II

Je n’ai pas tous les jours un établissement à visiter, lorsque je n’ai rien à voir je me promène.

Je ne décrirai pas Moscou, tout le monde peut en lire la description dans les guides. La place Rouge a une grande originalité avec son Kremlin aux murs de briques surmontés de créneaux et sa minuscule chapelle byzantine, qui avec ses multiples coupoles bariolées fait songer à une touffe de champignons. Au centre est l’échafaud de pierre où avaient lieu autrefois les exécutions, d’où le nom de « Place Rouge ».

Les rues sont proprement tenues. On les balaye plusieurs fois par jour, avec des balais de bouleau. Les communistes sincères se réjouissent de cette propreté qui est récente paraît-il. Elle marque le premier pas de la société communiste dans la voie de l’ordre et de l’organisation.

Mais que de trous dans les trottoirs. La nuit il est dangereux de s’aventurer par la ville ; seules les artères principales sont éclairées et dans les rues noires on risque de tomber à chaque pas.

J’ai vu les tramways que Wells a décrits. Certes ils sont bondés, les gens montent sur les tampons, les marche-pieds, s’accrochent où ils peuvent ; mais ce n’est pas si terrible que l’écrivain anglais le dit. On peut en voir autant dans les quartiers ouvriers de Paris, à sept heures du soir.

Les personnes qui ne sont pas cataloguées comme « travailleurs » n’ont accès dans ces tramways que de dix heures à quatre heures, moyennant deux mille roubles. Il y en a d’ailleurs assez peu, pour une aussi grande ville, ce qui fait que les communications sont très difficiles. Aussi l’usage du téléphone est-il généralisé.

On se lève tard, je l’ai dit. C’est seulement à dix heures du matin que l’on peut assister au défilé des gens qui vont à leur travail. Les hommes portent des costumes semi-militaires, hautes bottes de cuir, dolman ou blouse russe, casquette où brille l’étoile soviétique. Presque tous ont sous le bras un large portefeuille de cuir.

Beaucoup de femmes ont les cheveux courts et portent des coiffures masculines. Certaines sont chaussées de hautes bottes noires, rouges ou vertes avec des arabesques qui rappellent l’Orient ; en général elles sont pauvrement habillées ; les administrations soviétiques donnent rarement des habits et pour s’en procurer dans le commerce il faut payer très cher.

A Moscou on jouit d’une grande liberté à l’égard de la toilette ; on peut mettre ce que l’on veut. Les Russes se montrent en cela plus civilisés que les Français.

Il suffit de sortir dans la rue pour se convaincre de la puissance que conserve encore la religion sur l’esprit des masses. Dès qu’un Russe rencontre sur son chemin la moindre chapelle, il fait le signe de la croix. Et il paraît que dans ce geste, il faut encore apporter de l’attention, car en le faisant incorrectement, on risquerait de faire venir le diable.

Le dimanche les églises regorgent de monde, hommes, femmes, enfants ; on y voit même des soldats de l’armée rouge. C’est à qui déposera un billet sur le plateau où il y en a déjà un gros tas ; on ne dirait pas que le peuple est dans la misère.

En dehors des offices, on entre dans les chapelles, qui sont très nombreuses, on s’agenouille à terre et on baise la vitre qui recouvre les icones. Les vitres ont une épaisse couche de crasse apportée là par les milliers de ces baisers. C’est absolument dégoûtant, mais les adorateurs ne sont nullement dégoûtés ; chacun ajoute ses microbes à ceux de ses prédécesseurs.

Près de la Place Rouge est un sanctuaire de la grandeur de nos bureaux d’omnibus parisiens. On y vient, paraît-il, de toute la Russie. En face, sur un mur de briques rouges, à la hauteur d’un premier étage, la République des Soviets a mis en lettres blanches la fameuse inscription : « La religion est l’opium du peuple. »

Cela ne paraît pas beaucoup impressionner le peuple. Toute la journée c’est dans le sanctuaire un défilé ininterrompu. C’est à qui se prosternera ; celui qui ne peut pas entrer baise le pavé de la rue.

Comme je n’ai pas beaucoup d’occupation à Moscou, je m’amuse à inspecter les passants et à faire un pourcentage des croyants qui se signent et des athées qui passent indifférents. Je constate qu’il y en a à peu près autant des uns que des autres. En général, ce sont les jeunes qui ne font pas le signe de la croix ; heureux effet de l’éducation communiste qui se fait déjà sentir.

Partout, des traces de la Révolution. Sur une place, à l’extrémité d’un boulevard, un énorme entassement de débris. Ce sont les décombres des maisons qui ont été détruites par l’artillerie au cours des journées révolutionnaires ; on dit que dessous il y a plus de cent cadavres de cadets. A côté de la place, une grande maison incendiée dont il ne reste que les murs noircis. On trouve dans les rues du centre de nombreuses maisons détruites ; de ci, de là, des murs criblés de balles, on a fusillé là.

Moscou manque de distractions. Un timide café à musique vient d’ouvrir sur le « boulevard », une promenade plantée d’arbres. C’est une baraque en planches. Les tables sont rustiques, les garçons vous servent en pardessus crasseux. Pour trois mille roubles on peut y boire un café au lait en écoutant de la musique (instruments en cuivre). Les consommateurs sont rares. Les gens, par économie, préfèrent écouter le concert de l’extérieur.

On dit que ce « Boulevard » est le marché de la prostitution. J’y vois beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles, mais rien d’incorrect ne me frappe ; il est vrai que j’ignore le Russe.

Partout s’ouvrent des pâtisseries au grand scandale des communistes et des anarchistes. Ils voient en elles l’expression de la défaite de la Révolution.

Un jour je m’arrête machinalement devant la vitrine d’une de ces pâtisseries. Une femme misérablement vêtue, la tête couverte d’un châle et portant à son bras droit un paquet enveloppé d’étoffe blanche s’arrête à côté de moi et me parle en russe :

« Ia nie poniemaio (je ne comprends pas). »

Elle essaie l’allemand :

« Ich verstehe nicht. »

Alors elle sort le français :

« Je demande, madame, pour qui sont ces gâteaux ? Pas pour moi, assurément, car je n’ai pas d’argent pour les acheter. »

Je réponds quelque chose ; elle reprend :

« Vous me prenez pour une bohémienne, n’est ce pas ? »

« Mais non, madame, vous parlez trois langues ; cela me montre que vous êtes une personne très cultivée. »

Nous cheminons côte à côte. Elle me raconte avec des mots de colère le sort que lui a fait la Révolution : Son mari était juge ; elle avait une situation de bonne bourgeoisie, elle était heureuse. Maintenant c’est la misère terrible : le mari fait un cours de géographie dans une école pour avoir de quoi manger, leurs deux enfants sont morts. Dans son paquet elle a des vêtements qu’elle va vendre pour acheter de la nourriture.

« Oh ! comme je déteste, ce Moscou tel qu’il est maintenant, et comme je voudrais voir pendre tous les « tovaritchs » (camarades). »

J’essaie de l’apaiser en lui disant que les révolutions comme les bouleversements cosmiques sont des forces aveugles qui broient les individus sans avoir égard à leurs mérites particuliers. Je lui conseille de s’adapter à la situation qui ne peut manquer de s’améliorer.

Elle me regarde avec soupçon. « Vous êtes communiste ; j’aurais dû m’en douter, autrement on ne vous aurait pas permis d’être ici. Vous allez sans doute me dénoncer ? »

Je la rassure ; je suis communiste, c’est vrai, mais je ne suis qu’une étrangère de passage. D’ailleurs j’ai horreur des dénonciations.

Paris commence à me manquer terriblement. J’espérais que la camaraderie me ferait oublier l’inconfort et le changement de mes habitudes. Je suis bien déçue ; on ne se lie guère à l’Hôtel Luxe. Pas de salon ; une simple salle de lecture où on vient feuilleter les journaux. Là et dans la salle à manger, on échange quelques bonjours et c’est à peu près tout.

Cette froideur s’explique en partie par la situation des pensionnaires de l’hôtel. Beaucoup sont des délégués au congrès qui vient de se terminer ; ils attendent leur passeport que la bureaucratie n’en finit pas de leur donner ; un désir domine toute psychologie : partir ! La différence des langues est aussi un obstacle sérieux aux relations. Il y a bien des Russes qui ont là leur vie : mais ils semblent ne s’intéresser que peu aux étrangers de passage.

Un Arménien qui parle français attire mon attention. Ses conversations sur des sujets philosophiques l’ont fait surnommer Aristote. Je m’approche d’Aristote avec sympathie et d’autant mieux qu’il soutient seul le féminisme contre mes deux camarades anarchistes qui conservent à l’égard de la femme tous les préjugés des bourgeois.

Malheureusement Aristote est terriblement superficiel et avec cela vaguement occultiste. La science en général et la médecine en particulier lui paraissent entachées d’erreur. La vérité, il la trouve dans les histoires abracadabrantes qu’il raconte ; des chiens qui avaient eu le ventre ouvert et dont les entrailles traînaient par terre ont guéri tout seuls : les entrailles sont rentrées, le ventre s’est refermé. Cela montre la supériorité de la nature sur la science humaine. Les animaux, ajoute-t-il, se guérissent mieux et vivent plus longtemps que les hommes, parce qu’ils n’ont pas de médecins.

… Je veux tout d’abord discuter, mais je vois vite que c’est inutile ; Aristote ne mérite pas son nom : il n’est qu’un rêveur incapable d’une argumentation sérieuse. Je l’écoute quelque temps comme un spécimen curieux ; mais j’en ai vite assez, il dit trop de bêtises. D’ailleurs, il reçoit bientôt son passeport et retourne au pays d’Aristote, le vrai.

Mes seuls compagnons de tous les jours sont deux anarchistes retour de la région du Ladoga. Le Gouvernement leur avait donné une concession pour fonder une colonie libertaire, leur tentative n’a pas duré six mois.

Les conditions étaient mauvaises, paraît-il ; le terrain était marécageux et les paysans des environs faisaient montre d’hostilité. En outre, on avait fait un amalgame de communistes et d’anarchistes ; l’accord n’était pas possible.

Naturellement les deux camarades n’avouent pas leurs propres torts ; mais quelques phrases qui leur échappent suffisent à me fixer. C’était à qui ne voudrait pas travailler : ils se reprochaient mutuellement jusqu’à une assiette de soupe ; ils ont failli s’entre-tuer pour des œufs.

C’est toujours la même histoire qui recommence, Les colonies anarchistes finissent dans la haine et dans la violence : voir le cinquième acte de la « Clairière ».

Cela n’empêche pas la foi des deux camarades de rester entière en leur idéal anarchique. A les entendre, si le peuple russe est dans la misère, c’est par la faute de la dictature. Si au lieu du communisme d’Etat, on avait établi l’anarchie, tout irait au mieux.

J’en doute fortement. D’ailleurs leurs conceptions sont un peu vagues : remise de l’organisation, de la production aux syndicats : de la répartition aux coopératives ; pas d’armée, pas de police, pas d’Etat. Qui centralisera les offres et les demandes de produits des diverses régions, ils négligent de le dire.

L’égoïsme humain, le désir du moindre effort, amèneraient rapidement la baisse du taux de la production : on ferait peu et on ferait mal. L’organisme directeur, nommé à l’élection, manquerait d’autorité.

L’un des deux camarades a conquis durant la guerre, les galons de capitaine. Il prétend que la Russie pourrait se défendre sans armée ; les paysans avec leurs fusils suffiraient à repousser l’invasion.

Je ne suis pas le moins du monde convaincue. Lorsque je vois dans la rue ces hommes qui se mouchent dans leurs doigts et baisent la terre au passage des icones, je ne puis me les représenter vivant en anarchie. Déjà, le socialisme qu’on a tenté d’instaurer a amené un chaos effroyable ; l’anarchie ne pourrait qu’aggraver encore la situation. L’absence de police déchaînerait les instincts criminels, les instincts sexuels ; on tuerait et on violenterait dans les rues, en plein jour. A la fin, pour se mettre en sécurité, les gens se tiendraient dans de petites agglomérations. La Russie se hérisserait de villages fortifiés et hostiles les uns aux autres, comme cela a lieu dans l’Afrique centrale ; on reviendrait à l’état sauvage.

Je trouve un appui à cette conception pessimiste dans l’exemple d’un ouvrier français avec qui je cause quelquefois. C’est un vieux militant, il possède une certaine culture communiste ; eh bien, il blâme l’institution de l’Université Sverlof ; il trouve qu’elle est contraire à l’égalité et que les ouvriers étudiants qui la peuplent sont entretenus à ne rien faire par les Soviets. Leur place, dit-il, serait mieux à l’atelier. Que des hommes de cette mentalité aient le pouvoir de décider et c’en sera bientôt fait de toute culture intellectuelle.

Les anarchistes sont nombreux en Russie : c’est l’effet de la race, car l’anarchie est un tempérament beaucoup plus qu’un parti politique. En général, les anarchistes sont courageux, aussi étaient-ils aux premiers rangs dans les batailles de la rue ; beaucoup y ont laissé leur vie.

Maintenant ils sont persécutés par le Gouvernement communiste à la victoire duquel ils ont contribué ; il y en a beaucoup en prison et on en a fusillé un certain nombre.

Cela a quelque chose de navrant. Les raisons de cette attitude abominable se comprennent ; il faut mettre hors d’état de nuire à l’œuvre communiste ces éléments dissolvants qui se dressent en adversaires de tout ce qui n’est pas l’anarchie. On doit se rapporter à la phrase de Napoléon : « La politique n’a pas de cœur, elle n’a que de la tête. »

Je sais d’ailleurs que les « camarades » ne sont pas toujours impartiaux. Volontiers, ils négligent de signaler les prétendus anarchistes condamnés à mort et fusillés pour des crimes de droit commun. Ils ne sont pas en contradiction avec eux-mêmes, car ils n’admettent pas la répression des délits et des crimes. Mais où irait-on si on les suivait jusque là ? A l’état sauvage par les voies les plus directes.

