L’ENFANT ET LES LIVRES

Des myrtes lustrés hérissent un promontoire de grès rouge et de gneiss violacés, hors de la grande forêt, dans la contrée des chênes et des altitudes. L’ombre allongée des cimes le couvre aux heures de soleil déclinant. Ses assises plongent dans le filet d’eau d’un ravin où une bauge de sangliers est incessamment rafraîchie par les bêtes hardées ou solitaires.

Le violent printemps de l’Afrique Mineure fleurit les myrtes et roussit l’herbe environnante.

Une touffe épanouie recèle un étrange butin : — butin de bibliothèque au rassemblement et aux voisinages imprévus. Quelque Barbare, naïvement curieux, a jeté là Tacite et l’Histoire des Animaux d’Aristote, le Traité de la Sagesse de Pierre Charron, trois volumes de l’Histoire Universelle du comte de Ségur et une lourde Bible rituelle dont s’enorgueillirait la table sainte d’un temple luthérien.

Le cuir cassant et doré des reliures anciennes se boursoufle, éclate et se rompt par les nuits humides et les jours brûlants. Les volumes échafaudés croulent dans un désordre caractéristique indiquant qu’ils sont souvent pris et repris, puis brusquement abandonnés, par des mains trop jeunes, au service d’un esprit trop impatient et avide. Le lecteur habituel de ce lieu ne sait pas la valeur réelle du livre et tout ce qui émane encore des feuillets clos durant les secondes consacrées à le remettre lentement en place.

Les abeilles de la montagne travaillent. Un bourdonnement diligent enveloppe le promontoire, effleure le pesant silence du jour en forêt sans que ce silence en soit vraiment troublé.

Voici paraître une abeille humaine, celle qui butine le trésor des livres et puise à même leurs calices nombreux, obscurs et féconds.

Fillette impubère, au corps mince et long dans une solide robe de toile égratignée par les ronces, elle a des traits précis et irréguliers, la peau hâlée par les vents et par le soleil, le front bombé, dur et poli. Sa chevelure sans grâce est de la couleur des chaudes terres de Sienne ou des cystes desséchés. Ses yeux, d’un gris noircissant, s’ouvrent larges et volontaires. Elle mordille un brin de myrte avec des dents nettes et serrées.

Dans le souffle égal de sa poitrine passe et revient l’haleine immense et contenue de la forêt. La même impression mystérieuse et vivifiante de forces profuses apparente l’une à l’autre cette enfant et la futaie vierge. Une virilité singulière anime ses gestes ; une subtile mobilité nuance les expressions de son visage.

Elle se blottit dans la touffe-bibliothèque. Ses mouvements ont la souplesse et la sûreté de ceux de l’animal bien plus que de ceux de l’homme.

Accoutumées à sa présence, les abeilles n’interrompent point leur labeur. Cependant, autour d’elle, les choses semblent devenir attentives et l’atmosphère comme obéissante, soumise au rythme de sa volonté. La forêt, somnolant dans la lumière, ne dort qu’à la manière des félins ; sous les paupières vertes et dorées de la brousse, les innombrables prunelles veloutées des sous-bois font converger leurs scintillements et leurs ombres sur les myrtes en fleurs. Un prodige quotidien harmonise ainsi la nature ambiante au geste de l’Enfant. Et celle-ci, la toute petite, s’impose souverainement à celle-là, la grande.

C’est une rare, orgueilleuse et puissante enfant.

Les réalités de sa vie procèdent du merveilleux. Elle détient, tangibles et permanentes, toutes choses qui, pour les autres créatures de son âge, appartiennent à un monde fantastique, dans l’enchantement des récits d’aïeules et dans les romans d’aventures. Elle vit, en partie, de ce dont les autres rêvent ; si elle rêvait, elle ne pourrait rien imaginer de plus extraordinaire.

Fière et distante, elle ne connaît pas un égal ; les hommes, les femmes et leurs petits, la population qui l’entoure, lui sont des vassaux ou des serviteurs et ils ne tirent pas leurs origines de la même race qu’elle. Ses commensaux, les chasseurs, et son propre instinct, lui ont appris à dominer sur les bêtes des bois.

Qu’elle soit née ou non dans la zone forestière, sur ces sommets d’Atlas Tellien où circulent encore les grands fauves, il importe peu. Il y a pour certains êtres, représentatifs d’une synthèse des possibilités humaines, une évidente prédestination. L’Enfant a été façonnée par les forces naturelles de cette contrée et par des qualités d’atavisme, pour jouer un rôle d’influence morale et exercer son droit de suzeraineté sur la multitude des animaux libres et sur des tribus d’hommes primitifs. Du sol lui viennent l’ardeur soutenue, la vigueur tranquille et sa ténacité ; de la mémoire ancestrale procèdent son originale audace, son esprit prompt à saisir l’intelligence des choses, les faiblesses des individus, et sa facile aisance à s’assimiler ce qui est délicat et beau.

