LES PETITS BRIGANDS

—Pierre, Jacques, Louis, Simon, écoutez donc, écoutez donc! criait Antoine à ses camarades, enfants du village de Macieux, qui jouaient au petit palet sur la pelouse devant le village. Une voiture de poste venait de passer; on avait jeté par la portière un papier renfermant des débris d'un pâté: Antoine avait couru s'en emparer; et comme il savait lire, parce qu'il était le fils du maître d'école du village, en mangeant les miettes du pâté il avait lu dans le papier, qui était le Journal de l'Empire du 2 février 1812, le paragraphe suivant:

«Berne, le 26 janvier 1812.—Un certain nombre d'écoliers des deuxième et troisième classes de notre collège, âgés de douze à quatorze ans, qui avaient lu, dans leurs heures de récréation, des histoires romanesques de brigands, s'étaient réunis, avaient nommé un capitaine et des officiers, et s'étaient donné des noms de brigands. Ils tenaient des assemblées secrètes dans lesquelles ils mangeaient et buvaient, et s'engageaient par serment à voler et à garder le secret sur toutes leurs opérations, etc.»

C'était cela qu'il voulait lire à ses camarades.

—Ah! des brigands! des brigands! dirent-ils tous à la fois après l'avoir entendu, que cela est joli! il faut nous faire brigands. Charles, veux-tu en être? crièrent-ils au neveu du curé, qui arrivait en ce moment.

—Qu'est-ce que c'est? je le veux bien, dit Charles sans savoir ce que c'était. Charles était un bon garçon, mais qui avait un grand tort, c'était de ne pas obéir à son oncle, qui lui avait défendu d'aller avec les autres petits garçons du village, presque tous très-mauvais sujets. Au lieu de se soumettre à cet ordre, il s'arrêtait, toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, avec l'un ou avec l'autre; il leur donnait même rendez-vous aux endroits par où il devait passer quand son oncle l'envoyait quelque part. Quand il était avec eux, ils lui faisaient faire beaucoup de sottises qu'il n'aurait pas voulu faire, mais il ne savait pas leur résister. Il se fâchait bien quand il les voyait jeter des pierres dans les arbres pour abattre le fruit, marcher dans des champs de blé mûr ou gâter des plants d'asperges; il disait alors qu'il ne viendrait plus jouer, et il revenait toujours. Il dit qu'il voulait bien être brigand, parce qu'il s'imagina que c'était un jeu.

On arrêta d'abord qu'il fallait prendre des bâtons. Les petits garçons coururent à un tas de fagots et en tirèrent les plus gros cotrets. Charles eut beau dire que ces fagots appartenaient à son oncle le curé, qui les avait achetés le matin, on lui répondit que les brigands n'avaient pas peur des messieurs, et que les messieurs du monde n'avaient qu'à venir, qu'ils trouveraient à qui parler. Charles riait de toutes ces sottises; et Simon, celui pour qui il avait le plus d'amitié, parce qu'il était gai et bon enfant, quoique bien mauvais sujet, ayant choisi un bâton pour lui, il le prit. Ils se mirent tous alors à remuer leurs bâtons en levant la tête et en se donnant la figure la plus méchante qu'il leur fut possible. Ils se demandèrent après cela ce qu'ils allaient faire.

—Il faut d'abord jurer que nous sommes des brigands, dit Antoine; et puis après, ajouta-t-il en regardant comment on disait dans son journal, nous volerons tout ce que nous trouverons.

—Nous volerons! dit Charles, qui commençait à trouver ce jeu fort singulier.

—Sûrement, puisque nous sommes des brigands.

—Je ne volerai pas.

—Ah! tu voleras, tu voleras, crièrent tous les petits garçons; tu es un brigand, tu voleras.

—Je ne volerai pas.

—Qu'est-ce que cela nous fait donc? dit Simon, qui voulait toujours tout arranger; si tu ne voles pas, ce sera tant pis pour toi.

—Oui, si tu es une bête, dirent les autres, ce sera tant pis pour toi, tu ne viendras pas boire.

—Mais qu'est-ce que c'est que boire? demanda l'un de la troupe. Charles dit que c'était de s'enivrer.

—Ah! oui, dit Antoine en regardant son journal; nous irons tous ensemble au cabaret.