A défaut de l’anarchie, les camarades français voudraient que j’attrape à Moscou la maladie infantile du communisme. C’est ainsi, on le sait, que Lénine désigne le communisme de gauche. Ils comptent sur Alexandra Kollontaï le chef des communistes de gauche, pour me la donner.

Je vais voir Mme Kollontaï, ce sera d’ailleurs la seule personnalité que je verrai à Moscou. C’est une femme élégante, qui a dû être belle, et qui est encore fort bien conservée. Elle me dit assez peu de choses : bien que j’aie pu la voir plusieurs fois. Elle semble redouter de parler de questions politiques, parce qu’il y a toujours quelqu’un là. Tout ce que j’apprends d’elle, c’est que les bolchevistes ont eu tort de ne pas faire assez confiance à la classe ouvrière : mieux aurait valu confier aux syndicats et aux coopératives la solution des problèmes économiques. Elle me dit que le communisme de gauche réunit de plus en plus d’adhérents.

Pour le moment elle est spécialisée dans la propagande féminine qu’elle dirige. Elle a écrit un ouvrage sur la question sexuelle qui est tout à fait avancé : les femmes de l’entourage le trouvent même trop avancé, elles me conseillent de ne pas le propager en France.

Je pense, au contraire, qu’il serait bon de le propager ; il préconise la liberté sexuelle absolue avec, comme corollaire, l’avortement permis et l’élevage des enfants par l’Etat. Un seul point où je ne suis pas d’accord avec la leader communiste : elle fait une obligation morale de l’acte sexuel.

Le peu que je suis restée à Moscou m’a permis d’entrevoir ce que pourrait être une obligation morale dans une société communiste où l’individu ne compte pas. La contrainte légale a certainement beaucoup moins de force en société individualiste.

Aussi une pareille emprise de la communauté sur la vie intime de l’individu serait-elle, à mon avis, odieux.

Dès qu’on met le pied dans les rues de Moscou, on s’aperçoit tout de suite que les femmes ont là plus de liberté qu’en aucun pays du monde. Les cheveux courts, qui m’ont suscité à moi-même autrefois tant de critiques, sont à Moscou, sinon en majorité, du moins dans une minorité très forte.

La coquetterie est assez rare. De-ci, de-là on voit quelques élégantes aux modes de Paris ; mais le très grand nombre des femmes sont habillées sans recherche. Mme Lénine elle-même, que j’ai vue dans une réunion, est vêtue d’une robe noire très usagée, alors que, si elle le voulait, ses toilettes pourraient égaler celles de nos plus riches bourgeoises.

Les femmes ont une grande liberté d’allures ; on sent qu’elles ont acquis droit de cité ; Paris ne fait que tolérer les femmes ; Constantinople les enferme.

Les jeunes fument la cigarette sans se gêner. J’en ai vu s’approcher d’un homme pour lui demander du feu ; l’homme rendait le petit service et passait ; il ne paraissait pas soupçonner une proposition d’un autre genre.

Pas de suiveurs ; une jeune fille peut s’asseoir sur un banc ; attendre debout sur un trottoir à n’importe quelle heure ; personne ne lui dit rien.

Dans les bureaux, les administrations, on voit un très grand nombre de femmes. Beaucoup de commissaires du peuple ont des femmes pour secrétaires. Elles savent les secrets d’Etat et les gardent avec la même discrétion que pourrait le faire des hommes.

Le seule chose qui choque, est que toutes ces femmes sont jeunes ; et on se demande si elles ne doivent pas leur situation à leur sexe plutôt qu’à leur simple droit d’êtres humains.

La Section Féminine du Parti Communiste est une très grande organisation. Les soldats rouges qui gardent, baïonnette au canon, l’entrée des réunions, montrent son caractère officiel. Du haut en bas de l’édifice où se tient le siège social, c’est un va-et-vient continuel de femmes ; on entend de tous les côtés le bruit des machines à écrire. D’anciennes paysannes, d’anciennes ouvrières sont aujourd’hui des organisatrices intelligentes et actives. Leur visage encore fruste est comme illuminé de la lumière nouvelle.

Tout un système de groupes et de chefs hiérarchisés permet à la propagande communiste d’aller toucher jusqu’à l’humble paysanne presque illettrée. Le dernier discours de Lénine ou de Trotsky élagué, simplifié, est mis à la portée des intelligences rudimentaires. Les réunions ressemblent plutôt à des classes qu’à nos assemblées politiques. Nulle interruption ; l’oratrice parle dans un silence absolu ; beaucoup d’auditrices prennent des notes.

Dans une revue militaire j’ai pu voir environ deux cents femmes soldats d’infanterie, qui portaient le fusil. Je ne les aurais pas reconnues, sans un camarade qui me fit remarquer leurs pieds ; elles portaient des chaussures féminines. Certaines, sous la capote militaire, gardent la jupe, dernier reste des préjugés ancestraux.

Il y avait aussi des femmes médecins-majors, des brancardières et des infirmières.

A l’imitation de notre Grande Révolution, la Russie a des représentants en mission auprès des généraux ; une femme a, dit-on, été chargée de ce poste. Un journal allemand que j’ai lu tournait la chose en ridicule ; il ne croyait pas qu’un « vieux sabreur » puisse prendre au sérieux la jeune fille chargée de le surveiller.

Outre les représentants en mission, nombre de femmes sont chargées de la propagande politique aux armées ; c’est un emploi très dangereux.

Tout cela est satisfaisant, mais il reste encore à faire, beaucoup à faire, pour que soit réalisé en Russie le féminisme intégral.

Rien à dire au point de vue de la loi : égalité complète, les femmes peuvent accéder à tout, en théorie. Il n’y a guère que le service militaire qui marque dans la législation une différence entre les sexes. Les femmes ne sont pas obligées d’être soldats ; elles ont seulement la faculté de s’engager. Seule la préparation militaire est obligatoire pour les jeunes filles ; on veut qu’elles puissent être une aide au lieu d’être une charge en cas d’invasion.

Dans la rue on voit des troupes de jeunes gens et jeunes filles mêlés, qui marchent au pas militaire ; à la vérité les jeunes filles sont peu nombreuses.

Dans la pratique, cependant, la Russie bolchevique n’a pas complètement rejeté le vieux préjugé du sexe.

Au Congrès International, je ne vois guère que Mme Kollontaï qui eut la parole ; car il ne faut pas compter les déléguées étrangères. Rien que des hommes sur l’estrade des quelques assemblées auxquelles j’ai pu assister ; les femmes sont dans le public et elles ne parlent pas. Dans les fonctions supérieures de l’Etat, peu ou pas de femmes, car il ne faut pas évidemment compter au nombre des conquêtes féministes, le fait que Mme Lénine et d’autres épouses de commissaires du peuple collaborent avec leur mari. Cela a existé de tous temps.

La Russie ne refuse pas à la femme le droit de s’occuper des affaires publiques, comme le fait par exemple la France. Loin de lui refuser ce droit, elle lui en fait un devoir ; mais quand même la femme n’est pas tenue pour l’égale de l’homme ; on sent cela partout.

Les femmes acceptent en général passivement cette situation inférieure. Quelques-unes même refusent de la voir, par amour du communisme. Elles me citent les quelques femmes qui ont ou qui ont eu un emploi de grande responsabilité, afin de détruire l’impression qui s’impose à moi.

Certaines prétendent que l’absence de femmes dans les premiers emplois tient uniquement à ce que ces emplois exigent une haute science politique que les femmes ne possèdent pas. Cela doit être vrai, très certainement, en général ; mais, étant donné que les femmes militent depuis fort longtemps dans les partis socialistes russes, il est vraiment étrange qu’il y en ait aussi peu qui soient capables de participer à la direction de la Révolution.

La création d’organisations féminines spéciales, à l’instar du parti allemand, a répondu à une nécessité. Néanmoins, elle a pour effet d’isoler les femmes et de les mettre à part de la grande politique.

A toutes les réunions féminines auxquelles j’ai assisté, il n’était question que de l’organisation de colonies d’enfants. La situation l’exigeait, il s’agissait de sauver de la mort les enfants des régions de la Volga. Néanmoins, dans les réunions d’hommes on s’occupait de sujets beaucoup plus généraux, ce qui fait que les réunions féminines perdaient en intérêt ; elles ressemblaient un peu aux œuvres de bienfaisance dans lesquelles nos confessions religieuses groupent les femmes.

Une camarade venue à Paris, animée par le sentiment de rivalité féminine, a raconté, paraît-il, que j’avais une fois quitté la séance du Comité des femmes pour aller dîner ; le dîner de l’hôtel Luxe !

A la vérité, le dîner m’attirait assez peu ; mais je bâillais à me décrocher la mâchoire dans ce Comité où depuis deux heures je n’entendais parler que d’enfants ; et encore en russe ! Je préférais aller lire dans un coin de la salle de lecture.

On m’a dit que j’ai fait presqu’une révolution, parmi les femmes de l’hôtel parce que, au cours d’un dimanche de travail dit « communiste », j’ai refusé d’aller coudre avec elles.

L’hôtel Luxe, je l’ai dit, n’est pas aimé du peuple, à tort ou à raison les ouvriers voient dans ses pensionnaires une nouvelle classe dominante, qui se substitue à la bourgeoisie. Pour calmer le ressentiment populaire on décide que, de temps en temps, les « intellectuels » de l’hôtel iront faire une journée du seul travail que les ouvriers considèrent comme tel, le travail matériel.

Donc un dimanche, dès huit heures du matin, la cloche est agitée sur tous les paliers, nous nous habillons à la hâte et descendons à la salle de lecture. Après un déjeuner sommaire, nous sortons et précédés d’un immense drapeau rouge, notre cortège s’ébranle ; des soldats commandent la marche en allemand : ein, zwei, vorwärts (une, deux, en avant) !

Nous montons la Tverskaïa, longeons le boulevard de gauche, et prenons l’Arbat jusqu’à Déenignié Péréaoulok où se trouve le Komintern (Comité international).

Là on s’approche de moi et on me dit qu’en ma qualité de (genossin) citoyenne je dois me joindre aux femmes qui restent dans l’établissement et font des travaux de couture.

J’ai l’indignation de Tartarin de Tarascon lorsqu’on lui proposa de prendre l’ascenseur.

Moi coudre ? Ah ! non ! par exemple !

Je ne suis pas venue à Moscou pour travailler dans un ouvroir. La couture, c’est le symbole de l’esclavage féminin.

C’est ce que je pense, mais ce n’est pas ce que je dis. D’abord parce qu’il faudrait le dire en allemand, ce dont je me sens incapable. Ensuite parce que j’ai l’impression qu’on ne me comprendrait pas.

Je me contente donc de dire que je préfère aller travailler avec les camarades hommes ; il y a là les deux anarchistes, l’ambassadeur in partibus de la Hongrie, un homme très aimable, Landrieux, de l’Humanité ; je suis en pays de connaissances.

— Mais, c’est un acte d’indiscipline, me répond-on.

— Je m’en… moque ; je ne suis pas d’ici, d’ailleurs, si j’étais d’ici, ce serait la même chose.

Nous voilà donc repartis.

Un bataillon de l’armée rouge nous précède : une, deux… une, deux… en avant… arche ! Je m’imagine un moment que nous irons ainsi jusqu’à Paris.

Nous arrivons à une gare. C’est là qu’est la besogne ; elle consiste à charger dans des wagons de marchandises, des traverses de rails en bois, à demi pourries. Ces traverses doivent servir de combustible.

Un vent glacé souffle tout le jour et une pluie fine nous pénètre. Je remarque, dans cette simple besogne, la différence des mentalités ; certains, bien que taillés en hercules, travaillent pour la forme ; ils sont la plupart du temps partis, Dieu sait où. D’autres font vraiment tout ce qu’ils peuvent, tel par exemple l’ambassadeur in partibus ; et il n’est pas fort, cependant ; il est même tuberculeux ; je m’en aperçois à sa maigreur, et à la toux sèche qu’il ne peut pas retenir.

Ce travail terrible ne finit qu’à quatre heures. Je reviens tristement seule, car les hommes ont marché plus vite que moi. Le trajet est fort long ; je suis mouillée, mon costume tailleur est plein de boue, ainsi que mes mains ; je trébuche avec mes mauvaises chaussures sur le pavé boueux des rues interminables. C’est cela, l’idéal que je suis venu chercher aussi loin ? Je suis comme une mendiante. N’en pouvant plus, j’entre dans une « stolovaïa » de l’Arbat, où je demande un chocolat pour mes derniers six mille roubles ; je n’aurai même pas pour payer le petit pain qui en coûte quatre mille. C’est un endroit relativement chic ; le patron me regarde d’abord de travers, mais la patronne me connaît, je suis déjà venue. Elle considère mes mains et mes vêtements boueux et me demande d’où je viens ; je le lui dis. Elle fait alors une moue de dédain ; évidemment, elle n’est pas communiste.

Le soir, au dîner, les camarades me disent que mon acte « d’indiscipline » a mis à l’envers toutes les cervelles féminines de l’hôtel. Les anarchistes, qui tiennent absolument à ce que je n’ignore rien des dessous du régime, me montrent la prostitution qui revient avec la nouvelle politique.

Elle n’avait pas disparu, ajoutent-ils ; si vous ne la voyez pas, c’est parce que vous êtes femme ; nous la voyons, nous autres hommes. On peut avoir facilement une femme pour cinquante mille roubles. Un exemple vient illustrer leurs dires ; un « délégat » au Congrès International s’est fait ces jours derniers entôler à Moscou et c’était, horreur, l’argent que le Komintern lui avait donné pour son retour !

Les anarchistes, qui ignorent les questions féministes, ne voient dans la chose que l’immoralité traditionnelle : j’ai la peine d’y voir la persistance du vieil esclavage féminin. Si la prostitution existe, c’est que, ici comme ailleurs, les hommes sont seuls les maîtres de l’argent ou de ce qui en tient lieu. Pour être bien nourries et bien habillées, les jeunes femmes qui ont de la beauté se font entretenir par les puissants du jour ; les sodkom ou maîtresses de commissaires sont un objet de scandale. On raconte à leur sujet la plaisante anecdote suivante :

Une longue queue, comme on en voit beaucoup à Moscou, stationnait devant un bureau où l’on donnait des cartes de paioc. Les gens attendaient là depuis des heures lorsqu’une jolie jeune femme de mise élégante, chaussée de magnifiques souliers jaunes à talons de 18 centimètres, passe hardiment devant la file des expectants. Elle laisse tomber sur eux un regard méprisant et pénètre d’autorité dans l’édifice. Elle en ressort bientôt, tenant sa carte à la main.

