EIUSDEM HEROIS MAGNI
Epitaphium in Novæ Franciæ oris vulgatum,
& marmoribus atque
arboribus incisum.
CHARA DEO SOBOLES, NEOPHYTI MEI
NOVÆ FRANCIÆ INCOLÆ,
CHRISTICOLÆ,
QUOS EGO.
ILLE EGO SUM MAGNUS SAGAMOS VES TER
POTRINCURTIUS
SUPER ÆSTHERA NOTUS,
IN QUO OLIM SPES VESTRÆ.
VOS SI FEFELLIT INVIDIA,
LUGETE.
VIRTUS MEA ME PERDIDIT VOBIS.
GLORIAM MEAM ALTERI DARE
NEQUIVI.
ITERUM LUGETE.
SIXIEME
LIVRE CONTENANT
LES MOEURS & FAÇONS
DE VIVRE DES PEUPLES DE LA
Nouvelle-France, & le rapport des terres
& mers dont a eté fait mention és livres
precedens.
PREFACE
IEU Tout-puissant en la creation de ce monde s'est tant pleu en la diversité, que, soit au ciel, ou en la terre, sous icelle, ou au profond des eaux, en tout lieu reluisent les effects de sa puissance & de sa gloire, mais c'est une merveille qui surpasse toutes les autres qu'en une méme espece de creature, je veux dire en l'Homme, se trouvent beaucoup de varietez plus qu'és autres choses creées. Car si on le considere en la face, il ne s'en trouvera pas deux qui se ressemblent en tout point. Si on le prent par la voix, c'en est tout de méme: si par la parole, toutes nations ont leur langage propre & particulier, par lequel l'une est distinguée de l'autre. Mais de moeurs & façons de vivre, il y a une merveilleuse diversité. Ce que nous voyons à l'oeil en nôtre voisinage, sans nous mettre en peine de passer des mers pour en avoir l'experience. Or d'autant que c'est peu de chose de sçavoir que des peuples sont differens de nous en moeurs & coutumes, si nous ne sçavons les particularitez d'icelles: peu de chose aussi de ne sçavoir que ce qui nous est proche: ains est une belle science de conoitre la maniere de vivre de toutes les nations du monde, pour raison dequoy Ulysses a eté estimé d'avoir beaucoup veu & conu: il m'a semblé necessaire de m'exercer en ce sixiéme livre sur ce sujet, pour ce qui regarde les nations déquelles nous avons parlé, puis que je m'y suis obligé, & que c'est une des meilleures parties de l'Histoire, laquelle sans ceci seroit fort defectueuse, n'ayant que legerement & par occasion touché ci-dessus ce que j'ay reservé à dire ici. Ce que je fay aussi, afin que s'il plait à Dieu avoir pitié de ces pauvres peuples, & faire par son Esprit qu'ilz soient amenés à sa bergerie, leurs enfans sçachent à l'avenir quels étoient leurs peres, & benissent ceux qui se seront employés à leur conversion, 7 à la reformation de leur incivilité. Prenons donc l'homme par sa naissance, & aprés avoir à peu près remarqué ce qui est du cours de sa vie, nous le conduirons au tombeau, pour le laisser reposer, & nous donner aussi du repos.
CHAP. I
De la Naissance
'AUTHEUR du livre de la Sapience nous témoigne une chose tres-veritable, qu'une pareille entrée est à tous è la vie, & une pareille issue. Mais chacun peuple a apporté quelque ceremonie aprés ces choses accomplies. Car les uns ont pleuré de voir que l'homme vinst naitre sur le theatre de ce monde, pour y étre comme un spectacle de miseres & calamitez. Les autres s'en sont réjouïs, tant pource que la Nature a donné à chacune creature un desir de la conservation de son espece, que pource que l'homme ayant eté rendu mortel par le peché, il desire rentrer aucunement à ce droit d'immortalité perdu, & laisser quelque image visible de soy par la generation des enfans. Je ne veux ici discourir sur chacune nation car ce seroit chose infinie. Mais je diray que les Hebrieux à la naissance de leurs enfans leurs faisoient des ceremonies particulieres rapportées par le Prophete Ezechiel, lequel ayant charge de representer à la ville de Jerusalem ses abominations, il lui reproche & dit qu'elle a eté extraite & née du païs des Cananeens, que son pere étoit Amorrhéen, & sa mere Hetheenne. Et quant à ta naissance (dit-il) au jour que tu naquis ton nombril ne fut point coupé, & tu ne fus point lavée en eau, pour étre addoucie, ni salée de sel, ni aucunement emmaillottée. Les Cimbres mettoient leurs enfans nouveau-nés parmi les neges, pour les endurcir. Et les François les plongeoient dedans le Rhin, pour conoitre s'ils étoient legitimes: car s'ils alloient au fond ils étoient reputés batars: & s'ilz nageoient dessus l'eau ils étoient legitimes, quasi comme voulans dire que les François naturellement doivent nager sur les eaux. Quant à noz Sauvages de la Nouvelle-France, lors que j'étois par-dela ne pensant rien moins qu'à cette histoire, je n'ay pas pris garde à beaucoup de choses que j'auroy peu observer; mais toutefois il me souvient que comme une femme fut delivrée de son enfant on vint en nôtre Fort demander fort instamment de la graisse, ou de l'huile pour la lui faire avaller avant que teter, ni prendre aucune nourriture. De ceci ilz ne sçavent rendre aucune raison, sinon que c'est une longue coutume. Surquoy je conjecture que le diable (qui a toujours emprunté les ceremonies de l'Eglise tant en l'ancienne, qu'en la nouvelle loy) a voulu que son peuple (ainsi j'appelle ceux qui ne croyent point en Dieu & sont hors de la communion des Saints) fût oint comme le peuple de Dieu: laquelle onction il a fait interieure, par ce que l'onction spirituele des Chrétiens est telle.
