LETTRE XIII.
Madame d'Artenas à madame de R.
Paris, ce 1er septembre 1790.
Revenez donc à Paris, ma chère nièce; vous avez pris cette année trop de goût pour la solitude; depuis cette malheureuse scène des Tuileries, vous êtes triste; je voulois bien que vous sentissiez un peu la nécessité d'en croire mes conseil, mais je serois bien fâchée que votre caractère perdît sa gaîté naturelle.
J'ai enfin rencontré chez elle madame d'Albémar que vous m'aviez chargée de voir, et que je rechercherois volontiers pour moi-même, tant je la trouve aimable et bonne. J'aurois désiré qu'elle me parlât avec confiance sur sa situation actuelle; mais madame de Vernon possède seule toute son amitié, et je doute fort cependant qu'elle en fasse un bon usage. J'ai trouvé madame d'Albémar triste, et surtout fort agitée, elle avoit l'air d'une personne tourmentée par une indécision cruelle; il étoit neuf heures du soir, elle étoit encore vêtue de sa robe du matin, ses beaux cheveux n'avoient point encore été rattachés; à l'extérieur négligé de sa personne, à sa démarche lente, à sa tète baissée, l'on auroit dit que depuis long-temps elle n'avoit rien fait que songer à la même pensée, et souffrir de la même douleur.
Dans cet état cependant, elle étoit jolie comme le jour, et je ne pus m'empêcher de le lui dire.—Moi, jolie! me répondit-elle, je ne dois plus l'être.—Et elle se tut. Je voulois apprendre d'elle quelles sont à présent ses relations avec M. de Serbellane; on rapporte à ce sujet des choses très-diverses dans Paris; les uns disent qu'elle ne part pour le Languedoc que pour aller de là rejoindre M. de Serbellane, s'il n'obtient pas, à cause de son duel, la permission de revenir en France: d'autres murmurent tout bas que madame d'Albémar a été fort coquette pour M. de Mondoville, et que M. de Serbellane irrité s'est brouillé tout-à-fait avec elle: enfin une lettre de Bordeaux m'avoit fait naître une idée très-différente de toutes celles-là, et je l'avois gardée jusqu'à présent pour moi seule; je pensois qu'il se pourroit bien que M. de Serbellane fût l'amant de madame d'Ervins, et que madame d'Albémar les ayant réunis tous les deux chez elle un peu indiscrètement, M. d'Ervins les y eût surpris, et se fût battu avec M. de Serbellane, pour se venger de l'infidélité de sa femme.
J'essayai de provoquer la confiance de madame d'Albémar, en lui disant ce qui étoit vrai, c'est que je voyois avec peine que les différens bruits qui se répandoient dans Paris sur son compte, pouvoient nuire à sa réputation; elle me répondit avec un découragement qui me toucha beaucoup:—Il fut une époque de ma vie dans laquelle j'aurois attaché de l'importance à ce qu'on pouvoit dire de moi; mais à présent que mon nom ne doit plus être uni à celui de personne, je ne m'inquiète plus de l'injustice dont ce nom peut être l'objet.—Ces paroles me persuadèrent qu'elle étoit en effet brouillée avec M. de Serbellane, et comme je commençois à lui donner des consolations douces sur la peine qu'elle devoit en éprouver, elle m'arrêta pour me demander de m'expliquer mieux, et lorsque je l'eus fait, elle eut l'air étonné; mais, sans y mettre un intérêt très-vif, elle me déclara qu'elle n'avoit jamais pensé à épouser M. de Serbellane.
Le soupçon que j'avois formé sur madame d'Ervins me revint à l'instant, et je le dis à Delphine, en lui avouant que je regardois dans ce cas madame d'Ervins comme la véritable cause de la mort de son mari. Delphine ne m'eut pas plus tôt comprise que, se relevant de l'abattement où je l'avois vue jusqu'alors, elle me protesta que je me trompois. Je persistai dans mon opinion, et je lui dis positivement qu'un duel aussi sanglant ne pouvoit avoir été provoqué par de simples discussions politiques, et que l'amour de M. de Serbellane pour elle ou pour madame d'Ervins en devoit être la cause: quand madame d'Albémar vit que cette opinion étoit arrêtée dans ma tête, elle finit par me laisser croire tout ce que je voulus sur son attachement pour M. de Serbellane, exigeant seulement que je n'accusasse pas madame d'Ervins.
Que vous dirai-je, ma chère nièce? Il me fut impossible de démêler la vérité. Ce n'est pas qu'assurément madame d'Albémar ne soit la femme la plus vraie que j'aie jamais connue; mais il y a dans son caractère une générosité si singulière, que je ne suis pas parvenue à découvrir avec certitude si tout le mystère ne vient pas de la crainte qu'elle a de compromettre madame d'Ervins. Aime-t-elle réellement M. de Serbellane? sa tristesse vient-elle de leur séparation, et peut-être de leur brouillerie? ou bien a-t-elle consenti à tout ce qu'on pourroit dire d'elle et de lui, pour détourner l'attention qui se seroit portée sur madame d'Ervins, et la sauver de l'indignation qu'elle auroit excitée dans le public, et dans la famille de son mari? Je l'ignore, mais j'exige de vous le plus profond secret sur cette dernière supposition; vous en sentez les conséquences.
Quoi qu'il en soit, madame d'Albémar a rendu ma pénétration tout-à-fait inutile; je me vante de deviner les caractères dissimulés; mais quand une âme franche ne veut pas laisser connoître un secret, sa réserve simple et naturelle déconcerte les efforts de l'esprit observateur.