Un pope, qui stationnait là depuis longtemps s’étonne de l’injustice criante ; il demande à ses voisins comment il se fait que la dame puisse être ainsi privilégiée.

— Ce n’est pas étonnant, lui dit-on ; c’est une sodkom. Le pope n’est guère mieux renseigné, mais c’est un homme avisé et il se dit en lui-même : « S’il suffit d’être sodkom pour passer tout de suite, je vais dire que je le suis. »

Le voilà qui sort du rang, entre dans l’édifice et dit au fonctionnaire qui distribue les paiocs : « J’ai le droit d’être servi de suite, je suis « sodkom ».

L’employé, scandalisé, au lieu de faire droit à la demande du pope, appelle un agent de la tchéka et le fait conduire en prison sous l’inculpation de sodomie.

Evidemment ce pope, âme innocente et pure, n’avait pas compris toute la portée du titre qu’il s’octroyait avec tant de désinvolture.

Le code que les bolcheviks ont rédigé à la hâte sur le mariage marque un très grand progrès en comparaison des lois similaires du monde entier.

Pas de formalités compliquées ; les fiancés, sans demander le consentement de personne, vont devant le fonctionnaire déclarer qu’ils veulent se marier ; on les marie.

La femme ne perd pas son nom en se mariant ; entre les deux époux, la loi établit l’égalité complète ; la femme ne doit pas obéissance à son mari et, quant à la protection, la femme la doit au mari, comme le mari la doit à la femme lorsque l’un ou l’autre sont hors d’état de travailler.

L’adultère n’est pas un délit ; la femme peut même l’avouer publiquement, en allant déclarer au fonctionnaire que l’enfant dont elle est grosse n’est pas de son mari, mais de tel autre homme (art. 340).

Le divorce est aussi facile que le mariage ; il est accordé sur la volonté d’un seul des époux.

La destruction des vieilles lois qui régissaient l’union des sexes a eu certaines conséquences fâcheuses. Un grand nombre d’hommes ont, paraît-il, profité des nouvelles libertés pour abandonner leur vieille femme et en prendre une jeune.

C’est fâcheux, mais on ne fait pas de progrès sans léser quelqu’un. Dans l’ensemble, la liberté sexuelle est une bonne chose, elle affranchira la femme.

Pas d’émancipation réelle pour la femme tant qu’elle recherchera dans l’homme le soutien de sa vie. Elle ne devient vraiment libre et responsable que lorsqu’elle doit travailler pour vivre. Et les enfants ? L’avenir, c’est l’éducation par l’Etat. En attendant, la mère a droit à une allocation, ainsi qu’à une réduction du temps de travail.

J’assiste à la première séance du « Congrès des Jeunesses ».

Les membres s’y rendent en groupes ; jeunes gens et jeunes filles, au pas militaire. Quatre ou cinq mille personnes environ dans la salle. Tout le monde est très mal habillé, mais fort gai. On ne dirait pas que toute cette jeunesse mange du pain noir et pas grand’chose avec ; ils n’ont pas l’air de souffrir, ils rient et chantent en attendant l’ouverture de la séance.

Pas une femme sur l’estrade. Le président ouvre le congrès, puis Trotsky s’avance, soulevant dans l’assistance des tempêtes de bravos. Il parle de l’ultimatum de la Pologne et de la guerre qui menace. C’est la France, foyer des idées nouvelles autrefois et aujourd’hui boulevard de la réaction, qui excite la Pologne à faire la guerre à la Russie. Elle veut à tout prix empêcher le communisme de s’organiser.

On dit Trotsky très éloquent, mon ignorance de la langue m’empêche de m’en rendre compte, je constate seulement qu’il parle avec beaucoup de chaleur.

J’assiste aussi au « Comité Exécutif des Soviets ». Il se tient dans une salle toute ronde d’un palais du Kremlin. Partout des drapeaux et des bannières rouges avec des inscriptions communistes. Devant chacune des nombreuses fenêtres, le buste ou le portrait d’un précurseur de la Révolution. Au fond de l’estrade de bois qui n’est pas encore achevée, un énorme buste en plâtre de Karl Marx.

Rien du protocole de nos assemblées parlementaires. Sur l’estrade le président, le camarade Kalénine, est en casquette, il fume la pipe. Beaucoup d’autres dignitaires fument la pipe également.

Pas de femmes sur l’estrade à part les dactylos qui vont et viennent, des papiers à la main.

Dans l’hémicycle, à gauche, je vois une vieille dame aux cheveux blancs ; Alexandra Kollontaï est debout auprès d’elle, dans une attitude pleine de respect. C’est Mme Lénine ; je la reconnais de suite, parce qu’on m’a dit qu’elle a une maladie dont le diagnostic est facile à faire.

Bientôt on fait sortir tous les invités, Mmes Lénine et Kollontaï sortent aussi ; il y a séance secrète. Il s’agissait, me dit-on le lendemain, d’une affaire très grave. Des ingénieurs, employés à l’électrification de la Russie, ont saboté le travail. On les a arrêtés ; ils seront fusillés pour l’exemple.

On devient indulgent pour le désordre russe lorsqu’on voit combien le pays est rempli d’ennemis, à l’intérieur comme à l’extérieur. L’hostilité des classes moyennes, que l’on disait enrayée, ne l’est pas, tant s’en faut. Que d’intellectuels n’ont accepté de servir la Révolution que pour détruire son œuvre en détail.

Après des démarches multiples, j’ai pu me procurer un billet pour le « Soviet de Moscou ». Je suis juchée tout en haut dans une tribune ; on ne me fait pas honneur. Ce qui est plus fâcheux, c’est qu’à cette place, il n’y a autour de moi que des ouvriers qui ne savent pas un mot de français et que de cette façon je ne puis obtenir aucune explication.

Là non plus, pas de femmes sur l’estrade, seuls des hommes prennent la parole.

La tribune est d’abord occupée par un vieillard à barbe blanche ; j’apprends le lendemain que c’est un menchevik. Trotsky vient ensuite ; il est ovationné ; son discours porte sur la guerre éventuelle avec la Pologne qui est la question brûlante. Tout ce que je peux saisir, c’est que derrière la Pologne il y a la France. C’est la France qui pousse à la guerre. Ce pays qui est aujourd’hui le plus réactionnaire du monde, voudrait anéantir la Russie communiste ; mais l’armée rouge est là.

Il y a ce dimanche matin une revue sur la place Rouge. Je m’y rends, mais un barrage de soldats m’arrête, impossible de passer sans « propuska ». Il faut à Moscou des « propuska » pour la moindre réunion : précaution contre les attentats. Je retourne à l’hôtel, mais le « commandant » du bureau 34 qui m’est décidément hostile — pourquoi ? Dieu le sait — me refuse. A force d’insister, je finis par obtenir le papier et me voilà dévalant la Tverskaïa vers la place Rouge. Je montre mon « propuska » ; il paraît qu’il n’est pas bon. Pourquoi ? je finis par m’en rendre compte. Tout le monde a un « propuska » écrit à l’encre rouge ; le mien est écrit à l’encre noire ; donc le soldat ne sait pas lire ; seule la couleur de l’encre le guide, j’insiste : je prononce le sésame qui, en théorie, doit m’ouvrir toutes les portes : « la délégat » (je suis déléguée). On m’envoie à un officier qui par bonheur sait lire, il me laisse passer.

Il y a une élévation de terrain en bordure du Kremlin ; elle est remplie de tombes : on a enterré là quelques étrangers morts dans les batailles révolutionnaires et aussi des délégués au dernier Congrès International qui ont péri récemment dans un accident de chemin de fer. Le public s’entasse sur ce terre-plein pour assister à la revue.

Il y a soixante mille soldats, parmi lesquels, je l’ai dit, deux cents femmes, tous bien équipés : tunique kaki descendant jusqu’aux pieds, casque pointu en toile kaki, orné d’une étoile soviétique en laine rouge. Pas de galons ; seuls le drap et la coupe des vêtements désignent les officiers supérieurs.

Devant le Kremlin on a aménagé une tribune pour les orateurs ; un délégué allemand, puis Trotsky haranguent l’armée qui manifeste par des hourrahs son approbation.

Mes deux ex-fils que je rencontre là sont choqués de ce que cette armée ressemble aux autres. J’essaie de leur expliquer qu’il n’y a pas plusieurs façons de transformer une cohue en une force agissante. Un révolutionnaire doit préférer voir, au service de ses idées, l’armée qui marche à la victoire que la foule émeutière vouée à l’écrasement.

Le spectacle de Trotsky acclamé par les soldats me rappelle des lectures ; je pense aux revues de Quintidi, de Bonaparte, sur la place du Carrousel. Le rapprochement n’est pas de nature à me choquer ; pourvu que Trotsky reste dans les idées qui l’ont porté au pouvoir. Je n’ai pas le préjugé de la forme du Gouvernement : une République peut être très réactionnaire, par exemple la République Française au moment où j’écris. Trotsky a des qualités de conducteur d’hommes, parmi lesquelles une énergie et une activité rares ; et je ne suis pas de ceux qui, au nom d’un fatalisme qu’ils attribuent à Marx, nient la valeur des hommes et leur influence sur les événements. L’homme ne peut rien en l’absence des circonstances ; mais les circonstances sans les hommes capables de les accoucher n’enfantent rien. Nous avions eu en France, en 1919, une situation révolutionnaire : si un Lénine et un Trotsky possédant la confiance des masses avaient existé chez nous, nous serions probablement à l’heure actuelle un état communiste.

Après les discours, l’armée défile ; l’infanterie avec son bataillon de femmes-soldats, les mitrailleuses, l’artillerie légère, le génie, les tanks.

En marchant, l’armée chante des chansons révolutionnaires. Voici ce que j’ai pu en retenir :

LA CHANSON DES SOVIETS

I

Ecoute ouvrier

La guerre est commencée

Laisse-là tes outils

Prépare-toi à marcher

Refrain

Hardis au combat nous irons

Pour les Soviets

Ensemble nous mourrons

En luttant pour eux.

II

Voilà les tranchées

Les balles sifflent

Les obus explosent

Mais l’armée rouge ne se rend pas

III

Vive notre Lénine

Le chef de l’Internationale

Vive notre Trotsky

Le chef de l’armée Rouge

Cette chanson, me dit-on, a pris le Pérékop, une forteresse très importante de Crimée.

Voici maintenant la chanson des marteaux, ou plutôt ce que j’ai pu en retenir :

Nous sommes les forgerons

D’un monde meilleur

Nous forgeons le fer sur l’enclume.

Lève-toi, lève-toi marteau dur

Lève-toi et frappe au cœur

Les ennemis de la Révolution.

L’armée rouge comprend outre l’infanterie, la cavalerie, le génie et l’aviation ; une sixième arme, la propagande ; Trotsky renouvelant Saint-Just, va enflammer de sa parole les armées au combat ; il parle jusque sous les balles. Un grand nombre de militants, hommes et femmes, sont chargés de missions analogues.

On m’a dit de me tenir prête à onze heures et demie pour aller visiter un établissement d’enfants.

Nous allons d’abord au siège de la section féminine du Parti ; un grand bâtiment plein de bureaux où travaillent des femmes de tous genres. Je revois l’ancienne paysanne aux traits énergiques ; bientôt arrive la camarade qui doit nous conduire et qui est l’inspectrice générale des établissements d’enfants. Elle ne ruine pas la République des Soviets par sa coquetterie, la pauvre femme : elle porte des vêtements de hasard, ses chaussures sont déchirées. Sans doute elle a mal aux dents, car elle porte un mouchoir blanc en mentonnière. Après une de ces longues attentes auxquelles je commence à m’habituer, l’auto demandée arrive. J’y prends place avec ma conductrice et quelques dames qui ont voulu profiter de l’occasion.

L’Institution est à soixante kilomètres, nous sortons de Moscou et nous nous engageons bientôt dans une magnifique forêt de sapins ; la route est très belle. En chemin, l’inspectrice générale avoue qu’elle n’a pas mangé depuis la veille. Je ne puis offrir à la pauvre camarade que quelques morceaux de sucre oubliés dans mes poches ; elle les mange. Cette femme est encore une de ces héroïnes obscures qui, si elles étaient plus nombreuses, assureraient le succès du communisme.

Notre auto file avec rapidité, nous traversons des villages et sur notre passage les paysannes, prises d’une peur tout à fait comique, se sauvent dans leurs maisons.

Les villages ne semblent pas misérables. Nous sommes dans la province de Moscou et la récolte, surtout la récolte des pommes de terre, a été très abondante. Les maisons sont uniformément faites de troncs d’arbre disposés en travers ; elles ont de nombreuses petites fenêtres d’un effet gracieux. Tout le monde est sordidement habillé et pieds nus.

Bientôt il faut s’arrêter dans les villages ; le chauffeur ne sait pas le chemin et doit demander. Les paysans, la première impression passée, sortent, et les enfants, plus hardis, s’accrochent à notre voiture. On donne à l’un la permission de monter pour nous montrer le chemin ; il nous guide pendant deux ou trois kilomètres.

Les routes sont fort belles, je l’ai dit, malheureusement il n’y en a pas beaucoup ; mais cela n’embarrasse pas notre chauffeur, qui engage l’auto à travers champs. Nous sommes effroyablement cahotées, mais j’ai déjà fait mon apprentissage sur les pavés de Moscou et je ne m’en fais pas… nitchévo !

Après bien des détours nous arrivons enfin au monastère où est la colonie. C’est une construction sans caractère, sauf la chapelle, qui est byzantine. A notre entrée des enfants, filles et garçons, accourent et un jeune pensionnaire, avisé entre tous, s’écrie : « Voilà les femmes de Lénine ! » Fichtre !

