LETTRE XXIX.
Madame de Cerlebe à mademoiselle d'Albémar.
De l'abbaye du Paradis, ce 20 juin.
Tout est dit, le temps sur lequel je comptais nous est arraché. Les voeux éternels sont prononcés! Ah! nous avons été entraînées par je ne sais quelle puissance inexplicable, et maintenant qu'il faut que je vous rende compte de ces malheureux jours, leur souvenir se perd dans le trouble qui nous a peut-être empêchées de faire usage de notre raison.
Depuis près de trois mois, que madame d'Albémar étoit novice, madame de Ternan avoit cherché tous les moyens de prendre de l'ascendant sur elle; ce n'étoit point par de l'art ou de la fausseté qu'elle y étoit parvenue; il faut rendre à madame de Ternan la justice qu'elle a beaucoup de vérité dans le caractère, mais tant d'humeur et de personnalité, qu'il faut, ou se brouiller avec elle, ou céder à ses volontés. Combien, dans la plupart des associations de la vie, n'y a-t-il pas d'exemples de l'empire de l'humeur et de l'exigeance, sur la douceur et la raison: dès qu'un lien est formé de manière qu'on ne puisse plus le rompre sans de graves inconvéniens, c'est le plus personnel des deux qui dispose de l'autre.
Je me croyois sûre cependant que nous avions encore plusieurs mois devant nous; je comptois sur votre arrivée, que vous aviez annoncée; je me flattois que pendant ce temps il surviendroit des incidens qui délivreroient madame d'Albémar sans la compromettre: lorsqu'il y a trois jours, je vins la voir à son couvent, je la trouvai beaucoup plus triste qu'elle ne l'avoit été jusqu'alors; interrogée par moi, elle me dit que madame de Ternan avoit obtenu à Rome des dispenses de noviciat, et qu'elle vouloit l'obliger à prononcer ses voeux dans trois jours: indignée de cette résolution, j'en demandai les motifs.—Elle ne me les a pas fait connoître, répondit madame d'Albémar, elle s'est retranchée dans la phrase ordinaire dont elle se sert, quand elle a de l'humeur contre moi; elle m'a dit que si je ne voulois pas suivre ses conseils, elle rendrait publique la lettre du commandant de Zell, et se conformeroit à la délibération des soeurs qui, en conséquence de cette lettre, avoient décidé qu'elles ne me garderoient pas dans leur couvent. J'ai cependant persisté dans mon refus d'abréger mon noviciat, continua Delphine; mais cette affreuse menace me remplit de terreur.—J'essayai alors de rassurer madame d'Albémar, et je me déterminai à parler à madame de Ternan, malgré l'éloignement qu'elle m'inspire: je lui fis demander de la voir; elle me fit dire capricieusement de revenir le lendemain.
En arrivant, je lui expliquai l'objet de ma visite; elle me dit, avec une franchise d'égoïsme tout-à-fait originale, qu'elle avoit des raisons de craindre que si le noviciat de Delphine duroit un an, les circonstances ou ses amis ne la fissent renoncer au projet de se faire religieuse, et qu'elle ne vouloit pas s'exposer à perdre la société d'une personne qui lui plaisoit extrêmement. Je voulus lui parler alors du plaisir d'être généreuse envers ses amis, de se sacrifier pour eux; elle me répondit honnêtement, mais comme s'il falloit de la politesse pour ne pas se moquer de ce qu'elle appeloit ma mauvaise tête; et non-seulement elle n'étoit pas ébranlée par tout ce que je pouvois lui dire, mais elle n'avoit pas l'air de croire qu'on pût hésiter sur ce que je proposois, et répétoit sans cesse:—Comment peut-on me demander de ne pas employer tous mes moyens pour faire réussir une chose que je souhaite? c'est vraiment de la folie.
