LETTRE XII.

Mademoiselle d'Albémar à madame de Lebensei.

Paris, ce 25 août.

J'ai besoin, madame, de vous confier mes chagrins, de vous demander vos conseils. M. de Lebensei vous a-t-il dit comment l'indigne M. de Fierville, et son amie plus odieuse encore, ont trouvé l'art d'empoisonner l'aventure de M. de Valorbe? Ils ont répandu dans le monde que Delphine, notre angélique Delphine, avoit donné rendez-vous à deux hommes la même nuit, et qu'un malentendu sur les heures, avoit été la cause de la rencontre où Léonce avoit grièvement insulté M. de Valorbe. Non! je n'ai pu vous écrire une semblable infamie sans que mon front se couvrît de rougeur! Juste ciel! c'est donc ainsi qu'on veut punir une âme innocente de sa générosité même; c'est ainsi que l'on outrage le caractère le plus noble et le plus pur! deux êtres méchans, et le reste indifférent et foible, voilà ce qui décide de la réputation d'une femme au milieu de Paris.

Madame du Marset et M. de Fierville ont voulu se venger ainsi, dit-on, d'un jour où Léonce les a profondément humiliés, en défendant madame d'Albémar. Maintenant, que faut-il faire pour la servir? Aidez-moi, je vous en conjure, et cachons-lui surtout qu'elle a pu être l'objet d'une pareille calomnie; sa santé la retient encore chez elle, et je lui ai conseillé de fermer sa porte. Léonce est allé conduire sa femme à la terre d'Andelys, qu'elle tient des dons de Delphine, et sans laquelle, hélas! elle n'eût jamais épousé M. de Mondoville. Je l'aurois consulté lui-même dans cette circonstance, puisque l'âge de M. de Fierville ne permet pas de craindre un événement funeste; mais il est absent, et je suis seule au milieu d'un monde bien nouveau pour moi, et dont la puissance me fait trembler: néanmoins, j'ai vaincu ma répugnance pour la société; j'y vais, j'irai chaque jour, j'y répéterai ce qui justifie glorieusement mon amie. Sans avouer le sentiment de Delphine pour Léonce, je ne le démentirai point; car je veux mettre toute ma force dans la vérité, il ne me reste qu'elle: je suis ici une étrangère, sans agrémens, sans appui, intimidée par ma figure et mon ignorance de la vie; n'importe, j'aime Delphine, et je soutiens la plus juste des causes.

Je ne sais à qui m'adresser, je ne sais de quels moyens on se sert ici pour repousser la calomnie; mais je dirai tout ce que mon indignation m'inspirera: peut-être enfin triompherai-je de l'envie, seul genre de malveillance que ma douce et charmante amie puisse redouter. Je n'avois pas d'idée du mal que peut faire l'opinion de la société, quand on a trouvé l'art de l'égarer. Oui, ceux qu'on est convenu d'appeler des amis me font plus souffrir encore que les ennemis même; ils viennent se vanter auprès de vous des services qu'il prétendent vous avoir rendus, et l'on ne peut démêler avec certitude si, pour augmenter le prix de leur courage, ils ne se plaisent pas à exagérer les attaques dont ils prétendent avoir triomphé: d'autres se bornent à vous assurer que, quoi qu'il arrive, ils ne vous abandonneront pas, et vous ne pouvez, pas leur faire expliquer ce quoi qu'il arrive: il leur convient mieux de le laisser dans le vague. Quelques-uns me donnent le conseil d'emmener Delphine en Languedoc; et lorsque je veux leur prouver que le plus mauvais moment pour s'éloigner, c'est celui où l'on doit braver et confondre une indigne calomnie, ils me répètent le même conseil sans avoir fait attention à ma réponse, et, tout occupés de l'avis qu'ils ont proposé, ils y attachent leur amour-propre, et se croient dispensés de vous secourir, si vous ne le suivez pas: il est plus facile de se défendre contre des adversaires déclarés, que de s'astreindre à la conduite nécessaire avec de tels amis. Ils servent seulement à encourager les ennemis, en leur montrant combien est foible la résistance qu'ils ont à craindre; et cependant, s'ils se brouilloient avec vous, ils rendroient votre situation plus mauvaise. Ne commenceroient-ils pas leur phrase de renonciation par ces mots: Moi qui aimais madame d'Albémar, je suis obligé de convenir qu'il n'y a pas moyen à présent de l'excuser? funeste pays! où le nom d'ami, si légèrement prodigué, n'impose pas le devoir de défendre, et donne seulement plus de moyens de nuire si l'on abandonne!

L'opinion apparoît en tout lieu, et vous ne pouvez la saisir nulle part; chacun me dit, qu'on répand les plus indignes mensonges contre Delphine, et je ne parviens pas à découvrir si celui qui me parle les répète, ou les invente lui-même. Je me crois toujours environnée de moqueurs qui se trahissent par un regard ou par un sourire d'insouciance, dans le moment où ils me protestent qu'ils s'intéressent à ma peine. Je ne perds pas une occasion de raconter les motifs de reconnoissance qui devoient engager Delphine à donner un asile à M. de Valorbe, comme s'il falloit, pour rendre service à un malheureux, d'autres motifs que son malheur! En vérité, je le crois, il est ici plus dangereux d'exercer la vertu que de se livrer au vice; l'on ne veut pas croire aux sentimens généreux, et l'on cherche avec autant de soin à dénaturer la cause des bonnes actions, qu'à trouver des excuses pour les mauvaises.

Ah! qu'il vaut mieux vivre obscure, et n'avoir jamais obtenu ces flatteuses louanges, avant-coureurs de la haine, et dont elle vient en hâte exiger de vous le prix! Pour la première fois, je me console d'avoir été bannie du monde par mes désavantages naturels: qu'ai-je dit? je me console! Delphine n'est-elle pas malheureuse, et quel calme puis-je jamais goûter, si l'on ne parvient pas à la justifier! Daignez, madame, vous concerter avec M. de Lebensei sur ce qu'il est possible de tenter, et accordez-moi l'un et l'autre le secours de vos lumières et de votre amitié.