Mouni
Malheureuse la main qui t’enleva aux champs d’alfa pour t’initier à d’autres choses, choses décevantes et fatales qui engendrent trop de rêves et chassent les résignations !
Malheureux ceux qui troublèrent ton cœur ancien, le cœur de tes frères aux longs manteaux…
Du moins si ton martyre pouvait sauver de notre zèle une multitude !…
Le chaos des roches dépecées par le vent, déchiquetées par les pluies, crevées, éventrées par les ouad-torrents, égratignées par l’ongle des rafales.
Puis, l’horizon inouï et, sur les palmeraies, le ruissellement splendide des lumières. Les traits d’ombre bleue, les brumes violettes qui striaient un espace fauve et pourpré se précisent, deviennent des oasis vivantes, dans la steppe plate et sans détours.
Mouni assoupie au creux de son bassour, le grand palanquin voilé de souples haoulis[50], empanaché de plumes d’autruches, Mouni se réveille, s’appuie sur Rhadra, son esclave-amie et écarte les tentures. Elle voit le paysage du nouveau désert où elle pénètre et sourit mystérieusement.
[50] Sorte de couvertures.
Depuis des jours, entre chaque halte, elle voyage ainsi au pas mou et régulier de la chamelle claire.
D’autres palanquins sur des dromadaires la précèdent et la suivent, avec des femmes de la zmala, des servantes ou les épouses des cavaliers qui font escorte à Ferhat el Hadj, mari de Mouni.
Et la caravane fastueuse, archaïque et lente, ayant quitté les champs d’alfa, la hamada pierreuse, descend vers les puits jaillissants de l’Oued-R’hir, le mirage des Chotts et les sables ardents du Souf.
En vain, quand l’agha Bou-Halim avait quitté les maisons de terre pour les tentes de poil, en vain Mouni avait cru la paix revenue, tout danger écarté avec le départ de Cherïef-Soltann. Elle ignorait le noble refus du vieux guerrier ; elle croyait à l’indulgence de son père ou tout au moins à un délai.
— Les noces seront quand Cherïef-Soltann reviendra, disait la Soudanaise.
Mouni se flattait d’avoir obtenu sa libération et revu Noura avant ce retour.
Elle avait écrit ; mais la zmala entière était complice de Bou-Halim et, froidement, Bou-Halim avait détruit les lettres.
Alors un pèlerin vint d’un autre sud, un « djouad »[51] qui était riche et allié aux zaouïas puissantes. Il fit un pèlerinage en Oranie, à la koubba d’El-Abiod-Sidi-Cheikh et passa par la zmala en regagnant son pays de l’Est.
[51] Noble.
Il resta longtemps. Bou-Halim connaissait sa famille et ses richesses et, un soir où Mouni priait l’agha de la laisser repartir, celui-ci répondit :
— Vraiment, ton désir se réalise, ô ma fille. Tu partiras, avant la nouvelle lune, avec ton époux Ferhat El Hadj…
Que font les cris à ceux dont l’oreille veut être sourde, ô Mouni !
Que font, à celui qui désire, les yeux meurtris, les lèvres tremblantes et le cœur révolté pourvu que son désir s’apaise à la source souhaitée où il voit transluire la volupté !
Les femmes disaient trop que tu étais frémissante et belle plus qu’aucune fille du Djebel-Amour, et vierge. Elles le disaient trop ; ainsi Ferhat El Hadj le savait…
Et ce fut le jour où les fusils crachèrent toute leur poudre à la face du ciel, le jour où tant de chevaux galopèrent, envolés comme des oiseaux dont les ailes seraient des lambeaux de soie, gonflés de vent comme les voiles des felouques.
La zmala hurlait d’allégresse, trépidait d’enthousiasme parmi le vacarme des détonations et des musiques infernales ; elle hoquetait, repue de diffas pantagruéliques. Et des viandes chaudes fumaient encore sur les brasiers, des entrailles pantelaient au soleil, le kouskous s’éparpillait sous le mufle des chiens.
Les enfants luisaient du miel des pâtisseries ; ils se mouvaient dans un essaim de mouches noires.
Dans la poussière ou sous les tentes, les femmes dansaient, endiablées.
On avait paré Mouni pour les noces, on l’avait parée merveilleusement des dons de l’époux prodigue. Elle était inerte et muette sous l’or, les brocarts, les diamants et les mousselines. Et nul ne s’inquiétait d’un reflet profond qui gîtait dans ses prunelles sous les longues paupières presque closes…
On vit venir la chamelle blanche aux confins de la plaine. Des chevaux se cabraient autour d’elle, de beaux chevaux écumants, blancs ou gris, la crinière teinte de henna, la croupe marquée d’une empreinte de la main fatidique.
On vit Ferhat sur un étalon emporté bondir dans le groupe des cavaliers. Les nègres qui conduisaient la chamelle se prosternèrent. Ferhat éventra le bassour, saisit Mouni, et son cheval ivre galopa vers les tentes…
Combien tu étais brisée par les sanglots secrets, par l’on ne sait quel sentiment complexe de vague espérance, de crainte et de volupté, par ton mutisme et l’inflexibilité qui t’environnait, ô Mouni !… Combien tu étais brisée cette nuit où, t’ayant attachée, pour prévenir ta résistance, on te livra à l’étranger…
Nul n’a connu ta pensée cette nuit-là. Nul n’a plus ouï ta plainte ni ta colère. Tes yeux plus noirs, tes lèvres plus hautaines ne livrent rien…
Maintenant, tu reposes au creux du bassour, sous l’éclat et la pesanteur de tes bijoux.
Au pas dansant de sa jument alezane, Ferhat El Hadj précède la caravane sur le chemin de son pays.
Au large, jusqu’au plus large de l’horizon, c’est l’infini de la steppe, toute la face saharienne ravagée de soleil, toute la liberté qui grise les errants.
Et toi, Mouni, petite captive des chaînettes d’or et des anneaux barbares, tu ne pleures pas sur ta captivité, tu ne veux rien tenter pour y échapper ; et si Noura te faisait signe, là-bas, vers le Nord, tu baisserais tes paupières pour ne pas voir son geste d’appel.
Etrange Mouni, ô toi tout l’Orient et tout l’Islam, malgré l’Europe dont on voulut t’imprégner, tout l’enfant et toute la femme aux impressions fugaces et persistantes, aux sentiments légers et têtus, aux pensées qui semblent si claires et restent indéchiffrables ; petit sphinx étrange !…
Et Mouni ordonne en posant sa tête sur l’épaule de son esclave :
— Répète encore ce que t’a dit le M’zabi.