Après quelques momens de silence, je n'insistai plus; et me bornant à tâcher d'éclairer Delphine sur madame de Vernon, je lui dis:—Quels que soient vos motifs pour ne pas donner à ceux qui s'intéressent à vous le moyen de répondre clairement aux malveillans qui vous supposent des torts, de bons amis en imposent toujours, quand ils le veulent, aux discours médisans de la société de Paris: pourquoi donc madame de Vernon, qui se dit votre amie, ne fait-elle pas taire la phalange des sots? Ils attaquent, il est vrai, de préférence, les personnes distinguées; mais ils ne s'y hasardent cependant que dans les momens où ils ne les croient pas courageusement défendues par leurs parens ou leurs amis.—Je dois croire, me répondit Delphine en retombant dans cet état de tristesse insouciante dont elle étoit un moment sortie, je dois croire que madame de Vernon est mon amie.—Je n'ai pas entendu dire, répondis-je, qu'elle se permît aucun genre de blâme sur vous, ma chère Delphine; mais cependant je n'ai pas une confiance entière dans son amitié; ceux qui l'entourent se montrent souvent mal pour vous; rarement on peut se tromper à cet indice; on inspire à ses amis ce que l'on éprouve sincèrement; et, dans son cercle du moins, une femme sait faire aimer ce qu'elle aime; elle vous loue beaucoup, j'en conviens, mais à haute voix, comme s'il lui importoit surtout qu'on vous le répétât; et je ne vois pas dans sa conversation, quand il s'agit de vous, ce talent conciliateur qu'elle porte sur tous les autres sujets: elle dit souvent que vous êtes la plus jolie, la plus spirituelle; mais c'est à des femmes qu'elle s'adresse, pour vous donner cet éloge qui peut les humilier; et je ne l'entends jamais leur parler de cette bonté, de cette douceur, de cette sensibilité touchante qui pourroient vous faire pardonner tous vos charmes, par celles même qui en sont jalouses. Enfin, souffrez que je vous le dise, on pourroit croire, en entendant madame de Vernon parler de vous, qu'elle s'acquitte par ses discours plutôt qu'elle ne jouit par ses sentimens, et que, prévoyant d'une manière confuse que votre amitié finira peut-être un jour, elle ne veut pas à tout hasard vous donner des armes contre elle, en contribuant elle même à consolider votre réputation.
—Si vous avez raison, me repondit Delphine, je n'en suis que plus à plaindre; je l'aime, je l'ai aimée, madame de Vernon, de l'attrait du monde le plus vif et le plus tendre; si tant de dévouement, tant d'affection n'ont point obtenu son amitié, il est donc vrai qu'il n'est rien en moi qui puisse attacher à mon sort, il est donc vrai que je ne puis être aimée.—Vous vous trompez, ma chère Delphine, repris-je alors vivement; vous méritez d'avoir des amis plus que personne au monde; mais vous ne savez pas encore ce que c'est que la vie: vous vous croyez deux excellens guides, l'esprit et la bonté; eh bien! ma chère, ce n'est pas assez d'être aimable et excellente, pour se démêler heureusement des difficultés du monde; il y a d'utiles défauts, tels que la froideur, la défiance, qui vaudraient beaucoup mieux pour égide que vos qualités mêmes; tout au moins faut-il diriger ces qualités avec une grande force de raison: moi qui ne suis pas née très-sensible, j'ai deviné le monde assez vite; laissez-moi vous l'apprendre. Madame de Vernon vous paroit plus digne de votre amitié, elle sait mieux vous tenir le langage qui vous séduit: moi, je reste toujours ce que je suis; je n'ai pas assez d'imagination pour feindre, je le voudrais en vain; je ne suis plus jeune, mon esprit n'est plus flexible, il ne peut aller que dans sa ligne; mais je sais que mes avertissemens vous sont nécessaires, et c'est cette conviction qui me fait solliciter votre confiance. On vous l'aura dit, je crois; d'ordinaire, je ne me mets pas en avant: je suis sur la défensive avec la société, et c'est ainsi qu'il faut être; je m'offre à vous cependant, ma chère Delphine, parce que vous avez un caractère qui donne tout et n'abuse de rien: servez-vous donc de moi, si je puis vous être utile; ce sera ce que je pourrai faire de mieux de mon oisive existence.
—Madame d'Albémar parut fort touchée des preuves d'amitié que je lui donnois, et je croyois même l'avoir un peu ébranlée dans son aveugle amitié pour madame de Vernon; mais le surlendemain elle est revenue chez moi, presque uniquement pour me dire qu'elle avoit revu depuis moi madame de Vernon, et s'étoit assurée qu'elle n'avoit aucun tort.—Elle n'auroit pu me défendre, continua madame d'Albémar, sans compromettre mes amis; elle a bien fait de se conduire avec prudence, et de ne pas se livrer à son sentiment.—Je vous le répète, ma chère nièce, on ne peut arracher madame d'Albémar à l'empire de madame de Vernon.
Je l'ai souvent remarqué en vivant dans leur société, madame de Vernon met beaucoup d'intérêt à captiver Delphine; elle est avec elle fière, sensible, délicate; elle rend hommage au caractère de son amie, en imitant toutes les vertus pour lui plaire: moi, je ne puis ni ne veux me montrer autrement que la nature ne m'a faite, bonne et raisonnable, mais point du tout exaltée; je vaux mieux réellement que madame de Vernon; Delphine a tort de ne pas s'en apercevoir.
J'obtiendrai cependant un jour l'amitié de madame d'Albémar, si quelques circonstances me mettent dans le cas de la servir; je vous promets que je veillerai sur elle comme sur ma fille; vous aussi, ma chère nièce, vous allez devenir l'objet de tous mes soins, si vous continuez à m'écouter et à me croire.