—On vous y laissera bien aller! dit Charles.

—Oh! des brigands n'ont peur de rien, et puis on ne le saura pas; nous irons à Troux, à une lieue d'ici; des brigands n'ont pas besoin de permission, ils font ce qu'ils veulent, et se moquent de tout le monde. Et les petits garçons se mirent à remuer leurs bâtons d'un air encore plus fier.

—Allons, dit Antoine, il faut jurer que nous sommes brigands.

—Bah! dit Charles, laissons-là ce bête de jeu, et jouons au petit palet. Simon, viens jouer au petit palet, tu sais bien que je te dois une revanche. Et Simon était assez disposé à aller prendre sa revanche; mais les autres le retinrent, dirent qu'il fallait jurer; que Charles pouvait bien s'en aller s'il voulait, puisqu'il était une bête. Charles aurait dû s'en aller; cependant il resta. Antoine dit qu'il fallait avoir du vin; et comme il avait lu l'histoire dans un vieux recueil latin et français où son père apprenait aux enfants à lire le latin, il dit qu'ils feraient comme les conjurés faisaient autrefois, qu'ils y mettraient un peu de leur sang, qu'ils boiraient cela, et seraient engagés à être brigands pour toute leur vie. Ils trouvèrent cela charmant.

—Mais comment aurons-nous du sang? dit l'un d'eux.

—On se piquera le doigt, reprit un autre; justement j'ai une grosse épingle qui attache ma culotte.

Ils convinrent de se servir de l'épingle, chacun se promettant bien intérieurement de ne pas piquer bien fort. Il fallait avoir du vin: ce fut un grand embarras. On voulait que Louis, qui était le fils du marchand de vin, en allât voler chez son père. Louis dit que ce ne serait pas la première fois, mais qu'il n'y allait pas le jour, de peur d'être vu et battu. On lui disait que pour un brigand il était bien poltron, mais cependant personne ne voulait y aller à sa place. Enfin Simon, qui était le plus hardi, en alla demander à la servante du cabaretier, qui l'aimait assez, parce que, quand il la rencontrait dans la rue, bien chargée, il l'aidait à porter ses brocs. Elle lui en donna un peu qui était resté au fond d'une pinte; il l'apporta en triomphe dans un vieux sabot cassé où il l'avait mis. Antoine commença à se piquer le doigt; comme il sentit que cela lui faisait mal, il dit que cela saignait assez, quoique cela ne saignât pas du tout; les autres firent semblant de se piquer; ils secouèrent le doigt bien fort dans le sabot, comme s'il y avait eu beaucoup de sang. Il n'y eut que Charles qui ne voulut pas se piquer, à qui Jacques donna un grand coup d'épingle qui fit sortir le sang. Il se fâcha, se battit avec Jacques. Simon prit le parti de Charles, et battit Jacques. Charles, toujours en colère, voulait jeter le vin qui était dans le sabot; les autres l'en empêchèrent, et dirent qu'il ne voulait pas boire et jurer avec eux, parce qu'il était un traître qui voulait les dénoncer. Simon lui-même lui dit que s'il ne buvait pas avec eux, c'est qu'il était un traître. Cela fit de la peine à Charles, d'autant que Simon venait de se battre pour lui.

—Tu as promis d'être un brigand, criaient-ils tous à la fois. Charles disait qu'il n'avait pas envie de les dénoncer, mais qu'il ne voulait pas être un brigand. Ils criaient encore plus fort:

—Il faut que tu sois un brigand, tu l'as promis; et Simon lui portait le sabot à la bouche. Charles se débattait; ils prétendirent qu'il avait bu et qu'il était brigand. Charles s'en alla en disant que non, et fort en colère.