Rhadra docile parle dans le palanquin.
— Le M’zabi est un marchand de Touggourt. Nous l’avons rencontré ; il marche avec nous depuis deux jours. Il est amoureux et hardi comme un de ces « grands voleurs » qui, pour l’amour, suivent les tentes, seuls avec un cheval ou un dromadaire ; les « grands voleurs » de baisers qui sont habiles à déchiffrer le langage des parfums et des bijoux et qui pour pénétrer dans la tente bienheureuse viennent nus, la nuit, affrontant les chiens et le couteau après la soif et la faim. Le M’zabi dit qu’à El Berd il y a un Roumi vêtu comme un musulman et qui fait des hommes et des femmes avec de la terre. C’est un Roumi grand et bon qui sait toutes les prières du Koran et ne prie jamais bien qu’il jure n’être pas chrétien.
Et Mouni tout bas :
— Je savais bien qu’il était dans ce Sahara, mais je ne savais où le rencontrer. Hamed ou Allah ![52]
[52] Louange à Dieu.
Un vent sec affole d’incandescentes poussières et disperse le refrain des conducteurs de dromadaires.
Le bassour pèse moins au dos de la chamelle
Que la plume à l’aile du pigeon…
Qui dira l’œuvre des vents dans l’étendue saharienne ?… Le dessèchement, la mort des arbres et des herbes. La diminution et la fuite des êtres. Les terres végétales emportées par chaque souffle et la gigantesque ossature, le squelette pierreux restant nu sous le soleil.
L’œuvre n’est pas terminée ; il faut une plus saisissante figure à cette partie du monde opposée aux prairies virgiliennes, aux forêts abondamment vivantes de vies innombrables… Les vents se succèdent ; el adjedj qui hennit et les chichilis rugissants, troupeau de lions et de cavales folles. Ils mordent à même le squelette ; ils le cinglent, le fouettent, le griffent ; c’est l’effritement. Le gypse s’éparpille en poudre diamantaire, les pierres teintées d’ocre deviennent sables blonds aux reflets de cinabre parmi les fulgurantes rougeurs des soirs. La destruction est aussi un éblouissement. Le désert est créé…
Pourtant la nature possède un tel pouvoir de reviviscence que des végétations ont pu renaître de cette cendre de choses ; des tamaris grêles broutés par les gazelles et les zeïtas qui fleurissent avec toutes les pâleurs et les violences nuancées de l’améthyste.
La caravane de Ferhat-El-Hadj vint jusqu’au plateau graveleux de Chegga et aux replis sableux où sont les tombes des Oulad-Moulat.
Le passé des Oulad-Moulat est plein d’aventures et de batailles. Les meddahs errants l’ont chanté. Ils étaient les nobles fils de Hillal. Leur goum parcourait l’Oued-R’hir et disputait le trône aux sultans de Touggourt. Le destin passa sur eux et leurs dernières tentes essaimèrent jusqu’au Touat…[53]. Ainsi les vieux nomades se dispersent et meurent, mais ils meurent dans l’intégrité des coutumes.
[53] « Les Oasis sahariennes », A.-G.-P. Martin.
Les tentes de Ferhat-El-Hadj se posèrent sur la falaise de Kef-el-Dour.
O Mouni, soulève le rideau de la tente, tandis que les hommes se détournent pour ne point commettre la félonie de convoiter ce qui n’est pas à eux et d’offenser leur chef par le regard défendu.
Mouni, vois la splendeur d’un immense redoutable, tragique et tentant sur la face blanche, la glace illusoire des Chotts, le velours du sable gemmé, l’ombre imprécise, prometteuse d’ensorcellement dans l’oasis qui existe par l’eau souterraine, l’eau jaillissante que les hommes prennent aux djenoun[54] ténébreux ! Le pays du mirage, le mystérieux Oued-R’hir est devant toi…
[54] Pluriel de djinn.
Là les conquérants arabes, tes ancêtres, s’arrêtèrent jadis. Ils s’arrêtèrent effarés du prodige de l’air, de l’étendue et de la lumière qui créait des spectacles impossibles de réalité en la solitude. Les chevaux pointaient devant la plaine vertigineuse. Ils eurent peur.
— Ceci est vraiment le pays des djenoun, dirent-ils.
Et pour la première fois, ils s’en retournèrent… C’est pourquoi Kef-el-Dour se nomme Rocher du retour.
— Rhadra, dit Mouni, appelle Ferhat-El-Hadj.
L’époux s’avançait, figure ciselée, mince, hâlée, profil busqué et hautain, la bouche sensuelle, les yeux froids, la barbe très noire et fine à la moustache tombante, les mains sèches, le corps maigre et nerveux sous la soie du haïk et les plis légers des burnous de Sousse.
Pareils au visage de cet homme devaient être les visages de ceux dont l’intelligence fut parfois obscure, mais dont les passions formidables, l’énergie démesurée et l’orgueil renversèrent des empires, créèrent des religions et changèrent la face d’un siècle… Pourtant cet homme-ci n’est rien qu’un peu de l’âme musulmane éparse dans les solitudes fauves.
Il n’a pas de sourire en abordant Mouni ; son expression reste sévère et digne ; mais ses yeux brillent et sa voix est basse et très câline.
— Que veux-tu, ô aïni ?
Mouni clôt ses paupières, comme elle a pris l’habitude de le faire devant son mari. Elle étend son bras cerclé des serpents d’or du Djebel-Amour et désignant la ligne des palmeraies lointaines :
— Je te prie, où se trouve l’oasis d’El-Berd ?
— Pourquoi ?
— On dit que les dattes y sont plus douces que dans tout le Sahara et qu’il y a des ânes sauvages. J’aimerais les voir. Y camperons-nous ?
— Bientôt. — Il saisit la petite main. — Et si tu n’es plus une morte contre mon cœur, je ferai capturer pour toi un âne sauvage.
L’heure avant l’ombre.
Des remparts de toub effrités sous la pluie rare, les vents fréquents. Des pans de murs blonds et roses découpés en décor, crénelés par la ruine, grandis et magnifiés par l’ultime lumière…
De longues traînées d’ombre hâtive s’élargissent à terre, aux replis des murailles. Des couleurs prestigieuses, rapides, se succèdent et s’irradient dans la seguïa. Les palmes s’assouplissent, dolentes, lasses d’avoir porté tant de soleil. Des lueurs étranges s’attardent. Le demi-jour nuancé, pâlit. Dans la gravité voluptueuse du soir saharien, on perçoit l’hymne impérissable des soirs splendides.
