiguent à parler d'amour, mais une fois, dans je ne sais combien de milliers de chances, deux êtres se répondent par toutes les facultés de leur esprit et de leur âme; ils ne sont heureux qu'ensemble, animés, que lorsqu'ils se parlent; la nature n'a rien voulu donner à chacun des deux qu'à demi, et la pensée de l'un ne se termine que par la pensée de l'autre.
S'il en est ainsi de nous, ma Delphine, quels efforts insensés veux-tu donc essayer? Tu me reviendras dans quelques années; si je vis, si nous vivons tu me reviendras, ne pouvant plus lutter contre la destinée du coeur; mais alors il ne nous restera que des âmes abattues par une trop longue infortune. Nous n'aurons plus la force de nous relever, et de soutenir, sans en être accablés, cette masse de douleurs, que la nature fait peser sur la fin de la vie.
Delphine! Delphine! crois-moi quand je te jure de respecter tous les devoirs, toutes les vertus que tu me commandes; après un tel serment, tu n'as pas le droit de me refuser. Tu parles de ta faiblesse, tu prétends la craindre; ah, cruelle! combien tu, te trompes! Mais enfin tu dirois vrai, que moi, l'amant qui t'adore, je te préserverai, si ton coeur se confie au mien; je respecterai ta vertu, ta céleste délicatesse, tout ce qui fait de toi l'ange des anges! Je veux que ton image reste en tout semblable à celle qui remplit maintenant mon coeur; et la plus légère altération dans tes qualités me causeroit une douleur que toutes les jouissances de l'amour ne pourroient racheter.
Vous protégez Matilde, je m'occuperai attentivement de son bonheur; vous connoissez son caractère, son genre de vie, la nature de son esprit, vous savez combien il est aisé de lui cacher ce qui se passe dans le monde et même autour d'elle; je la rendrai plus heureuse, par les soins que je croirai lui devoir en compensation du bonheur que je goûterai sans elle; je la rendrai plus heureuse en réparant ainsi les torts qu'elle ignorera, que si, l'âme déchirée, je traînois quelque temps encore loin de vous, une vie de désespoir. Delphine, tout est prévu, j'ai répondu à tout, il ne reste plus de défense à votre coeur, mon innocente prière ne peut plus être refusée.
Me condamneriez-vous à repousser un soupçon que vous me faites entrevoir? Vous avez le droit de m'accabler de mes défauts, après le malheur dans lequel ils m'ont précipité; cependant deviez-vous me dire que je vous aimerois moins, si votre réputation étoit altérée, si elle l'étoit par votre condescendance même pour mon bonheur? Mon amie, rejette loin de toi ces craintes indignes de tous deux, laisse-moi passer chaque jour une heure auprès de toi; le charme de cette heure se répandra sur le reste de ma vie, je l'attendrai, je m'en souviendrai; mon sang en circulant dans mes veines, ne m'y causera plus une douleur brûlante. Je pourrai penser, agir, faire du bien aux autres, remplir les devoirs de ma vie, et mourir regretté de toi.
Je vais porter cette lettre à votre porte, l'espérance me ranime; si tu as dit vrai, Delphine, si nos coeurs se devinent encore, cette espérance est le présage assuré de ta réponse.
A onze heures du soir.
J'arrive chez vous, et j'apprends que vous êtes partie. Partie! et l'on ne veut pas me dire par quelle route! qu'espèrent-ils ceux qui s'obstinent à garder ce barbare silence? pensent-ils que sur la terre je ne saurai pas vous trouver? Si cette lettre vous arrive avant moi, préparez votre coeur, votre coeur, quelque dur qu'il soit, à beaucoup souffrir; car vous serez inflexible, je dois le croire à présent, et néanmoins il est des événemens funestes, que vous ne verrez pas sans frémir. Adieu; je ne m'arrête plus que je n'aie rencontré la mort ou vous.