LETTRE XXVII.

Léonce à Delphine.

J'ai exécuté fidèlement vos ordres auprès de madame de Mondoville. Que parlez-vous de lui épargner de la reconnoissance? avez-vous donc oublié que c'est vous qui l'avez dotée, que sans votre générosité fatale je serois peut-être libre encore: ah Dieu! ne puis-je donc repousser ce souvenir, et tout dans la vie doit-il me le rappeler!

Je n'ai pu empêcher Matilde de vous aller voir demain; elle est touchée de vos procédés envers nous, quoique j'en aie diminué le mérite selon vos intentions; elle vouloit que je l'accompagnasse à Bellerive, cela m'est impossible; je ne veux pas vous voir ensemble, je ne veux pas la trouver dans les lieux que vous habitez, il me semble que son image y resteroit…. Permettez-moi de vous prier, ma Delphine, de recevoir Matilde comme vous l'auriez fait avant la mort de sa mère; vous êtes capable de vous troubler en la voyant, comme si vous aviez des torts envers elle: hélas! ne lui offrez-vous pas ma peine en sacrifice? n'est-ce point assez? conservez avec elle la supériorité qui vous convient. Il seroit difficile de lui donner des soupçons, jamais elle n'a été plus calme, plus heureuse; mais la seule personne qu'elle observe avec soin, c'est vous; non par jalousie, mais pour se démontrer à elle-même qu'il n'y a de bonheur que dans la dévotion; et que toutes vos qualités et vos agrémens vous sont inutiles, parce que vous n'êtes pas dans les mêmes opinions qu'elle.

Ne lui montrez donc, je vous prie, ni tristesse, ni timidité; et souvenez-vous qu'elle vous doit, et uniquement à vous, la conduite que je tiens envers elle. C'est une personne à laquelle je n'ai rien à reprocher, mais qui me convient si peu, que j'aurois cherché des prétextes pour m'éloigner, si vous ne m'aviez pas imposé son bonheur pour prix de votre présence; je le fais, ce bonheur, sans qu'il m'en coûte, grâce au ciel! la moindre dissimulation. Elle ne compte dans la vie que les procédés, comme elle ne voit dans la religion que les pratiques; elle ne s'inquiète ni du regard, ni de l'accent, ni des paroles, qui sont mille fois plus involontaires que les actions. elle m'aime, je le crois; et si quelques circonstances éclatantes excitoient sa jalousie, elle pourroit être très-vive et très-amère; mais tant que je ne manquerai pas à la voir chaque jour, elle n'imaginera pas que mon coeur puisse être occupé d'un autre objet. Il importe donc à son repos comme à votre dignité ma chère Delphine, que vous ne changiez rien à votre manière d'être avec elle. Adieu, vous triomphez; sais-je assez me contenir? Je parle comme si mon coeur étoit calme…. Delphine, un jour, un jour! si tous ces efforts étoient vains, s'il falloit choisir entre ma vie et mon amour, ah! que prononceriez-vous?