Elle est fille de gens aux vieilles et nettes traditions françaises, propriétaires, créateurs en quelque sorte, de ce vaste domaine forestier où il fallut ouvrir le chemin avec le fusil d’affût, le pic et la hache. Elle est la créature unique entre toutes les créatures de la montagne, pure comme l’air des cimes, fraîche comme les jeunes taillis, altière comme le chêne et taciturne comme le rocher. Les énergies de son corps plein de sève et de son cerveau actif se dépensent et s’équilibrent dans la rude solitude et la totale liberté.

Opposée à la faune des forêts et au peuple pastoral des clairières, elle devient un symbole, une entité spirituelle sur la matière fruste, un élément concret de la supériorité d’une espèce humaine sur des éléments inférieurs.

Son cœur sensible et intelligent est également dépourvu d’envie et de faiblesse. L’indulgence et la commisération n’y trouvent pas encore de place.

Elle ne pleure jamais et les larmes d’autrui ne l’émeuvent pas. Devant la douleur physique, elle est dure pour elle et pour tous ; mais elle n’a jamais infligé volontairement une souffrance.

Quand les poulains montés se heurtent et roulent brutalement sur le sol, écrasant les petits cavaliers, quand il y a de profondes blessures, du sang, un membre brisé parfois, l’Enfant n’interrompt pas le jeu ni le galop de son cheval.

Elle a vu mourir, dans l’ombre de la maison, pendant une heure infiniment plus poignante que l’instant d’une simple fin d’existence au soleil des clairières ou le trépas fataliste d’un chasseur dans la brousse. Cette mort d’un très jeune frère, ce deuil dont les parents restent inguérissablement frappés, passèrent sur elle, violemment, mais sans rien laisser de la tristesse qui corrode ; elle eut seulement un peu plus de gravité. Elle n’oublia pas le jour cruel, un jour de juillet où le sirocco secouait la forêt ; elle n’oublia pas la minute où l’enfantelet, mystérieusement touché, murmurant d’étranges mots pleins de prescience et de lucidité, referma des yeux trop grands ; mais elle n’en conserva qu’une intense et très claire image de beauté dernière.

Elle possède au degré suprême le sentiment de l’éternité. Elle sait que l’arbre renaît inlassablement et qu’inlassablement les êtres visibles et invisibles se reproduisent afin que se poursuive sans interruption la vivante ronde universelle. Une sensation de perpétuité habite en elle. Sans découvrir exactement tout le sens de la mort, elle a nettement conscience qu’il ne s’agit là que d’un état momentané, une solution de continuité entre la vie déjà vécue et celle que l’on va vivre.

En parcourant les Évangiles, elle a été pénétrée d’un grand amour pour Jésus, mais, rebelle instinctivement à l’obéissance comme à l’humilité qui ne se sont jamais imposées à elle, elle ne désire suivre ni l’exemple ni la doctrine du Christ. Mieux, elle se glorifie tacitement d’avoir, avant de les connaître, préconçu les promesses de vie éternelle et de résurrection. Pourtant, et parce qu’elle conçoit bien la grandeur de cet Humble volontaire, elle lui dédie le plus pur attachement, sans formule.

Exempte d’angoisse et de mélancolie, elle se repose volontiers près de la tombe du petit disparu. C’est dans une partie de la forêt où des allées tournantes tracées, le sous-bois débroussaillé, les arbres hauts et de diverses essences, créent une sorte de parc. L’Enfant sereine s’engourdit dans la grande ombre du cèdre, entre les racines duquel repose la chère dépouille dans un cercueil de cèdre aussi. Là, le doux mort garde une place étroite et privilégiée, sous les fougères élancées et les asters sauvages qui étoilent l’ombre. Il dort dans l’odeur immortelle de l’arbre admirable, celui dont le bois ne pourrit jamais, celui qui, dans les palais cendreux, est intact de siècle en siècle, celui qui conserve, sur la corruption des êtres et la ruine des choses, sa fibre indestructible et son parfum vivant.

L’Enfant a lu les réflexions de Pierre Charron :

« Peut-être que le spectacle de la mort te desplait à cause que ceux qui meurent font laide mine. Oui, mais ce n’est pas la mort, ce n’est que son masque. Ce qui est dessoubs caché est très beau ; la mort n’a rien d’espouvantable. Nous avons envoyé de lasches et poureux espions pour la recognoistre : ils ne nous rapportent pas ce qu’ils ont veu, mais ce qu’ils en ont ouy dire et ce qu’ils en craignent. »

L’Enfant ne redoute rien et, même consciente d’un danger, ne l’évite point, car un fatalisme naturel sévit dans son ambiance. Elle ne craint aucune chose ni personne. Ce qui appartient généralement au domaine du merveilleux lui étant ordinaire ne lui cause nulle inquiétude, mais elle sait gré à l’auteur du Traité de la Sagesse d’affirmer que Celle que les livres sacrés nomment la Reine des Épouvantements n’est qu’un masque, et que « ce qui est dessoubs caché est très beau ». Cela correspond à son désir et à ses secrètes certitudes.