Cependant sa colère ne tint pas contre Simon, qui le lendemain l'attendit à son passage dans la rue, pour lui dire de venir voir un gros saucisson qu'ils avaient trouvé moyen de décrocher de la boutique du charcutier du village. Charles avait bien dit d'abord qu'il n'irait pas; mais Simon lui avait tant dit que le saucisson était bien gros, que la curiosité lui prit de voir comment il était. Il alla donc l'après-midi sur la pelouse où ils mangeaient le saucisson; il le trouva en effet bien gros; ils lui racontèrent comment ils l'avaient pris, la peur qu'ils avaient eue d'être vus par le marchand, les contes que Simon lui faisait pour l'amuser hors de sa boutique pendant qu'un autre s'y glissait. Tout cela fit rire Charles, qui oublia si bien le mal qu'il y avait à de pareilles actions, que quand on lui proposa de goûter du saucisson, il en prit un morceau qu'il mangea. Il ne l'eut pas plus tôt avalé, qu'il se sentit inquiet de ce qu'il venait de faire. Il s'en alla tout de suite sans rien dire, et à mesure qu'il y pensait il était plus tourmenté. Ce fut bien pis quand, lorsqu'il arriva à la maison, son oncle lui fit répéter sa leçon de catéchisme, qui se trouvait tomber ce jour-là sur le commandement de Dieu: Le bien d'autrui tu ne prendras.

Son oncle lui expliqua que ceux qui prenaient le bien d'autrui n'étaient pas seulement les voleurs, mais encore ceux qui achetaient sans payer, ceux qui dépensaient plus qu'ils n'avaient, et empruntaient ce qu'ils ne pouvaient pas rendre, mais surtout ceux qui profitaient de ce qu'avaient pris les autres.

Charles pâlissait et rougissait tour à tour; heureusement il faisait sombre, son oncle n'en vit rien; il ne répondit point; et sitôt qu'il put s'échapper, il alla se cacher pour pleurer. A souper, il ne mangea point; il dit qu'il avait mal à l'estomac; et en effet, le morceau de saucisson qu'il avait mangé lui faisait bien mal. Il ne dormit point. Sa conscience lui reprochait d'avoir participé au vol, puisqu'il en avait profité; il sentait bien qu'il ne pourrait plus leur dire que cela était mal, car ils lui diraient:

—Cela ne t'a pourtant pas empêché de manger du saucisson.

Il savait, et son oncle le lui avait répété, qu'on ne pouvait pas espérer que Dieu vous pardonnât, à moins de rendre au moins la valeur de ce qu'on avait pris. Charles aurait donné de bon coeur le peu qu'il possédait pour se délivrer d'un semblable poids; mais comment le faire accepter au charcutier? Il faudrait donc tout lui dire, accuser ses camarades? ce que Charles ne voulait pas faire, quand même il ne s'y serait pas cru engagé par sa promesse. Il imagina d'aller placer quatre sous, qui étaient tout ce qu'il avait d'argent, sur la porte du charcutier, imaginant qu'il les prendrait, les croyant à lui. Il passa deux ou trois fois devant la porte sans oser les mettre; enfin, dans un moment où on ne le voyait pas, il les plaça sur le seuil, et se sauva au coin de la rue pour voir ce qui en arriverait. Il n'y fut pas plus tôt qu'il vit arriver Antoine, qui, furetant autour de la boutique, et voyant que le marchand avait le dos tourné, se baissa pour les ramasser. Charles sautant sur lui pour l'en empêcher, Antoine se débattit; le marchand se retourna au bruit.

—Qu'est-ce que vous faites devant ma boutique? dit-il en colère, car il se souvenait de ce qu'on lui avait pris; pourquoi monsieur Charles rôde-t-il autour depuis une heure? Allez-vous-en; ce n'est pas que je vous accuse, monsieur Charles, mais je ne veux pas qu'on soit devant ma boutique.

—Lui comme un autre, disait Antoine entre ses dents; et Charles, au désespoir, se voyait chasser sans oser se fâcher, comme il aurait fait dans une autre occasion. Il courut après Antoine pour lui reprendre ses quatre sous, disant qu'ils étaient à lui, mais Antoine se moqua de lui; il n'osa le forcer à les lui rendre, car Antoine avait sur lui l'avantage d'un mauvais sujet qui se moque de tout ce qu'on peut dire, et Charles n'avait pas l'avantage d'un honnête homme, qui est de n'avoir rien à cacher, car il ne l'avait pas toujours été.

Comme il était là, triste et honteux, vinrent à passer Jacques et Simon.

—Ah! lui dit Simon à demi-voix, nous avons un beau panier de pêches que la mère Nicolas allait porter à la ville et que nous avons été de dessus son âne pendant qu'elle était à ramasser du bois auprès des murs du parc; nous l'avons caché là, dans le fossé; viens le voir.

—Non, dit Charles, je ne veux pas.

