LETTRE XXXII.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 2 novembre 1790.
J'attends impatiemment votre réponse et celle de M. Barton; je compte les jours, et je les redoute; je consume mes heures dans des réflexions qui me déchirent, en se combattant mutuellement; quelquefois je trouve de la douceur à penser que si l'on n'avoit pas excité la jalousie de Léonce, toute autre prévention ne l'eût jamais assez éloigné de moi pour qu'il consentît à devenir l'époux de Matilde; et l'instant d'après je me livre au désespoir, en songeant que le plus simple hasard pouvoit tout éclaircir, et que si j'avois eu le courage d'aller vers lui, peut-être encore au dernier moment, un mot, un seul mot faisoit de la plus misérable des femmes, la plus heureuse.
Quel sentiment éprouvera-t-il, quand il saura mon innocence! Oui, sans doute il la saura; l'on n'exigera pas de moi que je renonce à me justifier auprès de lui. Cependant quel trouble je vais porter dans ses affections, dans ses devoirs, si je l'instruis positivement de la vérité! Ne vaut-il pas mieux que le temps et ma conduite l'éclairent? Mais si je garde le silence, il m'annonce qu'il me croira coupable, il croira que dans le moment même où je paroissois l'aimer, je le trompois; non, cette pensée est intolérable: si j'étois mourante, n'obtiendrois-je pas le droit de tout révéler après moi? hélas! l'aurois-je même alors? le bonheur des autres ne doit-il pas nous être sacré, tant qu'il peut dépendre de notre volonté!
Cruelle femme! c'est encore pour vous que j'éprouve ces affreuses incertitudes; c'est votre repos, c'est votre bonheur qui lutte encore dans mon coeur contre un désir inexprimable! Et Matilde aussi, ne souffrira-t-elle pas de ce que je dirai? puis-je écrire à Léonce ce qui doit lui faire haïr sa belle-mère, et l'éloigner encore plus de sa femme? Ah! jamais, jamais personne ne s'est trouvé dans une situation où les deux partis à prendre paroissent tous deux également impossibles.
Enfin il le faut, je le dois; attendons les conseils qui peuvent m'éclairer.
Mon voyage près de vous est forcément retardé de quelques jours, parce que je ne vais plus avec madame de Vernon. J'avois remis toutes mes affaires entre les mains d'un homme à elle; il faut tout séparer, après avoir cru que tout étoit en commun pour la vie. J'ai honte de vous avouer combien je suis foible! encore ce matin, je suis montée en voiture pour aller chez mon notaire; mais comme il falloit, pour arriver à sa maison, passer devant la porte de madame de Vernon, je n'en ai pas eu le courage; j'ai tiré le cordon de ma voiture au milieu de la rue, et j'ai donné l'ordre de retourner chez moi. J'ai voulu ranger mes papiers avant mon départ; je trouvois partout des lettres et des billets de madame de Vernon: il a fallu ôter son portrait de mon salon, lui renvoyer une foule de livres qu'elle m'avoit prêtés; c'est beaucoup plus cruel que les adieux au moment de mourir, car les affections qui restent alors répandent encore de la douceur sur les dernières volontés; mais dans une rupture, tous les détails de la séparation déchirent, et rien de sensible ne s'y mêle, et ne fait trouver du plaisir à pleurer.
Je n'ai plus personne à consulter sur les circonstances journalières de la vie; je me sens indécise sur tout. Je pense avec une sorte de plaisir que, par délicatesse pour madame de Vernon, je m'étois isolée de la plupart des femmes qui me témoignoient de l'amitié; je ne voulois confier à aucune autre ce que je lui disois; j'étois jalouse de moi pour elle.
Au milieu de ces pensées, plus douces mille fois qu'une amie si coupable ne devoit les attendre de moi, madame de Lebensei a trouvé le secret, hier, de me faire parler très-amèrement de madame de Vernon; elle étoit arrivée de la campagne exprès pour me questionner; madame de Vernon l'avoit vue, et avoit su la captiver entièrement, soit par l'empire de son charme, soit que, dans la situation de madame de Lebensei, l'on ne veuille se brouiller avec personne, et que l'on devienne même très-aisément favorable à tous ceux qui vous traitent bien.
Je trouvai d'abord mauvais que madame de Vernon eût confié, sans mon aveu, à madame de Lebensei, mon sentiment pour Léonce; mais la justification de madame de Vernon, que me rapporta madame de Lebensei assez maladroitement, m'irrita bien plus encore. Elle se fondoit entièrement sur les dispositions que madame de Vernon supposoit à Léonce, son éloignement pour les femmes qui ne respectoient pas l'opinion, l'irrésolution de ses projets relativement à moi, le peu de convenance qui existoit entre nos manières de penser. Madame de Vernon se représentoit enfin, me dit madame de Lebensei, comme n'ayant fait que conseiller Léonce selon son bonheur, et peut-être son penchant: c'étoit me blesser jusqu'au fond du coeur, que se servir d'un tel prétexte. Si quelqu'un avoit senti fortement les torts de madame de Vernon envers moi, peut-être aurois-je adouci moi-même les coups qu'on vouloit lui porter; mais les formes tranchantes de madame de Lebensei, son parti pris d'avance, les petits mots qu'elle me disoit, et qui m'annonçoient que madame de Vernon l'avoit prévenue que j'étois très-exagérée dans mon ressentiment; tout cet appareil d'impartialité, quand il s'agissoit de décider entre la générosité et la perfidie, m'offensa tellement, que je perdis, je le crois, toute mesure; et faisant à madame de Lebensei, avec beaucoup de chaleur, le tableau de ma conduite et de celle de madame de Vernon, je lui déclarai que je ne voulois point écouter ceux qui me parleroient pour elle, et que je la priois seulement de raconter à madame de Vernon ce que j'avois dit, et les propres termes dont je m'étois servie.
Quand madame de Lebensei fut partie, je sentis que j'avois eu tort; je ne me repentis ni d'avoir excité le ressentiment de madame de Vernon, ni d'avoir attaché plus vivement madame de Lebensei à ses intérêts: il est assez doux de se faire du mal à soi-même, en attaquant une personne qui nous fut chère; on aime à briser tous les calculs, en se livrant à ce douloureux mouvement; mais je me repentis d'avoir dénaturé ce que j'éprouvois, et de m'être donné des torts de paroles, quand mes sentimens et mes actions n'en avoient aucun. J'étois aussi, je l'avoue, vivement irritée, en apprenant que madame de Vernon cherchoit encore à me nuire, dans le moment même où j'hésitois si je ne sacrifierois pas le bonheur de toute ma vie à son repos.
Cependant que deviendrai-je, tant que Léonce me soupçonnera? la solitude et le temps ne feront rien à cette douleur; elle renaîtra chaque jour, car chaque jour j'essaierai de raisonner avec moi-même, pour me prouver que je dois répondre à Léonce. Mais pourquoi donc supposer que ma conscience me le défende? Ah! je l'espère, vous et M. Barton, vous penserez que Léonce aura assez de calme, assez de vertu, pour apprendre la vérité sans punir celle qui fut coupable; ah! s'il sait pardonner, ne puis-je pas tout lui dire!
P. S. Vous ne m'avez pas répondu sur l'affaire de M. de Clarimin: je suis bien sûre que vous sentez comme moi que je dois mettre plus d'importance que jamais à lui faire accepter ma caution. Si par hasard vous ne l'aviez pas encore offerte, ce qui vient de se passer vous inspirera, j'en suis sûre, le désir de vous hâter.