LETTRES SANS DATE.


LE CHEVALIER DE MÉRÉ A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[ [607].

Sans date.

Il y a peu d'honnêtes gens qui ne vous admirent, Mademoiselle, et ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis charmé de tout ce qui vient de vous, et que vous êtes bien dans mon esprit. Mais si je vous ose dire ce qui se passe dans mon cœur, le billet que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire vous y a mise bien avant. On ne devroit souhaiter d'être agréable que pour plaire aux personnes comme vous qui jugent sainement de tout. Et si je m'allois imaginer qu'il y en eût beaucoup dans le monde que je pusse voir quelquefois, j'aurois bien de la peine à me tenir dans la retraite, où mes jours s'écoulent tranquillement. J'ai donné de la jalousie à un de vos amis et des miens, en lui montrant votre billet, et l'assurant aussi que jamais ni lui ni Voiture n'ont rien fait de ce prix-là. Je ne sais si vous ne serez point surprise que je me sois vanté d'une faveur qui me devoit rendre assez heureux en moi-même sans la dire à personne. Mais, Mademoiselle, si vous vouliez qu'elle fût secrète, il ne falloit pas m'écrire des choses qui vous donnent tant de gloire, et qui me sont si avantageuses.

L'ABBÉ DE FURETIÈRE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[ [608].

Sans date.

Je suis trop honoré de la devise que vous avez faite pour moi[ [609], et je n'ai garde de manquer de vous en remercier: je ne vous remercie pas pourtant de l'avoir faite si belle; vous n'en faites point d'autres, et rien ne part de votre esprit qui ne lui ressemble. Certainement, Mademoiselle, les devises qui sont difficiles ne le sont pas pour vous. Ce petit ouvrage, que M. de Gombauld appeloit un grand travail, ne vous est véritablement qu'un jeu; et vous trouvez sans peine ce que les autres cherchent bien souvent sans le pouvoir trouver. Je voudrois bien vous rendre la pareille, et faire une belle devise pour Mlle de Scudéry. J'y ai songé, j'y songerai encore; mais je crains bien d'avoir la destinée de ce bonhomme.... dont je vous ai parlé quelquefois. Vous devriez, Mademoiselle, oublier un moment d'être vous-même, et faire votre devise; j'entends une devise de louange, et non pas de modestie; une devise qui marque l'admiration où nous sommes d'un mérite aussi extraordinaire que le vôtre. Mais, je le vois bien, vous voulez vous en tenir à cette devise cruelle[ [610], qui est une prescription[ [611] de l'Amour, et qui nous fait entendre qu'il faut se borner, quand on vous voit, aux sentiments qu'on a pour Mlle N.... Quel moyen, Mademoiselle, que vous soyez précisément obéie, et qu'on ne vous aime pas plus que vous ne vous aimez vous-même? Le P. B*** et moi ne vous parlons jamais de ce que vous ne voulez jamais entendre. Nous disons même dans le monde que nous avons en vous une illustre amie: mais, dans le fond de l'âme, nous sommes vos très-humbles et très-obéissants amans. Après cela, je l'adopterois, cette devise cruelle, et me ferois honneur de l'avoir faite; j'en serois par tout estimé; mais que m'en reviendroit-il? Rien, Mademoiselle, sinon d'avoir flatté votre humeur fière et dédaigneuse, et de n'en être pas mieux pour cela dans un cœur aussi aimable et aussi impénétrable que le vôtre.

M. DE PERTUIS, GOUVERNEUR DE COURTRAY, A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY, SA BONNE AMIE[ [612].

Sans date.

Vous ne connoissez pas la vie de l'armée; elle a ses charmes, et quand on l'a goûtée, on ne sauroit s'en passer. Nous avons peut-être plus de peine que vous; mais nous avons aussi plus de plaisir. Pour ce qui est des périls dont vous me parlez, je ne vous répondrai pas comme le fit le baron de *** à Gassion, qui l'exhortoit à la bravoure: Je rirai bien si tu meurs devant moi. Je vous dirai seulement, que si l'on étoit immortel dans vos îles enchantées, j'irois volontiers participer à votre immortalité; mais puisque ce bienheureux séjour n'a pas un si beau privilége, je ne risque rien ici qu'il ne faille perdre ailleurs; et j'aime autant être tué par un carabin de Nuremberg, que par un médecin de Montpellier. Je suis,

Mademoiselle,

Votre très-humble, etc.,

PERTUIS.

LE LABOUREUR A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[ [613].

Ce samedi matin.

Le beau temps est venu, et les cerises s'en vont: j'ai peur, Mademoiselle, que si vous ne faites bientôt ici une promenade, vous n'y en trouviez plus. Je ne vois qu'une chose qui la doive retarder, qui est que la santé du R. P. Bouhours ne lui pût pas permettre encore de sortir, ou que vous voulussiez que M. de Pellisson fût de la partie. En ce cas-là, nous attendrons tant qu'il vous plaira; nous laisserons passer les cerises, et nous vous donnerons des prunes et des pêches qui les vaudront bien. Au reste, Mademoiselle, je n'entends pas que le R. P. Bouhours et Mme sa sœur tiennent la place d'aucune autre personne. J'attends toujours M. Nublé et M. Ménage. J'en dirois autant de M. de Pellisson, et ce seroit de bon cœur, mais c'est une étrange chose que la Cour. J'appréhende que quand le Roi seroit ici, il ne pût s'en séparer pour vous faire compagnie. Je m'en rapporte à vous: ordonnez-en comme il vous plaira; mais faites votre compte que je vous attends, et surtout, Mademoiselle, quand vous voudrez venir, faites-moi la grâce de nous avertir deux ou trois jours auparavant.

Je suis votre très-humble et très-obéissant serviteur,

LE LABOUREUR.

LE P. RAPIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[ [614].

D'Arras, 10 mai.