CHAP. II
De l'Imposition des Noms
OUR l'imposition des noms ilz les donnent par tradition, c'est à dire qu'ils ont des noms en grande quantité léquels ilz choisissent & imposent à leurs enfans. Mais le fils ainé volontiers porte le nom de son pere, en adjoutant un mot diminutif au bout: comme l'ainé de Membertou s'appellera Membertouchis quasi Le petit, ou le jeune Membertou. Quant au puis-né il ne porte le nom du pere, ains on lui en impose un à volonté: & son puisné portera son nom avec une addition de syllabe: comme le puis-né de Membertou s'appelle Actaudin, celui qui suit aprés s'appelle Actaudinech'. Ainsi Memembourré avoit un fils nommé Semcoud et son puisné s'appelloit Semcoudech'. Ce n'est pas toutefois une regle necessaire d'adjouter cette terminaison ech'. Car le puis-né de Panoniac (duquel est mention en la guerre de Membertou contre les Armouchiquois que j'ay décrit entre les Muses de la Nouvelle-France) s'appelloit Panoniagués: de maniere que cette terminaison se se fait selon que le nom precedent le desire. Mais ils ont une coutume que quand ce frere ainé, ou le pere est mort, ilz changent de nom, pour eviter la tristesse que la ressouvenance des decedez leur pourroit apporter. C'est pourquoy aprés le decés de Memembourré, & Semcoud (qui sont morts cet hiver dernier, mille six cens sept) Semcoudech' a quitté le nom de son frere, & n'a point pris celui de son pere, ains s'est fait appeller Paris, parce qu'il a demeuré à Paris. Et aprés la mort de Panoniac, Panonaiqués quitte son nom, & fut appellé Roland par l'un des nôtres. Ce que je trouve mal & inconsiderément fait de prophaner ainsi les noms des Chrétiens & les imposer à des infideles: comme j'ay memoire d'un autre qu'on a appellé Martin. Alexandre le grand (quoy que Payen) ne vouloit qu'aucun fut honoré de son nom qu'il ne s'en rendît digne par la vertu. Et comme un jour un soldat portant le nom d'Alexandre fut accusé devant lui d'étre voluptueux & paillard, il lui commanda de quitter ce nom, ou de changer sa vie.
Je ne voy point dans noz livres qu'aucun peuple ait eu cette coutume de noz Sauvages de changer de nom, pour eviter la tristesse qu'aporte la rememoration d'un decedé. Bien trouve-je que les Chinois changent quatre, ou cinq fois de nom en leur vie. Car il y a le nom de l'enfance, le nom d'escolier, celui du mariage, & le nom d'honneur lors qu'ils ont atteint l'âge viril. Item le nom de religion, quand ils entrent en quelque secte. Mais rien de semblable à noz Sauvages. Plusieurs anciennement & encore aujourd'hui changeans d'état & de fortune ont changé & changent leurs noms. Abram au commencement avoit un nom excellent signifiant Pere haut. Mais aprés les promesses Dieu voulut qu'il s'appellât Abraham, Pere de plusieurs gents & nations. Et à méme intention sa femme Sarai (Dame) fut appellée Sara (Dame de grande multitude). Ainsi Jacob aprés la lucte qu'il eut avec l'Ange (ou Dieu) fut appellé Israël, c'est à dire Prince avec Dieu, ou surmontant le Dieu fort. De méme Esaü (Pelu) fut appellé Edom (Rousseau) à cause d'un brouët, ou potage roux qu'il acheta de son frere Jacob au pris de sa primogeniture. Depuis ces premiers siecles plusieurs Roys ont suivi cette trace. Et premierement ceux de Perse remarqués par le sçavant Joseph Scaliger en son livre sixiéme de la correction des temps. Item les Empereurs Grecs, dont quelques exemples sont rapportés par Zonarc au troisiéme de ses Annales. Et les Rois de France, ainsi que dit Aymon le Moyne au livre quatrieme de son histoire, auquel s'accorde Ado Archevéque de Vienne en sa Chronique souz l'an six cens soixante neuf. Les Papes aussi à l'imitation de l'Apôtre saint Pierre (que premierement on appelloit Simon) ont voulu participer à ce privilege principalement depuis l'an huit cens de nôtre salut, à quoy (dit Platine) donna occasion le nom sordide d'un qui s'appelloit Groin de porc, lequel fut nommé Sergius. Plusieurs ordres nouveaux de Moines & autres prenans le nom de religieux font de méme aujourd'hui entre le peuple, soit pour étre invités à oublier le monde, soit pour receler mieux à couvert les enfans, qu'ilz retirent à eux contre le gré de leurs parens.
Les Bresiliens (à ce que dit Jean de Leri) imposent à leurs enfans les noms des premieres choses qui leur viennent au devant; comme s'il leur vient en imagination un arc avec sa corde, ils appelleront leur enfant Ourapatem, qui signifie l'arc & la corde. Et ainsi consequemment. Pour le regard de noz Sauvages ils ont aujourd'hui des noms sans signification, léquels paraventure en leur premiere imposition signifioient quelque chose. Mais comme les langues changent, on en pert la conoissance. De tout les noms de ceux que j'ay conu je n'ay appris sinon que Chkoudun signifie une Truite: & Oigoudi nom de la riviere dudit Chkoudun qui signifie Voir. Il est bien certain que les noms n'ont point eté imposez sans sujet à quelque chose que ce soit. Car Adam a donné le nom à toute creature vivante selon sa proprieté & nature: & par-ainsi les noms ont eté imposez aux hommes signifians quelque chose comme Adam signifie homme, ou qui est fait de terre: Eve signifie mere de tous vivans; Abel Pleur: Caïn Possession: Jesus, Sauveur: Diable, Calomniateur: Satan, Adversaire, &c. Entre les Romains les uns furent appelez Lucius pour avoir eté nais au point du jour: les autres Cesar, pour ce qu'à la naissance du premier de ce nom on ouvrit par incision le ventre à sa mere: De méme Lentulus, Piso, Fabius, Cicero, &c. tous noms de soubriquets donnés par quelqu'accident, ainsi que les noms de noz Sauvages, mais avec plus de jugement.