Au cours de sa méditation, elle entend bruire les feuilles et craquer les brindilles entre les arbres. Des pics de bois et des geais bleus s’envolent, se rapprochant d’elle. Un cerf et des biches se montrent allant vers l’abreuvoir des chevaux, frais sous les ombrages plus denses. Un moment, ils stationnent, observant cette créature près de qui les oiseaux se posent avec indifférence. Ils la regardent sans anxiété ni surprise, dans la sécurité d’un amical instinct.

Ainsi la petite et grave Enfant de la forêt renouvelle le miracle des solitudes du mont Alverino. Et, certes, François d’Assise eût pu la bénir de renouer ainsi le fil d’un autre temps à celui de sa très douce sainteté.

« Que le parler soit sobre et rare… », disait encore messire Pierre Charron, prédicateur de Marguerite de Valois, avocat devenu ecclésiastique, ami de Montaigne, et l’un des vingt-cinq enfants d’un libraire de la rue des Carmes à Paris !

« … les meilleurs hommes sont ceux qui parlent le moins… »

Si l’hôte studieux du buisson de myrte n’avait été déjà cet enfant taciturne, la leçon du livre l’eût incitée au goût du silence ; mais elle avait peu de tendances à la loquacité. La constante fréquentation de la hautaine et sévère Nature frappe la bouche de mutisme tandis que s’accroît l’éloquence intime de la pensée.

L’Enfant qui vivait seule, sans communion fraternelle avec ses semblables, ne se trouvait pas sollicitée par le flux des paroles, même au foyer paternel.

Là aussi elle existait isolément. Elle aimait pourtant, d’un amour absolu, mais qui n’éprouvait pas le besoin ni n’entrevoyait la nécessité de s’extérioriser. Il lui arrivait de caresser dans son esprit des mots qu’elle allait dire, dont elle laissait passer l’opportunité, et qui retombaient dans un abîme de choses inexprimées, en amoncellements précieux, inutilisés.

La maison, demi-villa, demi-fortin, sur les terrasses étagées, devait à la montagne la qualité de ses matériaux et sa richesse et ne participait pas, intérieurement, à la vie de la montagne. Le seuil franchi, elle offrait, intégrale, une atmosphère de province française et, mieux, de vieille Provence, comme parfaitement ignorante de la transplantation. Seulement, c’était une atmosphère triste où les sensibilités, meurtries par l’épreuve et s’isolant dans leur douleur faite de souvenirs aigus et de regrets vains, n’échangeaient que des soupirs lorsqu’elles ne mêlaient pas leurs pleurs.

Après les années actives, joyeuses dans la vigoureuse conquête et la mise en valeur de la contrée nouvelle, les résultats de l’effort ayant dépassé la réalisation escomptée, cette famille de pionniers était entrée dans une période inerte, une phase de repos qui semblait définitif et n’allait pas sans désœuvrement. Et c’est pendant cette période, où le foyer sans labeur se trouvait désarmé, que l’épreuve avait frappé. Au lendemain du deuil imprévu il demeurait morne, sans volonté de réagir, mal résigné.

Pour silencieuse qu’elle fût, l’Enfant avait conscience d’être l’unique bruit et le seul mouvement actif et résolu de la maison.

Une aïeule, exquise d’indulgence et de mélancolie, lui apprit à lire, puis lui livra le trésor de la bibliothèque. L’Enfant y puisa largement, insatiable et ravie, dans l’encombrement des volumes d’une théologie aride, compacte et fouillée, héritage de sévères aïeux calvinistes, dont plusieurs avaient été martyrs pour soutenir le dogme de l’impitoyable réformateur. Elle tenait de ceux-là sans doute son tempérament ferme, son orgueil outrancier et son penchant à discuter et à juger librement des choses même sacrées. Elle parcourut le cycle d’une très classique littérature romanesque qui retint moins longuement son attention.

La structure et l’appétit de son intelligence étaient de telle sorte qu’elle ne savait s’attarder à ce qui ne s’implantait pas subitement en elle comme sur un terrain propice, reconnu ou découvert.

Aux problèmes posés par ses réflexions et sa logique intuitive, elle ne demandait pas d’être suivis de solutions immédiates. A feuilleter la Bible, elle éprouvait plus d’incertitude que d’étonnement. Environnée de gestes archaïques et par la primitivité des vies forestières, elle ne se trouvait pas dépaysée à travers l’Ancien Testament. Une seule fois, ne percevant rien des réalités de la détestable aventure des filles de Loth, elle interrogea un vieux montagnard qui lui parut présenter quelque ressemblance de traits avec l’image qu’elle se faisait du patriarche. Il la considéra, plein de douceur, hocha la tête et répondit gravement :

— Regarde les bêtes, ma fille ; regarde les bêtes. Et cela n’est ni sur toi ni sur moi ; mais sur un favori du démon.