Mais les nonnes viennent à nous ; elles sont vêtues de noir et leur costume rappelle plutôt la paysanne que la religieuse ; nous descendons de voiture.

Le monastère a gardé en partie son ancienne affectation. On a renvoyé la supérieure et conservé les sœurs ; la colonie d’enfants a été jointe au couvent en une manière de symbiose.

On nous fait entrer dans une pièce qui servait autrefois de salon à la Mère supérieure. L’ameublement est fort simple : buffet en bois jaune, canapé et fauteuils recouverts d’étoffe. Cela ressemble à un salon petit bourgeois ; mais les murs blanchis à la chaux donnent une note très pauvre.

On a prévenu le directeur, il vient nous recevoir. C’est un homme encore jeune ; il est vêtu d’un paletot de toile et chaussé de hautes bottes, le tout maculé de boue ; il revient des champs. En dépit du costume, cet homme n’a rien de paysan, il ressemble à un ingénieur agronome, l’expression de son visage est très intelligente.

Il y a, nous dit-il, dans la colonie, deux cent soixante enfants. Tout d’abord l’établissement était dirigé par un Soviet composé des professeurs, des habitants du village et même de quelques élèves. Cela marchait très mal, les paysans intriguaient, on montait la tête aux enfants contre les professeurs qui ne plaisaient pas : la zizanie était en permanence.

Le Gouvernement a dissous le Soviet et nommé un directeur responsable : depuis ce temps, la colonie prospère.

Une partie des nonnes, elles sont deux cents, s’occupent des enfants. Elles leur apprennent à coudre, à fabriquer ces bottes de feutre que les Russes portent en hiver.

J’ai vu un enfant de dix ans qui est déjà un bon petit cordonnier. Il montre avec fierté la paire de bottes qu’il vient de terminer.

Je ne suis pas enchantée. Je préférerais voir cette colonie d’enfants pauvres sous les aspects d’un brillant lycée. Si on a fait la Révolution, n’est-ce pas pour mettre les pauvres au niveau des riches ? J’apprends aussi que les enfants travaillent aux champs, et cela ne me plaît pas beaucoup non plus, surtout quand je vois que les salles de classe ne sont pas encore organisées ; il est vrai que nous sommes dans la période des vacances.

Il y a une grande salle avec une scène. On apprend aux enfants à jouer la comédie : c’est plus intellectuel.

Tout est très proprement tenu, mais incroyablement pauvre. Dans les dortoirs, des lits en bois blancs très bas et pauvrement garnis d’une paillasse. Dans un atelier, des petites filles, sous la direction des religieuses, se fabriquent avec des bouts de chiffon et de la bourre de laine, des couvertures pour l’hiver.

Les enfants sont fort mal vêtus, mais ils paraissent en bonne santé. Dans la cour ils nous entourent et nous sourient.

Le directeur paraît très fier de son œuvre à laquelle il se donne tout entier. Avec la culture des terres du monastère, il arrive à faire marcher la colonie en coûtant très peu au Gouvernement. Cette année, la récolte des pommes de terre, des choux et des carottes a été très abondante.

Naturellement nous demandons à voir aussi les nonnes. Nous visitons leurs ateliers où nous les trouvons occupées à broder des étoffes avec lesquelles elles confectionnent des sacs à main fort jolis. Elles peignent aussi des miniatures sur des couvercles de bonbonnière. Sur les murs de l’atelier il y a des tableaux religieux qui sont leur œuvre.

Autrefois, elles vendaient le produit de leurs travaux ; maintenant, il va au Gouvernement.

Plus loin, d’autres nonnes, moins favorisées, fabriquent des espadrilles en corde pour les mineurs du Don. Leur atelier est fort triste et la poussière continuelle rend le travail très malsain.

Dans la cour, les sœurs cordières filent le chanvre avec un métier à pédale. La durée du travail est de huit heures pour tout le monde.

Nous demandons à une religieuse si elle regrette son ancienne vie. Elle nous répond qu’elle était au couvent depuis vingt ans. Elle s’occupe avec plaisir des enfants parce que c’est une bonne œuvre, mais elle verrait avec joie le couvent redevenir ce qu’il était avant.

On n’a pas formellement interdit aux nonnes leurs pratiques religieuses, mais on s’est arrangé pour faire coïncider les heures du travail avec celles des offices. Les sœurs ont renoncé à la chapelle, et beaucoup s’émancipent jusqu’à sortir du couvent pour accompagner les enfants dans les musées et les excursions.

Les religieuses se sont méprises sur le caractère de notre politesse ; voilà qu’elles se concertent pour nous envoyer une délégation, afin que nous leur fassions rendre leur supérieure : le directeur doit intervenir. La Révolution n’est pas nécessairement grossière et brutale, mais tout de même elle est la Révolution.

Après la visite, le dîner. On nous sert au réfectoire, dans la vaisselle des religieuses qui est très belle. Les nonnes, curieuses, viennent tour à tour à la porte regarder manger « les femmes de Lénine ».

Notre repas est composé d’une soupe au poisson, d’un plat de riz au lait ; pour dessert on a du fromage blanc avec du sucre. Tout est sain et bien préparé. Quant à l’inspectrice, elle savoure ce festin qui est une vraie aubaine pour elle. D’ailleurs, il y a vingt-quatre heures qu’elle n’a pas mangé.

Cette sympathique inspectrice a de l’ambition ; elle voudrait étudier à l’Université Sverlof pour devenir une propagandiste politique. Elle fait valoir son âge encore jeune : vingt-neuf ans ; elle en paraît quarante. Les camarades la dissuadent ; elles lui disent qu’elle manque de la persévérance nécessaire et que l’étude l’ennuierait bientôt.

Le soir tombe, nous remontons en auto et partons. Nous arrivons bientôt à une rivière sur laquelle est un pont de planches à moitié pourries ; il faut descendre. Nous franchissons le pont et la voiture vide passe ensuite. Le Dieu des nonnes nous protège ; il n’y a pas d’accident.

En route, j’ai le plaisir d’assister à une séance d’application du système D. Sans prévenir, le chauffeur a stoppé ; au loin des paysans travaillent au milieu d’un champ ; il va les trouver. Pour quoi faire ? Nous allons le savoir tout de suite. Les paysans arrivent avec des sacs de pommes de terre ; ils en emplissent l’auto à tel point que nous ne savons plus où mettre nos jambes. En échange des pommes de terre, le chauffeur donne du naphte (pétrole brut) dont il a plusieurs bidons. Une camarade veut protester, mais l’homme répond que le naphte est à lui ; il l’a économisé ; Dieu veuille le croire.

Enfin, tard dans la soirée les pommes de terre et nous arrivons sans encombre à Moscou.

Munie d’une recommandation, je me rends un jour au commissariat de l’hygiène qui occupe un grand bâtiment dans une rue proche de la Tverskaïa. L’édifice est incroyablement bondé d’employés ; c’est une véritable foule dans les escaliers aux heures de rentrée et de sortie.

J’attends pendant deux heures le docteur Kallina qui n’est pas encore rentré. Pour atténuer mon énervement je cause avec les dactylos ; il y en a deux qui savent le français. L’une est farouchement anticommuniste. Tout le mal, dit-elle, vient de ce qu’on n’a pas écouté les menchevicks ; on est allé trop loin et maintenant il faut revenir en arrière. Elle tape avec colère sur un tas de journaux empilés sur son bureau. Lorsqu’on lit cela, dit-elle, on croit que tout est très bien ; la vérité, vous l’avez sous les yeux, n’est-ce pas ? Et puis, continue-t-elle, quand on n’est pas de l’avis du Gouvernement, on vous arrête, on vous tue, même ; c’est la terreur.

Je m’étonne que sachant cela, elle puisse parler avec ce sans-gêne, devant une demi-douzaine de personnes. Le fatalisme russe peut-être : Nitchevo, il n’arrive que ce qui doit arriver.

Enfin, le docteur Kallina vient ; il me donne une carte pour visiter l’hospice des Enfants Trouvés.

J’ai fait la connaissance dans son bureau d’une jeune doctoresse polonaise qui, celle-là, est une bolcheviste enthousiaste. Je corrige le français de quelques-uns de ses articles qu’elle traduit pour les publier ; tous peuvent se résumer en ceci qu’avant la Révolution, il n’y avait rien et que maintenant il y a tout. Cette jeune fille doit être sincère ; elle s’enthousiasme à la vue de deux ou trois ouvriers occupés au ravalement d’une maison ; enfin, dit-elle, on commence à réparer !

Celle-là non plus n’a pas mangé depuis la veille. Je tire de ma poche un morceau de pain blanc que j’ai touché le matin à l’hôtel, et le lui offre : elle est d’abord scandalisée. Comment, à l’Hôtel Luxe on a du pain blanc, alors que tout le monde a du pain noir, quelle injustice !

Je calme ses alarmes en lui assurant, ce qui est la vérité, que c’est par exception que nous avons reçu ce pain : habituellement, au « Luxe » comme ailleurs, on a du pain noir. Et pour la rassurer tout à fait je lui dis :

« Mangez sans scrupules, le pain est exécrable ! »

Je ne sais pas si l’ardente communiste a pu digérer sans remords ce pain du privilège et de l’injustice.

Jolie figure cette jeune doctoresse ; il y en a des mille comme elle, je l’ai dit, en Russie ; dévouement, honnêteté poussée jusqu’à la minutie puérile. Je pense par antithèse aux milliers d’hommes sans scrupules qui, dans les hauts emplois, s’enrichissent aux dépens de la pauvre Russie et je me dis que le sacrifice des premiers est bien inutile.

Je grelotte le jour dans mes vêtements d’été et la nuit sous mon unique couverture ; on m’a ri au nez lorsque j’ai demandé à l’hôtel une couverture supplémentaire. Mais la jeune doctoresse a pitié de moi et elle m’apporte son plaid. Elle est venue plusieurs fois pour me tenir compagnie ; mais… le garde-rouge qui veille… lui a refusé la porte parce qu’elle n’avait pas de « propuska ». N’entre pas qui veut à l’« Hôtel Luxe » : il faut un laisser-passer et c’est toute une histoire pour l’obtenir de la bureaucratie.

Ces « propuska », ils me rendront contre-révolutionnaire. Autrefois, lorsque je lisais Dumas père, je me disais que ces gens de la Grande Révolution devaient être bien heureux d’avoir une carte de civisme et de la montrer à toute réquisition. La réalité est bien différente ; les « propuska » sont une invention détestable.

La maison des Enfants trouvés a été fondée par Catherine la Grande. Les bolcheviks l’ont améliorée et, tout d’abord, ils ont réduit le nombre des lits, afin que les soins puissent être plus attentifs.

Mon étonnement est grand lorsqu’on me dit que les mères n’ont pas le droit de venir abandonner leur enfant et que les bébés hospitalisés ont été effectivement trouvés dans la rue.

La doctoresse de l’établissement m’explique que, si on permettait l’abandon, les mères viendraient en foule apporter leurs bébés. J’ai la tête pleine de la brochure de Mme Kollontaï sur l’élevage des enfants par l’Etat et je pense que le gouvernement devrait être enchanté de cet empressement des mères à lui donner leurs enfants. Je me rends compte qu’il y a très loin de la théorie communiste à la pratique. En cette matière, comme en bien d’autres, la misère générale a empêché la réalisation des programmes.

Nous parcourons les salles. Tout est peint au ripolin blanc et proprement tenu. Les contagieux, les syphilitiques sont isolés dans des services spéciaux. Il y a des nourrices qui, outre leur propre enfant en allaitent un autre.

Ma conductrice me fait comparer les enfants qui ont leur mère, à ceux qui ne l’ont pas ; la différence est grande, en effet. Mais cette démonstration de l’utilité des mères pour l’élevage des nourrissons me choque au plus haut degré ; je crois entendre Pinard, un de mes maîtres, qui n’était pas précisément un homme avancé. C’est que je suis venue pour voir le communisme, et non seulement je ne le vois pas, mais on n’a pas même l’air de se douter qu’il y ait quelque chose de changé depuis la Révolution.

L’allaitement maternel n’est nullement aussi indispensable que le prétendent ceux qui veulent maintenir la femme dans sa servitude ancestrale. Les enfants élevés au biberon dans les classes aisées de France, se développent en excellente santé. C’est une question d’hygiène et de soins éclairés.

Je comprends cependant que la misère doit excuser bien des choses ; surtout quand ma cicerone me raconte que l’hiver précédent, beaucoup de bébés ont été trouvés gelés dans leurs berceaux.

Le lendemain, je vais voir un hôpital. Il est proprement tenu et rappelle nos hôpitaux de province. Dans une salle se trouve une Française qui est là depuis six mois pour un rhumatisme déformant. Elle donnait des leçons de français à Moscou. Toute sa famille a disparu ; son mari est mort ; son fils a quitté la Russie ; elle est seule, vieille et malade. Elle nous sourit cependant, heureuse de parler français. Elle a vécu la guerre, la révolution, Kerensky, le Bolchevisme ; rien ne lui est arrivé de fâcheux. Nous la quittons en lui disant qu’elle va guérir, pieux mensonge ; elle est pour jamais hors d’état de gagner sa vie.

Elle ne s’est pas plainte du régime ; il n’en est pas de même du médecin qui m’accompagne et qui, lui, trouve le régime détestable. On lui a donné une mauvaise chambre il a droit à un paioc qu’il ne touche pas. Il a un traitement ridicule de quelques milliers de roubles par mois, le prix d’un kilo de pommes de terre. Heureusement, il fait de la clientèle, il a son appartement en ville et ne vient à l’hôpital que lorsqu’il y est obligé.

Au retour, je fais la connaissance dans la rue, d’un autre mécontent. C’est un jeune homme, autrefois bourgeois ; il a fait des études classiques et commencé une école d’ingénieurs. La Révolution en a fait un mécanicien pour automobiles ; il porte un pardessus de toile tout taché de cambouis. Il gagne bien sa vie, me dit-il, parce qu’il sait se débrouiller ; son métier, en outre, ne lui déplaît pas, mais la dégradation sociale qu’il a dû subir, fait de lui un ennemi furieux du bolchevisme.