—Oui-dà, ce n'est pas pour lui, reprit Jacques; il n'a pas eu la peine de le prendre; c'est un poltron de brigand.

—Je ne suis pas un brigand, dit Charles en colère, et je ne me soucie pas de vos pêches.

—Tu n'as pas été si dégoûté du saucisson.

Charles, dans toute autre occasion, aurait répondu par un coup de poing; mais il était humilié, il se tut; et Jacques s'en alla en chantant de toutes ses forces, sur l'air c'est un enfant:

C'est un poltron,

C'est un poltron.

—Pourquoi ne viens-tu pas? dit Simon.

—Simon, lui répondit Charles, qui aurait voulu le convertir, c'est bien mal de voler et de fréquenter ceux qui volent.

—Bon! tu ne pensais pas cela hier.

—Aussi, depuis hier me suis-je bien repenti.

—Eh bien! tu te repentiras encore demain, viens. Et Simon, qui avait l'habitude de lui faire faire assez ce qu'il voulait, l'entraînait par le bras.

—Non, non, je n'irai pas.

—Eh bien! ne viens pas; et il le repoussa brusquement. Je vois bien que c'est que tu ne veux pas me donner ma revanche.

—Mais, Simon, comment le pourrais-je? je n'ai plus d'argent.

—Tu as toujours ces quatre sous que tu nous as gagnés à Louis et à moi.

Charles lui raconta ce qu'il en avait fait et ce qui lui était arrivé. Simon se mit à rire si fort, que Charles riait presque de voir rire Simon; cependant il s'impatientait.

—Si je pouvais les lui faire rendre! disait-il.

—Oh! dit Simon, les brigands ne rendent rien. Mais viens tantôt jouer au petit palet sur la pelouse; puisque c'est ce coquin d'Antoine qui te les a volés, nous trouverons bien moyen de les lui gagner.

—Non, dit Charles, je ne veux pas y aller.

—Eh bien! comme tu voudras; je les gagnerai pour moi tout seul.

Comme Charles, malgré ses malheurs, était un peu plus content de lui, il dîna mieux qu'il n'avait soupé la veille. Cependant il songeait qu'il aurait été bien agréable de regagner à Antoine ses quatre sous. Le lendemain était dimanche; le curé lui donna la clef de son jardin, lui disant de l'aller porter à madame Brossier, l'une de ses paroissiennes, vieille et infirme, qui logeait à quatre ou cinq cents pas du village, et qui, pour venir à la messe, avait beaucoup moins de chemin à faire en traversant le jardin du curé qu'en faisant le tour par les rues.

Charles partit; il passait assez près de la pelouse; en passant il la regarda, et marcha plus lentement pour tâcher d'apercevoir ce que faisaient ses camarades qu'il y voyait rassemblés, En regardant et en marchant lentement, il approcha; il les vit jouant au petit palet, et approcha davantage peur savoir si c'était Simon qui gagnait. Simon le vit, l'appela, et lui proposa d'être de moitié. Charles ne répondit rien d'abord; Simon renouvela sa proposition: c'était contre Antoine qu'il jouait. Charles accepta, sans songer qu'il ne pouvait pas jouer, puisqu'il n'avait pas d'argent pour payer s'il perdait. Cette idée lui revint au milieu de la partie; alors il lui prit une telle peur de perdre, qu'il ne respirait pas. Il examinait le jeu avec une attention inquiète; il crut deux fois s'apercevoir que Simon, avec qui il était de moitié, trouvait moyen, en s'approchant pour mesurer, de pousser son palet de manière à faire croire qu'il avait gagné quand il avait perdu. Il n'osa rien dire. Était-ce pour ne pas faire de tort à Simon? Était-ce pour ne pas perdre! Il n'en savait rien lui-même, tant il était troublé. Il gagna un sou, et s'en alla, s'il est possible, encore plus troublé que la veille. Il pensait que Simon avait triché, et que c'était de là que venait son gain; que bien qu'Antoine l'eût volé, ce n'était pas une raison pour le voler à son tour. Il aurait bien voulu demander à quelqu'un s'il avait le droit de garder cet argent, si au contraire il n'était pas obligé à restituer même celui qu'avait gagné Simon, puisqu'il n'avait pas averti qu'il trichait. Mais à qui le demander? Le malheur de ceux qui ont eu une mauvaise conduite, c'est de ne plus oser demander conseil à personne, même quand c'est pour la réparer. La conscience de Charles le tourmentait si fort, qu'il commençait à tâcher de s'étourdir pour ne plus la sentir. Il se mit donc à courir de toute sa force pour secouer ses idées; mais en arrivant à la porte de madame Brossier, il s'aperçut qu'il n'avait plus la clef du jardin. Il crut d'abord l'avoir perdue en courant, et la chercha quelque temps; mais il se ressouvint ensuite qu'il l'avait prêtée à Simon pour mesurer la distance des palets. Il retourna pour la lui demander; Simon n'y était pas, non plus que Jacques, les autres dirent qu'ils n'avaient pas la clef. Charles voulait courir après Simon.

