LETTRE VIII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Louise, qu'ai-je éprouvé? Que m'a-t-il dit? Je n'en sais rien; je l'ai vu; mon âme est bouleversée; je croyois entrevoir une espérance, madame de Vernon me l'a presque entièrement ravie. Pouvez-vous m'éclairer sur mon sort? Ah! je ne suis plus capable de rien juger par moi-même.

Je reçus hier à Paris, où j'étois venue pour reconduire madame de Vernon, une lettre vraiment touchante de madame d'Ervins. Dans cette lettre, elle me conjurait d'aller chez un peintre au Louvre, où le portrait de M. de Serbellane étoit encore, et de le lui apporter pour le considérer une dernière fois. Elle me disoit: «Je me suis persuadée la nuit passée que ses traits étoient effacés de mon souvenir; je les cherchois comme à travers des nuages qui se plaçoient toujours entre ma mémoire et moi: je le sais, c'est une chimère insensée; mais il faut que j'essaie de me calmer avant le dernier sacrifice. Ces condescendances que j'ai encore pour mes foiblesses ne vous compromettront plus long-temps, ma chère amie; ma résolution est prise, et tout ce qui semble m'en écarter m'y conduit.»

Je n'hésitai pas à donner à Thérèse la consolation qu'elle désiroit, et madame de Vernon, à qui j'en parlai, fut entièrement de mon avis.

J'allai donc ce matin au Louvre; mais avant d'arriver à l'atelier du peintre de M. de Serbellane, je m'arrêtai dans la galerie des tableaux; il y en avoit un qu'un jeune artiste venoit de terminer [Le Marcus Sextus de Guérin.]: il me frappa tellement, qu'à l'instant où je le regardai, je me sentis baignée de larmes. Vous savez que de tous les arts, c'est à la peinture que je suis le moins sensible; mais ce tableau produisit sur moi l'impression vive et pénétrante, que jusqu'alors je n'avois jamais éprouvée que par la poésie ou la musique.

Il représente Marcus Sextus, revenant à Rome après les proscriptions de Sylla. En rentrant dans sa maison, il retrouve sa femme étendue sans vie, sur son lit; sa jeune fille, au désespoir, se prosterne à ses pieds. Marcus tient la main pâle et livide de sa femme dans la sienne; il ne regarde pas encore son visage; il a peur de ce qu'il va souffrir; ses cheveux se hérissent, il est immobile; mais tous ses membres sont dans la contraction du désespoir. L'excès de l'agitation de l'âme semble lui commander l'inaction du corps. La lampe s'éteint, le trépied qui la soutient se renverse, tout rappelle la mort dans ce tableau; il n'y a de vivant que la douleur.

Je fus saisie, en le voyant, de cette pitié profonde que les fictions n'excitent jamais dans notre coeur, sans un retour sur nous-mêmes; et je contemplai cette image du malheur comme si, dangereusement menacée au milieu de la mer, j'avois vu de loin, sur les flots, les débris d'un naufrage.

Je fus tirée de ma rêverie par l'arrivée du peintre qui me mena dans son atelier; je vis le portrait de M. de Serbellane, très-frappant de ressemblance. Je demandai qu'on le portât dans ma voiture: pendant qu'on l'arrangeoit, je revins dans la galerie pour revoir encore le tableau de Marcus Sextus.

En entrant, j'aperçois Léonce placé comme je l'étois devant ce tableau, et paroissant ému comme moi de son expression; sa présence m'ôta dans l'instant toute puissance de réflexion, et je m'avançai vers lui sans savoir ce que je faisois. Il leva les yeux sur moi, et ne parut point surpris de me voir. Son âme étoit déjà ébranlée; il me sembla que j'arrivois comme il pensoit à moi, et que ses réflexions le préparoient à ma présence.