Dans cette question des classes moyennes il y a, à mon avis, des torts des deux côtés. Les intellectuels, ancrés dans leurs préjugés n’ont pas voulu reconnaître la dictature du prolétariat et les ouvriers, remplis de leurs préjugés de classe, eux aussi, ont cru pouvoir se passer des intellectuels, ce qui est impossible à moins de revenir à la vie primitive, qui n’est en rien désirable.

Maintenant, on me connaît au Komintern, et le matin je prends souvent l’autobus rouge qui m’y conduit. Je remarque que dans les rues, les gens regardent haineusement cette voiture qui transporte des fonctionnaires détestés. Un anarchiste me dit un soir qu’on à tiré sur l’autobus et qu’une balle l’a effleuré. Je suis porté à croire qu’il a mal vu, mais le lendemain, je constate qu’il y a un trou rond à l’une des vitres de l’autobus. Décidément, ce Moscou est plein de dangers.

Je profite de ce que les employés commencent à m’avoir « à la bonne » pour demander un « propuska » qui me permette de visiter le Kremlin.

J’avais bien des fois tourné autour de cette forteresse, mais je n’osais m’avancer jusqu’à la porte. C’est que je sentais ne pas peser lourd avec ma petite carte violette de pensionnaire de l’hôtel Luxe ; et j’avais la hantise d’être arrêtée et oubliée en prison.

Enfin, j’ai le bienheureux papier, et l’entôlé qui, en sa qualité d’anarchiste, n’entre pas au Kremlin et n’a pas envie d’y entrer, émet en riant l’hypothèse que je pourrais bien ne pas revenir. Il tient à m’accompagner jusqu’à la porte et me dit un au revoir, ému. Au premier guichet, je montre mon « propuska », on me donne un papier rose et je franchis deux barrages de soldats ; me voilà dans la place.

Je passe sous la tour où se trouve la grosse horloge qui sonnait, dit-on, l’Internationale, au début de la Révolution.

Dans une rue à droite, la maison de Lounatcharsky, très originale, est peinte en vert, celle de Trotsky a moins de caractère ; elle est peinte en rose. Que de tristesses dans ces rues désertes ; sur une petite place, devant une chapelle, des soldats font l’exercice ; là-bas, sur la fameuse terrasse d’où Napoléon a contemplé Moscou en flammes, des enfants jouent au ballon. De temps en temps, un employé, misérablement vêtu, passe devant moi et disparaît bientôt dans une porte.

Je parcours la terrasse magnifique ; pas de banc, mais, devant le Palais de Lénine, il y a un chantier de bois où travaillent nonchalamment deux ouvriers ; je m’assieds sur une poutre. Le soleil radieux fait scintiller les coupoles dorées des chapelles ; les murs du Palais de Lénine, éclatants de blancheur, renvoient une lumière crue.

Rien n’est éternel. Autrefois, cette terrasse grandiose était pleine de dames frou-froutantes à la cervelle d’oiseau. Elles papotaient, intriguaient, flirtaient avec des hommes aussi futiles qu’elles, et le bonheur de tout ce monde était fait du malheur de millions d’ouvriers et de paysans.

C’était pour eux que l’ouvrier menait la vie triste de l’usine, travaillant sans espoir du seuil de l’adolescence, à la décrépitude finale. C’était pour eux que les paysans vivaient comme des bêtes, sans un rayon de culture intellectuelle pour illuminer leur existence. Enfin, le cataclysme est venu qui a tout balayé et il n’y a plus que cet abandon.

Evidemment, les révolutions ne sont pas belles. C’est une utopie que d’y chercher une régénération des hommes à leur feu purificateur. Ils sont ici ce qu’ils sont partout et j’ai retrouvé leurs égoïsmes, leurs duretés, leurs petitesses ; le sol tremble encore et pourrait bien les engloutir ; on dirait qu’ils ne s’en doutent même pas.

Quant à moi, je me sens comme une étrangère, aussi mon imagination franchissant les distances me transporte-t-elle à Paris. Là-bas, c’est la petite vie, ici aussi, décidément il n’y a rien qui vaille la peine en ce monde.

J’ai visité le palais impérial qui a été transformé en musée. Dans des vitrines, les vêtements des anciens tsars, leurs bijoux et leurs couronnes enrichies de diamants. On dit que ces diamants sont faux, je n’ai pas le moyen de le savoir.

Les vastes pièces sont très proprement tenues, les parquets soigneusement cirés. Seule une odeur insupportable de harengs grillés, la cuisine du concierge sans doute, jette le trouble ; elle rappelle que le peuple a pris possession du palais après en avoir chassé les empereurs.

Ce concierge, en dépit de ses harengs, doit être tsariste. Avec quel respect il ouvre les portes des appartements impériaux, avec quelle émotion il nomme et décrit les pièces du mobilier. Au contraire, lorsque nous passons devant les choses du régime nouveau, il dit avec dédain : « objets soviétiques » !

Il est de fait que les Soviets ne se sont pas ruinés en frais d’installation. Dans le riche salon où se tenait le Congrès, ils ont mis une misérable estrade en bois blanc recouverte de papier rouge. Cela fait un effet pitoyable ; l’impression d’éphémère que l’on ne peut pas ne pas avoir est pénible pour un communiste. Il est vrai que les bolcheviks ont bien d’autres chats à fouetter que de s’occuper de l’effet produit par leurs agencements sur les étrangers de passage.

Il y a dans le Kremlin de nombreuses chapelles qui datent des treizième, quatorzième et quinzième siècles. Certaines sont fort jolies. On restaure les peintures, on dégage les œuvres d’art que les régimes passés avaient stupidement recouvertes de planches.

On n’accusera pas les bolcheviks d’avoir négligé l’art ; ils l’encouragent même trop, à certains égards. Le cubisme est, on le sait, tout à fait à l’honneur à Moscou. La liberté absolue laissée à l’imagination des artistes nous a valu jusqu’à des statues en ficelle !

Dans le vestibule d’un établissement soviétique, je tombe en arrêt devant une sorte de tobogan de fer qui tient le milieu de la salle et dont la hauteur, de cinq ou six mètres, atteint le plafond. Au centre du tobogan sont deux cubes d’inégale grandeur ; le plus grand est en bas et le plus petit en haut. Ils sont en papier huilé et ressemblent à d’énormes pièges à mouches. Je me creuse la cervelle à chercher le sujet de cette construction bizarre ; ne trouvant pas, j’avise un voisin.

— Que diable est-ce que cela ?

— Cela, me dit d’un ton plein de respect mon interlocuteur, c’est la Troisième Internationale !

— Vraiment !

— Oui ; et le petit cube du haut c’est le Comité Exécutif !

Je me retiens pour ne pas pouffer ; c’est de la folie toute pure ; et il paraît que le générateur de cette merveille la voulait édifier sur une place de Moscou, elle aurait atteint une hauteur de trois cents mètres.

Le bolchevisme, telle la cornue de Nicolas Flamel, recèle les substances les plus hétéroclites ; le bien avec le mal, le progrès avec la démence.

Je suis peu allée au théâtre. La première période de mon séjour coïncidait avec les vacances, les théâtres étaient fermés. J’étais encore à Moscou quand ils se sont ouverts ; mais je n’avais plus d’argent et personne ne s’intéressait assez à moi pour me donner des billets.

J’ai assisté cependant à un concert et à un ballet russe. Le concert n’avait rien de remarquable, sauf que j’y pus voir dans le public la bureaucratie qui s’essayait dans son rôle nouveau de classe dominante. On chanta du classique et à la fin un comique dit des vers où on raillait les commissaires profiteurs ; malheureusement c’était en russe et je n’avais personne pour me traduire.

Une autre fois, j’ai grelotté pendant deux heures dans une salle glacée, à attendre un ballet annoncé pour huit heures et qui ne commença qu’à dix. Le public, lui, ne s’impatientait pas ; les gens bavardaient et riaient ; bah huit heures cela veut dire ce soir. Il faut être un occidental pour être constamment pendu à sa montre. Autant être ici qu’ailleurs, nitchévo !

Le ballet est très bien conçu et digne d’une meilleure scène. Le numéro le plus original est : la marche funèbre de Chopin. Un jeune homme dit d’abord des vers sur cette composition musicale, puis le rideau se lève. Au fond de la scène, une jeune fille, couchée sur un lit blanc, couvert de fleurs ; elle vient de mourir. Devant le lit une petite fille agenouillée prie ; à côté les parents en des attitudes de désespoir.

Au devant de la scène, le passé de joie ; jeunes filles et jeunes gens vêtus de blanc dansent des rondes. Mais la mort au visage affreux, à la robe sanglante arrive ; l’un après l’autre, les danseurs tombent à terre et elle les étrangle en grimaçant un rictus féroce.

Le public applaudit ce numéro, mais il ne le redemande pas ; il préfère des danses espagnoles fort banales qu’il couvre d’applaudissements et rappelle plusieurs fois.

En Russie, la profession de danseuse n’a pas le cachet d’immoralité qu’elle conserve encore chez nous. C’est un art comme un autre et on l’apprécie beaucoup. La petite fille de la donneuse de journaux de l’hôtel Luxe s’exerce à danser dans la salle de lecture. Comme elle n’a pas de musique elle chante une chanson pour marquer la mesure. La mère est très fière de sa « ballerine » qui n’a que six ans.

Voilà que je commence à me faire des relations. Un soir je suis allée chercher un pot d’eau bouillante à la cuisine ; j’ai disposé sur ma table recouverte d’une nappe blanche ma théière et mes tasses aux armes de la République des Soviets, j’ai sorti une boîte de lait condensé que je traîne depuis Berlin ; un reste de sucre : je reçois !

Deux hommes viennent me voir ; j’ai fait leur connaissance chez le fonctionnaire dont je parle plus haut. Nous parlons de Moscou, de la Révolution, etc., au bout d’une heure ils s’en vont.

Une angoisse m’étreint de cette conversation. Evidemment je comprends que je ne suis qu’une révolutionnaire théorique et que je manque d’estomac. Un des hommes a été président d’un tribunal révolutionnaire ; il se complaît dans la terreur. Parmi les hommes de notre Quatre-Vingt-Treize il apprécie surtout Carrier ; il trouve que ses bateaux à soupape étaient « un système très ingénieux » et qu’il faudrait imiter !

Je conçois la terreur comme une nécessité ; mais je pense qu’il faut ne l’employer que le plus rarement possible et ne jamais y prendre plaisir. Lorsqu’on prodigue la mort, les gens s’y habituent comme à toute autre chose et elle ne remplit plus son office qui est d’épouvanter l’ennemi.

Mais je ne connais la terreur que par les livres ; mon contradicteur a été officier, il a fait la guerre et la vie humaine, qui me semble à moi la chose la plus précieuse ne compte pas pour lui.

Le sommeil ne vient pas cette nuit-là ; pourquoi ? N’ai-je pas au cours de ma vie de militante entendu des centaines de conversations semblables ; combien de gens n’ai-je pas entendu fusiller en paroles et moi-même combien de fois ne l’ai-je pas été ? A Paris, cela me faisait rire parce que je savais bien qu’il ne s’agissait que d’un jeu ; la chose viendrait-elle jamais, en tout cas elle était très loin.

Ici on ne joue pas et sous les rues noires de la ville, il y a des caves où on pleure, où on désespère, où on meurt. Décidément j’ai besoin de tout un cours de révolution.

La terreur, à Moscou, est très intelligemment organisée. Point de ces charrettes pleines de condamnés qui longeaient en 1793 notre rue Saint-Honoré ; on n’exécute pas sur la place Rouge comme notre Révolution exécutait sur la place de la Concorde. Durant tout mon séjour je n’ai jamais vu tuer personne. J’entendais seulement dire que, la nuit précédente, on avait fusillé tel ou tel. Les Russes d’aujourd’hui sont plus psychologues que ne l’ont été nos ancêtres de la fin du XVIIIe siècle.

Tous les révolutionnaires russes ne sont pas insensibles.

Il y a eu des bourreaux qui sont devenus fous d’épouvante ; d’autres sont tombés malades. Aussi un Allemand, mon voisin de palier, à qui j’apprends un peu de Français, répète volontiers, lorsque la donneuse de journaux chante notre Carmagnole :

Tous les bourgeois on les pendra.

— Oui, on les pendra, mais il faut des spécialistes !

J’ai demandé mon passeport depuis longtemps, mais, par malheur, Souvarine est parti à Berlin ; je n’ai plus personne pour me pistonner, alors on me fait attendre. Tous les deux ou trois jours, je vais harceler les bureaux du Komintern ; rien n’y fait.

Et je n’ai plus d’argent. Il m’en faudrait absolument cependant ; je mange très peu de ce qu’on me donne et j’ai faim. Je sais que le « komintern » donne de l’argent aux délégués pour le retour ; si je demandais une avance ? Je prends d’abord conseil d’un camarade.

— Ne faites pas cela, dit-il, ce serait très mal apprécié. On vous entretient ; donc vous ne devez pas avoir besoin d’argent ; si vous ne pouvez pas vous en passer, c’est que vous n’êtes pas communiste.

— Que faire, alors ?

— Vous avez bien quelques babioles ; venez avec moi demain matin, j’ai un vieux pantalon de l’armée rouge ; nous irons vendre au marché.

C’est un marché en plein vent, tout au bout de la ville. Il y a là de tout : de la viande et des pendules, du beurre, des chaussures neuves et d’occasion, des vêtements, etc. D’anciens « bourgeois » viennent là vendre leurs bijoux, les bibelots qui ornaient leurs salons. Mais il y a peu de belles choses ; depuis quatre ans que la Révolution dure, ils ont eu le temps de tout vendre.

Comme chez nous, les pauvres « Crainquebille » sont persécutés par la tchéka en uniforme ; elle parcourt à cheval le marché et disperse les petits marchands ; je suis humiliée et attristée, mais je prends le parti de rire de mon malheur.

Sur les conseils du camarade qui m’accompagne, j’ai retiré l’étoile soviétique que je porte à ma casquette. C’est une honte d’aller spéculer ; on ne traîne pas au marché l’insigne du communisme.

