LETTRE XLIV.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, ce 26 mai 1791.
Non, ne venez pas, tout est promis; je le crois, tout est décidé. Thérèse a trop usé peut-être de l'empire que mon attendrissement lui donnoit sur moi; mais enfin, j'ai cédé à ses larmes, à l'ardeur de ses prières. Son imagination étoit frappée de l'idée qu'elle auroit à se reprocher la perte de mon âme; son confesseur, je crois, l'avoit encore, la veille, pénétrée de nouveau de cette crainte. Sa douleur, son éloquence, m'ont entièrement bouleversée; je n'ai pas consenti cependant à m'éloigner de Léonce sans être rassurée sur son désespoir; je ne le puis, je ne le dois pas: le véritable crime seroit d'exposer sa vie; quel effroi peut l'emporter sur une telle crainte! le remords même est plus facile à braver.
Thérèse veut que Léonce soit témoin avec moi de la cérémonie qui consacrera le moment où elle doit prendre le voile de novice. Elle compte sur l'impression de cette solennité, et, malgré la résistance qu'il a déjà opposée à ses prières, elle croit qu'au pied de l'autel, ses derniers adieux obtiendront de Léonce qu'il me laisse partir. Elle veut lui répéter alors ce dont elle est convaincue, c'est que son salut à elle-même dépend du mien, et qu'il ne peut sans barbarie se refuser au dernier effort qu'elle veut tenter, pour m'arracher aux malheurs qui me menacent; elle se croit sûre d'obtenir ainsi le consentement de Léonce. J'ai promis que si elle l'obtenoit en effet, je partirois a l'instant même; c'est dans six jours, et je dois jusque-là cacher à Léonce ce que j'éprouve; je l'ai juré. Je vous l'avoue, lorsque Thérèse m'a arraché tous les engagemens qu'elle a voulu, j'avois un espoir secret que rien ne pourrait décider Léonce à mon départ; mon opinion à présent n'est plus la même: Thérèse est si touchante! le moment qu'elle a choisi pour parler à Léonce est si propre à l'émouvoir! J'y joindrai moi-même mes instances, je le dois, je le ferai; mais se taire pendant ces six jours, le revoir avec l'idée que bientôt peut-être nous serons séparés! Thérèse a trop exigé de moi; sa dévotion, tout à la fois exaltée et romanesque, m'ébranle, m'entraîne, et ne me soutient pas.
Elle m'a répété de mille manières, avec cet accent passionné qu'elle tient de l'amour et qu'elle consacre à la religion, que je ne pouvais pas me refuser à l'espoir qui lui restoit encore de me sauver, et d'obtenir l'absolution de ses fautes.—Je vous demande bien peu, me disoit-elle, je vous demande seulement la permission d'essayer dans un moment solennel, si je puis attendrir votre amant sur le sort auquel il vous livre; vous ne pouvez pas vous y opposer, sans vous avouer à vous-même que, dût-il accéder à votre départ, vous n'en seriez pas capable!—Je résistois encore à ce qu'elle désiroit, une crainte vague me retenoit; mais lorsque j'étois prête à la quitter, elle s'est précipitée à mes pieds avec sa fille, et m'a représenté avec une telle force ce que j'éprouverois si je me rendois coupable, ce qu'elle avoit souffert; parce que, éloignée de moi, une âme courageuse n'étoit point venue à son secours; elle a fait naître dans mon coeur une émotion si vive, que j'ai consenti à tout.
Qu'en arrivera-t-il? une séparation déchirante: je suis comme égarée, on dispose de moi sans que ma volonté me guide, je ne sais ce que je dois craindre; peut-être de tels efforts augmenteront-ils les dangers même dont on veut me sauver.—Ah! Léonce, c'est à vous qu'on s'en remet, est-ce vous qui briserez nos liens?