—N'y va pas, dit Antoine; il va revenir, tu le manquerais. Jouons plutôt une partie.

Charles était en train de faire des fautes; il ne savait plus d'ailleurs si l'argent qu'il avait lui appartenait ou non; et il semble que les gens qui ont eu le malheur de rendre leurs devoirs si difficiles et si embrouillés, qu'ils ne savent plus comment s'en tirer, abandonnent le soin de leur conscience et ne se soucient plus de faire bien ou mal, en sorte qu'ils vont toujours empirant, s'ôtant le moyen de réparer.

Charles joua et perdit non-seulement un sou, mais quatre autres qu'il n'avait pas. Il voulait toujours sa revanche, Antoine ne voulait plus jouer, et Simon ne revenait pas. Charles n'y pensait guère, parce qu'il était tout occupé de sa partie; cependant il avait demandé une fois:

—Est-ce que Simon ne reviendra pas?

—Oui, oui, quand les poules auront des dents, avait répondu Antoine en se moquant. Charles l'avait à peine entendu. Pendant qu'il sollicitait une dernière partie qui lui aurait probablement encore fait perdre ce qu'il n'avait pas, Jacques arrive en courant, et sans voir Charles, parce qu'il commençait à faire sombre; il crie d'une certaine distance, et cependant à demi-voix:

—C'est bien la clef du jardin, nous l'avons essayée; nous allons chercher des paniers. Charles entend qu'on parle de sa clef, et voit bien qu'on l'a retenu exprès pour que Jacques et Simon eussent le temps de l'emporter. Il veut courir après Jacques, Antoine le retient:

—Paye-moi d'abord, dit-il, mes quatre sous.

—Je te les payerai demain; mais je veux ravoir ma clef.

—Ta clef, n'as-tu pas peur qu'on ne te la mange?

—Non, mais je ne veux pas qu'on aille voler les fruits du jardin de mon oncle, comme le panier de pêches et le saucisson; et Charles se débattait toujours, et Antoine le retenait.

—Le grand mal, disait Louis, quand on ramasserait les fruits qui sont à terre à se pourrir! Et Charles, qui savait bien qu'on en prendrait d'autres, se débattait encore plus fort.

—Il faudra bien que vous me laissiez aller à la fin, disait Charles, et alors j'irai dire à mon oncle de se faire rendre sa clef.

—Et moi je lui dirai, répondit Antoine, de me faire rendre mes quatre sous.

—Eh bien! laisse-moi aller; je ne dirai rien.

—Promets-le, foi de brigand.

—Je ne suis pas brigand.

—Tu l'es, tu l'es, dirent les petits garçons en se prenant la main et en se mettant à sauter autour de lui de manière à l'empêcher de sortir.

—Promets foi de brigand. Charles trépignait, pleurait, faisait des efforts inutiles. Il lui fallut promettre foi de brigand qu'il ne dirait rien, et qu'il payerait les quatre sous le lendemain, c'est-à-dire qu'il donnerait ce qu'il n'avait pas; mais Charles s'était engagé, par ses premiers torts, dans une mauvaise route où il ne pouvait plus faire que des fautes.

A peine libre, il se met à courir de toute sa force du côté de la maison; mais à quelque distance il rencontra son oncle, qui l'arrêta et lui demande s'il a remis la clef à madame Brossier. Charles, interdit, confus, bégaie et ne sait que répéter:

—La clef, la clef... mon oncle, la clef....

—L'as-tu perdue?