Ainsi noz Roys anciens ont participé à cette façon de noms, comme on peut remarquer en Clodion le chevelu, Charles Martel, le grand, le chauve, le simple; Loys le debonnaire, le begue, le gros, hutin: Pepin le bref, Hugues Capet, &c. Mais ces soubriquets ne leur ont eté volontiers donnez qu'aprés leur decés. Et entre le menu peuple cela s'est transferé aux enfans: comme un Notaire étoit surnommé le Clerc; un forgeron, marechal, ou serrurier, s'appelloit le Févre, ou Fabre, ou Faur, &c. A plusieurs on a imposé le nom de leur païs, ou des lieux où ils avoient pris naissance. D'autres ont hérité de leurs peres des noms dont on ne sçait aujourd'huy la cause ni l'origine: comme Lescarbot qui est mon nom de famille. Et toutefois il y a des tres-nobles maisons és païs d'Artois, du Maine, & de la basse Bretagne prés saint Paul de Leon qui s'apellent de ce nom.
Quant aux noms des Provinces, nous voyons par l'histoire sacrée que les premiers hommes leur ont imposé les leurs. Ce que le psalmiste semble blamer quand il dit:
Ils lairront pour autrui ces biens qu'ils amoncelent,
Leurs palais eternels des sepulcres feront,
En diverses maisons leurs terres passeront,
Et ces lieux qui si fiers de leurs noms ils appellent.
Mais il parle de ceux qui trop avidement recherchent celà, & pensent étre immortels ici bas. Car certes s'il faut imposer quelque noms aux lieux, places & provinces, il vaut autant que ce soient les noms de ceux qui les établissent que d'un autre, quand ce ne seroit que pour emouvoir la posterité à bien faire; laquelle méme reçoit une tristesse quand elle ne sçait qui est son autheur & la cause de son bien. Et de cette cupidité ont eté touchez ceux-mémes qui ont haï le monde, & se sont sequestrez de la compagnie des hommes, dont plusieurs on fait des sectes qu'ils ont appellées de leurs noms.
CHAP. III
De la Nourriture des enfans, & amour des peres
& meres envers eux.
E Tout-puissant voulant montrer quel est le devoir d'une vraye mere, dit par le prophete Esaie: La femme peut-elle oublier son enfant qu'elle allaite, qu'elle n'ait pitié du fils de son ventre? Cette pitié que Dieu requiert és meres est de bailler la mammelle à leurs enfans, & ne leur point changer la nourriture qu'elles leur ont donnée avant la naissance. Mais aujourd'hui la plus part veulent que leurs mammelles servent d'attraits de paillardise: & se voulans donner du bon temps envoyent leurs enfans aux champs, là où ilz sont paraventure changés ou donnés à des nourrices vicieuses, déquelles ilz sucent avec lait la corruption & mauvaise nature. Et de là viennent des races fausses, infirmes & degenerantes de la souche dont elles portent le nom. Les femmes Sauvages ont plus d'amour que cela envers leurs petits: car autres qu'elles ne les nourrissent: ce qui est general en toutes les Indes Occidentales. Aussi leurs tetins ne servent-ilz point de flamme d'amour, comme pardeça, ains en ces terres là l'amour se traite par la flamme que la nature allume en chacun, sans y apporter des artifices soit par le fard, ou les poisons amoureuses, ou autrement. Et de cette façon de nourriture sont louées les anciennes femmes d'Allemagne par Tacite, d'autant que chacune nourrissoit ses enfans de ses propres mamelles, & n'eussent voulu qu'une autre qu'elles les eût alaités: Ce que pour la pluspart elles ont gardé religieusement jusques aujourd'hui. Or noz Sauvages avec la mammelle leur baillent des viandes déquelles elles usent, aprés les avoir bien machées: & ainsi peu à peu les élevent. Pour ce qui est de l'emmaillottement, és païs chauds & voisins des tropiques ilz n'en ont cure, & les laissent comme à l'abandon. Mais tirant vers le Nort les meres ont une planche bien unie, comme la couverture d'une layette, sur laquelle mettent l'enfant enveloppé d'une fourrure de Castor, s'il ne fait trop chaud, & lié là-dessus avec quelque bende elles le portent sur leurs dos les jambes pendantes en bas: puis retournées en leurs cabannes elles les appuient de cette façon tout droits contre une pierre, ou autre chose. Et comme pardeça on baille des petits panaches & dorures aux petits enfans, ainsi elles pendent quantité de chapelets, & petits quarreaux diversement colorés en la partie superieure de ladite planche pour l'ornement des leurs. Les nourissans ainsi, & avec un soin tel que doivent les bonnes meres, elles les ayment aussi, comme pareillement font les peres, gardans cette loy que la Nature a entée és coeurs de tous animaux (excepté des femmes debauchées) d'en avoir le soin. Et quand il est question de leur demander (je parle des Souriquois, en la terre déquels nous avons demeuré) de leurs enfans pour les amener & leur faire voir la France, ilz ne les veulent bailler: que si quelqu'un s'y accorde il lui faut faire des presens, & promettre merveilles ou bailler otage. Nous en avons touché quelque chose ci-dessus, à la fin du dix-septiéme chapitre du livre quatriéme. Et ainsi je trouve qu'on leur fait tort de les appeller barbares, veu que les anciens Romains l'étoient beaucoup plus, qui vendoient le plus souvent leurs enfans, pour avoir moyen de vivre. Or ce qui fait qu'ils aiment leurs enfans plus qu'on ne fait pardeça, c'est qu'ilz sont le support des peres en la vieillesse, soit pour les aider à vivre, soit pour les defendre de leurs ennemis: & la nature conserve en eux son droit tout entier pour ce regard. A cause dequoy ce qu'ilz souhaitent le plus c'est d'avoir nombre, pour étre tant plus forts, ainsi qu'és premiers siecles auquels la virginité étoit chose reprochable, pour ce qu'il y avoit commandement de Dieu à l'homme & à la femme de croitre, & multiplier, & remplir la terre. Mais quand elle a eté remplie, cet amour s'est merveilleusement refroidi, & les enfans ont commencé d'étre un fardeau aux pers & meres, léquels plusieurs ont dédaigné & bien souvent ont procuré leur mort. Aujourd'huy le chemin est ouvert à la France pour remedier à cela. Car s'il plait à Dieu conduire & feliciter les voyages de la Nouvelle-France, quiconque pardeça se trouvera oppressé pourra passer là, y confiner ses jours en repos & sans pauvreté; ou si quelqu'un se trouve trop chargé d'enfans il en pourra là envoyer la moitié, & avec un petit partage ilz seront riches & possederont la terre qui est la plus asseurée condition de cette vie. Car nous voyons aujourd'hui de la peine en tous états, méme és plus grans léquels sont souvent traversez d'envies & destitutions: les autres feront cent bonetades & corvées pour vivre, & ne feront que languir: les autres vivent en perpetuel servage. Mais la terre ne nous trompe jamais si nous la voulons caresser à bon escient. Témoin la fable de celui qui par son testament declara à ses enfans qu'il avoit caché un thresor en sa vigne, & comme ils eurent bien remué profondement ilz ne trouverent rien, mais au bout de l'an ilz recueillirent si grande quantité de raisins qu'ils ne sçavoient où les mettre. Ainsi par toute l'Ecriture sainte les promesses que Dieu fait aux patriarches Abraham, Isaac, & Jacob, & depuis au peuple d'Israël par la bouche de Moyse, & du Psalmiste, c'est qu'ils possederont la terre, comme un heritage certain, qui ne peut perir, & où un homme ha dequoy sustenter sa famille, se rendre fort, & vivre en innocence: suivant le propos de l'ancien Caton, lequel disoit que les fils des laboureurs ordinairement sont vaillans & robustes, & ne pensent point és mal.