Dans ses déductions ou ses observations, il n’entrait jamais d’ironie ; car l’ironie est un fruit de l’expérience et des collectivités qui en font une sauvegarde de l’individu. Les solitaires l’ignorent parce qu’ils n’en ont pas besoin.

Pour nombreuses qu’elles fussent, les sensations de l’Enfant s’ordonnançaient avec une santé physique et une droiture sans excès ni défaillances.

La mère, délicate et passionnée, chérissait dans une muette angoisse, une appréhension constante, la fillette ardente et sage dont les gestes téméraires lui échappaient, mais qu’elle voulait, avant tout, voir libre de bénéficier sans contrainte de la plus large vie. Dans un même sentiment, le père, à qui désormais elle tenait lieu de fils, la laissait agir, commander, disposer des gens et des choses et régner à sa guise.

Il y avait une sœur, une cadette autour de laquelle errait la perpétuelle menace d’une brève destinée et le frisson du fatal dénoûment, forme infiniment fragile, instable et gémissante, dans les bras qui l’étreignaient désespérément.

Ainsi l’Enfant taciturne et forte vivait-elle peu dans la maison. Elle s’en évadait dès l’aube pour rentrer dans la saine, vivante et sereine plénitude de la forêt.

Au sommet de la montagne, dominant les croupes moutonnantes et les longues pentes boisées, le chaos des rocs, des torrents et la rousse douceur de la Grande Clairière, l’Enfant se sentait à ce point élevée, hautaine et satisfaite, qu’elle eût pu s’écrier avec le penseur hindou :

— Mes œuvres sont mon bien. Mes œuvres sont mon héritage. Mes œuvres sont la matrice qui m’a porté. Mes œuvres sont la race à laquelle j’appartiens. Mes œuvres sont mon refuge.

Ses œuvres, c’était elle-même dans la plénitude de sa volonté et dans l’adoration de son entourage, c’était la servitude heureuse de ses vassaux, c’était tout ce qui s’étendait sous ses yeux et au-delà, son royaume et sa royauté.

— Mon bien, mon héritage, ma race !…

Pour refuge, elle avait le promontoire ensoleillé.

Souvent, une longue couleuvre grise s’y lovait, paresseuse et torpide. L’Enfant parvint à l’apprivoiser et le serpent devint le gardien symbolique des livres du buisson.

— Il faut passer derrière le « douar », dit la servante drapée de rouge qui précédait l’Enfant.

Aux abords du village de tentes et de huttes, les chiens aboyèrent sans animosité. Des fermes surgirent de l’ombre avec les gestes d’appel de leurs bras cerclés de bracelets lourds comme des torques ou des anneaux d’esclavage. Des gardeurs de chèvres coururent, tentèrent d’arrêter les passantes, de les entraîner dans les logis mobiles, boire le lait fumant des bêtes. Mais elles refusèrent avec un mot de bénédiction.

— C’est après le cimetière.

La servante s’engageait entre quelques tumuli dès longtemps visités par les chacals. Alentour croissaient des ronces, des asphodèles et des agaves bleus, rigides. Elles avaient parcouru un long chemin pour atteindre cette région de la forêt qui produisait surtout des oliviers sauvages, des vignes, des lentisques et des arbousiers.

— Arrête-toi, voici son jardin.

Elles pénétraient dans une clairière, étroite et blonde sous des herbes serrées et des chardons jaunes. Un bois d’oléastres et de phyllarias l’environnait. Les vignes retombaient à foison, fermant toute issue entre les troncs et pareilles à des tentures brodées. Des faisceaux de rameaux feuillus, liés de souples sarments, formaient une hutte conique et sans proportions régulières. Certainement le constructeur de cet abri n’avait pas appris des montagnard l’art d’assembler les tiges et les branches ni comment on fait, avec le diss et les roseaux, le toit léger d’une cabane.

— Regarde-le, dit la servante.

Un homme était assis contre la hutte, les jambes repliées, les genoux encombrés de rameaux d’arbousier aux baies pourprées qu’il égrenait et mangeait lentement. Son corps entièrement nu, bronzé, poussiéreux et solide, portait soixante ans d’âge. La barbe et les cheveux, gris roussâtre, encadraient une face pensante, des traits minces, des yeux ronds et brillants d’oiseau de nuit…

L’Enfant des civilisés et l’Homme des bois étaient face à face. Elle avait voulu voir l’être bizarre, dont les indigènes parlaient comme d’un mage et d’un sorcier, au mutisme volontaire vis-à-vis des humains tandis qu’il conversait avec les animaux. Il vivait librement dans toutes les vertes thébaïdes du domaine. On ne savait de lui que sa douceur et sa nudité. Il était venu, un jour, jusqu’aux terrasses de la maison, sans vêtements, car il n’acceptait aucun de ceux que lui donnaient les gens, ne se couvrant même pas d’une peau de bête et circulant les bras toujours chargés de branches et de fruits.