—Oui, mon oncle, dit Charles enchanté de cette défaite. Le curé était un homme bon et tranquille, il ne se fâchait jamais.

—Eh bien! il faut la chercher.

—Quoi! mon oncle, à cette heure! il ne fait presque plus jour.

—Nous la trouverons encore bien moins quand il fera tout-à-fait nuit. Et le voilà à chercher avec Charles, qui du moins en fait semblant. Ils rencontrent Antoine et ses camarades qui rentraient au village; le curé leur demande sa clef, ils répondent qu'ils ne l'ont pas trouvée, et Charles les entend avec indignation, en s'en allant, rire entre eux et dire:

—Elle se retrouvera, monsieur le curé, elle se retrouvera. Il les voit se mettre à courir, et pense qu'ils vont se dépêcher de profiter de son absence pour faire leur coup. Il tremble pour le bel abricotier de son oncle, si chargé de fruits, qu'on a été obligé d'en étayer quelques branches. Il tremble surtout pour Bébé, un charmant petit agneau qu'élève la servante du curé, que Charles aime à la folie, qui le reconnaît, accourt à lui, quand il le voit, de toute la longueur de sa corde, le caresse et mange de l'herbe dans sa main. Il est attaché dans le jardin; si ces garnements allaient l'emmener et lui faire mal; il aurait beau bêler, la servante ne l'entendrait pas, parce que le jardin est assez éloigné de la maison, à laquelle il ne tient que par une petite allée qui passe le long des derrières de l'église. Il ne peut tenir à cette pensée.

—Mon oncle, dit-il avec agitation, laissez-moi aller; si quelqu'un a trouvé la clef, il pourrait entrer; je veux mettre quelque chose dans la serrure pour les empêcher d'ouvrir.

—Non pas, dit le curé, vous me gâteriez ma serrure. Charles a déjà pris sa course. Le curé lui crie encore qu'il lui défend de rien mettre dans la serrure. Charles promet qu'il n'y touchera pas, et court toujours; et le curé, voyant qu'il fait trop noir pour espérer de trouver sa clef, va faire une visite dans le village.

Charles arrive essoufflé; il trouve tout tranquille; Bébé est à la même place et vient lui lécher la main. Il respire, mais il craint à tout moment d'entendre arriver les petits brigands: que ferait-il alors? Charles s'est mis dans la plus cruelle alternative où puisse être un homme: celle de manquer à sa parole, ou de laisser commettre une mauvaise action qu'il pourrait prévenir. Son oncle lui a défendu de faire rien entrer dans la serrure; mais il pense que l'échelle qui sert à monter aux arbres, mise en travers de la porte, pourra empêcher de l'ouvrir. Il commence à la traîner avec beaucoup de peine, quand il croit entendre plusieurs personnes parler bas le long du mur et près de la porte, alors il sent bien qu'il n'aura pas le temps d'y arriver avec son échelle: il s'élance pour la retenir au moins de toute sa force; mais en ce moment on vient de mettre la clef dans la serrure, la porte s'ouvre brusquement; Charles est presque renversé. Il voit entrer les cinq petits brigands.

—Sortez! sortez! leur dit-il en les repoussant, sortez! ou je vais crier.

—Va crier dehors, lui dit Jacques, et il le jette hors du jardin, dont il ferme la porte après en avoir retiré la clef. Charles, en effet, crie et frappe, mais on lui jette par-dessus le mur un pot à fleurs, qui lui fait bien mal en lui tombant sur l'épaule: il en voit arriver un autre et juge qu'il ne peut pas rester là. Alors, forcé de faire le tour, il se hâte le plus qu'il peut, malgré ses craintes qui rendent ses jambes tremblantes, trouve la porte de la cour ouverte, passe par l'allée sans avoir été vu de la maison, et entend de loin Bébé bêler d'une manière si lamentable, que son coeur est transi d'effroi.