CHAP IV
De la Religion
'HOMME ayant eté creé à l'image de Dieu, c'est bien raison qu'il reconoisse, serve, adore, loue & benie son createur, & qu'à cela il employe tout son desir, sa pansée, sa force, & son courage. Mais la nature humaine ayant eté corrompue par le peché, cette belle lumiere que Dieu lui avoit premierement donnée a tellement eté obscurcie qu'il en est venu à perdre la conoissance de son origine. Et d'autant que Dieu ne se montre point à nous par une certaine forme visible, comme feroit un pere, ou un Roy; se trouvant accablé de pauvreté & infirmité, sans s'arréter à la contemplation des merveilles de ce Tout-puissant ouvrier, & le rechercher comme il faut; d'un esprit bas & abeti, miserable il s'est forgé des Dieux à sa fantasie, & n'y a rien de visible au monde qui n'ait eté deifié en quelque part, voire méme en ce rang ont eté mises encor des choses imaginaires, comme La Vertu, L'Esperance, l'Honneur, la Fortune, & mille semblables: item des dieux infernaux, & de maladies & autres sortes de pestes, adorant chacun les choses déquelles il avoit crainte. Mais toutefois quoy que Ciceron ait dit, parlant de la nature des dieux, qu'ils n'y a gent si sauvage, si brutale, ne si barbare qui ne soit imbue de quelque opinion d'iceux: se est-ce qu'il s'est trouvé en ces dernier siecles des nations qui n'en ont aucun ressentiment: ce qui est d'autant plus étrange qu'au milieu d'icelles y avoit, & y a encore des idolatres, comme en Mexique & Virginia (adjoutons-y encor si on veut, la Floride). Et neantmoins tout bien consideré, puis que la condition des uns & des autres est deplorable, je prise davantage celui qui n'adore rien, que celui qui adore des creatures sans vie, ni sentiment car au moins tel qu'il est il ne blaspheme point, & ne donne point la gloire de Dieu à un autre, vivant (de verité) une vie qui ne s'éloigne gueres de la brutalité: mais celui là est encore plus brutal qui adore une chose morte, & y met sa fiance. Et au surplus celui qui n'est imbu d'aucune mauvaise opinion est beaucoup plus susceptible de la vraye adoration, que l'autre: étant semblable à un tableau nud, lequel est prét à recevoir telle couleur qu'on luy voudra bailler. Car un peuple qui a une fois receu une mauvaise impression de doctrine, il la lui faut arracher devant qu'y en subroger une autre. Ce qui est bien difficile, tant pour l'opiniatreté des hommes, qui disent: Nos peres ont vécu ainsi: que pour détourbier que leur donnent ceux qui leur enseignent telle doctrine, & autres de qui la vie depend de là, léquels craignent qu'on ne leur arrache le pain de la main: ainsi que ce Demetrius ouvrier en argenterie, duquel est parlé és Actes des Apôtres. C'est pourquoy nos peuples de la Nouvelle-France se rendront faciles à recevoir la doctrine Chrétienne si une fois la province est serieusement habitée. Car afin de commencer par ceux de Canada, Jacques Quartier en sa deuxiéme relation rapporte ce que j'ay nagueres dit, en ces mots, qui sont couchez ci-dessus au livre troisiéme.
Cedit peuple (dit-il) n'a aucune creance de Dieu qui vaille: Car ilz croyent en un qu'ils appellent Cudouagni, et disent qu'il parle souvent à eux, & leur dit le temps qu'il doit faire. Ilz disent que quand il se courrouce à eux, il leur jette de la terre aux ïeux. Ilz croyent aussi quant ilz trépassent qu'ilz vont és étoilles, vont en beaux champs verts pleins de beaux arbres, fleurs & fruits somptueux. Aprés qu'ilz nous eurent doné ces choses à entendre nous leur avons montré leur erreur, & que leur Cudouagni est un mauvais esprit qui les abuse, & qu'il n'est qu'un Dieu, qui est au ciel, lequel nous donne tout, & est createur de toutes choses, & qu'en cetui devons croire seulement, & qu'il faut étre baptizé ou aller en enfer. Et leur furent remontrées plusieurs autres choses de nôtre Foy: Ce que facilement ils ont creu: & ont appellé leur Coudouagni, Agojouda. Tellement que plusieurs fois ont prié le Capitaine de les baptizer, & y sont venus ledit seigneur (c'est Donnacona) Taiguragni, Domagaya, avec tout le peuple de leur ville pour le cuider étre, mais parce qu ne sçavions leur intention & courage, & qu'il n'y avoit qui leur remontrat la Foy, pour lors fut prins excuse vers eux, & dit à Taiguragni & Domagaya qu'ilz leur fissent entendre que nous retournerions un autre voyage, & apporterions des Prétres, & du Chréme, leur donnant à entendre pour excuse que l'on ne peut baptizer sans ledit Chréme. Ce qu'ilz creurent. Et de la promesse que leur fit le Capitaine de retourner furent fort joyeux, & le remercierent.