Le maître le fit chasser et l’Enfant ne put alors que l’entrevoir traversant la Grande Clairière d’un pas élastique…

— Celle-ci est la maîtresse de la montagne et de la forêt, dit la servante au solitaire.

Elle avait dénoué la ceinture retenant sa draperie rouge sur ses gandourahs et jetait la tiède étoffe à celui qui était nu. Il comprit et s’en enveloppa de façon à ce que sa tête seule fût visible. Le regard de ses yeux ronds passait au-dessus du front de l’Enfant.

Soudain, il parla, en arabe, usant de mots dont ne se servaient jamais les montagnards, de locutions rares et nouvelles pour la visiteuse familiarisée cependant avec la langue de l’Islam. Il parlait comme on psalmodie :

— Je la connais. Elle est celle qui passe et qui demeure. Elle est la forme visible et le geste de ceux qu’on ne voit pas. Son silence interroge et sa présence ordonne. Le destin est un alchimiste ; il jettera ce dur métal au creuset ; l’épreuve du feu changera le métal en argile ; l’argile recevra les empreintes qui ne marquaient pas le métal. Il l’a posée sur ce sol, sachant pourquoi. Toutes choses lui sont destinées, puis elle sera destinée aux choses. Et cependant voici qu’elle est tel un vin frais rempli du suc des vieilles treilles. Mais l’amphore est fragile et la vie a grand soif…

L’Enfant curieuse et la servante atterrée écoutaient les paroles étranges.

Des plis de la draperie rouge, le solitaire libéra une de ses mains, pleine du trésor écarlate des arbouses, et se remit à manger.

L’Enfant s’avançait vers la hutte.

— Elle veut prendre au gîte ce qui n’appartient pas à l’homme, mais à l’esprit, dit doucement le mangeur d’arbouses.

— Je ne veux voir que ta cabane, répliqua-t-elle au hasard.

— C’est le Livre que tu verras.

Intriguée, elle pénétra résolument sous l’amas des branchages. Des tiges de chiendent, d’un blanc verdâtre, rampaient sur le sol. Et, suspendu par des lanières de cuir et de laine, contre l’embroussaillement du toit, elle vit le Livre, une quantité de feuillets disjoints, gravés de signes arabes et de caractères latins, mais dans une langue que l’Enfant ne connaissait pas. L’écriture inégale et l’encre aussi blafarde que les tiges de chiendent croissant à l’ombre, ajoutaient à leur aspect mystérieux.

— « Un sapin isolé se dresse sur une montagne aride… », psalmodiait le solitaire.

— Que dis-tu, que dis-tu ? cria la servante dont la terreur superstitieuse grandissait.

— Je lis ce qui est écrit dans le Livre, répondit l’homme en fermant ses yeux de hibou. — Et il reprit de la même voix : « J’ai rêvé d’une enfant de roi aux joues pâles et humides… Ils ont empoisonné mon pain, versé du poison dans mon verre, les uns avec leur haine, d’autres avec l’amour. »

L’Enfant ignorait que ce fussent là des vers de Heine. Elle écoutait l’homme en regardant les mystérieux feuillets.

— « Par le figuier et l’olivier, par le mont Sinaï et ce pays fidèle, nous avons créé l’homme dans les plus admirables proportions. » Dis au nom du Dieu adorable : « Il apprit à l’homme à se servir de la plume, il mit dans son âme le rayon de la science. »

Cela, c’étaient les sourates écrites en caractères koraniques sur les feuillets…

L’Enfant sortit de la hutte sans toucher au livre de l’anachorète.

— N’apprends-tu pas à celle-ci comment les porcs-épics te connaissent ? suggéra la servante, désireuse de mettre fin à une scène qui lui semblait une dangereuse sorcellerie.

Les yeux ronds clignèrent. Le solitaire se redressa. On eût dit quelque imperator drapé de pourpre. Il fit un signe consentant.

— Tu peux aller avec lui, murmura la servante rassurée. Moi, je vais réciter ici la prière pour nous délivrer des sorts.

Entre des ceps tortueux, une enceinte primitive de pierres sèches et un minuscule dolmen indiquaient la sépulture consacrée d’un saint. De petits vases naïfs, où chaque pétrisseuse d’argile mit un peu de sa foi, de son art et de sa fantaisie, se multipliaient autour de cet autel, noircis et luisants de résine brûlée et de fumée de benjoin. Un long cierge de cire verte, mince comme une vrille de vigne, avait été déposé sous le dolmen par un pèlerin voulant laisser à la main pieuse d’un passant dépourvu d’offrandes le soin de l’allumer pour pouvoir, quand même, témoigner de sa ferveur.

La servante alluma le cierge et se prosterna.