On m'a tant fait d'honneur ici en votre considération, Mademoiselle, que je ne puis en partir sans vous en faire mes remercîments. Il ne se peut rien ajouter à la manière dont M. de Montplaisir[ [615] m'a reçu. J'ai bien reconnu par là le pouvoir que vous avez sur lui, et que c'est vous qui êtes le lieutenant de Roi ici. Il m'a régalé chez lui; il m'a offert son carrosse pour aller à Douay, a pris la peine de me venir visiter chez nous: du reste, il n'a rien oublié pour me faire comprendre combien il vous honore et vous estime. Aidez-moi, Mademoiselle, à lui en faire de dignes remercîments. Vous y êtes obligée, puisque c'est en votre considération qu'il a fait tout cela, et pour m'obliger extrêmement. Faites de sorte que j'aie un peu de part de ses bonnes grâces: car on a fort envie d'être de ses amis dès qu'on a le bonheur de le connoître: je vous laisse faire cela. En partant, je laisse le pauvre M. de Verduc en mauvais état pour sa santé; j'en suis inquiété. Je laissai au P. Pallu, ami du P. Bouhours, quinze pistoles pour sa dispense, et deux pour l'habiller un peu honnêtement pour entrer à Cluny. Ayez la bonté de me faire savoir de vos nouvelles, je vous en prie; j'en pourrois recevoir à Bruxelles, si vous preniez la peine d'adresser vos lettres à M. de Gourville dans dix ou douze jours; l'abbé de Chaumont le connoît. On ne peut pas être si longtemps éloigné de vous sans savoir de vos nouvelles. Vous voulez bien que je salue M. de Pellisson pour qui je continue toujours à prier Dieu; car le bon Dieu nous le doit, étant aussi homme de bien qu'il est. N'allez pas vous aviser, s'il vous plaît, Mademoiselle, de nous faire la guerre pendant que je vais être Flamand. Je ne vous demande que deux mois de temps; après, vous ferez ce qu'il vous plaira pour vos prétentions sur le Brabant. Je suis, avec mon respect ordinaire, à vous en N. S.

RAPIN
de la Cie de Jésus.

REGNIER DESMARAIS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[ [616]

Ce vendredi à midi.

Votre laquais ne me donna pas l'autre jour le loisir, Mademoiselle, de vous remercier sur le champ des beaux vers que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer, et je faisois état de vous en aller remercier dès le lendemain. Mais depuis cela, il m'est survenu des affaires qui m'ont empêché de vous aller rendre mes devoirs comme je souhaitois. En attendant que je le puisse, je ne veux pas différer, Mademoiselle, à vous témoigner combien j'ai été satisfait de votre dernier madrigal. Les dernières choses que vous faites l'emportent toujours sur les premières, mais il n'y a que vous seule qui puissiez l'emporter sur vous-même. Je ne saurois en même temps vous rendre d'assez grands remercîments des marques de bonté et de considération dont vous m'honorez. Croyez, s'il vous plaît, Mademoiselle, que vous n'en sauriez jamais avoir pour personne qui ait plus de respect et plus de vénération pour vous que j'en ai, et qui soit plus absolument votre très-humble et très-obéissant serviteur.

REGNIER DESMARAIS.

LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[ [617].

Le 12 de novembre.

Puisque les reproches que Mme Duplessis vous a faits m'ont valu la plus agréable et la plus obligeante lettre du monde, je devrois, ce me semble, Mademoiselle, lui laisser le soin de vous faire paroître combien j'en suis touché, pour m'attirer encore de nouvelles grâces; mais, quelque avantage que j'en puisse recevoir par là, je ne puis me priver du plaisir de vous témoigner moi-même ma reconnoissance, et de vous dire la joie que j'ai de croire avoir un peu de part en votre amitié. Je ne parlerois pas si hardiment, si j'avois moins de foi en vos paroles, et c'est par cette confiance seule que je me tiens si assuré de la chose du monde que je souhaite le plus. Je suis ravi de la belle action de M. de Savoie; j'espère que la clémence viendra à la mode, et que nous ne verrons plus de malheureux. J'écrirai à un de nos amis, et je vous supplierai même de lui vouloir faire tenir ma lettre, puisque vous me le permettez.

Faites-moi l'honneur de croire, Mademoiselle, que j'ai plus d'estime et de respect pour vous que personne du monde, et que je suis passionnément votre très-humble et très-obéissant serviteur.

LAROCHEFOUCAULD.

LE MÊME A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[ [618].

Ce 7 décembre.

Je vous suis sensiblement obligé, Mademoiselle, de votre souvenir et du présent que vous me faites; rien n'est plus beau que ce que vous m'avez envoyé, et rien au monde ne me peut toucher davantage que la continuation de vos bontés. J'en recevrai une marque qui me sera très considérable si vous me faites obtenir quelque part dans l'amitié de M. Renier[ [619]; personne assurément ne l'estime plus que moi. Je vous dois déjà tant de choses que je pense que vous voudrez bien que je vous doive encore celle-ci.

Je vous demande encore d'être persuadée de mon respect et de ma reconnoissance, et que je suis plus que personne du monde

Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

LAROCHEFOUCAULD.

LA COMTESSE DE LAFAYETTE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[ [620].

Sans date.

Je ne vous puis dire, Mademoiselle, quelle est ma joie quand vous me faites l'honneur de vous souvenir de moi, et quand je reçois des marques de ce souvenir par des choses qui me donnent par elles-mêmes un si véritable plaisir. Vous êtes toujours admirable et inimitable; il ne se peut rien de plus divertissant et de plus utile que ce que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer; vous seule pouvez joindre ces deux choses. Je vous supplie de croire que si ma santé me le permettoit, j'aurois souvent l'honneur de vous rendre mes devoirs.

LA C sse DE LA FAYETTE.