J’ai sur mon bras ma chemise, une chemise d’homme que je porte pour la commodité et que j’ai achetée à Berlin. J’ai aussi les cigarettes que m’a octroyées le « Luxe » ; je ne fume pas. J’ai des boîtes d’allumettes, une savonnette fine de Berlin, un cahier qu’on a acheté pour moi en Lettonie.

Je me fais à moi-même un piteux effet ; pour attirer l’attention sur mon magasin portatif je crie : « Roubachka » chemise ; sans doute je prononce très mal, car on rit ; je prends le parti de rire aussi et on m’appelle « Américanska » l’Américaine. Au bout de dix minutes, j’ai tout vendu ; vingt mille roubles la chemise, quinze mille roubles les cigarettes ; quinze mille roubles le savon ; je suis riche.

De mes marchandises il ne me reste que le cahier ; c’est en vain que je l’ai offert, personne n’en a voulu ; « Ia nié pichou », je n’écris pas ; telle a été la réponse générale. J’en ai conclu que le Gouvernement des Soviets a encore beaucoup à faire pour la culture du prolétariat.

Le camarade a vendu cinquante mille roubles son pantalon de soldat, nos porte-monnaie sont pleins d’argent. Allons à la « stolovaïa » dis-je enthousiasmée. Mon camarade se décide, mais je lui fais l’effet du démon tentateur toujours prêt à entraîner dans le péché la pauvre humanité.

Ce qui me met du baume dans le cœur, c’est que j’entrevois de futures visites au marché. Toutes les semaines je touche des cigarettes, des allumettes ; j’ai l’espoir de toucher un savon ; j’irai vendre tout cela, et même au besoin un costume tailleur, j’en ai deux ; la petite montre que j’ai achetée à Berlin. Avec l’argent je pourrai me payer à l’infini des cacaos avec des petits pains à la crémerie de la Tverskaïa. Je me sens prise du génie de la spéculation !

Tout de même, j’ai hâte de partir ; mon inaction me pèse ; elle fait que les conditions matérielles de la vie tendent à occuper la place prépondérante dans mon esprit ; et j’ai dit combien elles sont mauvaises. Je souffre du froid. Il y a bien le chauffage central au « Luxe », mais on ne chauffe qu’un jour sur trois. J’ai pu obtenir de troquer mon caoutchouc satiné contre un manteau d’hiver. Après avoir passé par un certain nombre de bureaux, j’ai obtenu le sésame qui m’a ouvert les « Galeries Lafayette » de l’Hôtel Luxe. Ce n’est pas grand. Il y a là, accrochés à des penderies, des vêtements pour hommes et dames. Mon ex-fils le dictateur s’est déjà fait habiller ; il est tout fringant dans son complet noir. Je choisis un manteau de gros drap ; il est terriblement lourd et je suis écrasée, mais au moins je n’ai plus froid.

Les quelques camarades avec qui je pouvais causer un peu s’en vont un à un, et moi je reste. Je remue ciel et terre pour qu’on me donne mon passeport ; enfin, un soir, on m’annonce que je pars le lundi suivant. Je n’ose y croire, on a remis déjà quatre ou cinq fois mon départ.

— Non, me dit le camarade, cette fois vous partez pour de bon ; la personne à qui on a promis de donner votre passeport est de celles qu’on ne berne pas.

— Qui donc est-ce ?

— Trotsky.

— Ah !

En effet, le samedi on me remet mon passeport et le lundi matin je vais au « Komintern » toucher l’allocation pour le voyage. Dans l’antichambre, je trouve le commissaire qui m’a fait à X… des promesses qui ne se sont pas réalisées. Il commence par me reprocher mon départ ; la Russie a besoin de médecins, je dois rester. Ensuite, il trouve à redire à ma casquette d’homme : « La femme, dit-il, ne doit pas ressembler à l’homme, elle a une mission de charme », etc. Je suis atterrée. Faut il avoir fait trois mille kilomètres pour retrouver les clichés des esprits rétrogrades de Paris. Et moi qui m’imaginais la Russie tellement avancée que j’avais peur de ne pas l’être assez.

Je répondrais bien comme il le faut à ce bolcheviste qui est si peu féministe, mais j’ai peur de lui. C’est un commissaire, et bien que j’aie dans ma poche mon passeport et les six mille marks qu’on m’a alloués pour le retour, je sais qu’il n’aurait qu’un mot à dire pour qu’on m’empêche de partir. C’est pourquoi je me contente d’une échappatoire.

— Oh ! vous savez, Monsieur, je ne suis plus jeune et je considère ma mission de charme comme terminée.

Mais il ne veut pas me lâcher ; il me reproche l’argent que j’ai coûté aux Soviets et me dit que mon devoir est de rester en Russie. « Si les conditions sont mauvaises, fait-il, vous devez les supporter. »

J’ai à Paris mon cabinet de médecin, ma situation…

— Qu’est-ce que tout cela !

Mais on appelle le commissaire ; j’en profite pour m’esquiver sans demander mon reste.

En bas est l’autobus rouge où je monte pour la dernière fois le cœur ulcéré. Il pleut ; à la lumière grise qui tombe du ciel bas, Moscou m’apparaît infiniment triste. Les strophes d’un cantique qu’on me faisait chanter dans mon enfance me reviennent en mémoire :

« Tout n’est que vanité,

« Mensonge, fragilité. »

Vérité profonde ; tout n’est que vanité ; rien dans la vie ne vaut la peine, et plus pessimiste encore que le moine du Moyen Age je n’excepte pas Dieu de la vanité universelle, parce que je sais que Dieu est humain.

Ma tristesse s’en va vite ; la vie, l’humanité, est-ce que je ne les connais pas ? J’ai l’expérience et je sais que si le but est illusoire, l’action est un besoin. Je ne voudrais pas de la vie de ces petits bourgeois penchés sur leurs gains ; ils sont acariâtres, maussades, tandis que moi, malgré toutes les pierres du chemin, je sens que j’aimerai la vie quand même, jusqu’à la fin.

Et je relis en pensée les réflexions du Candide, de Voltaire. « Je me demande, dit Candide, s’il ne vaudrait pas mieux être pendu, puis disséqué, ramer aux galères, etc., plutôt que de m’ennuyer dans cette vie tranquille. »

Je pense comme Candide, c’est pourquoi, tout en étant bien heureuse de quitter la Russie, je ne regrette pas d’y être allée.

Au diable la tristesse, je m’en vais ce soir ; c’est un jour de joie. Je vais écorner l’allocation du « Komintern » à la « stolovaïa » pour quitter la Russie sous une bonne impression alimentaire. L’après-midi est remplie par un tas de formalités. Je dois aller au Bureau de l’alimentation toucher la nourriture du voyage. Les anarchistes me suivent partout ; car ils savent bien qu’il leur en reviendra quelque chose. A eux ma livre de caviar de mauvaise qualité ; à eux ma demi-livre de beurre. Je n’emporte que le sucre, un énorme morceau de deux cent cinquante grammes que les employés ont négligé de casser, le thé, le pain et le gruyère qui est mangeable. On m’a donné un faux état civil que j’apprends par cœur ; c’est la quatrième fois que je change de nom depuis Paris.

Je suis si heureuse que je m’oublie jusqu’à danser sur le palier ; les deux anarchistes d’un ton aigre-doux, m’observent que ce n’est pas poli et surtout pas prudent. Ils ont raison ; je modère mes transports.

D’ailleurs un docteur allemand vient réfréner mon expansion. Il me dit un adieu plein de tristesse et me serre la main comme à l’enterrement. Au moins, fait-il, écrivez-moi… les camarades, on les voit s’en aller et après, on ne sait plus ce qu’ils deviennent. Je promets d’écrire dès que j’aurai quitté la Russie.

Je suis émue, mais je chasse vite les sombres pressentiments que le docteur m’a suggérés. Pourquoi m’arriverait-il malheur ? Bien d’autres que moi sont revenus de Russie ; je reviendrai aussi.

Le soir une magnifique limousine vient me prendre à l’hôtel. Un Allemand, qui était mon voisin de palier monte avec moi ; Nous devons voyager ensemble jusqu’à Berlin.

CHAPITRE III
Le retour

Enfin je connais les douceurs du wagon diplomatique ! Il n’est pas extraordinaire, ce n’est même qu’une voiture de deuxième classe et en outre, comme la République des Soviets est pauvre, il est éclairé à la bougie. Je ne suis pas encore contente ; car, au lieu de me laisser choisir ma place, on m’a mise d’autorité dans un compartiment avec des dames que je ne connais pas. Mais enfin je me reporte à mon voyage en sens inverse et je me trouve en comparaison parfaitement heureuse.

Une fois le train parti, je lâche les dames pour aller retrouver le camarade allemand, il est dans le compartiment des courriers.

On entonne l’air des Soviets ; il a quelque chose de religieux et je me sens remuée jusqu’au fond de l’âme. J’oublie le commissaire de K., les bureaucrates désagréables, les mauvais camarades ; les mille misères de mon séjour. J’ai un instant l’impression de faire partie d’une armée immense qui marche à la conquête du monde nouveau.

Nous quittons la Russie et j’ai un peu peur, sachant que je dois passer par le même chemin qu’à l’aller. Je me rassure en me disant que cette fois je suis légale. J’ai un passeport et quel passeport ; il est couvert de prestigieux cachets.

A la frontière les courriers diplomatiques nous quittent ; nous sommes seuls, l’Allemand et moi. Pas d’incidents durent le parcours des petits Etats ; on m’a demandé mon passeport ; je l’ai montré, il est excellent.

Tout de même je me sens soulagée d’un grand poids lorsque j’arrive en Allemagne. Ouf ! Le danger est fini ; si je savais mieux l’allemand j’entonnerais volontiers le Deutschland über Alles. Au buffet de la gare frontière qui est très bien installé, nous commandons un bon dîner ; il faut bien oublier Moscou.

Quel drôle d’homme que cet Allemand ! Comme je lui avais fait remarquer la longueur des formalités à la douane, il m’a dit : « L’Entente, votre Entente ! » Maintenant je dis que le pain est noir ; il fait : « Versailles ! »

Comme si c’était ma faute !

Mais nous reprenons le train ; c’est un train omnibus et je remarque qu’à chaque station mon compagnon descend, l’air agité. Qu’a-t-il donc ?

Comme nous approchons de L…, il me dit d’un ton tragique :

— Etes-vous ferme, énergique ?

— Ferme ? pourquoi ?

— Parce que nous allons être arrêtés : j’ai vu les fileurs du train ; ils nous suivent depuis la frontière.

Je rassemble tout ce que j’ai de fermeté. Arrêtée, en Allemagne, ce n’est pas très dangereux : j’en serai quitte pour quelques jours de prison, mais enfin j’aurais préféré voyager tranquillement.

Mon camarade reprend :

« Il est possible que moi seul sois arrêté, si cela arrive, vous irez à Hambourg.

— Oui.

— Vous vous rendrez chez le camarade X, telle rue, tel numéro et vous direz que je suis pris.

— Bien… »

Je veux écrire le nom et l’adresse ; il m’arrête du geste et dit : « On n’écrit jamais ; apprenez par cœur. »

C’est un nom allemand, une adresse assez longue ; je les répète un grand nombre de fois de suite comme font les enfants. Mais impossible de rien retenir ; le camarade se met en colère et dit : « Vous n’avez donc pas de cerveau ? »

— Si, j’ai un cerveau, mais je suis tellement émue par l’idée de cette arrestation imminente, que je ne puis plus penser à autre chose. Toutes mes forces mentales sont employées à dissimuler sous une tranquillité apparente le trouble profond qui m’agite.

Enfin, à force de répétitions je finis par savoir ma leçon ; on est à X…, nous sortons de la gare et cherchons un hôtel.

Dans la rue mon compagnon me dit d’une voix d’outre tombe :

— Nous sommes un couple aimable !

— Quoi ? dis-je absolument abasourdie.

— Mais oui. Vous comprenez qu’il faut entrer dans les conceptions des hôteliers pour passer inaperçus. Les couples ; ils connaissent cela ; alors nous sommes un couple aimable et nous prenons une chambre à deux lits.

— Soit.

J’ai couché dans la chambre de tant de gens depuis mon départ de Paris, que je ne me formalise pas pour si peu. En Russie, d’ailleurs, de pareils détails n’ont aucune importance.

Nous ayons trouvé un hôtel, mais il est mal tenu. La patronne n’en finit pas de trouver la clef de la chambre. Enfin nous pénétrons ; mais pour arriver à la chambre à deux lits il faut en traverser une autre. Un homme qui est monté derrière nous prend possession de cette chambre ; mon camarade me lance un regard terrible, je comprends.

— Cette chambre est bien mauvaise, dis-je d’un air pincé à hôtelier ; je n’en veux pas. Et me tournant vers mon compagnon, je fais, mécontente : « Allons-nous-en, Wilhelm ! »

Nous voilà à nouveau dans la rue ; heureusement un fiacre passe, nous sautons dedans.

L’homme qui voulait loger à côté de nous, me dit mon compagnon, c’est le fileur du train.

— Diable !

Mon camarade est nerveux ; il presse le cocher ; il regarde à toute minute si nous ne sommes pas suivis et me dit d’en faire autant. Nous descendons devant une maison, il sonne à la porte, du moins je le pense.

— Vous connaissez quelqu’un ici ?

— Mais non ; je fais semblant de sonner ; maintenant que le cocher est parti, je vais chercher une autre voiture ; restez-là avec les bagages.

Le camarade est parti depuis une demi-heure ; je pense que sans doute il est arrêté et je me demande ce que je vais faire avec ses lourds paniers. J’ai envie de planter tout là et de chercher pour mon compte un hôtel.

Enfin, Wilhelm, donnons-lui ce nom, arrive en fiacre. Nous chargeons les bagages et repartons ; il est une heure du matin, la ville est tranquille, nous commençons à nous rassurer.

Nous arrivons à un hôtel chic, mais pas très convenable. C’est moi qui parle à l’hôtelier ; je décline mes noms et prénoms, la ville d’où je viens, etc., mon compagnon déclare vouloir rester inconnu. Il paraît que cela se fait ainsi dans le pays ; mais quelle réputation vais-je avoir, grand Dieu ! Après tout, c’est un déguisement de plus.

