PREMIER FRAGMENT.
Ce 7 décembre 1791.
Je suis seule, sans appui, sans consolateur; parcourant au hasard des pays inconnus, ne voyant que des visages étrangers, n'ayant pas même conservé mon nom, qui pourroit servir de guide à mes amis pour me retrouver! C'est à moi seule que je parle de ma douleur: ah! pour qui fut aimé, quel triste confident que la réflexion solitaire!
J'ai fait trente lieues de plus aujourd'hui: je suis de trente lieues plus éloignée de Léonce! Comme les chevaux alloient vite! les arbres, les rivières, les montagnes, tout s'enfuyoit derrière moi; et les dernières ombres du bonheur passé disparoissoient sans retour. Inflexible nature! je te l'ai redemandé, et tu ne m'as point offert ses traits; pourquoi donc, avec un des nuages que le vent agite, n'as-tu pas dessiné dans l'air cette forme céleste? Son image étoit digne du ciel, et mes yeux, fixés sur elle, ne se seroient plus baissés vers la terre!
Le malheur m'accable, et cependant je sens en moi des élans d'enthousiasme, qui m'élèvent jusqu'au souverain Créateur; il est là, dans l'immensité de l'espace; mais aimer, fait arriver jusqu'à lui. Aimer!… O mon Dieu! dans l'infortune même où je suis plongée, je te remercie de m'avoir donné quelques jours de vie que j'ai consacrés à Léonce.
Isore dort là, devant moi, et sa mère a tarit souffert! et moi aussi, qui me suis chargée d'elle, j'ai déjà versé tant de pleurs! Cher enfant, que t'arrivera-t-il? quel sera ton sort un jour? que ne peux-tu repousser la vie! et loin de la craindre, tu vas au-devant d'elle avec tant de joie…. Ah! comme elle t'en punira. Pauvre nature humaine, quelle pitié profonde je me sens pour elle! Dans la jeunesse, les peines de l'amour, et pour un autre âge que de douleurs encore! Deux vieillards se sont approchés ce soir de ma voiture, pour implorer ma pitié; ils avoient aussi leur cruelle part des maux de la vie, mais leur âme ne souffroit pas; un rayon du soleil leur causoit un plaisir assez vif, et moi, qui suis poursuivie par un chagrin amer, je n'éprouve aucune de ces sensations simples que la nature destine également à tous. Je suis jeune cependant; ne pourrois-je pas parcourir la terre, regarder le ciel, prendre possession de l'existence, qui m'offre encore tant d'avenir? Non, les affections du coeur me tuent. Quel est-il ce souvenir déchirant qui ne me laisse pas respirer? sur quelle hauteur, dans quel abîme le fuir?
Ah! qu'elle est cruelle, la fixité de la douleur! n'obtiendrai-je pas une distraction, pas une idée, quelque passagère qu'elle soit, qui rafraîchisse mon sang pendant au moins quelques minutes: dans mon enfance, sans que rien fût changé autour de moi, la peine que j'éprouvois cessoit tout à coup d'elle-même; je ne sais quelle joie sans motif effaçoit les traces de ma douleur, et je me sentois consolée! Maintenant je n'ai plus de ressort en moi-même, je reste abattue, je ne puis me relever; je succombe à cette pensée terrible:—mon bonheur est fini!
Que ne donnerois-je pas pour retrouver les impressions qui répandent tout à coup tant de charme et de sérénité dans le coeur! la puissance de la raison, que peut-elle nous inspirer? Le courage, la résignation, la patience; sentimens de deuil! cortège de l'infortune! le plus léger espoir fait plus de bien que vous!