NANTEUIL A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[ [621]

Mademoiselle,

Votre générosité m'offense, et n'augmente point du tout votre gloire, du moins selon mon opinion. Une personne comme vous, à qui j'ai tant d'obligations, que je considère si extraordinairement, et pour laquelle non-seulement je devrois avoir fait tous les efforts de ma profession, mais avoir témoigné plus de reconnoissance à toutes ses civilités que je n'ai fait, m'envoyer de l'argent et vouloir me payer en princesse un portrait[ [622] que je lui dois il y a si longtemps, est sans doute pousser trop loin la générosité, et me prendre pour le plus insensible de tous les hommes. Vous me permettrez donc, Mademoiselle, de vous en faire une petite réprimande, et comme vous me permettez encore de chérir tout ce qui vient de vous, je prends volontiers la bourse que vous avez faite, et vous remercie de vos louis, que je ne crois pas être de votre façon! Cependant, si en quelque jour un peu moins nébuleux qu'il n'en fait en ce temps-ci, vous me vouliez donner deux heures de votre temps pour aller achever chez vous l'habit de votre portrait, je serois ravi de me rendre ponctuel à vos ordres. J'aurois la liberté de vous expliquer plus franchement mes sentiments, parce que cela ne m'attacheroit pas si fort que quand je travaille au visage, et après avoir achevé de vous rendre ce petit service, je conviendrois de m'estimer heureux puisque vous auriez une autre vous-même près de vous qui vous persuaderoit éloquemment que je suis,

Mademoiselle,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

NANTEUIL.

GEORGE DE SCUDÉRY A MADAME L'ABBESSE DE CAEN[ [623].

Paris, 7 avril 1660.

Un homme moins glorieux que je ne le suis, Madame, auroit cherché l'appui de sa sœur auprès de vous, et tâché de tirer ses avantages de l'honneur que vous lui faites de l'aimer, mais je vous avoue que j'aime mieux devoir ma gloire à ma hardiesse qu'à sa faveur, et que si je puis obtenir celle de votre amitié, je veux vous la devoir toute entière. Comme l'obligation en sera plus grande, ma reconnoissance le sera aussi, et comme vous n'appellerez personne au partage de la grâce, personne ne partagera mon ressentiment. Je vous le confesse, Madame, j'ai le cœur plus élevé que ce roi qui, tout Espagnol qu'il étoit, se contentoit d'être appelé le mari de la reine, et si vous ne me regardiez que comme frère de Sapho, vous ne rempliriez pas du tout mon ambition. Personne ne sait mieux que moi ce qu'elle vaut, car je l'ai faite ce qu'elle est; mais, avec tout cela, Madame, je ne lui veux point devoir votre bienveillance, parce que nous changerions de fortune et que je lui devrois plus qu'elle ne me doit. Cependant, comme il faut connoître pour aimer, je vous envoie de quoi me connoître, c'est le portrait d'un héros où j'ai employé tout mon art, et comme vous avez l'âme grande, j'espère que la peinture du plus grand homme de la terre ne vous déplaira pas trop, et qu'après avoir enduré que ma sœur vous peigne, vous souffrirez quelque jour que son frère prenne ses couleurs et ses pinceaux pour vous peindre, afin que vous puissiez juger de la diversité des manières, et connoître en même temps le dessein que j'ai d'être toujours

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

DE SCUDÉRY.

LE MÊME A M. DE SAINTE-MARTHE[ [624].

Sans date.

Monsieur,

N'ayant pas l'honneur d'être connu de vous, je n'aurois pas aussi la hardiesse de vous faire une prière, si elle ne regardoit votre gloire aussi bien que ma satisfaction; mais ne doutant point que vous ne soyez sensible à cette noble passion des grandes âmes, j'ose vous dire qu'après avoir assemblé les portraits de tous les illustres de notre nation, je croirois n'avoir rien fait si je n'avois celui du grand Scévole, et comme je sais que vous en avez un, je vous supplie, Monsieur, de me le vouloir prêter pour en tirer une copie; je le conserverai avec soin, et vous le renvoyerai dans peu de jours. Je m'assure que vous ne condamnerez pas mon dessein, puisqu'il n'a pour objet que la réputation d'un homme à qui vous devez la vie; et, pour vous montrer que c'est dans votre maison que je cherche les grands personnages, mon laquais a ordre de vous faire voir le portrait de votre grand oncle. Que si mon nom par malheur n'a pas l'honneur d'être connu de vous, notre ami commun, M. Colletet, vous assurera qu'on me peut confier toute chose, et moi je vous assurerai qu'après cette grâce je serai toute ma vie,

Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

DE SCUDÉRY.

MADAME DE LONGUEVILLE A GEORGE DE SCUDÉRY[ [625].

Moulins, 29 août 1654.

Ça été par vraie honte que j'ai été si longtemps sans faire réponse à votre dernière lettre, car elle étoit si pleine de remercîments que je ne trouvois pas bien fondés, qu'en vérité je ne savois du tout qu'y répondre; car enfin je ne prétends pas que le petit présent que je vous ai fait[ [626] vous montre toute ma reconnoissance. Je prétends seulement qu'il vous la marque, et qu'en vous faisant souvenir de moi, il vous remette dans la mémoire une personne qui a gravé dans la sienne ce que vous avez fait pour elle, et qui, n'étant pas née tout à fait bassement, ne peut être aussi touchée de votre générosité sans souhaiter qu'une meilleure fortune lui fournisse les occasions de contribuer à rendre la vôtre proportionnée à votre mérite.

ANNE-GENEVIÈVE DE BOURBON.

P. S. J'ai mandé mes sentiments sur Alaric à M. Chapelain; il vous les auroit dit sans doute, s'il ne s'étoit pas imaginé que vous les devinez aisément, et que vous êtes fort persuadé que les gens qui n'ont pas tout à fait méchant goût ne peuvent qu'admirer ce qui part de votre esprit. Je vous prie que Mlle de Scudéry sache par votre moyen que je conserve pour elle toute l'estime qu'elle mérite.

CHOIX
DE
POÉSIES

[ 508]

CHOIX
DE
POÉSIES.


Impromptu fait au donjon de Vincennes en visitant la chambre
où le prince de Condé avoit été prisonnier.