Wilhelm s’en va je ne sais où et me laisse en carafe dans la salle à manger de l’hôtel. On joue de la musique ; il y a des femmes en robe très décolletée ; je ne sais quelle contenance prendre. S’il croit que je passe inaperçue avec mon costume tailleur et mon manteau de gros drap bolchevik.

Lasse d’attendre, je vais me coucher. Mon (mari) ne rentre qu’à quatre heures du matin ; où est-il allé ? Je ne le lui demande pas.

Nous sommes trop émus pour dormir. Nous passons le reste de la nuit à discuter du marxisme. Je manque un peu d’exactitude en disant que je n’ai pas posé de questions au camarade Wilhelm ; je lui en ai posé une : je lui ai demandé en riant s’il n’était pas l’œil de Moscou ?

Il a pris un air courroucé : « Et si je l’étais, qu’y trouveriez-vous de risible ? Vous ne respectez donc pas la Révolution ? »

— Mais si, je la respecte. Pensez-vous que je serais allée en Russie sans papiers depuis Paris si je n’étais pas ardemment communiste ? Mais c’est chez moi un travers d’esprit : j’ai plaisir à me moquer des choses que je respecte.

— Un travers d’esprit, fait-il, je sais ce que c’est, c’est la race. Vous autres Français, vous ne prenez rien au sérieux.

L’œil de Moscou a des affaires à X…, il me dit qu’on ne peut partir tout de suite pour Berlin. Pour comble de malheur, un policier est venu à l’hôtel ; il veut absolument savoir le nom du compagnon de madame Guérineau : c’est mon nom de circonstance.

Je connais l’adresse du parti communiste de l’endroit, j’y cours ; il faut à tout prix que Wilhelm ne rentre pas à l’hôtel.

Tranquille de ce côté je retourne payer et je simule un départ pour Berlin. Ce n’est pas commode, l’œil de Moscou a acheté le matin une énorme malle pour avoir l’air d’un « petit bourgeois ».

Je trouve une chambre dans une pension de famille et je passe la journée au Parti communiste. J’y suis malade d’énervement ; dans une petite chambre, en compagnie de dix personnes dont pas une ne parle français. Impossible de lire, je me sens comme enchaînée. Je finis par m’étendre, les nerfs malades, sur le lit du secrétaire et j’y dors, au milieu du jour.

Le soir, Wilhelm et moi nous rentrons au nouveau domicile ; mais l’œil de Moscou a peur de la tenancière qui est en effet une mégère ; il préfère aller coucher chez un camarade.

A peine est-il parti, la bonne femme frappe à ma porte.

Je refuse d’abord d’ouvrir, je suis fatiguée, et j’ai payé le matin cinquante marks pour cette chambre. J’ai le droit d’y dormir tranquille.

Mais elle insiste, je finis par ouvrir.

La voilà qui éclate en reproches parce que la malle a rayé le parquet, un affreux parquet de sapin et elle me demande mon nom de femme mariée !

— Mais, je ne suis pas mariée.

— Pas mariée ! Mais, cet homme ?

— C’est mon cousin.

— Alors vous couchez dans la même chambre que votre cousin, c’est du propre !

J’ai envie de gifler cette harpie ; je me retiens, dans les circonstances actuelles ce serait de la plus grande imprudence. Elle finit par s’en aller ; mais j’ai les nerfs à fleur de peau, impossible de fermer l’œil. Dès le matin, je déménage. Dans le fiacre, je me sens soulagée d’avoir échappé à cette vilaine femme ; soudain un homme fait arrêter la voiture.

Cette fois-ci ça y est ; je fais appel à toute la fermeté qu’a réclamée l’œil de Moscou ; un homme vient à moi, poliment, un chapeau à la main : mon chapeau qu’il me remet. Le vent l’avait emporté et je ne m’en étais même pas aperçue.

Au soir, Wilhelm m’annonce que nous partons et, dans un confortable sleeping, je me sens en sécurité. L’œil de Moscou me fait une leçon sur l’art de conspirer : alphabet chiffré, encre sympathique, déguisement ; je me crois en plein roman et somme toute ce n’est pas désagréable. Je demanderais seulement une « permission de détente » de temps en temps. Il insiste sur l’utilité des précautions, les plus simples : un mot, un geste peut coûter la liberté.

Enfin nous voilà à Berlin sur la Potsdamerplatz. L’œil de Moscou doit disparaître : il ne me donne pas son adresse. Je lui dis adieu et il me demande de l’embrasser (en camarade) ; je ne me fais pas prier.

Au parti communiste berlinois on n’a pas reçu mes papiers, que sur les conseils des camarades j’avais confiés au courrier diplomatique. Toutes mes notes, mes photographies, etc., se sont trouvées perdues et j’ai dû écrire ce livre sans aucun document.

A Berlin, mes avatars ne sont pas terminés ; je dois déchirer mon passeport qui ne serait pas bon à la frontière française ; je redeviens illégale.

Je pars pour X… où j’arrive dans l’après-midi ; je me rends à l’adresse qu’on m’a indiquée.

Petit ménage très propre d’ouvrier aisé : salle à manger-cuisine avec buffet jaune, grand jeu d’ustensiles impeccablement astiqués. Une femme coud à la machine.

Je dois attendre pendant quatre heures son mari, qui est au travail : ce n’est pas toujours drôle un voyage illégal. Enfin l’homme arrive.

Il me passera, mais c’est trois cents francs. Il sait qu’on m’a donné de l’argent à Moscou, il veut sa part.

Je trouve d’abord la somme trop élevée ; alors il m’explique que si je veux passer à pied par un chemin qu’il m’indiquera ce sera moins cher, mais je risque d’être arrêtée.

Je suis dans la situation du patient auquel le dentiste demande s’il veut être opéré sans douleur ou avec douleur.

Je préfère l’opération sans douleur et je donne les trois cents francs. Après bien des lenteurs, l’auto annoncée arrive, il est onze heures du soir.

Nous filons à toute allure le long du Rhin ; je devine le paysage très beau. On traverse une forêt, les phares puissants de la voiture éclairent au loin les arbres d’une lumière mystérieuse ; je crois voyager dans un monde fantastique.

Nous arrêtons à la cabane d’un douanier. Le chauffeur me fait passer pour une mère dans l’angoisse qui va à X…, en France, chercher son fils tombé subitement malade.

La frontière est passée, mais il est trois heures du matin lorsque nous arrivons à la gare. Elle est fermée et les hôtels refusent de me recevoir ; pour comble de malheur, il pleut.

Le chauffeur finit par se faire ouvrir la gare. Je donne la pièce à l’employé qui me laisse entrer ; cette fois c’est à Paris que je vais chercher mon fils.

Dans la salle d’attente il y a deux ouvriers et une famille. On a d’abord un regard étonné pour cette femme qui arrive à pareille heure. Je me rencogne dans un coin et feins de dormir ; il fait froid.

Enfin la gare s’éveille ; on forme le train. J’y monte : en route pour Paris.

Après une centaine de kilomètres j’éprouve un phénomène psychologique très bizarre. C’est comme un rideau qui se tire brusquement, il masque mon voyage qui est entré dans le passé. Je suis profondément triste.

J’arrive à Paris à midi. Dans le fiacre qui longe le boulevard Sébastopol qui traverse la Seine, je me sens comme dans un rêve. Je dois porter une attention particulière aux maisons pour me convaincre de leur réalité, car il me semble faire un songe dont je vais bientôt me réveiller dans mon lit de l’Hôtel « Luxe ».

CHAPITRE IV
Que faire ?

« Nous avons subi sur le front économique une défaite supérieure à celles qui nous ont été infligées jusqu’ici sur les fronts militaires de Denikine et de Wrangel », a dit Lénine il y a quelques mois.

Cette défaite, avec en plus l’horrible famine des régions de la Volga a porté le découragement dans l’âme des prolétaires. La bourgeoisie s’est ressaisie et elle reprend partout son offensive réactionnaire.

Le découragement n’est heureusement qu’un état transitoire ; les masses se ressaisiront elles aussi. Rien n’est éternel en ce monde : rien n’est même stable, ainsi que Einstein l’a démontré. L’esclavage a eu sa fin ; la société féodale aussi ; l’état bourgeois aura la sienne.

Cette fin du régime bourgeois, c’est au prolétariat de la hâter ; il le fera en étudiant la révolution russe et en profitant de ses fautes.

Les révolutions politiques ne touchent que superficiellement les masses ; la résistance de celles-ci est donc faible relativement.

Qu’importe au paysan dans sa chaumière, à l’ouvrier des villes dans son pauvre logement que le palais du Gouvernement ait changé de propriétaire !

A vrai dire les changements de régime politique lorsqu’ils sont un peu profonds ne sont pas sans atteindre les masses. La grande Révolution Française alla jusqu’au village pour arracher le paysan à ses pratiques religieuses : de là le soulèvement de la Vendée.

Mais bien autrement profonde que notre première révolution est la Révolution russe. Essentiellement économique et sociale, elle ne prétendit à rien moins qu’à bouleverser de fond en comble la vie de chacun en modifiant le système de propriété.

Les hommes de notre grande Révolution n’avaient pour tout bagage que des idées générales assez vagues. Pénétrés de Rousseau et des encyclopédistes ils voulaient avant tout renverser la monarchie et établir une république renouvelée de l’antiquité classique. Les événements se succédèrent et ils furent portés par eux beaucoup plus qu’ils ne les dirigèrent : ils faisaient, comme nous dirions aujourd’hui, de la politique au jour le jour. Il faut arriver jusqu’à Robespierre pour trouver des idées vraiment sociales : instruction égale pour tous, suppression de l’héritage, etc.

La bourgeoisie déjà nantie comprit le danger ; on abusa le peuple, on lui fit voir en Robespierre un tyran ; comme on le fait aujourd’hui pour Lénine. Le peuple ignorant et veule laissa tuer celui qui voulait son bonheur et les idées de Robespierre se trouvent être encore, cent vingt-huit ans après sa mort, trop avancées pour notre époque.

Les bolchevistes savaient ce qu’ils voulaient, leurs chefs avaient passé toute leur jeunesse dans l’opposition révolutionnaire, dans les conspirations ; ils avaient fait une étude approfondie de l’œuvre de Karl Marx, qu’ils connaissent, pour ainsi dire, par cœur. Une fois au pouvoir, ils résolurent d’appliquer le communisme dont ils étaient pénétrés.

Ces chefs n’avaient autour d’eux que quelques milliers de personnes, plus ou moins instruites dans leur doctrine. Derrière était la grande masse qui ne sait rien et avait fait la révolution, comme la masse les fait toutes, poussée par la misère.

Les scandales de Raspoutine avaient discrédité le tsarisme ; la guerre était venue et s’était prolongée dans des conditions affreuses. Les soldats, las de se battre, abandonnèrent le front ; la Révolution éclata et les événements se succédèrent comme on sait.

Les paysans, certains paysans plutôt, en profitèrent pour s’approprier les terres des grands propriétaires. Ceux qui vinrent dans les villes pillèrent les maisons bourgeoises et emportèrent dans leurs isbas jusqu’à des pianos, dont ils ne savent pas jouer. Les ouvriers organisèrent des soviets d’usine, les techniciens avaient fui et ceux qui restaient s’étaient vu enlever la direction du travail.

C’est très beau de faire la Révolution, cependant, après comme avant, il faut produire, c’est-à-dire travailler. L’instinct social ne fut pas assez fort pour remplacer l’autorité patronale, on n’aboutit qu’à un chaos effroyable. Les gouvernants durent faire machine en arrière et remplacer le communisme par le socialisme d’Etat.

Cela ne marcha pas mieux ; la bureaucratie, déjà nombreuse, tracassière et corrompue sous l’ancien régime, s’accrut dans des proportions inouïes. C’est elle qui est, aujourd’hui, la classe dominante.

Le ressentiment universel des paysans contre les ouvriers des villes est plus fort en Russie que partout ailleurs. Le moujik considère l’ouvrier des villes comme un paresseux qui passe sa vie dans le plaisir. Et on voulait le faire nourrir ce parasite, il s’y refusa absolument.

Il aurait fallu, continuant la société capitaliste, lui acheter ses produits ; mais on n’avait qu’un papier monnaie déprécié, dont il ne voulait pas. Si encore on avait pu échanger contre ses produits agricoles des objets manufacturés, mais on n’avait rien à lui donner. L’industrie, déjà ruinée par la guerre, était réduite à rien par le blocus et la désorganisation générale.

Les villes, ne pouvant pas mourir de faim, on employa la réquisition armée, qui n’alla pas sans brutalité. Les paysans résistèrent, le sang coula, amenant la haine du régime qui s’était donné pour but de les affranchir.

Et cette haine n’était pas partout injustifiée. Le bolchevisme avait ses Euloge, Schneider, tyranneaux de district, dont la conduite abominable déshonorait la Révolution[1].

[1] Lénine. — Le bolchevisme et les paysans.

Lénine décida de sévir ; on fusilla impitoyablement quelques-uns de ces fonctionnaires prévaricateurs. Malheureusement, on ne peut supprimer toutes les canailles et, en révolution, la mentalité des hommes est à tel point bouleversée, qu’on semble ne pas attacher de prix à la vie ; la mort, elle-même, ne fait plus peur.

Les paysans furieux, stupidement entêtés, résolurent de ne produire que tout juste pour leurs besoins personnels. Une vague de sécheresse passa sur la région de la Volga, comme les gens n’avaient plus de réserves, il s’ensuivit une famine épouvantable qui fit des victimes par millions.

Et le pays, harcelé à l’extérieur par les armées de l’Entente, était plein d’ennemis à l’intérieur. La contre-révolution grondait dans toutes les maisons.

Anciens bourgeois réduits à la misère, comme la dame dont nous parlons dans notre récit, techniciens, professeurs, etc., toute la classe moyenne, malmenée par l’effet d’un ouvriérisme grossier, ils considèrent la Révolution comme un vent de folie qui passe sur le pays ; ils en appellent de tous leurs vœux la fin et chacun la hâte en apportant dans sa petite sphère son concours à la désorganisation générale.