Samuel Champlein ayant és dernieres années fait le méme voyage que le Capitaine Jacques Quartier, a discouru avec les Sauvages du jourd'hui, & fait rapport des propos qu'il a tenu avec certains Sagamos d'entre eux touchant leur croyance des choses spiritueles & celestes: ce qu'ayant eté touché ci-dessus je m'empecheray d'en parler. Quant à noz Souriquois, & autres leurs voisins, je ne puis dire sinon qu'ilz sont destituez de toute conoissance de Dieu, n'ont aucune adoration, & ne font aucun service divin, vivans en une pitoyable ignorance, que devroit toucher les coeurs aux Princes & Pasteurs Chrétiens qui employent bien souvent à des choses frivoles ce qui seroit plus que suffisant pour établir là maintes colonies qui porteroient leur nom, alentour déquelles s'assembleroient ces pauvres peuples. Je ne di pas qu'ils y aillent en personne: car ilz sont plus necessaires ici, & chacun n'est pas propre à la mer: mais il y a tant de gens de bonne volonté qui s'employroient à cela s'ils en avoient les moyens, que ceux qui le peuvent faire sont du-tout inexcusables. Le siecle du jourd'huy est tombé comme une astorgie, manquant d'amour et de charité Chrétienne, et ne retenant quasi rien de ce feu qui bruloit noz peres soit au temps de noz premiers Rois, soit au siecle des Croisades pour la Terre-sainte: voire si quelqu'un employe sa vie & ce peu qu'il ha à cet oeuvre, la pluspart s'en mocquent, semblables à la Salemandre, laquelle ne vit point au milieu des flammes, comme quelques-uns s'imaginent, mais est d'une nature si froide qu'elle les éteint par sa froideur.
Chacun veut courir aprés les thresors, & les voudroit enlever sans se donner de la peine, & au bout de cela se donner du bon temps; mais ils y viennent trop tard; & en auroient assez s'ils croyoient comme il faut en celuy qui a dit: Cherchez premierement le Royaume de Dieu, & toutes ces choses vous seront baillées par-dessus.
Revenons à nos Sauvages, pour la conversion déquels il nous reste de prier Dieu vouloir ouvrir les moyens de faire une ample moisson à l'avancement de l'Evangile. Car les nôtres & generalement tous ces peuples jusques à la Floride inclusivement sont fort aisez à attirer à la Religion Chrétienne, selon que je puis conjecturer de ceux que je n'ay point veu, par les discours des histoires, mais je trouve que la facilité y sera plus grande en ceux des premieres terres comme du Cap-Breton jusques à Malebarre, pour ce qu'ilz n'ont aucun vestige de Religion (car je n'appelle point Religion s'il n'y a quelque latrie, & office divin) ni la culture de la terre (du moins jusques à Chouakoet) laquelle est la principale chose qui peut attirer les hommes à croire ce que l'on voudra, d'autant que de la terre vient tout ce qui est necessaire à la vie, aprés l'usage general que nous avons des autres elemens. Nôtre vie a besoin principalement de manger, boire, & étre à couvert. Ces peuples n'ont rien de cela, par maniere de dire, car ce n'est point étre à couvert d'étre toujours vagabond, & hebergé souz quatre perches, & avoir une peau sur le dos: ni n'appelle point manger & vivre, que de manger tout à un coup & mourir de faim le lendemain, sans pourvoir à l'avenir. Qui donnera donc à ces peuples du pain, & le vétement, celui-là sera leur Dieu, ilz croiront tout ce qu'il dira. Ainsi le Patriarche Jacob promettoit de servir Dieu s'il lui bailloit du pain à manger & du bétement pour se couvrir. Dieu n'a point de nom: car tout ce que nous sçaurions dire ne le pourroit comprendre. Mais nous l'appellons Dieu, pour ce qu'il donne. Et l'homme en donnant peut étre appellé Dieu par ressemblance. Fay (dis Saint Gregoire de Nazianze) que tu sois Dieu envers les calamiteux en imitant la misericorde de Dieu. Car l'homme n'a rien de si divin en soy que le bien fait. Les Payens ont reconu ceci, & entre autres Pline quand il a dit que c'est grand signe de divinité à un homme mortel d'ayder & soulager un autre mortel. Ces peuples donc ressentans les fruits de l'usage des métiers & culture de la terre, croiront tout ce qui leur sera annoncé, in auditu auris, à la premiere voix qui leur frappera aux aureilles. Et de ceci j'ay des témoignages certains, pour ce que je les ay reconus tout disposés à cela par la communication qu'ils avoient avec nous: & y en a qui sont Chrétiens de volonté & en font les actions telles qu'ilz peuvent, encores qu'ils ne soient baptizés: entre léquels je nommeray Chkoudun Capitaine (alias Sagamos) de la riviere de Saint Jean mentionné au commencement de cet oeuvre, lequel ne mange point un morceau qu'il ne leve les ïeux au ciel, & ne face le signe de la Croix, pour ce qu'il nous a veu faire ainsi: mémes à noz prieres il se mettoit à genoux comme nous: & pource qu'il a veu une grande Croix plantée prés de notre Fort, il en a fait autant chez lui, & en toutes ses cabannes: & en porte une devant sa poitrine, disant Qu'il n'est plus Sauvage, & reconoit bien qu'ilz sont bétes (ainsi dit-il en son langage) mais qu'il est comme nous, desirant étre instruit. Ce que je de cetui-ci je le puis affermer préque de tous les autres: & quand il seroit seul, il est capable, étant instruit, d'attirer tout le reste.