Les remparts démantelés deviennent imposants comme un débris de vieille Egypte où chanterait cette âme ancienne qui s’attachait aux choses de l’éternité.
Et voici Claude Hervis, sous son manteau bédouin, sortant de sa maison de terre pour errer dans le crépuscule des jardins d’El Berd.
Sa maison est meublée d’un lit en bois de palmier où ne montent pas les scorpions. Elle est peuplée de sveltes Nouras d’argile au profil grave ou aux traits exaltés, de petites Mounis embéguinant de voiles une figure de sphynx, et des formes d’une autre femme au corps nu, robuste et beau, de marbre antique, au front cerclé du « djebin », diadème des femmes du Sud, entre les lourdes tresses qui étreignent le visage.
Ainsi Claude a accepté les suites de ce seul geste qui suffit à séparer sa vie de celle de Noura l’exclusive.
Il n’a pas souffert la vulgaire souffrance des amoureux déçus. Il a compris que Noura droite, sévère en son orgueilleuse et absolue virginité, susceptible en tout ce qui touchait à Mouni, ne lui pardonnerait pas sa folie si brève. Il n’a pas eu le mauvais goût de supplier ni de gémir. Il garde le sentiment très profond et pur voué à la jeune fille ; il le garde sans tourment, comme un culte secret et calme à une inaccessible dont l’énergie et la beauté l’ont ému.
L’artiste fasciné par un primitif Orient a choisi sa vie dans l’ambiance de l’oasis encore inviolée, dans la béatitude, l’ivresse et l’idéale contemplation de l’Islam saharien. Et cette vie qui semble bizarre est rationnelle en somme. Elle a sa part de tendre chimère et sa part d’originale réalité. Elle possède les extrêmes jouissances humaines, de l’immatériel au réel, et elle est légère, sans l’encombrement des superflus qui s’imposent en nécessités.
Aux heures de l’esprit, Noura règne en évocation. Claude Hervis appartient à celle qui incarne le charme blanc d’une vierge franque, les généreux enthousiasmes français et la grâce sculpturale d’une Hellène.
A d’autres heures, c’est la souveraineté de l’Oasienne aux parfums violents, aux soumissions sensuelles.
Et Mouni symbolise le souvenir sans regret, plein de fatalité décisive ; un mot du destin, sans amertume à cause de la sage acceptation.
La ruine blonde, devant la maison de toub, s’anime d’une forme féminine. Telle une inattendue prêtresse venue pour accomplir quelque rite mystérieux, une femme surgit dans des draperies blanches. Elle a des cheveux tressés, lourds de laine, voilés de soie, des yeux immenses de mélancolie inconsciente et de perdition. Ses bijoux luisent de l’éclat doux et atténué de l’argent berbère. Elle descend lentement et se perd dans la palmeraie sombre, à la rencontre du sculpteur.
Les clartés coulent moribondes…
Au-dessus d’un créneau une étoile pointe. Le jour n’est plus.
Voici la nuit saharienne, vivante, unique…
Alors la caravane de Ferhat-El-Hadj atteignit les dunes d’El Berd.
C’était l’heure où les familles s’assemblent pour le repas frugal de kouskous noir, de dattes et de sauterelles, l’heure qui précède celles où les métisses rejoignent leurs amants sous les vignes pendantes comme des lianes, près des puits jaillissants et des seguïat silencieuses.
La caravane avait cheminé par les sentes floconneuses d’efflorescences de sel, au bord du Chott Merouan, puis le long des premières palmeraies et parmi les dunes.
Les réflexions ou les souvenirs des chameliers entrecoupaient de fréquents mutismes.
— … Il avait juré de se venger. Il a glissé comme une vipère. Il a éventré les sacs d’orge mêlant le grain au sable.
— … Le dromadaire marche lentement, mais il est encore debout quand le cheval qui galopait est à terre.
— … Il était dans le palmier, au-dessus de Djilali endormi, et il riait parce que les dattes qu’il volait à Djilali tombaient sur le burnous de Djilali…
— Qui parle de palmiers ? interrompit le M’zabi poussant sa mule près des chameliers. Si vous êtes des gens de ce pays, comment osez-vous en parler, vous qui coupez leur tête et qui les tuez pour vous enivrer de leur sang.
Il disait qu’au M’zab était réprouvée la coutume de décapiter les vieux dattiers pour recueillir la sève qui devient le lagmi[55] fermenté.
[55] Vin de palmier.
Il poursuivait en désignant les jardins où blanchissaient le crâne du dromadaire et l’omoplate du mouton, fétiches protecteurs :
— Le palmier est sacré. Il est pareil à l’homme. Il a une épouse qu’il féconde. Son cœur blanc est comme un cerveau ; la moindre blessure lui donne la mort. Son lif[56] est comme une chevelure. Ses palmes coupées ne repoussent pas plus que les membres coupés. Et c’est l’arbre de la prédilection divine ; il croît en pays musulman.
[56] Bourre.
Tuer une brebis, c’est tuer une abeille,
Tuer une abeille, c’est tuer un palmier,
Tuer un palmier, c’est tuer soixante-dix prophètes[57].
[57] « Les Palmiers du M’zab », capitaine Charlet.
Les chameliers écoutaient, distraits par les discours du M’zabi aussi bavard sur sa mule qu’autour du feu des haltes.
Et l’oasis d’El Berd fut toute proche avec son avant-garde de palmiers roux, déchevelés sur les dunes que leurs racines fixent dans un réseau de cordelettes.
La caravane s’arrêta. Les dromadaires s’agenouillèrent dans le sable au bruit de leurs grognements sauvages achevés en râles soumis. Les tentes se posèrent encore et, près d’elles, les bassours ressemblèrent à des huttes pomponnées.
Ferhat-El-Hadj s’en alla dans l’oasis, chez le seigneur Amar ben Belkacem dont il devait être l’hôte.
Les palmes sèches et les racines de zeïta flambèrent. Accroupi dans son burnous brun, le M’zabi reprenait ses bavardages.
— Êtes-vous des hommes pieux ? Porterez-vous des offrandes aux zaouïas du pays de Touggourt ? Je sais un mokaddem entre tous. Il est redoutable et il a rendu des palmiers stériles en les regardant. Et c’est un mergoud (endormi). Son père l’ayant engendré mourut. Lui, dormit huit années dans le flanc de sa mère avant de vouloir connaître le jour. Ses ennemis disent qu’il est l’enfant du péché et que son vrai père est un Rouari[58], khammès du défunt. Je le crois plutôt fils d’un esprit. Echangez votre argent contre ses amulettes ; elles sont efficaces.