L’Enfant s’éloignait avec l’Homme des bois. Celui-ci marchait à la manière souple des chats en maraude, faisant des pauses entre les affleurements des gneiss, à travers les myrtes et les lentisques. Quelques phyllarias et des arbousiers grêles et hauts jaillissaient du terrain schisteux.

Il s’arrêta tout à coup, s’enroula plus étroitement dans la draperie rouge, prit la main de l’Enfant. Ils se coulèrent derrière un buisson. Un porc-épic débouchait sur la surface plane d’une roche et son allure se modifia instantanément. Il éventait une présence qui, si elle n’était pas ennemie, troublait cependant sa quiétude. En arrêt, il frappait du pied à la manière des lièvres et des lapins inquiets. Il se hérissa, devint extraordinaire, animal inoffensif soudain fantastique et presque redoutable. Sous le frémissement de son épiderme, sa terrible toison de dards blancs et noirs bruissait comme les rideaux de perles et de bambous quand on les agite. L’Enfant savait que c’était là un animal très brave, qui ne se terrait que devant la panthère ou le serval rusé, mais ne craignait pas de foncer sur l’adversaire qu’il trouvait à sa taille et lorsqu’il ne s’agissait que d’un chacal ou d’un chien. Ses yeux brillants fixant le buisson, il hésitait également pour attaquer ou pour fuir.

Alors, tel un serpent qui mue et sort de son enveloppe, l’Homme des bois glissa hors de la draperie enroulée et rampa sur le ventre dans la direction du porc-épic. L’animal le vit, le reconnut sans doute ; les dards s’abaissèrent et s’alignèrent au repos sur son dos redevenu normal. Il parut à l’Enfant que les regards de l’homme et de l’animal échangeaient un amical et mystérieux langage. — N’étaient-ils pas deux solitaires de la forêt ? et leurs prunelles étaient aussi mieux faites pour les heures nocturnes que pour le rayonnement du jour. — L’homme se livrait à des mouvements imperceptibles, grâce auxquels son corps étendu progressait insensiblement. Il avait conservé dans sa main une poignée d’arbouses et recommençait à les manger. Quand il fut face à face avec le porc-épic, il répandit les arbouses sur la roche à portée de sa bouche et du museau de l’animal. Alors, ils mangèrent ensemble.

Brusquement, tous deux disparurent… L’Enfant se souvint de ce que les montagnards affirmaient : l’Homme nu pouvait, suivant son caprice, habiter l’aire d’un vautour ou le terrier d’un porc-épic et, la nuit, les mangoustes et les genettes se rassemblaient pour chasser avec lui dans les nids de perdrix…

Elle prit la draperie rouge, en la laissant traîner derrière elle comme un voile mythologique, et rejoignit sa servante en prières.

Parmi les feuillages, le cierge de cire verte brûlait d’une flamme infiniment pâle, semblable à un rameau délicat qui se consumerait lentement.

Un grand berger saisit aux naseaux le cheval de l’Enfant :

— L’Homme nu est mort, dit-il. Je l’ai trouvé et enseveli. Il n’y avait que ceci dans sa hutte. Je l’ai pris pour toi qui aimes les papiers et les livres.

L’Enfant glisse à bas de sa monture. Une singulière expression de gravité l’envahit en recevant l’unique héritage de l’être mystérieux. Elle va se réfugier sur le promontoire et dans la touffe des myrtes. Elle pose sur ses genoux les feuillets du solitaire, — qui était peut-être un saint plutôt qu’un fou ou un sorcier. Elle dénoue les lanières.

Écrites récemment, avec un calame de roseau, comme en possèdent les scribes errants qui parcourent toutes les contrées arabes, sur la première page sont ces lignes, en français, et de la même écriture inégale que le reste du manuscrit :

« Toi, l’Enfant, et moi, l’Homme, nous sommes le plus beau livre, car nous sommes l’intelligence de la forêt. »

L’une après l’autre, elle feuillette toutes ces pages qu’elle ne peut pas déchiffrer. Mais en arrivant aux dernières, l’encre fraîche frappe de nouveau ses yeux. Elle lit encore en français, croyant entendre la voix qui psalmodiait. Et voici qu’elle murmure, en imitation fervente, le Cantique du Soleil de ce divin François d’Assise, transcrit là :

« Loué soit Dieu, mon Seigneur, avec toutes les créatures et singulièrement notre frère messire le soleil… »

Elle croit percevoir comme une confidence d’esprit à esprit entre son âme, soudain pénétrée de piété, et l’âme évadée de celui dont on ne savait rien, excepté sa douceur et sa nudité.

« Pour acheter l’amour j’ai donné tout, et le monde, et moi-même…

« Je ne puis plus voir de créature, toute mon âme crie vers le Créateur…

« Que personne ne me reprenne si un tel amour me rend fou… Oh ! si je pouvais trouver une âme qui pût me comprendre, avoir pitié de moi, et savoir toutes les angoisses de mon cœur !… »

Et nul ne devait connaître si c’était dans un dernier sentiment d’exaltation ou de détresse que l’Homme inconnu avait accueilli « notre sœur la mort corporelle… »

L’Enfant plaça les feuillets dans la lourde Bible.