—Je retournai ensuite vers Delphine, et je voulus l'engager à sortir de l'abbaye, à braver ce qu'on pourroit dire, en venant s'établir chez, moi; mais je vis avec douleur qu'elle n'en avoit pas la force.—Autrefois, me dit-elle, je ne craignois pas du tout l'opinion, et je ne consultois jamais que le propre témoignage de ma conscience; mais depuis que le monde a trouvé l'art de me faire mal dans mes affections les plus intimes, depuis que j'ai vu qu'il n'y avoit pas d'asile contre la calomnie, même dans le coeur de ce qu'on aime, j'ai peur des hommes, et je tremble devant leur injustice, presque autant que devant mes remords; enfin, j'ai tant souffert, que je n'ai plus qu'un vif désir, celui d'éviter de nouvelles peines.—C'est ainsi, mademoiselle, que me trouvant entre l'inflexible personnalité de madame de Ternan, et l'effroi que causoit à Delphine la seule idée d'un éclat déshonorant, tous mes efforts auprès de l'une et l'autre étoient inutiles.
Cependant je me flattois, avec raison, d'avoir plus d'ascendant sur Delphine; elle redoutoit les voeux précipités qu'on exigeoit d'elle, et souhaitoit extrêmement de pouvoir y échapper: j'étois avec elle, et nous cherchions ensemble s'il existoit un moyen d'ébranler la résolution de madame de Ternan, lorsqu'elle entra dans la chambre avec un air d'indignation qui me fit battre le coeur.—Voilà, madame, dit-elle à Delphine, la lettre que vous m'attirez; c'en est trop, il faut pourtant que vous cessiez de porter le trouble dans cette maison.—Je lus à Delphine tremblante la lettre que madame de Ternan consentit à me donner; elle contenoit des menaces insensées et offensantes, que M. de Valorbe écrivoit à madame de Ternan; il lui déclaroit qu'il avoit appris qu'elle vouloit forcer madame d'Albémar à se faire religieuse, et que, dans peu de jours, espérant obtenir sa liberté du gouvernement autrichien, il viendroit réclamer lui-même madame d'Albémar, et accuser publiquement quiconque voudroit la retenir: il ajoutoit à ces menaces, déjà très-blessantes, quelques mots qui indiquoient le peu de dévotion de madame de Ternan, et les motifs de vanité qui lui avoient fait haïr le monde. Après une telle lettre, il n'étoit plus possible d'espérer que madame de Ternan fléchît jamais sur la volonté qu'elle avoit exprimée; le malheureux Valorbe n'avoit certainement dans cette circonstance que le désir d'être utile à madame d'Albémar, et pour la seconde fois il la perdoit.
Madame de Ternan étoit irritée à un degré excessif; c'est une personne qu'on ne peut plus ramener, quand une fois son amour-propre est offensé. Madame d'Albémar voulut dire quelques mots sur ce qu'il seroit injuste de la rendre responsable du caractère de M. de Valorbe, elle qui en avoit été si cruellement victime.—Que vous soyez innocente ou non, madame, de son insolente folie, répondit madame de Ternan, il n'en est pas moins vrai qu'il veut vous enlever d'ici, quand il aura recouvré sa liberté. Pour prévenir cette scène scandaleuse, il ne reste que deux partis à prendre; ou vous ferez perdre toute espérance à M. de Valorbe, en vous fixant dans cette maison pour toujours, ou vous voudrez bien en sortir; et comme il ne faut pas que M. de Valorbe puisse se flatter que ces menaces m'ont fait peur, je ferai connoître la délibération de nos soeurs et ses motifs.—J'espérai un moment que le ton impérieux de madame de Ternan avoit révolté Delphine, et qu'elle alloit tout braver pour lui résister, car elle lui répondit, avec beaucoup de dignité:—Vous abusez trop, madame, de mon malheur, et vous comptez trop peu sur mon courage.
—Dans ce moment on apporta une lettre de vous; pardonnez-moi, mademoiselle, la peine que je vais vous causer; ne vous accusez pas cependant, car je suis sûre que cette lettre n'a rien changé à l'événement, il étoit inévitable. Madame de Ternan prit, avec sa hauteur accoutumée, votre lettre adressée à madame d'Albémar, et dit à Delphine:—Tant que vous êtes novice dans ma maison, madame, j'ai le droit de lire vos lettres: la voici, continua-t-elle, après l'avoir parcourue; on y parle seulement de mon neveu et de l'heureux accouchement de sa femme.—Delphine tressaillit au nom de Léonce, et la main qu'elle tendit pour recevoir la lettre trembloit extrêmement. Vous savez que vous lui mandiez que Matilde étoit accouchée d'un fils, et que sans doute elle se portoit bien, puisqu'elle étoit décidée à nourrir son enfant; vous ajoutiez que Léonce paroissoit sentir vivement le bonheur d'être père.