En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier

Arrosa d'une main qui gagna des batailles,

Souviens-toi qu'Apollon bâtissoit des murailles,

Et ne t'étonne pas si Mars est jardinier[ [627].

Stances sur la Paix[ [628].

Taisez-vous, trop aigres trompettes

Qui chassiez au printemps tous les braves du Cours,

Laissez entendre les musettes,

Voici le règne des Amours.

La paix s'en va bientôt rétablir son empire

Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.

Vous qui faisiez les insensibles

Et qui par vanité pensiez l'être toujours,

Vous ne serez plus invincibles,

Voici le règne des Amours.

La paix s'en va bientôt rétablir son empire

Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.

Vous, belles, qui par mille charmes

Êtes avec raison l'ornement de nos jours,

Que vous ferez verser de larmes!

Voici le règne des Amours.

La paix s'en va bientôt rétablir son empire

Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.

A M. Conrart, sur un cachet qu'il donna à l'auteur[ [629].

Pour mériter un cachet si joli,

Si bien gravé, si brillant, si poli,

Il faudroit avoir, ce me semble,

Quelque joli secret ensemble;

Car enfin les jolis cachets,

Demandent de jolis billets.

Mais, comme je n'en sais point faire,

Que je n'ai rien qu'il faille taire,

Ni qui mérite aucun mystère,

Il faut vous dire seulement

Que vous donnez si galamment

Qu'on ne peut se défendre

De vous donner son cœur, ou de le laisser prendre.

Billet en vers à M. de Charleval[ [630].

Qu'une louange délicate

Nous touche, nous plaise et nous flatte,

N'en doutez point.

Mais, pour bien goûter cette gloire,

Il faut, Damon, la pouvoir croire,

C'est là le point.

Voilà, Monsieur, par où je me sauve du danger où vos ingénieuses louanges m'ont exposée. Si je pouvois me laisser persuader, j'aurois trop de vanité.

Mon cœur que la raison éclaire

Méprise de l'encens vulgaire,

N'en doutez point.

Mais rejeter par modestie

Le plus pur encens d'Arabie,

C'est là le point.

Requête ou Placet des Amans contre les Filous[ [631].

Prince, le plus aimable, et le plus grand des Rois,

Nous venons implorer le secours de vos lois:

Tout l'état amoureux vous adresse ses plaintes;

Vous seul pouvez calmer nos soucis et nos craintes,

Vous seul pouvez nous faire un sort qui soit plus doux,

L'amour même ne peut nous rendre heureux sans vous.

La nuit, si favorable aux flammes amoureuses,

A beau nous préparer les faveurs précieuses,

Sans respecter ce Dieu, les voleurs indiscrets

Troublent impunément ces mystères secrets;

Chaque jour leur audace éclate davantage,

On ne va plus la nuit sans souffrir quelque outrage;

On trompe d'un jaloux les regards curieux,

Mais d'un filou caché l'on ne fuit point les yeux.

Comme on n'ose marcher sans avoir une escorte,

On ne peut se glisser par une fausse porte,

Et seul au rendez-vous si l'on veut se trouver,

On est déshabillé devant que d'arriver.

La nuit dont le retour ramène les délices,

Ces paisibles moments à l'amour si propices,

Destinés seulement à de tendres plaisirs,

Ne sont plus employés qu'à de fâcheux soupirs.

Les maris rassurés, les mères sans alarmes

Dans un si grand désordre ont su trouver des charmes.

La nuit n'est plus à craindre à leur esprit jaloux,

Ils dorment en repos sur la foi des filous.

Ils aiment le plaisir qui nous tient en contrainte

Et la frayeur publique a dissipé leur crainte.

O vous qui dans la paix faites couler nos jours,

Conservez dans la nuit le repos des amours;

Que du guet surveillant la nombreuse cohorte

Nous serve à l'avenir d'une fidèle escorte,

Qu'ils sauvent des voleurs tous les amans heureux,

Et souffrent seulement les larcins amoureux:

Qu'ils nous ôtent la crainte, et qu'en toute assurance

Nous goûtions les plaisirs de l'ombre et du silence.

En faveur de l'amour finissez notre ennui,

Vous n'avez pas sujet de vous plaindre de lui:

Ce Dieu, dont le pouvoir domine tous les autres,

En vous donnant ses lois semble avoir pris les vôtres;

Il garde pour vous seul ce qu'il a de plus doux,

Il commande partout et n'obéit qu'à vous,

Il sépare de vous l'éclat de la couronne,

Et fait qu'on aime en vous votre seule personne.

Plaisir que rarement les Rois peuvent goûter,

Et duquel toutefois vous ne pouvez douter.

Ainsi puisse le ciel, pour vous faire justice,

Au moindre de vos vœux être toujours propice,

Épargner vos souhaits, prévenir vos désirs,

Et remplir votre cœur de joie et de plaisirs!

Mais comme il n'en est pas hors l'amoureux empire,

Et qu'un roi ne peut être heureux s'il ne soupire,

Puissiez-vous, de l'amour secrètement charmé,

Toujours fort amoureux, être toujours aimé,

Et sans vous désirer de nouvelles conquêtes,

Puissiez-vous demeurer en l'état où vous êtes!

Réponse des Filous à la Requête des Amans.

Prince, dont le seul nom fait trembler tous les Rois,

Suspendez un moment la rigueur de vos lois;

Souffrez que les voleurs vous demandent justice

Contre de faux amans tout remplis d'artifice:

Si l'on les croit, ils sont de nous fort mal-traités,

Nous nous opposons seuls à leurs félicités,

Nous troublons leurs plaisirs, les nuits les plus obscures

N'ont plus pour leur amour de douces aventures.

Où sont-ils les amans que nous avons volés?

Commandez qu'on les nomme et qu'ils soient enrôlés.

