LETTRE XVI.
Réponse de Léonce à Delphine.
God is thy law, thou mine.
[Dieu est ta loi, tu es la mienne. MILTON]
Ma Delphine, je ne voulois répondre à ta lettre qu'en te revoyant; je me serois jeté à tes genoux, je t'aurois dit: n'es-tu pas la maîtresse absolue de mon âme? fais-en, si tu veux, hommage à l'Être suprême, dispose de ce qui est à toi; adore en mon nom la Providence qui se manifeste mieux sans doute à la plus parfaite de ses créatures: moi, c'est pour toi seule que j'éprouve de l'enthousiasme; ces pensées mélancoliques, ces idées élevées qui te font sentir le besoin de la religion, c'est vers ton image qu'elles m'entraînent; et tu remplis entièrement pour moi ce vide du coeur, qui t'a rendu l'idée d'un Dieu si nécessaire. Cependant j'ai résolu de t'écrire avant de te parler, afin de te répondre avec un peu plus de calme.
Je vais m'efforcer, non de combattre tes angéliques espérances, puissent-elles être vraies! mais de me justifier une fois des défauts dont tu m'accuses, et dont tu redoutes à tort la funeste influence. Hélas! je n'ai point oublié le jour qui a versé ses poisons sur toute ma vie. Néanmoins je ne pense pas qu'il faille en accuser mon caractère: c'est la jalousie qui m'a troublé; sans elle, tout se seroit promptement éclairci. Je mets de l'importance, il est vrai, à ma réputation, et je ne pourrois pas supporter la vie, si je croyois mon nom souillé par le moindre tort envers les lois de l'honneur; mais que peut craindre celle que j'aime, de ce sentiment? ne me donnera-t-il pas le droit, le bonheur de la défendre contre ceux qui oseroient la calomnier? On a dit souvent que les femmes devoient ménager l'opinion publique avec beaucoup plus de soin que les hommes, je ne le pense pas; notre devoir à nous, c'est de protéger ce que nous aimons, de couvrir de notre gloire personnelle la compagne de notre vie; si nous perdions cette gloire, rien ne pourroit nous la rendre; mais, quand même une femme seroit attaquée dans l'opinion, ne pourroit-elle pas se relever, en prenant le nom d'un homme honorable, en associant son existence à la sienne, et recevant sous son appui tutélaire les hommages qu'il sauroit lui ramener?
Les femmes ont toutes de l'enthousiasme pour la valeur; cette qualité, dont on ne suppose pas qu'un homme puisse manquer, n'assure point assez encore sa considération, si elle n'est pas jointe à un caractère imposant. Il ne suffit pas d'une bravoure intrépide, pour obtenir le degré d'estime et de respect dont une âme fière a besoin; il n'y va pas de la mort ou de la vie, dans les circonstances journalières dont se compose l'ensemble de la considération; mais lorsque l'on a dans sa conduite habituelle une dignité convenable, des égards scrupuleux pour toutes les opinions délicates, pour tous les préjugés même de l'honneur, le public ne se permet pas le moindre blâme, et l'on conserve cette réputation intacte, qui fonde véritablement l'existence d'un homme, en lui donnant le droit de punir par son mépris, ou de récompenser par son suffrage.
Si je ne puis dérober aux regards du monde votre sentiment pour moi, j'espère au moins que ma réputation vous servira d'excuse. Vous ne voudriez pas, dites-vous, que je dépendisse de l'opinion des hommes; je n'ai jamais besoin de leur société, vous le savez; je veux passer ma vie à vos pieds, et c'est moi qui plus que vous encore chéris la solitude; mais je me sentirois importuné par la censure de ces mêmes hommes, qui, sous tout autre rapport, me sont complètement indifférent. Pourquoi cette manière de penser vous déplairoit-elle? La même ardeur de sang qui inspire les affections passionnées, fait ressentir vivement la moindre offense; les vertus fortes et guerrières, qui ont illustré les chevaliers de l'ancien temps, s'allioient bien avec l'amour; les idées religieuses ne sont pas les seules qui inspirent de l'enthousiasme; si nos ancêtres nous ont transmis un nom respecté, le désir de les imiter est honorable. Les jouissances de la fierté remuent l'âme, tout aussi profondément que les pieuses espérances des fidèles; et si je ne me livre pas au bonheur inconnu de te retrouver dans le ciel, je sens avec énergie que je te ferai respecter sur la terre, et qu'il me seroit doux d'exposer mille fois ma vie, pour écarter de toi l'ombre du blâme ou la plus légère peine.
