LETTRE XXXI.

Léonce à Delphine,

Le neveu de madame du Marset est menacé de perdre son régiment, pour avoir montré, dit-on, une opinion contraire à la révolution. M. de Lebensei a beaucoup de crédit auprès des députés démocrates de l'assemblée constituante; madame du Marset est venue me demander de vous engager à le prier de sauver son neveu. Si M. d'Orsan perdoit son régiment, il manqueroit un mariage riche qui, dans son état de fortune, lui est indispensablement nécessaire: je sais quelle a été la conduite de madame du Marset envers vous, envers moi; mais je trouve plaisir à vous donner l'occasion d'une vengeance qui satisfait assez bien la fierté: car ce n'est point par bonté pure qu'on rend service à ceux dont on a raison de se plaindre; on jouit de ce qu'ils s'humilient en vous sollicitant, et l'on est bien aise de se donner le droit de dédaigner ceux qui avoient excité notre ressentiment. Cette raison, d'ailleurs, n'est pas la seule qui me fasse désirer que vous soyez utile à madame du Marset.

Vous savez, quoique nous en parlions rarement ensemble, combien les querelles politiques s'aigrissent à présent; on a dit assez souvent, et madame du Marset a singulièrement contribué à le répandre, que vous étiez très-enthousiaste des principes de la révolution françoise: il me semble donc qu'il vous convient particulièrement d'être utile à ses ennemis; cette conduite peut faire tomber ce qu'on a dit contre vous à cet égard. En voyant le cours que prennent les événemens politiques de France, je souhaite tous les jours plus, que l'on ne vous soupçonne pas de vous intéresser aux succès de ceux qui les dirigent.

Vous avez exigé de moi, mon amie, que j'accompagnasse Matilde à Mondoville; j'aurois plutôt obtenu d'elle que de vous la permission de m'en dispenser: savez-vous que ce voyage durera plus d'une semaine? Avez-vous songé à ce qu'il m'en coûte pour vous obéir? toutes les peines de l'absence, oubliées depuis trois mois, se sont représentées à mon souvenir. Je vous en prie, soyez fidèle à la promesse que vous m'avez faite de m'écrire exactement. Je sais d'avance les journées qui m'attendent; elles n'auroient point de but ni d'espérance, si je ne devois pas recevoir une lettre de vous. Shakespeare a dit, que la vie étoit ennuyeuse comme un conte répété deux fois. Ah! combien cela est vrai des momens passés loin de Delphine! quel fastidieux retour des mêmes ennuis et des mêmes peines!

Adieu, mon amie; j'éprouve une tristesse profonde, et quand je m'interroge sur la cause de cette tristesse, je sens que ce sont ces huit jours qui me voilent le reste de l'avenir; et vous osiez penser à me quitter! N'en parlons plus; cette idée, je l'espère, ne vous est jamais venue sérieusement; vous vous en êtes servie pour m'effrayer de mes égaremens, et peut-être avez-vous réussi. Adieu.