En ce temps, une sorte d’ardeur pieuse la sollicita. Elle sut des psaumes qu’elle répéta comme une prière.

Si quelque maître religieux, autorisé, se fût trouvé près d’elle, peut-être se serait-elle vouée au plus ardent mysticisme. Elle ne saisissait pas, dans la prière familiale, traditionnelle, ce sûr élément d’influence qui émane des grandes manifestations collectives du culte. Sa foi s’engourdissait alors en elle, ou, sous une sollicitation extérieure, se dispersait au-delà des limites de la vérité théologique, ou bien encore ne se rattachait qu’à quelque lien de prédilection.

C’est ainsi que les fragments du Cantique du Soleil devinrent son unique pater. Bientôt elle identifia Dieu dans le vent, et dans l’ombre, et dans la lumière, confondant l’œuvre avec l’Ouvrier. Elle entendit le souffle de l’Éternel dans la forêt. Elle devint panthéiste sans le savoir et d’autant mieux que son besoin de croire et d’adorer s’affirmait plus grand. Dieu lui fut Dieu pouvant être invoqué sous toutes les formes et tous les noms ; mais elle priait rarement.

Elle exila la Bible du buisson de myrtes et la remplaça par Chateaubriand.

Roulée dans les chaumes et les feuilles craquantes tombées sous le sirocco, l’Enfant caressait la tête de la longue couleuvre, en partie lovée autour de son cou ; — un cou si mince, que le serpent gris semblait se rattacher au plus mince des rameaux d’un figuier blanc.

Son regard et celui du reptile apprivoisé s’échangeaient dans la chaleur et le rayonnant soleil d’alentour. Le silence pesait en masse d’or sur la contrée somnolente et muette, toutes voix éteintes par l’heure du diurne sommeil.

L’Enfant taciturne parlait. Elle parlait pour la grise couleuvre à l’œil doré.

— Je te dirai l’origine du monde, celle que les savants méconnaissent et dont les bons sauvages sont certains. — Toi, tu dois savoir cela. — Le Grand-Lièvre, a rassemblé toutes les bêtes. (Ton aïeule y fut et ne te l’a pas dit.) — Il a pris un grain de sable au fond d’un lac et il en a fait la terre.

Le reptile siffla contre une brindille sautant sous un souffle du vent et qui l’avait heurté au passage.

— Il fallait plutôt siffler contre le vent, remarqua l’Enfant ; mais le vent est inaccessible et celui-ci est peut-être un mécontentement de Dieu. La première étoile va l’apaiser. Écoute : — Michabou, — (c’est le chat-tigre), — après la création de la terre ne voulait pas celle des hommes et le Grand-Lièvre eut à peine le temps d’en créer six avant de discuter avec lui. Vint le Déluge ; — (le même qui punissait les gens de la Bible, oui, Serpent). — Et après cela, tous les autres hommes sont nés du mariage de Messou avec la femelle du rat musqué !…

Ainsi se manifestait éloquemment son plaisir d’avoir suivi Chateaubriand dans son Voyage en Amérique.

— Et je vais te dire encore, Couleuvre intelligente ; — (ne me serre pas si fort le cou !) — L’araignée apprit à Michabou comment on tisse les filets. Plus tard, il consentit à l’apprendre aux hommes et c’est pourquoi nous avons des chebkas pour transporter les épis sur le dos des mules.

Elle fut hantée par Velléda, « sa taille haute, sa courte tunique noire, la faucille d’or suspendue à sa ceinture d’airain ». Dans son instinct et sa féminité, elle établissait un parallèle entre elle et cette rude et magnifique vierge des Gaules, son aïeule.

— Certes, j’aurais été telle ; mais je ne me serais point humiliée devant le héros grec. Il se serait plutôt courbé sous ma main, sinon je le prenais par le col au croissant de ma faucille !

Elle ne concevait rien, quant à elle-même, des possibilités et des réalisations de l’amour. Elle n’en avait ni prescience ni impatience, pas plus dans sa chair que dans son esprit, et c’est encore en cela qu’elle se différenciait de la plupart des enfants des hommes.

Comme la druidesse, qui « chantait d’une voix mélodieuse des paroles terribles », l’Enfant de la forêt se fit un collier de baies d’églantier, se couronna de feuilles de chêne et chanta dans la montagne aux sombres bois.

— Voici, songeait-elle, « elle avait le regard prompt, la bouche un peu dédaigneuse, des manières hautaines et l’orgueil dominait en elle ». Suis-je autrement ?

Elle apprit à ses gamins comment se balançaient sur leurs chevaux les cavaliers de Numance et de Sagonte, puis elle les arma de « debbous » en bois d’olivier qui imitaient la massue de ces Barbares.