Hélas! depuis dix ans que nous courons sans cesse,

Nous n'avons pu trouver ni galant, ni maîtresse,

Et pour notre malheur nous n'avons jamais pris

Ni portraits précieux, ni bracelets de prix:

En vain sans respecter plumes, soutane et crosses,

Nous avons arrêté et chaises et carrosses;

Nous ne trouvons jamais où s'adressent nos pas,

Que plaideurs, que joueurs, que chercheurs de repas,

Que courtisans chagrins, que chercheurs de fortune,

Dont la foule, grand Roi, souvent vous importune;

Mais de tendres amans, vrais esclaves d'amour,

On en trouve la nuit aussi peu que le jour.

C'étoit au temps jadis que les amans fidèles

Pour tromper les Argus montoient par les échelles,

Qu'on les voloit sans peine au premier point du jour,

Et qu'ils cachoient leur vol autant que leur amour.

Sous votre grand aïeul, d'amoureuse mémoire,

Les filous nos ayeux, célèbres dans l'histoire,

Ne passoient pas de nuits sans prendre à des amans

Des portraits enrichis d'or et de diamans,

Et chacun, sans placet, sans tant de doléance,

Rachetoit son portrait et payoit le silence.

C'est ainsi qu'on aimoit en ce siècle si doux,

Sous un prince charmant qu'on voit revivre en vous;

Mais aujourd'hui qu'Amour daigne suivre la mode,

Que le moindre respect passe pour incommode,

Nous trouvons tout au plus quelques pauvres coquets

Qui n'ont jamais sur eux que des madrigalets;

Ils courent nuit et jour, se tourmentant sans cesse,

Sans jamais enrichir ni voleurs ni maîtresse.

Qu'ils marchent hardiment, ils font peu de jaloux

Et n'ont à redouter ni martyrs ni filous.

Pour tous leurs rendez-vous ils peuvent prendre escorte

Sans besoin de la nuit ni de la fausse porte;

Mais la licence règne avecque tant d'excès,

Qu'ils osent bien se plaindre et donner des placets;

Ne les écoutez pas, ils sont pleins d'artifice,

Prononcez cet arrêt tout rempli de justice:

Un amant qui craint les voleurs

Ne mérite pas de faveurs.

Vers envoyés à Mlle de Scudéry, pour accompagner une corbeille
pleine de bijoux dont les Filous lui faisoient présent pour ses étrennes.

Ces hommes redoutés que l'on nomme Filous,

Dont vous avez pris la défense,

Sont de leur gloire trop jaloux

Pour demeurer dans le silence:

Ils parlent, mais bien faiblement,

N'ayant aujourd'hui la puissance

De marquer leur reconnoissance

Que par des souhaits seulement.

Si la fortune favorable

Jetoit un doux regard sur eux,

Et que, devenant plus traitable,

Elle favorisât leurs vœux,

Quand du butin ils feroient leur partage,

Le plus riche seroit pour vous faire un hommage.

Tous les jours, en faisant leurs courses,

Ils rapportent assez de bourses,

Dont l'espoir les va devançant;

Car pipés de leur bonne mine,

Quand au fond on les examine,

On n'y rencontre que du vent.

Telle est celle que dans ce jour

Nous vous présentons pour étrenne.

Nous en avons fait choix sur plus d'une douzaine,

Prises en ville, ou dans la cour,

Car la nuit nous ne savons pas

Où le hasard guide nos pas.

Nous prîmes la même journée

Le bracelet plein de petits bijoux,

Qu'une dame peu fortunée,

Venoit de recevoir avec un billet doux.

La belle, croyant nous toucher,

Nous en conta toute l'histoire,

Que sans peine elle nous fit croire,

Mais nos cœurs furent de rocher.

Si nous vous sommes nécessaires,

Sans vous faire tant de discours,

Nous quitterons en tout temps nos affaires,

Pour vous offrir notre secours;

Dans le besoin sonnez fort votre cloche,

Soudain le Balafré, la Roche,

Bras-de-fer et Roland-sans-Peur,

Vous serviront avec ardeur,

Car ce sont des gens sans reproche.

Réponse de Mlle de Scudéry à une jeune demoiselle qu'elle
soupçonne lui avoir fait cette galanterie.

Votre injustice est sans égale,

De faire parler des filous,

Lorsque d'une main libérale

Vous donnez d'aimables bijoux.

Croyez-moi, charmante Célie,

Vous ne sauriez vous déguiser

Et votre Muse est trop polie,

En vain elle veut m'abuser.

Je connois sa délicatesse,

Son air charmant et ses appas,

Et je ne sais quelle tendresse

Que les autres Muses n'ont pas.

En vain le Balafré, la Roche

Entreprendroient de me duper,

Et je vous fais un doux reproche

De me vouloir toujours tromper.

Vous savez pourtant trop bien feindre

Et mon cœur vous feroit pitié,

S'il commençoit un jour à craindre

D'être surpris en amitié.

Reprenez-vous, chère Célie,

Et promettez-vous désormais,

Que soit sérieux, soit folie,

Vous ne me tromperez jamais.

A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.

Madrigal sur ce qu'elle a dit au sujet des vols qu'on a voulu faire chez elle[ [632].

Afin d'écarter de chez vous

Tous les voleurs et les filous,

Vous prenez grand soin de répandre

Que vous n'avez pour biens que l'esprit et le cœur.

Sapho, je ne veux point redoubler votre peur,

Mais si l'on croit jamais qu'on puisse vous les prendre,

Tel vous paroît homme d'honneur

Qui bientôt deviendra voleur.

M. BOSQUILLON.

Madrigal sur le précédent.

Votre esprit droit, votre bon cœur

Ne sont point gibier à voleur;

Mais pour la richesse infinie

De votre admirable génie,

Sapho, que tous les jours on lui fait de larcins!

Des muses comme vous en la plus haute place

De tout temps ce sont les destins;

Et jusqu'au sommet du Parnasse

On vole avec bien plus d'audace

Qu'on ne fait sur les grands chemins.

M. PETIT (de Rouen).

LA TUBÉREUSE.