Et, ajoutez à tout cela l’âme russe, pleine de bonnes qualités, éprise d’idéal, mais plus rêveuse qu’active (Nitchevo). Que faire ?

Avant d’aller en Russie, j’avais lu de Lénine « Les problèmes du pouvoir des Soviets », il signalait en partie ces difficultés et semblait les envisager d’un cœur léger ; sans doute, voulait-il inspirer du courage aux masses.

Cette légèreté d’âme n’est probablement qu’apparente, les problèmes sont terriblement angoissants, mais que faire, que faire ?

Se déclarer vaincu, abandonner le pouvoir. Tant pis pour les paysans, pour les ouvriers qui n’ont pas voulu voir plus loin que leur petit égoïsme de bête humaine. Un monarque reviendra qui ramènera les nobles, les patrons. Le peuple reprendra le collier des servitudes, il croupira à l’aise dans l’ignorance, il se vautrera dans l’alcool. Son souverain de temps en temps suscitera des guerres où il le fera tuer par millions. Autour de l’esclave habillé en soldat la mort tombera, et l’homme abruti en appellera au ciel de sa misère effroyable. Tant pis, tant pis peuple stupide, meurs puisque tu l’as voulu !

Peut-être de semblables pensées de désespérance hantaient-elles le cerveau de Robespierre quand couché sur une table à l’Hôtel de Ville, la mâchoire fracassée, il attendait la mort. On raconte qu’un passant pris de pitié rattacha le bas de l’illustre vaincu et que Robespierre lui dit : Merci Monsieur, monsieur et non plus citoyen puisqu’il emportait la Révolution dans la tombe.

Les chefs de la Révolution Russe n’en sont pas là. Ils ont éprouvé bien des échecs, mais ils vivent, ils gardent le pouvoir et c’est déjà quelque chose.

Comparable à bien des égards au Robespierrisme, la Révolution russe, a ses girondins et ses hébertistes ; la droite et la gauche qui ne lui ménagent pas leurs critiques.

La droite dont le plus célèbre porte-parole est Kautsky[2], lui reproche tout d’abord d’avoir usurpé le pouvoir et de le garder par la force. Il fallait, dit Kautsky, faire des élections pour une assemblée constituante qui aurait décidé de la forme du Gouvernement.

[2] Kautsky : Terrorisme et communisme.

Trotsky : Terrorisme et communisme.

Trotsky répond que la démocratie est une fiction juridique.

Si la population était d’un niveau intellectuel relevé on pourrait dire que le suffrage universel, quand il est honnêtement pratiqué, est l’expression de la volonté générale. En réalité il n’en est jamais ainsi en aucun pays du monde. D’abord le plus souvent il y a fraude dans les élections et moins le pays est avancé plus la fraude s’y étale sans scrupules. Le Gouvernement fait pression ; il emploie la menace, l’intimidation, la force même pour obliger le peuple à voter pour lui.

En Russie la masse est moins consciente que dans tout le reste de l’Europe. Illettrés, à demi sauvages, l’esprit enténébré des superstitions les plus grossières, les moujicks n’ont aucune idée de ce que peut être la grande société non plus que de leurs devoirs envers elle.

Ils ont arrondi leurs propriétés au dépens du seigneur du lieu ; à leurs yeux toute la révolution est là et ils la considèrent comme terminée.

Les élections avec la liberté laissée à tous les partis ramèneraient au milieu de troubles profonds la monarchie ; peut-être une république bourgeoise et réactionnaire. Tous les efforts faits pour élever le niveau intellectuel du peuple seraient abandonnés de suite.

La bourgeoisie redeviendrait classe dominante et elle serait bien autrement dangereuse que la bureaucratie d’aujourd’hui. L’effort pour la république égalitaire serait perdu ; qui sait pour combien de temps ?

Un autre gros grief de la droite est le terrorisme. Kautsky est opposé à la terreur comme moyen de gouvernement. Il dit que la terreur dessert la révolution au lieu de la servir en suscitant l’indignation des masses contre les gouvernants qui ordonnent la mort de leurs adversaires.

Trotsky répond que la terreur est inévitable. Dans le style ironique des bolchevistes, et des marxistes en général, il demande à Kautsky s’il croit que l’impératif catégorique de Kant puisse suffire à réduire les contre-révolutionnaires. La révolution est une guerre comme les guerres entre nations ; elle tue comme la guerre. Il faut briser la volonté de l’ennemi et on ne la brise que par la mort car la prison et la déportation ne font pas assez peur. Ce n’est pas en effet celui que l’on frappe qu’il s’agit de terroriser mais les autres ; en tuant quelques hommes, dit Trotsky, on en effraie des milliers et la crainte qu’ils éprouvent les empêche de nuire.

Un argument très en faveur contre le terrorisme est qu’il faut être convaincu d’avoir raison pour sacrifier au succès de ses idées des vies humaines.

Evidemment il faut être convaincu ; mais s’il n’y avait pas de temps à autre des personnes convaincues, jamais aucun progrès ne se ferait. Cet argument est la marque d’une paresse d’intelligence et de volonté qui n’est que trop répandue. On n’a que des demi-convictions ; on y tient peu, toute la vie est prise par le souci d’intérêts égoïstes, c’est pourquoi l’évolution sociale est si lente.

Evidemment il est toujours déplorable de sacrifier des hommes. Je crois que les Russes, s’ils l’avaient voulu, auraient pu par exemple déporter en Sibérie les contre-révolutionnaires ; mais il faut remarquer que l’objectif de Trotsky n’aurait pas été atteint, effrayer ; il s’agit avant tout d’effrayer et les ennemis du communisme ne l’auraient pas été suffisamment par l’envoi en Sibérie de quelques-uns de leurs camarades.

La dictature politique a le tort de léser la liberté de penser ; elle paralyse les cerveaux par la peur. Si bien intentionnés que puissent être des gouvernants, il est nécessaire qu’ils soient critiqués, la critique est un stimulant sans lequel l’esprit est tenté de s’endormir.

Mais dans un bouleversement tel que celui de la Russie à l’heure actuelle, la dictature est indispensable. La liberté politique donnerait l’essor à tous les timorés, à tous les esprits empêtrés de préjugés, l’œuvre des bolcheviks ne pourrait pas s’accomplir. Avant de desserrer l’étau dictatorial il faut que le nouvel ordre des choses ait acquis une solidité suffisante pour que le retour au passé ne soit plus possible.

Les Hébertistes du bolchevisme sont représentés par le communisme de gauche et l’anarchisme. Un des chefs écoutés du communisme de gauche, Mme Kollontaï, dit que les gouvernants bolchevistes n’ont pas assez fait confiance à la classe ouvrière. Le régime, dit-elle, n’est prolétarien que de nom : les ouvriers n’ont jamais été aussi malheureux ; les chefs du Gouvernement s’appuient en réalité sur la nouvelle classe dominante, la bureaucratie communiste qui renferme dans son sein quantité d’anciens bourgeois.

Les anarchistes vont plus loin encore. D’après eux, il fallait décentraliser, confier aux syndicats et aux coopératives la production et la répartition ; supprimer tout gouvernement ; n’avoir ni armée, ni police.

Mme Kollontaï a probablement raison en bien des points ; quant aux anarchistes, leurs opinions ne supportent pas la pratique ; elles reposent sur une conception erronée de l’esprit humain ainsi que sur une compréhension simpliste des rapports sociaux.

Tels qu’ils sont les bolchevistes ont été trouvés cependant trop avancés pour la bourgeoisie mondiale puisqu’elle leur a fait une guerre acharnée. Sans l’armée que les éléments de gauche leur reprochent si âprement il y a longtemps qu’ils ne seraient plus. Grâce à leur armée relativement forte ils ont tout récemment pu contracter une alliance avec l’Allemagne qui leur permet de tenir tête au monde capitaliste.

Mais le régime de la Russie ne sera pas le communisme tel qu’on le comprenait aux premiers jours. Dans quelle mesure faut-il le regretter ?

Lénine appelle avec juste raison la société présente l’« anarchie capitaliste ». C’est l’anarchie en effet, puisque la société ne s’occupe pas de l’individu dont la destinée est livrée au hasard.

Le nombre des forces perdues dans notre ordre social est considérable. Les grandes intelligences des génies même, sont étouffées et les situations supérieures, où ils auraient pu rendre des services, sont occupées par des médiocrités qui n’ont eu d’autre mérite que le hasard d’une naissance heureuse.

Mais il y aurait grand péril à remplacer le désordre capitaliste par un communisme trop ordonné. Pris dans l’engrenage social depuis sa naissance jusqu’à sa mort, l’individu jouirait du bienfait de la sécurité matérielle, mais l’initiative serait tuée en lui. Le grand danger du communisme c’est le « grégarisme » ; l’esprit de troupeau mortel à la formation des individualités supérieures indispensables au progrès social.

Un autre danger du communisme intégral, c’est l’exagération de l’esprit égalitaire. C’est une grande erreur de vouloir que l’intellectuel capable des grands travaux de direction technique ou de pensée soit assimilé dans sa condition sociale et morale au manuel capable seulement de quelques gestes très simples et toujours les mêmes. L’intelligence, l’énergie, l’effort, la persévérance doivent être encouragés, autrement elles disparaîtront. Il est possible que dans un avenir lointain, l’instinct social acquière un développement tel que chacun sans aucun espoir d’un traitement de faveur soit porté à faire tout son possible pour la société. Mais ce serait une lourde faute de vouloir dès maintenant, avec une psychologie formée par la société présente, se conduire comme si le dévouement était passé à l’état d’un réflexe. Un seul critère suffit à mon avis à déterminer l’importance respective du manuel et de intellectuel. L’intellectuel peut, avec un petit effort d’adaptation, se faire manuel, le manuel ne peut pas remplir les fonctions de l’intellectuel.

La justice doit consister à établir l’égalité au point de départ de la vie. Instruction égale pour tous, possibilité pour chacun de s’élever aussi haut que ses facultés intellectuelles et son travail persévérant le lui permettront.

Mais bien entendu les inégalités nécessaires ne doivent pas être par trop grandes. Même au dernier échelon social, le manœuvre doit avoir une vie acceptable, des heures de travail réduites, un salaire suffisant pour permettre un logement spacieux et sain, une nourriture suffisante, des vêtements confortables ; et même une culture intellectuelle relativement élevée.

Ce dernier vœu peut à première vue paraître utopique, puisque en l’occurrence ces « manœuvres » seraient pris parmi les moins intelligents. En réalité, lorsque la société aura organisé sérieusement l’éducation, les moins intelligents recevront quand même une certaine culture. Les enfants d’intelligence inférieure, dans la bourgeoisie actuelle, arrivent, grâce aux efforts de leurs parents, à une culture convenable. Ce que font aujourd’hui les familles riches pour leurs enfants disgraciés, la Société devra le faire.

Le système du paioc ne m’a pas paru donner de bons résultats : il est trop rigide et quand la répartition est mal organisée, il y a des effets désastreux.

Rien ne peut remplacer la monnaie. Avec l’argent l’individu est libre de vivre à sa guise, il dépense pour ce qui lui plaît, se restreint pour ce qui lui plaît moins.

L’argent a le grave défaut de conduire à la thésaurisation et au capitalisme. Mais cet inconvénient peut être facilement enrayé en adoptant par exemple comme unité monétaire l’heure de travail représentée par un ticket qui deviendrait périmé au bout de X années ; de cette façon, l’édification des fortunes serait impossible ; les heures de travail non dépensées ferait retour à la collectivité.

Le bolchevisme a presque supprimé le mariage. S’il persiste dans son idéologie originelle, ce sera la Société qui remplacera la famille dans la protection de l’enfant[3].

[3] Voir Mme Kollontaï, La famille et l’Etat communiste.

Cette éventualité a effrayé bien des esprits, dans notre France routinière. On n’a pas compris que le bolchevisme ne forcera pas les gens qui veulent conserver leurs enfants à les confier à la Société. L’éducation deviendra nationale à la longue et par la force des choses. Le lien du mariage rendu très fragile, l’homme se libérera le premier et la mère à longue finira par apprécier à son tour les bienfaits de la vie libre.

Dans le prétendu bonheur familial, il y a plus de convention que de réalité. Souvent les époux vieillis dans le mariage, non seulement ne s’aiment pas, mais se haïssent, c’est l’effet du tête à tête constant. Dans la Société communiste, la sociabilité remplacera la famille : chacun aura son cercle d’amis ; des groupes se formeront pour la conversation, la musique, les voyages. Et il est permis de croire que l’existence sera plus agréable au sein de camarades de choix, que dans le cercle familial imposé où souvent, on n’a rien de commun que le nom.

La libération de la femme n’est pas complète dans la Russie révolutionnaire. Les hommes, pénétrés des préjugés millénaires tiennent le sexe féminin pour inférieur, et les femmes, en vertu du même préjugé, pensent qu’en effet, elles ne valent pas les hommes.

Mais l’égalité est dans la loi ; c’est déjà quelque chose ; la suppression du mariage, l’obligation du travail libérant la femme des chaînes familiales, fera le reste.

Peu à peu, des supériorités féminines se feront jour ; des femmes rendront de grands services et s’élèveront très haut dans la Société. Pendant longtemps, le nombre des personnalités féminines sera restreint, mais peu à peu, il s’élèvera avec la conscience que les femmes prendront de leur valeur.

Quelques années avant sa mort, Lafargue aurait dit, paraît-il : « Pourvu que la révolution ne commence pas par la Russie ! »

C’est par la Russie qu’elle a commencé. L’expérience du peuple russe servira au monde entier. En dépit de ses erreurs, de ses fautes même, le devoir de tous les esprits éclairés est de lui faire confiance, de l’aider même dans la mesure de leurs moyens.

Que restera-t-il du communisme russe, l’avenir seul peut nous l’apprendre. Mais pour une personne vraiment pénétrée du désir de justice sociale, le devoir n’est pas douteux. Il y a, à l’Est de l’Europe, un pays qui pour réaliser cette justice s’est attiré la haine des privilégiés du monde entier ; il faut le soutenir, et de tout notre pouvoir.

Saint-Amand (Cher). — Imprimerie Bussière.