— Couleuvre, je te raconterai l’histoire d’Almilao l’Iroquoise et d’Hondioun qui dansa trois fois de colère ; … mais veux-tu que nous dormions maintenant, comme les autres, … comme les… autres, … et comme… Michabou…

L’Enfant s’est allongée dans les chaumes. Ses grandes paupières se ferment. La couleuvre, engourdie de chaleur, déroule son étreinte apprivoisée et repose familièrement à côté d’elle.

Le regard de l’Enfant étreint toute la forêt. Ses bras frémissants, élargis vers les horizons de la montagne aux cinq cimes, puis ramenés lentement sur sa poitrine, enferment tout un monde dans leur geste et contiennent les trésors de l’espace découvert et de l’étendue invisible.

Elle scande les strophes que leur intense et musicale beauté grave dans sa mémoire pour défier l’oubli des jours. Elle a lu éperdûment les Poèmes Barbares. Après celui de La Forêt Vierge, elle rejeta le livre d’un mouvement brusque. Il roula, comme emporté par le vent qui passe dans les grandes lyres. Rompu en feuillets palpitants, il tomba dans le ravin, s’en alla au fil de l’eau pure, vers le cœur de la vierge forêt.

L’Enfant ne voulait pas lire plus avant. Extasiée, mais frémissant ainsi qu’aux paroles d’un oracle, elle reprenait mentalement le chant inspiré :

Depuis le jour antique où germa sa semence,

Cette forêt sans fin aux feuillages houleux

S’enfonce puissamment dans les horizons bleus.

Sur le sol convulsif l’homme n’était pas né

Qu’elle emplissait déjà, mille fois séculaire,

De son ombre, de son repos, de sa colère,

Un large pan du globe encore décharné.

Longtemps, les monts avec leur ossature de gneiss et de granits, issus des entrailles de la terre, repoussés et vomis par le formidable volcan initial, avaient progressé, pendant des millénaires, vers les espaces illimités de l’éther. Puis, les érosions, toutes les forces éoliennes et pluviales, saccagèrent les cimes. L’œuvre sournoise des infiltrations et le travail de désagrégation des sources s’accomplirent avant que l’homme prît sa place parmi les hôtes de la forêt, l’immense forêt végétale, gorgée de tous les limons, la profonde forêt animale, grouillante et bruissante de vies multiples, la géante et l’indestructible forêt, large ceinture des monts chauves et pour laquelle le poète scandait :

Les étés flamboyants sur elle ont resplendi,

Les assauts furieux des vents l’ont secouée,

Et la foudre à ses troncs en lambeaux s’est nouée ;

Mais en vain : l’indomptable a toujours reverdi.

L’Indomptable ! Que lui font le nombre des chênes lacérés et celui des cèdres décapités ou abattus, croulant par le travers des vertigineuses ravines ? Un arbre meurt, dix arbres renaissent. De trop vieilles futaies s’anéantissent dans le maquis, vingt taillis nouveaux resurgissent. Un feu de berger, allumé dans les clairières, gagne le bois, brûle et rase quelques hectares, mille rejets et la fraîche profusion des crosses de fougères et des tendres graminées rejaillissent de la dévastation.

Créée ou incréée, voici la forêt éternelle ! Depuis toujours et à jamais, dans la suite des temps et leur pérennité, voici la forêt perpétuelle !

Une frénésie d’amour et d’orgueil a saisi l’Enfant. L’indomptable est son bien, son royaume et son héritage. Elle baise le sol chargé d’humus aux impérissables semences. Elle s’entretient silencieusement avec la sylve :

— Je te ressemble. Tu es ma mère… et tu n’appartiens qu’à moi.

Tout à coup, ses dents se serrent, son cœur se crispe, ses yeux s’embuent, puis flambent d’un sauvage éclat. Des vers s’inscrivent durement, creusent leurs signes et approfondissent leur sens dans sa mémoire ; des vers qui impliquent une prophétie redoutable. Ils sont faits de mots flamboyants pareils à ceux que le prophète hébreu, l’homme aux lions, son favori, ce Daniel de race royale, traduisit en claires paroles : — les mots apparus sur la muraille au festin du fils de Nabuchodonosor.

Pour l’Enfant, l’avertissement est plus terrible que celui donné à l’Assyrien, parce qu’il atteint au-delà d’elle-même et tue celle qui ne pouvait pas mourir.

O mère des lions, ta mort est en chemin,

Et la hache est au flanc de l’orgueil qui t’enivre…

… le roi des derniers jours,

Le destructeur des bois, l’homme au pâle visage…

L’Enfant se mit rapidement en marche à travers la forêt. Elle coupait par le plus court, sans hésitation, quittant le sentier étroit, la sente plus étroite, pour suivre les foulées des bêtes.

Filiale et passionnée, elle saisissait et acceptait le devoir précis, immédiat, d’aller au-devant de la mort menaçante, prédite, pour la conjurer, l’abolir ; car elle savait comment et dans quel lieu la hache frappait au flanc la forêt.