—On plaint, me dit-il avec une sorte d'égarement tout-à-fait extraordinaire, et presque sans me regarder, oui, l'on plaint ce Romain infortuné qui, revenant dans sa patrie, ne trouve plus que les restes inanimés de l'objet de sa tendresse; eh bien! il seroit mille fois plus malheureux s'il avoit été trompé par la femme qu'il adoroit, s'il ne pouvoit plus l'estimer ni la regretter sans s'avilir. Quand la mort a frappé celle qu'on aime, la mort aussi peut réunir à elle; notre âme, en s'échappant de notre sein, croit s'élancer vers une image adorée; mais si son souvenir même est un souvenir d'amertume, si vous ne pouvez penser à elle sans un mélange d'indignation et d'amour, si vous souffrez au dedans de vous par des sentimens toujours combattus, quel soulagement trouverez-vous dans la tombe? Ah! regardez-le encore, madame, cet homme malheureux qui va succomber sous le poids de ses peines; il ne connoissoit pas les douleurs les plus déchirantes; la nature, inépuisable en souffrances, l'avoit encore épargné. Il tient, s'écria Léonce avec l'accent le plus amer, et en me saisissant le bras comme un furieux, il tient la main décolorée de la compagne de sa vie; mais la main cruelle de celle qui lui fut chère n'a pas plongé dans son sein un fer empoisonné.

—Effrayée de son mouvement, ne pouvant comprendre ses discours, je voulois lui répondre, l'interroger, me justifier; un de mes gens apporta dans cet instant le portrait de M. de Serbellane, et le peintre qui le suivoit lui dit:—Mettez ce tableau avec beaucoup de soin dans la voiture de madame d'Albémar.—Léonce me quitte, s'approche du portrait, lève la toile qui le couvroit, la rejette avec violence, et se retournant vers moi avec l'expression de visage la plus insultante:—Pardonnez-moi, me dit-il, madame, les momens que je vous ai fait perdre; je ne sais ce qui m'avoit troublé; mais ce qui est certain, ajouta-t-il en pesant sur ce mot de toute la fierté de son âme, ce qui est certain, c'est que je suis calme à présent.—En prononçant ces paroles, il enfonça son chapeau sur ses yeux, et disparut.

Je restai confondue de cette scène, immobile à la place où Léonce m'avoit laissée, et cherchant a deviner le sens des reproches sanglans qu'il m'avoit adressés: cependant une idée me saisit, c'est que tout ce qu'il m'avoit dit, et l'impression qu'avoit produite sur lui le portrait de M. de Serbellane pouvoit appartenir à la jalousie; cette pensée, peut-être douce, n'étoit encore que confuse dans ma tête, lorsque madame de Vernon arriva; je ne l'attendois point; elle avoit été chez moi, ne me croyant pas encore partie, et voulant m'amener elle-même chez le peintre. Je lui exprimai dans mon premier mouvement toutes les idées qui m'agitoient, et je lui demandai vivement comment il seroit possible que Léonce pût croire que j'aimois M. de Serbellane, lui qui devoit savoir l'histoire de madame d'Ervins.—Aussi, me répondit-elle, ne le croit-il pas. Mais vous n'avez pas d'idée de son caractère, et de l'irritation qu'il éprouve sur tout ce qui vous regarde.—Cette réponse ne me satisfit pas, et je regardai madame de Vernon avec étonnement; je ne sais ce qui se passa dans son esprit alors; mais elle se tut pendant quelques instans, et reprit ensuite d'un ton ferme, qui me fit rougir des pensées que j'avois eues, et ne me prouva que trop combien elles étoient fausses.

—Je pénètre, me dit madame de Vernon, l'injuste défiance que vous avez contre moi, je ne puis la supporter, il faut que tout soit éclairci; je forcerai Léonce, malgré les motifs qu'il pourroit m'opposer, à vous expliquer lui-même les raisons qui l'ont déterminé à ne pas s'unir à vous. Je fais peut-être une démarche contraire à mon devoir de mère, en vous rapprochant du mari de ma fille, car certainement il ne pourra jamais vous voir sans émotion, quelle que soit son opinion sur votre conduite; mais ce qu'il m'est impossible de tolérer, c'est votre défiance, et pour qu'elle finisse, je vais écrire dès demain à Léonce que je le prie d'avoir un entretien avec vous.

—Jugez, ma soeur, de l'effroi qu'un tel dessein dut me causer; je conjurai madame de Vernon d'y renoncer; elle me quitta sans vouloir me dire ce qu'elle feroit; elle étoit blessée, je n'en pus obtenir un seul mot; mais je pars à l'instant même pour passer deux jours à Cernay chez madame de Lebensei; si madame de Vernon, malgré mes instances, me ménage assez peu pour demandera Léonce de me voir, au moins il saura que je n'ai point consenti à cette humiliation; il ne me trouvera point chez moi, à Paris, ni à Bellerive.