A Célie, le jour de sa fête.

Angélique ou Célie, ou tous les deux ensemble,

Malgré toutes les fleurs que ce beau jour assemble,

Je veux tous vos regards, toute votre amitié,

Ou ne leur rien laisser que regards de pitié.

Des bords de l'Orient je suis originaire,

Le soleil proprement se peut dire mon père,

Le printemps ne m'est rien, je ne le connois pas,

Et ce n'est point à lui que je dois mes appas.

Je l'appelle en raillant le père des fleurettes,

Du fragile muguet, des simples violettes,

Et de cent autres fleurs qui naissent tour à tour,

Mais de qui les beautés durent à peine un jour.

Voyez-moi seulement, je suis la plus parfaite,

J'ai le teint fort uni, la taille haute et droite,

Des roses et du lis j'ai le brillant éclat,

Et du plus beau jasmin le lustre délicat;

Je surpasse en odeur et la jonquille et l'ambre,

Et les plus grands des Rois me souffrent dans leur chambre.

Faut-il vous dire tout? votre esprit est discret;

Je vais lui confier mon plus galant secret:

J'ai su plaire à Louis à qui tout voudroit plaire;

Ne me regardez plus comme une fleur vulgaire.

A son cœur de héros, à ses exploits guerriers,

On eût dit que son cœur n'aimoit que les lauriers,

Que seule à ses faveurs la palme osoit prétendre;

Cependant il me voit d'un regard assez tendre.

Après un tel honneur, cédez, moindres beautés,

Vous avez plus de nom que vous n'en méritez.

Vous, Célie, excusez si j'ai l'âme hautaine,

Et si dans mes discours je parois un peu vaine.

Par l'avis de Sapho je demande vos chants,

Si chéris des neuf sœurs, si doux et si touchants,

Pour publier partout du couchant à l'aurore,

Que je suis sans égale en l'empire de Flore,

Que le triste Hyacinthe avec tous ses appas,

Et cette fleur qui suit mon père pas à pas,

Les roses de Vénus nouvellement écloses,

Ajax si renommé dans les métamorphoses,

La fleur du beau Narcisse, et la fleur d'Adonis,

Toutes doivent céder à la fleur de LOUIS.

LES JASMINS JONQUILLES.

A M. l'abbé Regnier.
Madrigal.

Cinq ou six petits arbrisseaux,

Qui l'an prochain seront plus beaux,

Venons en corps demander place

Sur votre agréable terrasse.

Si des autres jasmins nous n'avons pas l'éclat,

Notre parfum du moins est bien plus délicat;

Et nos petites fleurs écloses

N'entêtent pas comme les roses.

Nous ne disputons rien au superbe oranger,

Sous son ombre humblement nous voulons nous ranger;

Mais sachez que Sapho nous aime

Avec une tendresse extrême;

Et que ce qui doit rendre un présent précieux,

Consiste à nous donner ce qu'on aime le mieux.

Sur la mort d'Anne d'Autriche[ [633].
Janvier 1666.

Anne, dont les vertus, l'éclat et la grandeur

Ont rempli l'univers de leur vive splendeur,

Dans la nuit du tombeau conserve encor sa gloire,

Et la France à jamais aimera sa mémoire.

Elle sut mépriser les caprices du sort,

Regarder sans horreur les horreurs de la mort,

Affermir un grand trône et le quitter sans peine;

Et pour tout dire enfin, vivre et mourir en Reine.

Sixain sur la conquête de la Franche-Comté.

Les héros de l'antiquité

N'étoient que des héros d'été:

Ils suivoient le printemps comme des hirondelles,

La Victoire en hiver pour eux n'avoit pas d'ailes;

Mais malgré les frimas, la neige et les glaçons,

Louis est un héros de toutes les saisons.

Madrigal sur la Paix.

Jamais on n'avoit tant vanté

Ni campagne d'hiver, ni campagne d'été,

Quand Louis revenoit suivi de la Victoire.

Quelle est cette nouvelle gloire!

Sur ses propres exploits a-t-il pu renchérir,

Après tant de succès sur la terre et sur l'onde?

Oui, car donner la Paix au monde

C'est plus que de le conquérir.

Autre.

Dès que tu fais un pas, l'Europe est en alarmes,

Et contre l'effet de tes armes

Rien ne pourroit la soutenir.

Mais dans un calme heureux tu gouvernes la terre;

Quand on peut lancer le tonnerre,

Il est beau de le retenir.

A l'Illustre secrétaire des Dames, quel qu'il puisse être[ [634].

D'où viennent ces lauriers si verts, si précieux?

Sortent-ils de la terre ou tombent-ils des cieux?

Et d'où partent ces vers pleins d'esprit et de grâce,

Dont le tour délicat tous les autres efface?

Généreux inconnu, pourquoi vous cachez-vous?

Le plaisir d'obliger est un plaisir si doux!

Je vous cherche partout, et ne vous puis connoître;

Êtes-vous mon ami? Ne le pouvez-vous être?

Vous contenterez-vous de n'être qu'estimé?

En ne se nommant pas on ne peut être aimé.

Soyez du moins jaloux de votre propre ouvrage;

Nos plus rares esprits viennent lui rendre hommage.

Il n'a qu'un seul défaut qui se corrigera:

Mettez-y votre nom, et rien n'y manquera.

Aux Demoiselles de Saint-Cyr.

Vous de qui l'innocence et la noble jeunesse

S'élève au pied du Trône à l'ombre d'un grand Roi,

Voulez-vous recueillir le fruit de sa largesse?

Du Roi de l'univers apprenez bien la loi.

De la nouvelle Esther[ [635] admirez la sagesse,

Sa rare piété, sa prudence et sa foi.

Ne demandez au ciel ni grandeur, ni richesse,

Dont le frivole éclat rend nos yeux éblouis;

Mais par des vœux ardents et remplis de tendresse,

Abrégeant vos souhaits, demandez-lui sans cesse,

Pour vous, pour nous, pour tous, qu'il conserve Louis.