Les Armouchiquois sont un grand peuple léquels aussi n'ont aucune adoration: & étans arretez par ce qu'ilz cultivent la terre, on les peut aisément congreger, & exhorter à ce qui est de leur salut. Ilz sont vicieux & sanguinaires ainsi que nous avons veu ci-dessus: mais cette insolence vient de ce qu'ilz se sentent forts, à cause de leur multitude, & pour-ce qu'ilz sont plus à l'aise que les autres, recueillans des fruits de la terre. Leur païs n'est pas encores bien reconu, mais en ce peu que nous en avons découvert j'y trouve de la conformité avec ceux de la Virginie, hors-mis en la superstition & erreur en ce qui regarde nôtre sujet, d'autant que les Virginiens commencent à avoir quelque opinion de chose superieure en la Nature, qui gouverne ce monde ici.
Ils croyent plusieurs Dieux (ce dit un historien Anglois qui y a demeuré) léquels ils appellent Nontoac: mais de diverses sortes & degrez. Un seul est principal & grand, qui a toujours été, lequel voulant faire le monde fit premierement d'autres Dieux pour étre moyens & instrumens déquels il se peût servir à la creation & au gouvernement. Puis aprés, le soleil, la lune, & les étoilles comme demi dieux, & instrumens de l'autre ordre principal. Ilz tiennent que la femme fut premierement faite, laquelle par conjoncion d'un des Dieux eut des enfans.
Tous ces peuples generalement croyent l'immortalité de l'ame, & qu'aprés la mort les gens de bien sont en repose, & les mechans en peine. Or les méchans sont leurs ennemis, & eux les gens de bien: de sorte qu'à leur opinion ilz sont tous après la mort bien à leur aise, & principalement quand ils ont bien defendu leur païs & bien tué de leurs ennemis. Et pource qui est de la resurrection des corps, encore y-a-il quelque nations pardela qui en ont de l 'ombrage. Car les Virginiens font des contes de certains hommes resuscitez, qui disent choses étranges: comme d'un méchant, lequel aprés sa mort avoit eté prés l'entrée de Popogosso (qui est leur enfer) mais un Dieu le sauva & lui donna congé de retourner au monde, pour dire à ses amis ce qu'ilz devoient faire pour ne point venir en ce miserable tourment. Item en l'année que les Anglois étoient là avint à soixante-deux lieuës d'eux (ce disoient les Virginiens) qu'un corps fut deterré, comme le premier, & remontra qu'étant mort en la fosse, son ame étoit en vie, & avoit voyagé fort loin par un chemin long & large, aux deux cotez duquel croissoient des arbres fort beaux & plaisans, portans fruits les plus rares qu'on sçauroit voir: & qu'à la fin il vint à de fort belles maisons, prés déquelles il trouva son pere qui étoit mort, lequel lui fit exprés commandement de revenir & declarer à ses amis le bien qu'il falloit qu'ilz fissent pour jouir des delices de ce lieu: & qu'aprés son message fait il s'en retournât. L'Histoire generale des Indes Occidentales rapporte qu'avant la venue des Hespagnols au Perou, ceux de Cusco, & des environs, croyoient semblablement la resurrection des corps. Car voyans que les Hespagnols, d'une avarice maudite, ouvrans les sepulchres pour avoir l'or & les richesses qui étoient dedans, jettoient les ossemens des morts ça & là, ilz les prioient de ne les écarter ainsi, afin que cela ne les empechât de resusciter: qui est une croyance plus parfaite que celle des Sadducéens, & des Grecs, léquels l'Evangile & les Actes des Apôtre nous témoignent s'étre mocqué de la resurrection, comme fait aussi préque toute l'antiquité Payenne.
Attendant cette resurrection quelques uns de nos Occidentaux ont estimé que les ames des bons alloient au ciel, & celles des méchans en une grande fosse ou trou qu'ilz pensent étre bien loin au Couchant, qu'ils appellent Popogusso, pour y bruler toujours, & telle est la croyance des Virginiens: les autres (comme les Bresiliens) que les méchans s'en vont aprés la mort avec Aignan, qui est le mauvais esprit qui les tourmente: mais pour le regard des bons, qu'ils alloient derriere les montagnes danser, & faire bonne chere avec leurs peres. Plusieurs des anciens Chrétiens fondés sur certains passages d'Esdras, de sainct Paul, & autres, ont estimé qu'aprés la mort nos ames étoient sequestrées en des lieux souz-terrains, comme au sein d'Abraham, attendans le jugement de Dieu: & là Origene a pensé qu'elles sont comme en une école d'ames & lieu d'erudition; où elles apprennent les causes & raisons des choses qu'elles ont veu en terre, & par ratiocination font des jugemens des consequences du passé, & des choses à venir. Mais telles opinions ont eté rejettées par la resolution des Docteurs de Sorbone au temps du Roy Philippe le Bel, & depuis par le Concile de Florence. Que si les Chrétiens mémes en ont eté là, c'est beaucoup à ces pauvres Sauvages d'étre entrés en ces opinions que nous avons rapportées d'eux.
Quant à ce qui est de l'adoration de leurs Dieux, de tous ceux qui sont hors la domination Hespagnole e ne trouve sinon les Virginiens qui facent quelque service divin (si ce n'est qu'on y vueille aussi comprendre ce que font les Floridiens, que nous dirons ci-aprés). Ilz representent donc leurs Dieux en forme d'homme, léquels ils appellent Keuuasouuock. Un seul est nommé Keuuas. Ilz les placent en maisons ou temples faits à leur mode qu'ilz nomment Machicomuch', équels ilz font leurs prieres, chants, & offrandes à ces Dieux. Et puis que nous parlons des infideles, je prise davantage les vieux Romains, léquels ont eté plus de cent septante ans sans aucun simulacres de Dieux, ce dit saint Augustin, ayant sagement eté defendu par Numa Pompilius d'en faire aucun, pource que telle chose stolide & insensible les faisoit mépriser, & de ce mépris venoit que le peuple perdoit toute crainte, n'étant rien si beau que de les adorer en esprit, puis qu'ilz sont esprits. Et de verité Pline dit, qu'il n'y a chose qui demontre plus l'imbecillité du sens humain, que de vouloir assigner quelque image ou effigie à Dieu. Car en quelque part que Dieu se montre il est tout de sens, de veue, d'ouïe, d'ame, d'entendement; & finalement il est tout de soy-méme, sans user d'aucun organe. Les anciens Allemans instruits en cette doctrine, non seulement n'admettoient point de simulacres de leurs Dieux (ce dit Tacite) mais aussi ne vouloient point qu'ilz fussent depeints contre les parois, ni representés en aucune forme humaine, estimans cela trop deroger à la grandeur de la puissance celeste. On peut dire entre nous que les figures & representations sont les livres des ignorans. Mais laissans les disputes à part, il seroit bien-seant que chacun fût sage & bien instruit, & qu'il n'y eût point d'ignorans.