[58] Métis sédentaires de l’Oued-R’hir.
Le M’zabi se pencha comme pour tisonner le feu ; mais ses petits yeux, entre deux chameliers, observèrent rapidement la tente de Ferhat.
Il reprit sa position première.
— Je vous dirai ce que raconte au café maure un deïra[59] des Ziban. Les Arabes d’autrefois étaient des hommes et des femmes ; ceux d’aujourd’hui ne sont plus que des coqs et des poules…
[59] Cavalier de Bureau arabe ou de Commune mixte.
— Depuis que toi et tes frères vous êtes des Juifs, riposta un chamelier.
— Je brûle ton insulte au feu des djerid[60], répondit paisiblement le conteur en poussant une palme sèche dans les flammes. Mais vos grands-pères valaient plus que vous. Ils avaient de bons chevaux. Ils ont galopé jusqu’en Espagne et failli prendre la France. Un homme, plus fort avec sa hache que toute une armée, les a chassés. Le galop de la défaite est rapide. Quand les Français sont venus dans ce pays, il y avait un grand chef dans le Hodna, un chef musulman. Il portait un sabre long de trois mètres. Il se battait bien. Une nuit, blessé, il revint à sa tente, attacha sa jument au piquet et s’endormit. Une bataille se continuait dans la montagne. Au matin, la jument baissa la tête, creusa la terre avec son sabot et hennit de douleur. Le chef s’élança hors de la tente ; il s’écria : — « Nous sommes vaincus ! » — Et cela était la vérité. Depuis, il n’y a plus ni chefs ni victoires.
[60] Palmes.
Le M’zabi se pencha de nouveau et cette fois son regard saisit le signe d’une main de femme dépassant le bord sombre de la tente de Ferhat.
Il laissa passer quelques minutes, puis se leva, nonchalant et sérieux, pour rejoindre Rhadra sous le couvert des palmiers…
Plus tard, au seuil de sa hutte, Claude Hervis répond au salut du M’zabi et à sa demande :
— Veux-tu que je regarde tes « enfants d’argile » ?
— Entre. Il y a une bougie.
Semblables curiosités sont fréquentes et Claude ne s’inquiète pas de ses visiteurs.
Mais le M’zabi l’appelle, intrigué par une statuette de Noura en longue robe unie.
— Quelle est celle-ci ?
— Que t’importe.
— Une Roumïa, ta sœur ou ton amie ?
Il roule une cigarette entre ses doigts et, prêt à franchir la porte, négligemment :
— Ecoute. Mon amie à moi m’a prié de te dire ce nom : « Noura », « et que tu viennes dans le dernier jardin avant la dune, tout à l’heure. » — Tes « enfants d’argile » sont jolis ; mais les amies vivantes valent mieux. Le salut sur toi.
Il disparaît. Claude stupéfait n’a pas eu le temps de l’interroger.
Le bernous du sculpteur s’immobilisa devant une melahfa bleue comme en portent les métisses. La créature ainsi vêtue, — une enfant presque et si mince, — cachait son visage et ses bras sous un voile blanc. Etait-ce une très jeune fille aventureuse ou une petite épouse adultère ?
La seguïa coulait sans murmure et l’ombre des palmiers était pleine de silence.
— Qui m’a fait venir au nom de Noura ? demanda Claude Hervis.
Le voile tomba. Une main saisit son poignet. Il entendit une voix ardente.
— C’est Mouni.
Il tressaillit, se sentant brusquement ému jusqu’au profond de son âme, et grave, et soucieux comme devant un mystère inquiétant ou un inéluctable péril.
Mouni était là, seule, et comment ? Que signifiait cette présence ?… Les vibrations de la voix reconnue se prolongeaient en lui. Il se crut dans un paysage de rêve, en face d’une apparition qui se volatiliserait bientôt.
Il distinguait à peine le visage passionnément levé vers le sien. Et Mouni fut sur sa poitrine, les bras noués à son cou…
Il la détacha doucement. Il se refusait encore à admettre la stupéfiante réalité.
— Explique-moi…
Elle eut une sorte de frisson.
— Ah ! tu veux savoir avant de m’accueillir.
La petite voix s’exprimait en français, lente, contenue, mais frémissant de passion refoulée.
— Voici l’histoire, depuis un soir plus beau que celui-ci. Le baiser était allé jusqu’à mon cœur. J’ai caché mon secret à Noura, longtemps. Longtemps j’ai attendu le retour. Puis j’ai cru à la parole d’un derouïche et j’ai méprisé votre faiblesse qui ne savait pas fixer le choix de son amour. Vous préfériez Noura peut-être et je vous détestai d’avoir menti en vous penchant sur moi. Mon frère est venu ; c’était écrit ; je suis retournée à la zmala. On m’y a gardée prisonnière. On m’a donnée liée et brisée à Ferhat El Hadj. Il m’emmène chez lui et nous passons la nuit ici, dans la dune.
Il écoutait l’explication, violemment atteint par l’évidence de ces choses jadis pressenties et redoutées pour Noura, pour Mouni.
— Tu es mariée…
Elle crut discerner un reproche dans l’intonation et se révolta.
— Je suis mariée, oui, par ta faute. Tout est de ta faute, tout ! Oh ! qui dira jamais le mal que tu nous as fait, à Noura et à moi ! Tu nous as séparées. J’ai été livrée aux larmes et à la colère, à l’affreuse obéissance sous la force, le silence, la réprobation, la malédiction même. Je portais le souvenir de mes affections et de ta caresse comme une souillure que tous les gens de la zmala voyaient et dont ils me faisaient honte, semblait-il. Pourtant, je ne pouvais me délivrer de ce souvenir. Ma famille m’injuriait. Un jour, je me demandais pourquoi j’étais née parmi les Bédouins puisque je devais avoir des sentiments français. Le lendemain je haïssais toute la France dont les leçons m’avaient changée. Dans la tente amoureuse, je soupirai d’amour à cause de mon sang, et je sentais l’amour impossible à cause de ma pensée. C’était une manière de mourir tous les jours…
Elle s’interrompit haletante.