Sur la naissance du duc de Bourgogne (1682).

Venez, heureux enfant, venez à la lumière:

Vous allez commencer une illustre carrière;

Et le soleil qui naît aux bords de l'Orient

N'a pas, à sa naissance, un éclat si riant.

Tout brille autour de vous; les jeux, les ris, la gloire,

Parent votre berceau comme un char de victoire.

Mais, ô royal enfant, quand on sort des héros

On ne vit pas longtems dans les bras du repos.

Hâtez-vous, que le corps, l'esprit et le courage

Forcent les lois du tems et les règles de l'âge.

Passez rapidement les frivoles plaisirs,

Et concevez bientôt d'héroïques désirs.

Vous pourrez surpasser tous les princes du monde,

De vos premiers exploits couvrir la terre et l'onde,

Digne de votre nom, être admiré de tous,

Et voir toujours Louis bien au-dessus de vous,

Éclairer tous vos pas, vous servir de modèle,

Être du roi des rois une image fidèle,

Le bonheur des François, l'âme de ses États,

Et l'exemple éternel de tous les Potentats.

Pour Monseigneur le duc de Bourgogne, faisant l'exercice
avec les Mousquetaires devant le Roi.

Quel est ce petit mousquetaire

Si savant en l'art militaire,

Et plus encore en l'art de plaire?

L'énigme n'est pas mal aisé:

C'est l'Amour, sans autre mystère,

Qui pour divertir Mars, s'est ainsi déguisé.

Sur ce que ce jeune Prince ne trouva pas bon qu'on l'eût
comparé à l'Amour.

Prince consolez-vous d'être un petit Amour,
Imitez bien Louis, vous serez Mars un jour.

Portrait de Mme la duchesse de Bourgogne.

Avoir tous les appas de l'aimable jeunesse,

Joindre avec la beauté l'esprit et la sagesse,

Suivis d'un air charmant qu'on ne peut exprimer,

C'est ce qu'on trouve en la princesse,

Qu'on ne se lasse point de voir et d'admirer,

Et qui de tous les cœurs sait se faire adorer.

La Fauvette à Sapho, en arrivant à son petit bois,
suivant sa coutume, le 15 d'avril.

Plus vite qu'une hirondelle,

Je viens avec les beaux jours,

Comme fauvette fidèle,

Avant le mois des amours.

J'ai trouvé sur mon passage

Un spectacle fort nouveau,

Pour m'expliquer davantage,

C'est le Doge et son troupeau[ [636].

Quoi, lui dis-je, entrer en France

Et vous montrer en ces lieux!

Oui, dit-il, par la clémence

Du plus grand des demi-dieux.

Son cœur toujours magnanime

Ne pouvant se démentir,

Veut oublier notre crime,

Voyant notre repentir.

Ah! m'écriai-je, ravie,

Ce héros par son grand cœur

Pardonne à qui s'humilie,

Et de lui-même est vainqueur.

Dieux! quel bonheur est le vôtre,

D'aller recevoir sa loi;

Je n'en voudrois jamais d'autre,

Mais ce bien n'est pas pour moi.

C'est assez que ma maîtresse

Souffre que ma foible voix,

Chante et rechante sans cesse

Qu'il est le phœnix des Rois.

Allez, Doge, allez sans peine

Lui rendre grâce à genoux:

La République romaine

En eût fait autant que vous.

A M. de Coulanges, à Rome.

Madrigal.

Quoi, cette muse si jolie

Qui sait badiner sagement

Et toujours agréablement,

Se taira-t-elle en Italie?

Je lui demande trait pour trait

Un bon et fidèle portrait

D'un Pape que tout le monde aime:

Je me connois bien en tableaux,

Cette muse en fait de fort beaux,

Sa manière n'est pas la même:

Jamais sur le Parnasse on ne vit rien de tel,

Elle est tantôt Callot et tantôt Raphaël.

Réponse de M. de Coulanges.

Sapho, qui va trop loin se perd:

Je crains un labyrinthe,

Le chemin ne m'est point ouvert

Pour aller à Corinthe.

Vous demandez de ma façon

Le portrait du Saint-Père:

Pour chanter le grand Ottobon[ [637]

Il faudroit un Homère[ [638].

COULANGES A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.

Sur l'air: Quand je suis une fois en débauche.

Sapho, j'ai longtemps hésité,

Mais il faut que je chante

Le retour de votre santé;

Ce beau sujet me tente.

Quand la fièvre vous fait souffrir

Ce n'est qu'une querelle,

Eh quoi! jamais peut-on mourir

Quand on est immortelle?

Réponse de Mademoiselle de Scudéry.

Vous louez trop flatteusement

Une pauvre mortelle.

Je sais bien qu'en vers quand on ment

Ce n'est que bagatelle;

Mais, pour ne vous rien déguiser,

Je ne saurois me rendre,

Car il faudroit pour m'apaiser

Le portrait d'Alexandre[ [639].

Sur le portrait de feu M. le duc de Montausier[ [640].

C'est là de Montausier l'héroïque visage,

C'est là son air si grand, et si noble, et si sage,

C'est tout ce qu'il nous laisse après avoir été.

O triste souvenir! quand je mets tout ensemble,

Son esprit, son savoir et son cœur indompté,

Fier, bon, tendre, constant, rempli de piété,

Hélas, je cherche en vain quelqu'un qui lui ressemble.

Sur la mort de l'abbé Boisot (1694).

Quoi! cet illustre abbé si bon, si vertueux,

Si savant, si poli, d'un cœur si généreux,

Qui connoissoit si bien le merveilleux Acante[ [641],

Dont il étoit aimé d'une amitié constante,

A subi de la mort les implacables lois!

Ah! d'un si rare ami la perte surprenante

Rend ma douleur si violente

Que je crois perdre Acante une seconde fois.

Madrigal de Mlle Descartes sur la fauvette de Sapho.