Delphine, ne dis pas que mon caractère t'inquiète et t'afflige; je ne sais si mon coeur s'est abusé, mais il m'a semblé que tu m'avois aimé pour les défauts même que tu crains. Ne te présentent-ils pas un appui sur lequel tu te plais à te reposer? Tes qualités adorables, ta beauté, ton esprit, excitent l'envie, et l'envie te crée des ennemis; tu prends peu de soin de ces convenances de société, qui en imposent aux esprits communs; ta grâce est dans l'abandon et le naturel; tu parles du premier mouvement, et ce premier mouvement est le vrai génie qui t'inspire; mais ce qui fait ton charme pour qui sait te connoître, est ton danger dans la conduite de la vie. Dis-le-moi donc, Delphine, n'étoit-ce pas moi, précisément moi, qu'il te falloit pour ami? Mon caractère assez contenu, assez froid en apparence, pourra servir de guide à ta bonté toujours entraînée; tu te hasardes, je te défendrai; tu appelles autour de toi, par les mêmes causes, l'admiration et la jalousie; ton esprit devroit intimider, mais ta douceur et ta bienveillance rassurent trop souvent ceux qui veulent te nuire; on verra près de toi un homme irritable et fier, qui ne permettra pas aux méchans du monde le double plaisir de jouir de tes agrémens, et de dénigrer tes qualités. Oh! si j'avois été ton époux, si j'avois acquis le droit de m'enorgueillir de mon amour aux yeux de tous, jamais la malignité n'auroit osé s'approcher de la trace de tes pas! et maintenant, quoi qu'il arrivât, faudroit-il dissimuler, le faudroit-il? non, j'ai reçu de ton amour le dépôt de ta gloire et de ton bonheur, c'est à moi de le conserver.
Tu es convaincue que les idées religieuses sont un meilleur appui pour la morale, que le culte de l'honneur et de l'opinion publique. Crois-moi, l'honneur a sa conscience comme la religion; et rougir à ses propres yeux, est une douleur plus insupportable que tous les remords causés par la crainte ou l'espérance d'une vie à venir. Le frein du sentiment qui me domine est le plus impérieux de tous: j'ai lu dans un poète anglois, ces paroles que je ne puis jamais oublier: Les larmes peuvent effacer le crime, mais jamais la honte. [nor tears, that wash out guilt, can wash out shame. PRIOR.]
Le repentir absout les âmes religieuses; mais pour l'honneur, point de repentir: quelle pensée! et combien, dès l'enfance, elle donne l'habitude de ne jamais céder à des mouvemens de foiblesse, et de ne point repousser les avertissemens les plus secrets, quand la délicatesse les suggère!
Si l'honneur cependant n'embrasse point toutes les parties de la morale, la sensibilité n'achève-t-elle pas ce qu'il laisse imparfait? A quel devoir pourroit-il donc manquer, l'homme qui se respecte et qui t'aime? Delphine, pardonne-moi de ne rien concevoir de ne rien désirer de plus. Je n'ignore pas, toutefois, combien ce que mon caractère a de sombre, de susceptible, de violent, peut empoisonner les qualités que je crois bonnes en elles-mêmes; ton empire sur moi modifiera mes défauts, mais il ne pourroit changer entièrement leur nature.
J'ai dû me justifier, pour calmer tes inquiétudes; j'ai dû me justifier enfin, pour me présenter à toi, si je le pouvois, avec plus d'avantage. L'opinion du monde entier, quelque prix que j'y attache, ne m'eût jamais inspiré tant d'ardeur pour ma défense.