Au-delà des mots, le navrement de Claude percevait le drame moral et physique. Mouni était demeurée, inévitablement, tout une Arabe voluptueuse et instinctive, et l’empreinte du doigt de l’Europe avait été assez profonde pour détruire la faculté de jouir complètement dans le libre instinct et la volupté facile. De l’enseignement reçu, elle avait surtout retenu le triste don de forger la chimère persistante, de souhaiter saisir l’insaisissable et, en espérant la réalisation du souhait, de se révolter contre les jouissances plus pauvres et plus rudes. Elle avait su souffrir les sensations plus aiguës, par tous ses sens affinés, et elle avait désappris la soumission primitive. Le mal pressenti par Claude devant l’effort de Noura était un fait accompli.
Mouni reprenait impétueuse :
— Une fois, je jetais mes bracelets, je déchirais ma melahfa, je demandais une robe française. On ricanait ou on priait avec des sorcelleries pour chasser le démon qui me persécutait. Alors j’avais peur. Je connaissais les sortilèges, les uns étaient sans pouvoir, mais d’autres réussissaient. S’ils ne me donnaient pas le bonheur pour mon âme d’aujourd’hui, ils me rendraient mon âme d’autrefois. Je redevenais une petite fille, une musulmane pieuse et tranquille. Je baisais les chapelets et des sources fraîches coulaient en moi. Mais l’amour et le souvenir me mordaient encore. Les lèvres arabes, les étreintes dont parlaient les femmes me faisaient horreur. Je criais et je sanglotais de vouloir et d’appeler en vain. J’ordonnais aux enfants de m’avertir quand un chrétien passerait par les sentiers. Je serais partie avec n’importe quel étranger. J’aurais su l’aimer. Mais on se méfiait et les enfants ne me disaient rien. Ferhat est passé… J’ai été à lui dans l’indifférence ; je n’ai pas pu le haïr.
De ses deux mains elle pressa sa gorge battante.
— Claude Hervis, si tu avais su mieux vouloir ! Maintenant, il faut que tu consoles le chagrin. Louange à Dieu qui te fit habiter sur le chemin du pays de Ferhat. Je ne suis plus la « petite fille », souviens-toi ; je sais. Prends-moi ! Prends-moi ! Parce que tu m’avais abandonnée, des brigands m’ont prise ; toi, sauve-moi des brigands !
Elle le tutoyait, vibrante de colère, d’amour, de crainte et d’espérance.
Une minute peut contenir toute l’angoisse, toute la pitié, toute l’impuissance d’un être… Les contractions et les secousses du cœur de Claude Hervis s’étaient harmonisées, aux phrases de cette enfant en qui s’exaspéraient les regrets, le dégoût, la surexcitation qu’il prévoyait quand il opposait ses craintes à l’optimisme de la petite Mâlema. Et Mouni exaltée comme une Européenne, ardente comme l’Orient, ignorant la rigueur des actes accomplis et de leurs conséquences, créature de caprice et de passion ataviques, de juvénile inconscience, de liberté et de volonté apprises, Mouni voulait simplement un enlèvement et l’amour de Claude. Or, clairement, l’artiste sentait cet amour impossible et concevait la folie que serait cet enlèvement de la femme de Ferhat ; car Ferhat revendiquerait ses droits, aurait raison, et une possession vindicative, le martyre ou la mort serait le châtiment de la rebelle.
La destinée ouvrait les yeux de Claude et mettait en lui la sagesse.
Inquiète du silence du sculpteur, Mouni disait :
— Ta surprise est-elle si grande que tu ne puisses me répondre ?
Elle s’exprima soudain dans sa langue arabe et ce fut son chant d’amoureuse.
— O mon ami, parfum de ma poitrine, je t’aime à cause de tant de choses ! Quand mes yeux ont vu la vie, je t’ai vu. On dit que tes cheveux sont gris ; est-ce vrai ? Tes lèvres sont si jeunes que les miennes les rencontrèrent avec délices. Je te porte en moi comme une mère porte l’enfant. J’ai crié ton nom la nuit ; j’ai crié ton nom le jour. Ton fantôme a dormi près de moi… Si ma gorge s’ouvrait comme un livre sacré où sont des mots plus terribles que le tonnerre, et plus doux que le miel et plus embaumés que la rose de Tunis, si ma gorge s’ouvrait tu pourrais lire et tu tremblerais de bonheur. Si mes yeux étaient des étoiles, ils se détacheraient comme tombés du firmament dans tes mains, à cause de tes yeux qui les rendent fous.
— Tais-toi, Mouni, tais-toi.
— Ton souffle m’enveloppe comme un grand vent. Tu croyais : — « La petite fille ignore l’amour. Ses désirs naissent et passent comme la fraîcheur du matin. » — Le soleil s’est levé dans le matin ; il a brillé sans répit ; à l’heure de midi, il éblouissait la terre de son ardeur et le soir, il brûlait comme l’incendie… Le soleil qui s’est levé dans mon cœur me brûle, et je t’aime !
— Tais-toi, Mouni, tais-toi.
L’accent supplie pour que se taisent cette voix et ces mots d’ensorcellement.
Le sculpteur s’est assis, le front dans ses mains et la tête de Mouni roule sur ses genoux.
La petite amoureuse chante toujours.
— Je veux aller avec toi par les longs chemins, les plateaux dévorés par les sauterelles, les champs desséchés et les vergers pleins d’amandes. Mon âme qui me faisait tant de mal est claire et pure comme l’eau de la seguïa. Je l’élève jusqu’à ta bouche. Ne te détourne pas. Bois.
Il la repousse encore.
— Il ne faut plus délirer, Mouni. Tous ces mots fous ne peuvent rien être pour moi.
Dans cette nuit où tout paraît surnaturel, il ploie sous l’empire d’une force plus puissante que sa sensibilité même. Il obéit à un irrésistible « mektoub ». Il est calme et l’atmosphère lui semble suprême, dangereuse et triste où respire Mouni.
— Vous m’avez accusé, dit-il. Les épreuves advenues sont peut-être bien un peu votre ouvrage et Noura a été frappée qui ne le méritait pas. Vous lui avez menti longtemps, ô Mouni. Longtemps près de sa grande âme ouverte et tendre, avide seulement de votre bonheur, vous avez été une petite âme trouble qui dissimulait. Et vous cherchiez à ravir mon affection sans vous préoccuper de savoir si vous ne la voleriez pas à Noura.
Mais Mouni secoue la tête.