Voici quel est mon compliment

Pour la plus belle des fauvettes,

Quand elle revient où vous êtes:

Ah! m'écriai-je alors avec étonnement,

N'en déplaise à mon oncle, elle a du jugement[ [642].

L'ANNEAU D'HORACE.

A Mlle de Scudéry, en lui envoyant un anneau d'or, dans lequel est enchassée
une agate antique où le portrait d'Auguste est gravé en relief.

L'aimable courtisan d'Auguste,

Horace, dont la lyre enchanta les humains,

Portoit au doigt ce petit buste

Du plus grand de tous les Romains.

Pour louer ce maître du monde,

Qui, l'honorant d'un si beau sort,

Lui fit sentir sa main en bienfaits si féconde,

Ce portrait l'inspiroit d'abord.

Mais, Sapho, si jadis cette puissante image

Sut l'échauffer d'un feu si charmant et si doux,

A qui convient si bien qu'à vous

Ce reste de son héritage?

Les Grâces comme à lui, sur cent sujets divers,

Vous ouvrent leur noble carrière,

Et son âme en vos mains passe encor tout entière,

Quand le nom de Louis, sur l'aile de vos vers,

Ainsi qu'en un char de lumière,

Vole aux deux bouts de l'univers.

Que dis-je! Horace même auroit manqué d'haleine,

Et n'auroit pu vous imiter,

S'il eût eu comme vous sur les bords de la Seine

Tant de miracles à chanter.

Qu'auroit-il dit de Mons, de Besançon, de Lille

Et de tant d'ennemis, avec un bras d'Achille,

Repoussés en tant de façons?

Peut-être qu'au milieu de ces riches moissons,

Sa muse impuissante et stérile,

N'auroit pu lui fournir que de trop foibles sons.

Peut-être que l'anneau qui fit couler sa veine

Parmi tant de rayons n'auroit de rien servi,

Et que son œil surpris n'eût soutenu qu'à peine

Les hauts faits qui l'auroient ravi.

Mais Louis d'un regard fait cent fois plus qu'Auguste

N'eût fait avec mille regards,

Sapho, quand votre esprit et si vif et si juste,

Sous des tas de lauriers nous peint ce nouveau Mars.

Pour moi, malgré ma longue absence,

Je crois revoir encor ce Héros de la France,

Quand mon zèle, à mes yeux, retraçant ce vainqueur,

Chaque instant offre à ma mémoire

Le portrait que toute sa gloire

A si bien gravé dans mon cœur.

DE BÉTOULAUD.

Réponse de Mlle de Scudéry à M. de Bétoulaud.

L'Anneau d'Horace est précieux,

Il plaît à tous les curieux;

Mais, Damon, l'oserois-je dire?

J'eusse bien mieux aimé sa lyre.

Peut-être me la cachez-vous,

Et vous chantez d'un air si doux,

Si noble, si haut, et si juste

Un héros bien plus grand qu'Auguste,

Que j'ai sujet de soupçonner

Que vous pouviez me la donner.

Quoi qu'il en soit, je vous la laisse,

Je n'aurois pas assez d'adresse

Pour en tirer un son charmant;

Mais je chanterai hardiment

Que la vérité toute pure,

Sans ornement et sans figure,

Suffit pour faire voir que les héros romains

N'étoient près de Louis que des fantômes vains,

Et que le faux éclat de leurs vertus payennes

Est terni pour jamais par ses vertus chrétiennes.

Quand il répand son âme au pied de nos autels

Il ne compte pour rien ses lauriers immortels,

Et cette humilité, qui n'eut jamais d'exemple,

Lui fait bien plus d'honneur que n'auroit fait un temple.

Aux habitants de Gironne, 1694.

Lorsque vos Rois étoient de vrais Rois catholiques,

Saint Narcisse[ [643] prioit pour vous;

Mais lorsqu'il voit Nassau, chef de tant d'hérétiques,

Suborner votre prince et s'unir contre nous,

Ce saint qui sert un Dieu jaloux,

Et qui ne veut point de partage,

Cesse de protéger un prince si peu sage,

Et par un équitable choix

Se range du parti du plus juste des Rois.

Sentiment généreux, ou Réponse de Mlle de Scudéry aux vers d'un
de ses amis qui la flattoit d'immortalité.

Quand l'aveugle destin auroit fait une loi

Pour me faire vivre sans cesse,

J'y renoncerois par tendresse,

Si mes amis n'étoient immortels comme moi.

Autre réponse à un madrigal où on la traitoit encore
d'immortelle.

Votre madrigal est joli,

Il est agréable et poli;

Vous me louez de bonne grâce:

Mais pour cette immortalité

Dont on parle tant au Parnasse,

Hélas! ce n'est que vanité.

Car à la fin, Damon, le plus grand nom s'efface

Dans la sombre postérité:

Et si le ciel vouloit contenter mon envie

J'en quitterois ma part pour un siècle de vie.

Vers adressés à Mlle de Scudéry.

Sapho, l'ornement de nos jours,

Toi qui fis de si beaux modèles

Des plus hautes vertus, des plus chastes amours,

Pour les héros et pour les belles,

Qui, sans les imiter, les admirent toujours,

Et qui n'en sont pas plus fidèles;

Tous ces chefs-d'œuvre précieux

Assurent à ton nom une immortelle gloire,

Et t'ont placée au rang des filles de mémoire

Pour chanter les exploits et les amours des dieux.

DE CALLIÈRES[ [644].

Épitaphe de Mlle de Scudéry.

Ci-gît la Sapho de nos jours,

Qui sur la Grecque eut l'avantage

D'accorder les tendres amours

Avec la raison la plus sage.

Jeux innocents, prenez le deuil,

Muses, pleurez sur son cercueil

La perte de vos plus doux charmes,

Beau sexe, fondez-vous en larmes;

Votre principal ornement

Est caché dans ce monument.

Mme D'OSEVILLE.

FIN.

[ 532]