Delphine baissa son voile, pour lire cette lettre, afin de cacher son trouble; je lui demandai de la voir, et comme elle me la donnoit, sa main souleva par hasard ce voile, et nous vîmes baigné de pleurs ce visage céleste, que toutes les impressions de l'âme, même les plus douloureuses, embellissent encore. Elle rougit extrêmement, quand elle s'aperçut que son émotion, dans une pareille circonstance, et pour un semblable sujet, avoit été connue; et c'est alors qu'avec l'accent le plus sombre, et l'expression de découragement la plus déchirante, elle dit:—C'est assez résister, c'est assez combattre pour une existence infortunée, contre tous les événemens et tous les caractères; mes amis, le monde et mon propre coeur sont lassés de moi, c'est assez; demain, madame, continua-t-elle en s'adressant à madame de Ternan, demain, à pareille heure, je me lierai par les sermens que vous me demandez. Que personne n'en soit témoin, je vous en conjure; ma disposition ne me rend pas digne de l'appareil qui donneroit à cette cérémonie un caractère imposant; séparez-moi du passé, de l'avenir, de la vie; c'est tout ce que je veux, c'est tout ce que je puis.—Madame de Ternan embrassa Delphine avec une sorte de triomphe qui me fit bien mal; ce qui lui causoit le plus de plaisir encore dans la résolution de Delphine, c'étoit d'être parvenue à se faire obéir. Elle me demanda de la laisser seule avec madame d'Albémar tout le jour, pour la préparer au lendemain; il fallut m'éloigner. Delphine, profondément absorbée, ne remarqua point mon départ.
Le lendemain, j'arrivai de bonne heure au couvent; les religieuses entouroient Delphine, et lui demandoient si elle sentoit la grâce descendre dans son coeur; elle ne répondoit rien, pour ne pas les scandaliser ni les tromper; mais elle m'a dit depuis, que dans aucun temps de sa vie, elle n'avoit éprouvé des sentimens moins conformes à la situation où elle se trouvoit; car rien ne lui paroissoit plus contraire à l'idée qu'elle a toujours nourrie de la véritable piété, que ces institutions exagérées qui font de la souffrance le culte d'un Dieu de bonté. Les cérémonies de deuil dont on l'entouroit ne produisirent aucune impression; une fois, m'a-t-elle dit, elle avoit été profondément touchée d'une semblable cérémonie, mais son âme étoit maintenant si fort occupée, qu'aucun objet extérieur ne frappoit même son imagination.
L'abbesse arriva; elle avoit mis du soin dans l'arrangement de son costume, elle avoit l'air plus jeune, et sans doute elle rappeloit davantage Léonce; car Delphine, s'approchant de moi, me dit:—Considérez madame de Ternan, c'est la ressemblance de Léonce que je vois, c'est elle qui marche devant moi, puis-je me tromper en la suivant? N'y a-t-il pas quelque chose de surnaturel dans cette ombre de lui qui me conduit à l'autel? O mon Dieu! continua-t-elle à voix basse, ce n'est pas à vous que je me sacrifie, ce n'est pas vous qui exigez l'engagement insensé que je vais prendre; c'est l'amour qui m'entraîne, c'est l'injustice des hommes qui m'y condamne; pardonnez si l'on me force à prononcer votre nom, je ne cherche ici qu'un asile; c'est dans mon coeur qu'est votre culte. Toutes ces vaines démonstrations, toutes ces folles promesses, je vous en demande le pardon, loin d'en espérer la récompense.—Je ne puis vous peindre, mademoiselle, ce qu'il y avoit d'effrayant dans ce discours, et dans l'expression de douleur qu'on voyoit alors sur le visage de Delphine; si elle s'étoit faite religieuse avec les sentimens de cet état, j'aurois versé plus de larmes, mais j'aurois moins souffert; il me sembloit que je la voyois marcher à la mort, sans réflexion, sans terreur, avec cet égarement qui a quelquefois le caractère de l'insouciance, mais qui ne vient cependant que de l'excès même du désespoir.