— Je ne comprends pas cela. Ai-je menti ? Je ne volais rien ; Noura m’avait dit qu’elle n’aimait pas. Toi, tu nous aimais toutes les deux. Tu devais choisir l’une ou l’autre. J’ai voulu que ce soit moi. Est-il nécessaire de dire toutes ses pensées, de les livrer à chaque question ? J’écoute mon cœur où bruit mon désir ; quand il veut parler mes lèvres s’ouvrent ; s’il veut se taire, elles restent closes ou prononcent des mots qui ne le touchent pas. Je n’ai rien fait de mal. Ma tendresse pour Noura est entière et si Noura souffre, c’est moins que moi ; elle est libre.
Un sentiment complexe bouleverse Claude Hervis. Il voudrait saisir Mouni dans ses bras, la bercer, la consoler, l’endormir comme un père son enfant !… Et il redoute de respirer le parfum d’ambre et de lentisque de la petite princesse, la captive aux nœuds douloureux qu’il ne peut pas délier.
— Mouni, Mouni, vous êtes révoltée contre le sort imposé et je ne puis vous y soustraire. Il y a une effroyable fatalité dans toute cette pénible aventure. Elle nous écrase ; nous en sommes torturés… Mouni, chère petite victime du mektoub et de votre sang arabe empoisonné par le goût de la civilisation, ô Mouni, retrouvez votre raison. Vous guérirez du poison. Vous n’avez pu haïr votre mari, vous l’aimerez ; vous l’aimerez dans vos fils et vous deviendrez vieille et sereine dans la quiétude retrouvée…
Mouni s’est redressée. Elle recule. Ses yeux s’emplissent de rancune et de déception. Cet homme va lui devenir subitement odieux qui répond à son cri éperdu par ces mots de froide et vaine espérance. Injustice et lâcheté ! Sont-ils tous ainsi ceux de France ?
Elle dit avec un inexprimable mépris :
— Comme tu as peur d’être bon et juste, tu n’oses même pas me tutoyer.
— Ah ! exclame Claude, je veux calmer ta tête et tu te refuses à comprendre. Tu veux que je t’emporte ? Viens ! Tout à l’heure ton mari fouillera l’oasis et il t’égorgera chez moi.
— Tu me défendras. Tu le tueras ; tu tueras ceux qui seront avec lui. Et si tu meurs et si je meurs, qu’importe ! Je ressemble à mes grand’mères nomades qui mentent, trahissent et se donnent autant pour l’amour que pour le frisson de savoir le poignard qui guette et qui les trouvera dans un enlacement. Oui, vraiment, je leur ressemble et cela vaut mieux !… Prends-moi !
La voix de Mouni siffle. Son corps mince grandit, les bras tendus.
Mais le sculpteur ne bouge pas. Une force invisible et fatale ploie sa haute taille.
Mektoub, mektoub, éternel ananké, le tout-puissant des heures suprêmes, nous ne sommes rien que les gestes ou les immobiles nécessaires à tes desseins !…
Claude Hervis prononça :
— Je ne veux pas provoquer votre mort ni faire de l’irréparable. Petite enfant de Noura, notre petite sœur, si la résignation vous est impossible, si la coutume de votre peuple vous est trop lourde, nous ne vous abandonnerons pas. Nous chercherons le moyen efficace pour vous libérer. Subissez encore un peu l’épreuve. Notre tendresse affligée va suivre votre vie et nous agirons. Entends-tu, Mouni ?
Mais à présent Mouni l’exécrait et ne voulait plus entendre.
Elle cria :
— Lâche et maudit !
Et ses ongles griffant sa gorge :
— Maudits ceux qui m’ont pris mon cœur arabe ! A la place ils n’ont mis que de la cendre. Qu’elle emplisse leur bouche et les étouffe ! Malheur ! Malheur ! Malheur !…
Claude s’élançait pour étouffer la clameur insensée, imprudente. Mais Mouni s’échappe, fuit… Elle est hors du jardin. Il ne la voit plus…
Mouni trébuche entre les racines des palmiers roux. Sous la clarté stellaire, son visage altéré émerge du voile blanc, et ses prunelles s’élargissent, immenses, et ses lèvres farouches sont gonflées de haine et de mépris.
Elle se hâte, fébrile, sans idée précise sinon rejoindre le lieu d’où elle partit, la tente sombre où Ferhat va revenir en quittant son hôte.
Ferhat…
… Il sort de la tente, Rhadra affectait d’y sommeiller. Brutalement, il a interrogé l’esclave.
— Je ne sais rien, mon seigneur, je dormais. Elle dormait avec moi. Je n’ai rien vu. Je ne sais rien.
— Tu mens !
— Je n’ai rien vu. Je ne sais rien.
— Fille de chienne !
Le talon du maître s’acharnait sur la figure de Rhadra.
— Fille de chienne, « giffa ! »
Rhadra retomba, inerte. Elle était une masse sanguinolente gisant dans l’ombre…
Et Ferhat sort, les yeux fauves, les lèvres retroussées et rageuses sur ses dents brillantes, le cœur bondissant d’amour sauvage et d’effrayante colère.
Les grands astres sahariens luisent éperdument, éclairant la dune.
Ferhat vient à la rencontre de Mouni… Elle l’a vu…
Ils se touchent. Ils s’arrêtent, poitrine contre poitrine, mêlant leurs haleines tragiques, heurtant d’irréductibles regards…
Soudain Mouni s’affaisse… Un jet de sang souille son voile. Une de ses mains s’enfonce dans le sable. Elle soulève son buste poignardé et, la voix stridente :
— Tu ne t’es pas trompé, Ferhat. Si j’étais pour toi comme une morte, c’est à cause de celui que j’ai connu tout à l’heure sous les palmiers…
Venez, maintenant comme un vol de sombres mouches, Oasiens métis nés des esclaves soudanaises ! Venez voir comment les fils de vos pères arabes se vengent de l’adultère.
Femmes qui toutes avez péché, penchez-vous sur le cadavre de celle qui ne fut coupable que du désir inexaucé.
Penchez-vous, les superstitieuses qui devinrent stériles pour avoir été frappées par la queue du lézard des sables ; et vous les fécondes qui mangiez une vipère pour n’enfanter que des fils ; et vous les filles qui allaitez les enfants de vos sœurs, sans avoir failli, parce que vous avez avalé des mouches de cheval ; et vous les sorcières qui violez les sépulcres pour vos sortilèges immondes.
Penchez-vous, les débonnaires, fileuses de laine et tisseuses de haoulis.