—Serre-lui le cou, disait Jacques, serre fort, Charles pousse un grand cri. Simon saute sur lui, lui met les mains devant la bouche; et aidé d'Antoine, les y retient malgré les efforts de Charles, tandis que les autres cherchent à serrer la corde qui attache le cou de l'agneau à moitié étouffé. Le pauvre Bébé pousse cependant encore un dernier et faible bêlement: Charles l'entend; le désespoir lui donne des forces, il s'arrache des mains qui le retenaient, en criant:

—Au secours! au secours! On l'a entendu: le curé, qui le cherchait, la servante, qui vient faire rentrer Bébé, arrivent et pressent le pas. Les petits brigands se voient découverts; ils se dispersent dans le jardin, et veulent se sauver, mais ils ont fermé la porte. La servante en a déjà reconnu et souffleté deux ou trois, tandis que Charles, uniquement occupé de Bébé, le délie, le fait respirer, et à genoux près de lui, l'embrasse en pleurant et en essayant de l'engager à manger de l'herbe qu'il lui présente. Après avoir sévèrement tancé les petits brigands, et les avoir mis à la porte, on revient auprès de Bébé. Charles est tout étonné d'entendre la servante dire qu'ils étaient quatre, et ne pas nommer Simon: il pense qu'il a trouvé moyen de se sauver; mais dans la petite allée où il marchait derrière les autres, conduisant Bébé, qui, encore tout effrayé, avait quelque peine à se laisser conduire, il aperçoit Simon tapi derrière un gros lilas. Il est d'abord prêt à crier, se souvenant que c'était Simon qui lui avait mis les mains devant la bouche pendant qu'on cherchait à étrangler Bébé; mais un mouvement de générosité et le sentiment de ses propres fautes le retiennent. Il lui fait signe de le suivre doucement; et pendant que les autres rentrent dans la maison, il lui donne les moyens de s'échapper par la porte de la cour.

Interrogé par le curé, Charles prit le parti d'avouer humblement tous ses torts, et de demander pardon à Dieu et à son oncle, qui le traita avec bonté, mais lui imposa cependant une pénitence. Charles lui demanda de vouloir bien lui avancer la petite somme qu'il lui accordait tous les mois, afin qu'il pût payer Antoine, lui rendre même l'argent qu'il avait gagné peu loyalement avec Simon, et rendre aussi quelque chose au marchand de saucissons. Le curé y consentit, quoiqu'il eût une grande répugnance à voir donner de l'argent à Antoine, qui ne pouvait certainement s'en servir que pour de mauvais usages. Mais Charles le devait, et son oncle lui fit observer que les inconvénients de la mauvaise conduite avaient souvent des suites si longues, que, même après qu'on était corrigé, elles vous obligeaient encore à faire des choses auxquelles on avait du regret. Quant à l'argent du marchand, Charles ne voulait pas le donner lui-même: son oncle trouva qu'il avait raison, parce qu'il y a des fautes si honteuses, qu'à moins d'être forcé de les avouer pour éviter un mensonge, on ne doit s'en accuser que devant Dieu; son oncle lui promit de le rendre, comme une restitution dont on l'avait chargé. Charles craignait qu'on ne soupçonnât d'où cela venait; son oncle lui dit qu'après avoir si peu craint le soupçon en faisant le mal, il fallait avoir le courage de s'y exposer pour le réparer, et qu'une conduite irréprochable était le seul moyen de rétablir sa réputation, qui pourrait bien être altérée de cette aventure.

Elle le fut, en effet, pendant quelque temps. Le curé, le lendemain, au prône, ayant parlé contre le vol, sans nommer personne, et ayant averti les parents de veiller sur leurs enfants, qui prenaient des habitudes dangereuses, tous ceux du village qui avaient des enfants furent inquiets, et cherchèrent à savoir ce qu'il entendait par-là. Les petits brigands furent terriblement maltraités par leurs parents; mais ceux-ci dirent ensuite que le plus mauvais sujet c'était Charles, qui leur avait ouvert la porte et puis les avait fait découvrir. Les petits garçons, de leur côté, lui disaient des injures toutes les fois qu'ils le rencontraient. Il n'y avait que Simon qui ne fût pas en colère. Charles, quand il le voyait par hasard, car il ne le cherchait plus, tâchait de l'engager à prendre de meilleures habitudes. Simon promettait et n'en faisait rien. Il devint enfin si mauvais sujet, que Charles fut obligé de ne plus lui parler; il cessa même d'en avoir envie. Simon ayant cessé bientôt d'être bon enfant et serviable, car il n'y a point de bonne qualité qui tienne contre l'habitude de mal faire, et point de sentiment que ne finisse par étouffer le défaut de religion.