Noz Sauvages Souriquois & Armouchiquois ont l'industrie de la peinture & sculpture, & font des images des bétes, oiseaux, hommes, en pierres & en bois aussi joliment que des bons ouvriers de deça, & toutefois ilz ne s'en servent point pour adoration, ains seulement pour le contentement de la veue, & pour l'usage de quelques outils privez, comme des calumets à petuner. Et en cela (comme j'ay dit au commencement) quoy qu'ilz soient sans cult divin, je les prises davantage que les Virginiens, & toutes autres sortes de gens qui plus bétes que les bétes adorent & reverent des choses insensible.
Le Capitaine Laudonniere en son histoire de la Floride dit que ceux de ce païs-là n'ont conoissance de Dieu, ni d'aucune Religion, sinon qu'ils ont quelque reverence au soleil, & à la lune: auquels toutefois je ne trouve point par tout ladite histoire qu'ilz facent aucune adoration, fors que quand ilz vont à la guerre le Paraousti fait quelque priere au soleil pour obtenir victoire, & laquelle obtenue, il lui en rend la louange, avec chansons en son honneur, comme j'ay plus particulierement dit ci-dessus. Et toutefois Belleforet écrit avoir pris de ladite histoire ce qu'il met en avant, qu'ilz font des sacrifices sanglans tels que les Mexicains, s'assemblans en une campagne, & y dressans leurs loges, là où aprés plusieurs danses & ceremonies ilz levent en l'air & offrent au soleil celui sur qui le sort est tombé d'étre destiné pour le sacrifice. Que s'il est hardi en cet endroit, il ne l'est pas moins quand il en dit autant des peuples de Canada léquels il fait sacrificateurs de corps humains, encores qu'ilz n'y ayent jamais pensé. Car si le Capitaine Jacques Quartier a veu des tétes de leurs ennemis conroyées, étendues sur des pieces de bois, il ne s'ensuit qu'ils ayent eté sacrifiés: mais c'est leur coutume, ainsi qu'aux anciens Gaulois, d'en faire ainsi, c'est à dire d'enlever toutes les tétes d'ennemis qu'ils auront peu tuer, & les pendre ne (ou dehors) leurs cabanes pour trophées. Ce qui est coutumier par toutes les Indes Occidentales.
Pour revenir à noz Floridiens, si quelqu'un veut appeller acte de Religion l'honneur qu'ilz font au soleil, je ne l'empeche. Car és vieux siecles de l'age d'or lors que l'ignorance se mit parmi les hommes, plusieurs considerans les admirables effects du soleil & de la lune déquels Dieu se sert pour le gouvernement des choses d'ici bas, ilz leur attribuerent la reverence deuë au Createur, & cette façon de reverence Job nous l'explique quand il dit: Si j'ay regardé le Soleil en sa splendeur, & la lune cheminant claire: Et si mon coeur a eté seduit en secret, & ma main a baisé ma bouche: Ce qui est une iniquité toute jugée, car j'eusse renié le grand Dieu d'en haut. Quant au baise-main c'est une façon de reverence qui se garde encore aux homages. Ne pouvans toucher au soleil ils étendoient la main vers lui, puis la baisoient: ou touchoient son idole, aprés baisoient la main qui avoit touché. Et en cette idolatrie est quelquefois tombé le peuple d'Israël comme nous voyons en Ezechiel.
Au regard des Bresiliens, je trouve par le discours de Jean de Leri, que non seulement ilz sont semblables aux nôtres, sans aucune forme de Religion, ni conoissance de Dieu, mais qu'ilz sont tellement aveuglés & endurcis en leur anthropophagie, qu'ilz semblent n'étre nullement susceptibles de la doctrine Chrétienne. Aussi sont ils visiblement tourmentez & battus du diable (qu'ils appellent Aignan) & avec telle rigueur, que quand ilz le voyent venir tantot en guise de béte, tantot d'oiseau, ou de quelque forme étrange, ilz sont comme au desespoir. Ce qui n'est point à l'endroit des autres Sauvages plus en deça vers la Terre-neuve, du moins avec telle rigueur. Car Jacques Quartier rapporte qu'il leur jette de la terre aux ïeux, & l'appellent Cudouagni: & là où nous étions (où il s'appelle Aoutem) j'ay quelquefois entendu qu'il a egratigné Membertou en qualité de devin du païs. Quand on remontre aux Bresiliens qu'il faut croire en Dieu, ils en sont bien d'avis, mais incontinent ils oublient leur leçon, & retournent à leur vomissement, qui est une brutalité étrange, de ne vouloir au moins se redimer de la vexation du diable par la Religion: Ce qui les rend inexcusables, mémes qu'ils ont quelques restes de la memoire du deluge, & de l'Evangile (si tant est que leur rapport soit veritable). Car ilz font mention en leurs chansons que les eaux s'étans une fois débordées couvrirent toute la terre, & furent tous les hommes noyés, exceptez leurs grandz peres, qui se sauverent sur les plus hauts arbres de leur païs. Et de ce deluge ont aussi quelque traditive d'autres Sauvages que j'ay mentionné ailleurs. Quant à ce qui est de l'Evangile, ledit de Leri dit qu'ayant une fois trouvé l'occasion de leur remontrer l'origine du monde, & leur miserable condition, & comme il faut croire en Dieu, ilz l'ecouterent avec grande attention, demeurans tout étonnez de ce qu'ilz avoient ouï: & que là dessus un vieillard prenant la parole, dit, Qu'à la verité il leur avoit recité de grandes merveilles, qui lui faisoient rememorer ce que plusieurs fois ils avoient entendu de leurs grands-peres, que dés fort longtemps un Maïr (c'est à dire un étranger vétu & barbu comme les François) avoit eté là les pensant ranger à l'obeïssance du Dieu qu'il leur annonçoit, & leur avoit tenu le méme langage: mais qu'ilz ne le voulurent point croire. Et partant y en vint un autre, qui en signe de malediction leur bailla les armes dont depuis se sont tuez l'un l'autre: & de quitter cette façon de vivre il n'y avoit apparence, pour ce que toutes les nations à eux voisines se mocqueroient d'eux.