Vous toutes, vierges folles des Rouara qui surgissez parmi les roses sahariennes en nocturnes apparitions ; les vicieuses, les passives, les bestiales ; vous toutes au terne sourire, aux dents rongées par le suc des dattes brunes, corps noirs aux plis bleus des étoffes ; vous toutes, animales et simiesques, penchez-vous !
Et toi, presque blanche, aux yeux de perdition, esclave de Claude Hervis, regarde avec elles le cadavre de Mouni, le fragile cadavre que n’émeuvent point les lamentations des suivantes, de celles qui escortaient la petite mariée…
Où sont tes yeux de kehoul et de poussière de soleil, ô Mouni, notre sœur et notre petite enfant ?… Tes glauques prunelles révulsées semblent défier et insulter encore la jalousie meurtrière qui fit de ton corps un crible rouge.
Où sont le charme et la beauté de ton visage doré dans ce masque méprisant et tragique aux lèvres gonflées ?…
Nos pensées sont pareilles à des épines et le remords est en nous comme un fer rouillé dans la plaie vive.
Malheureuse la main qui t’enleva aux champs d’alfa ! Malheureux ceux qui t’initièrent à d’autres horizons où fluent trop de souhaits, à d’autres choses décevantes et fatales qui chassent les résignations. Malheureux ceux qui troublèrent ton cœur ancien, le cœur de tes frères aux longs manteaux…
O notre rebelle, tu étais parmi les précieuses Endormies et nous t’avons réveillée, et te voici morte pour avoir voulu vivre la dangereuse vie de bonheur illusoire offerte par nos promesses…
Du moins si ton martyre pouvait sauver de notre zèle une multitude !…
Les officiers du Bureau arabe, blasés sur ces crimes passionnels fréquents chez les fauves nomades, vinrent pour la justice.
Ils discouraient et interrogeaient devant le petit cadavre.
— Le meurtrier ?
Il est loin. Ses mains lavées dans la seguïa sans murmure, sur sa jument alezane à la longue haleine il galope vers le Djerid tunisien.
— L’amant ?
Pas une bouche ne s’ouvre pour le nommer. Et qui le connaît à l’exception du M’zabi et de Rhadra ? Rhadra qui agonise a fait un geste d’ignorance et le M’zabi ne se soucie pas de se compromettre. Il marmonne :
— Les gens de ce pays sont fous. Ils tuent et ils écrasent la figure des femmes comme ils coupent la tête des palmiers.
Les officiers ont questionné Claude Hervis, avec un sourire pour ses bizarreries connues et une aimable déférence pour sa qualité d’artiste qui fut célèbre, qui pourrait l’être encore. Et, à ces fils d’une civilisation dont il ne veut plus être, Claude Hervis a répondu calmement :
— Je n’ai rien vu. Je ne sais rien.
Une nuit, l’Oasienne accroupie, immobile, l’entendit sangloter. Il pleurait d’apaisement après l’horreur de l’enquête infructueuse, des commentaires finis enfin !
Désormais, le doux corps et l’esprit de Mouni étaient dans la paix, à l’abri du hideux bourdonnement de toutes les mouches humaines.
O notre Mouni, nous scanderons notre hymne funèbre autour de ton sommeil dans le sable blond et chaud.
Dors, tu as connu les chants de la vie,
O Déracinée des champs bédouins !
Tu t’es enchantée aux psaumes antiques,
tu t’es éblouie aux airs étrangers ;
la voix de l’amour te fit frissonnante
et la mélopée triste exaspéra
ton cœur lourd de tant de choses apprises,
lourd de sang arabe et de tes aïeux.
Et le chant ultime, un hymne barbare,
a vibré pour toi dans les palmiers roux.
Dors, tu as connu les encens farouches,
haine et passion, espoir et douleur.
Dors sous la clarté rouge de la lune
qui monte élargie aux bleus horizons,
et sous le soleil qui flambe infernal.
Dors, au bruit câlin des eaux jaillissantes,
au bruit familier des refrains de femmes
et du bêlement des chèvres le soir.
Dors, toi qui portais le poids de ta race,
de ta nostalgie, de notre savoir,
et tous nos souhaits et toutes nos transes
dans l’exaltation de ton Orient.
O Déracinée, ô notre Endormie,
voici retrouvés l’ancestral repos,
l’immémorial et paisible rêve
de ton peuple lent, le rêve très long
qui se continue au fond des tombeaux…
Ce jour-là, dans la cour, l’ombre du figuier et de la vigne, qui tant de fois avait caressé Lella Fatime et Mouni, était plus légère aux pensées de Noura Le Gall. L’influence du Mahdi guérissait la crise de désespérance. Elle concevait que tout n’était pas vain de ce qu’elle avait tenté, que ses épreuves mêmes seraient fécondes et concourraient mystiquement au bien de l’avenir. Elles seraient les sanglants sacrifices aux dieux mystérieux et jaloux qui défendaient le passé et veillaient sur les Enchantées figées dans leur magique sommeil…
Quelqu’un fut dans la cour, quelqu’un qu’elle n’attendait pas, qu’elle croyait ne jamais revoir ou pouvoir rencontrer dans l’indifférence et dont la présence multipliait les battements de ses artères.
Claude Hervis était debout devant elle, grave et mélancolique, le regard calme, assuré, sur tout son visage une expression décisive.
Il partageait à peine l’émotion qui étreignait Noura. Entre elle et lui, désormais, il sentait le fantôme vaporeux et doré de Mouni.
Il arrivait chargé d’un message cruel ; mais fort de ce message même offert en lugubre preuve pour dessiller les yeux de l’apôtre civilisatrice, pour la rendre juge des misérables résultats de la mission et lui dire : — « Je n’avais pas assez prévu quand j’affirmais que les oiseaux envolés reviendraient frémissants ou lassés vers leur cage. Je n’avais pas prévu ceux qui ne pourraient plus revenir, ayant ouvert des ailes trop grandes, impossibles à refermer, et qui mourraient précipités tôt où tard du haut de leur vol, broyés par les rocs de la terre quittée. »
Les lèvres de Noura s’étaient entr’ouvertes sans qu’elle pût parler. Et soudain, elle frissonna de mieux voir le visage de Claude et tel qu’elle ne l’avait jamais connu dans l’autrefois de leur amoureuse amitié. Elle respira péniblement et l’atmosphère lui sembla lourde de menace.
Cependant, elle articula :
— Pourquoi êtes-vous ici ?
— Des évènements se sont accomplis qui m’ont imposé de revenir. Je ne resterai pas longtemps. Ce que j’ai à vous dire sera bref. Pardonnez-moi si, vous aimant, je vous fais mal encore, si je vous parais dur et sans pitié comme une voix de la fatalité.