Les religieuses accompagnèrent Delphine sans ordre, sans recueillement; elles avoient, sans s'en rendre compte, une idée confuse du motif de tout ce qui se passoit. Delphine étoit plus belle que je ne l'ai vue de ma vie; mais ces charmes ne venoient point de l'abattement ni de la pâleur qui la rendoient si intéressante depuis quelque temps; elle avoit, au contraire, une expression animée, qui tenoit, je crois, à de la fièvre; elle ne leva pas même une seule fois les yeux vers le ciel, comme si elle eût craint de l'attester dans une pareille circonstance.
Madame de Ternan remplissoit les devoirs de sa place avec décence, mais sans que rien en elle pût émouvoir le coeur par des sentimens religieux; un prêtre d'un talent médiocre fit un discours que personne n'écouta fort attentivement: cependant lorsqu'à la fin, suivant l'usage, il interpella formellement la novice, pour lui recommander de ne point embrasser l'état de religieuse par des motifs humains, Delphine tressaillit, et, laissant tomber sa tête sur ses deux mains, elle fut absorbée dans une méditation si profonde, qu'aucun des objets qui l'entouroient ne paroissoit attirer son attention; elle devoit, dans un moment convenu, s'avancer au milieu du choeur; et, comme elle n'avoit pas l'air de penser à quitter sa place, j'eus un moment l'espoir qu'elle alloit refuser de prononcer ses voeux, mais cet espoir dura peu. L'abbesse commença la première à chanter, ainsi que cela est ordonné dans ces cérémonies, un psaume très-solennel, dont les paroles sont:
Souviens-toi qu'il faut mourir.
[Mémento mori.]
La voix de madame de Ternan est belle et jeune encore: je reconnus dans sa manière de prononcer cet accent espagnol dont madame d'Albémar m'avoit souvent parlé, et je compris d'abord, à l'extrême émotion de Delphine, que tout lui rappeloit Léonce; enfin elle se leva, et se dit à elle-même, assez haut cependant pour que je l'entendisse:—Eh bien! puisque le ciel se sert de cette voix pour m'ordonner de mourir, il n'y faut pas résister. Léonce, Léonce! répéta-t-elle encore en se jetant à genoux, reçois mon sacrifice!—Sa beauté, en ce moment, étoit enchanteresse, et je pensois, avec un mélange d'étonnement et de terreur, à cet amour tout-puissant, à cet homme inconnu, mais sans doute extraordinaire, puisque son souvenir occupoit entièrement cette charmante créature, qui s'immoloit à sa tendresse pour lui.
Pendant le reste de la cérémonie, Delphine montra assez de force; et ce qui acheva de me confondre, c'est que, rentrée chez elle avec moi, lorsque tout fut terminé, elle ne paroissoit pas se ressouvenir qu'elle eût changé d'état: elle ne disoit plus rien qui eût aucun rapport avec ce qui venoit de se passer, et s'occupoit seulement de la lettre qu'elle vouloit écrire à M. de Valorbe, en lui apprenant la résolution qu'elle venoit d'accomplir, et le priant d'accepter une partie de sa fortune. Je ne combattis point cette généreuse pensée; madame d'Albémar ne peut se soutenir dans sa situation que par l'enthousiasme; tant qu'il lui restera quelque action noble à faire, elle ne sentira pas tout ce que son état a de cruel.
Elle a pris de grandes précautions pour qu'on ne sache point son nom, afin que de long-temps Léonce ne puisse découvrir ce qu'elle est devenue, ni les motifs qui l'ont forcée à se faire religieuse; elle craindroit qu'il ne s'en vengeât sur M. de Valorbe. Enfin, je l'ai vue, pendant les deux heures que j'ai passées avec elle, constamment occupée des autres, et, dans l'éclat de la jeunesse et de la beauté, parlant d'elle-même comme si elle eût déjà cessé d'exister.
Maintenant, hélas! mademoiselle, en écrivant à votre amie, songez que son malheur est sans ressource, encouragez-la à le supporter; vous avez de l'empire sur elle, faites-en l'usage que la nécessité commande. Ne me haïssez pas de n'avoir pu sauver Delphine! j'ai assez souffert pour que vous ne puissiez pas douter des sentimens dont je suis pénétrée.