Sa main nerveuse s’appuya au figuier. De manière saisissante, il retrouvait près de la jeune fille son attitude du cimetière d’Alger.
— Je suis ici pour Mouni, dit-il.
Noura sursauta.
— Mouni n’est plus avec moi.
— Je le sais. Elle m’a appris la triste aventure.
L’angoisse et la joie luttèrent sur les traits palis de la jeune fille.
— Vous l’avez vue ? Elle est heureuse ?
— Je l’ai vue. Elle est tranquille. Elle n’était pas heureuse.
Les yeux très clairs et bleus et les yeux gris, lumineux se troublèrent comme sous un souffle de désolation.
— Comment pouvait-elle être heureuse ? prononça la voix brève du sculpteur. Vous aviez mis la possibilité de tant de désirs en elle, de tant de souhaits stériles dans l’ambiance où elle devait se mouvoir ! Vous l’aviez préparée pour être la désenchantée de deux races ; parmi ceux d’Europe à cause de la déception de son cœur ; parmi ceux de l’Islam, à cause de l’éducation franque qui engendrait les regrets et la rébellion.
— Claude Hervis, dit Noura blême, vous êtes cruel ou oublieux. La déception de son cœur ne vint pas de moi.
Une ride se creusa au front de l’artiste.
— Elle m’aimait avant mon involontaire et imprudente caresse. Je n’ai rien été qu’un jeton dans le jeu du destin.
Noura fit un effort violent.
— Soit. Ne discutons pas le passé. Que fait Mouni à présent ?
— Elle dort.
— Ah ! Ah !… exclama la jeune fille épouvantée du regard de Claude.
— Mouni est morte.
Il y eut ce silence formidable qui suit les catastrophes, avant que s’élève la clameur des foules. Mais le silence se prolongea et pas un cri n’ébranla la maison.
Noura avait glissé le long de la muraille, écroulée dans les blancheurs de sa robe sur les dalles, elle semblait pétrifiée.
Des minutes coulèrent, mortelles.
Elle passa ses mains sur son visage glacé. Ses yeux fixèrent Claude avec égarement.
— Que faites-vous ici ? Allez-vous-en !…
Il recula. Elle le retint. Et, sourdement :
— Dites-moi comment elle est morte.
Il dit le drame rapide et sa voix s’altérait en répétant des phrases de Mouni. Un sanglot sans larmes déchira sa gorge avec le dernier mot.
— Que Dieu me juge, Noura, je ne pouvais agir autrement que j’ai agi et ce meurtre n’est pas le fruit de mon refus.
Mais elle s’écria, véhémente :
— Coupable, deux fois coupable ! Vous deviez la prendre quand elle venait à vous, l’emporter, la défendre contre ceux qui la tourmentaient. Vous deviez me la rendre si vous aviez pitié d’elle et si vous m’aimiez.
— On vous l’aurait reprise.
— Non ! Une mère sait garder son petit. On l’a assassinée et c’est votre faute. Ce fut un sanglant baiser, Claude Hervis. Oh ! je vous hais !…
— Noura…
— Quel crime est le vôtre ! C’est vous qui l’avez poignardée. Et vous osez venir me dire : — « Le cadavre de ton enfant est là-bas, dans le sable, troué, déchiqueté par le couteau du meurtrier, après que mes gestes et mes paroles ont eu massacré son âme. » — Oui, je vous hais, messager de malheur ! Vous me suppliciez à mon tour et vous me répétez les pauvres mots de l’enfant martyre. Qui donc mit des cendres à la place du cœur de Mouni, ô bourreau qui voulez vous ériger en justicier ?
Sa tête heurta le sol et elle gémissait comme un être à l’agonie.
Alors, l’accent de Claude Hervis vibra, prophétique et large, presque surhumain. Il vibra, plus impérieux que la cruauté de cette heure. Il vibra, irrésistible, terrible et poignant.
— Entendez ceci, ô Noura. Et que tous vos frères de race et de pensée, et que tous les partisans d’un progrès fatal l’entendent. Si vous n’y prenez garde, si vous vous obstinez en votre prodigieux aveuglement, ouvriers insensés de la déception, de la torture et du crime, que la douleur et le sang retombent sur vous. La dernière réponse des dieux après les oracles lamentables, Noura, c’est la mort de Mouni, votre bien-aimée, la plus parfaite et la plus douloureuse à cause de cette perfection même.
Cessez votre funeste croisade. Votre civilisation est gonflée de désespoir. Vos premiers disciples ont péri ; n’en préparez pas d’autres pour les misères morales et le tombeau. Vous avez cru leur donner la richesse du cœur et de l’intelligence ; vous les avez rendus pauvres de bonheur entre les plus pauvres, inaptes aux soumissions qu’exige la vie, cabrés devant le renoncement et l’acceptation des fatalités. Vous avez ouvert les portes du gynécée pour que puissent entrer les vents néfastes de l’Europe blasée, agitée, insatisfaite, vile et ambitieuse, menteuse et profane, l’Europe monstrueuse, cette gouge aux appétits hideux sous un geste glorieux de vieil histrion. Et vous avez déchiré les doux voiles séculaires pour que ces vents soufflètent les fragiles visages. Pitié pour eux. Assez. Que l’esprit de Mouni parle avec moi. Ne vous acharnez plus à votre œuvre de perfectionnement ; c’est une œuvre de destruction. Ecoutez la parole biblique à Caïn ; que ce soit celle de votre conscience : — « Noura, qu’as-tu fait de tes sœurs ?… » —
Noura tremble. Elle se relève lentement et regarde Claude avec terreur.
Il poursuit, ardent et sombre :
— Elles étaient endormies dans le nirvâna de la tradition, et voici l’œuvre de leur réveil…
Il s’interrompt ; c’est Noura qui parle comme hallucinée :
— … Fafann et Helhala sont perdues. Zorah a tué. Oureïda, Djénèt et Mouni sont mortes…
Et le sculpteur :
— Pour celles qui reprirent leur sommeil, Hamed ou Allah ! Elles ont raison en elles et autour d’elles. Qu’elles gardent leurs précieuses figures d’idoles sous le voile. Que tout sacrilège qui tenterait de l’arracher soit châtié ! C’est le symbole d’un dernier culte en ce temps où les temples croulent, où les dieux s’en vont. C’est le voile du dernier sanctuaire parfumé d’encens archaïque.
Grâce pour celui-là !…