Or noz Souriquois, Canadiens, &leurs voisins, voire encores les Virginiens & Floridiens ne sont pas tant endurcis en leur mauvaise vie, & recevront fort facilement la doctrine Chrétienne quant il plaira à Dieu susciter ceux que le peuvent à les secourir. Aussi ne sont-ilz visiblement tourmentez, battus, dechirez du diable comme ce barbare peuple du Bresil, qui est une maldiction étrange à eux particuliere plus qu'aux autres nations de dela. Ce qui me fait croire que la trompette des Apôtres pourroit avoit eté jusques là, suivant la parole du vieillart susdit, à laquelle ayans bouché l'aureille ils en portent une punition particuliere non commune aux autres qui paraventure n'ont jamais ouï la parole de Dieu depuis le Deluge, duquel toutes ces nations en plus de trois mille lieuës de terre ont une obscure conoissance qui leur a eté donnée par tradition de pere en fils.
CHAP. V
Des Devins & Maitres des ceremonies entre
les Indiens.
E ne veux appeller (comme quelques uns ont fait) du nom de Prétres ceux qui font les ceremonies & invocations de demons entre les Indiens Occidentaux, sinon entant qu'ils ont l'usage des sacrifices & dons u'ils offrent à leurs Dieux, d'autant que (comme dit l'Apôtre) tout Prétre, ou Pontife, est ordonné pour offrir dons & sacrifices: tels qu'étoient ceux de Mexique (dont le plus grand étoit appellé Papas) léquels encensoient à leurs idoles, dont la principale étoit celle du Dieu qu'ils nommoient Vizilipuztlt, comme ainsi soit neantmoins que le nom general de celui qu'ilz tenoient pour supreme seigneur & autheur de toues choses fût Viracocha, auquel ilz bailloient des qualités excellentes, l'appellans Pachacamac, qui est Createur du ciel & de la terre, & Usapu, qui est Admirable, & autres noms semblables. Ils avoient aussi des sacrifices d'hommes, comme encore ceux du Perou, léquels ilz sacrifioient en grand nombre, ainsi qu'en discourt amplement Joseph Acosta. Ceux-là donc peuvent étre appellez Prétres, ou Sacrificateurs; mais pour le regard de ceux de la Virginie & de la Floride, je ne voy point quelz sacrifices ilz font, & par ainsi je les qualifieray Devins, ou Maitres des ceremonies de leur religion, léquels en la Floride je trouve appelles Jarvars, & Joanas: en Virginia Vuiroances: au Bresil Caraïbes: & entre les nôtres (je veux dire les Souriquois) Autmoins. Laudonniere parlant de la Floride:
Ils ont (dit-il) leurs Prétres, auquels ilz croyent fort, pour autant qu'ilz sont grans magiciens, grans devins, & invocateurs de diables. Ces prétres leur servent de Medicins & Chirurgiens & portent toujours avec aux un plein sac d'herbes & de drogues pour medeciner les malades, qui sont la pluspart de verole: car ils aiment fort les femmes & filles, qu'ils appellent filles du soleil. S'il y a quelque chose à traitter, le Roy appelle les Jarvars, & les plus anciens, & leur demande leur avis.
Voyez au surplus ce que j'ay écrit ci-dessus au sixiéme chapitre du premier livre. Pour ceux de la Virginie ilz ne sont pas moins matois que ceux de la Floride, & se donnent credit, & font respect par des traits de Religion tels que nous avons dit au precedent chapitre, parlans de quelques morts resuscitez. C'est par ce moyen & souz pretexte de Religion que les Inguas se rendirent jadis les plus grans Princes de l'Amerique. Et de cette ruse ont aussi usé ceux de deça qui ont voulu embabouiner le peuple, comme Numa Pompilius, Lysander, Sertorius, & autres plus recens, faisans (ce dit Plutarque) comme les joueurs de tragedies, qui voulans representer des choses qui passent les forces humaines, ont recours à la puissance superieure des Dieux.
Les Aoutmoins de la derniere terre des Indes qui est la plus proche de nous, ne sont si lourdauts qu'ilz n'en sachent bien faire à croire au menu peuple. Car avec leurs impostures, ilz vivent, & se rendent necessaires, faisans la Medecine & Chirurgie aussi bien que les Floridiens. Pour exemple soit Membertou grand Sagamos. S'il y a quelqu'un de malade on l'envoye querir. Il fait des invocations à son dæmon, il souffle la partie dolente, il y fait des incisions, en succe le mauvais sang: Si c'est une playe il la guerit par ce méme moyen, en appliquant une rouelle de genitoires de Castor. Bref on lui fait quelque present de chasse, ou de peaux. S'il est question d'avoir nouvelles des choses absentes, aprés avoir interrogé son dæmon il rend ses oracles ordinairement douteux, & bien-souvent faux, mais aussi quelquefois veritables: comme quand on lui demanda si Panoniac étoit mort, il dit qu'il ne retournoit dans quinze jours il ne le falloit plus attendre, & que les Armouchiquois l'auroient tué. Et pour avoir cette réponse il lui fallut faire quelque presents. Car entre les Grecs il y a un proverbe trivial qui porte que sans argent les oracles de Phoebus sont muets. Le méme rendit un oracle veritable de nôtre venue au sieur du Pont lors qu'il partit du Port Royal pour retourner en France, voyant que le quinziéme de Juillet étoit passé sans avoir aucunes nouvelles. Car il soutint & afferma qu'il y viendroit un navire, & que son diable le lui avoit dit. Item quand les Sauvages ont faim ilz consultent l'oracle de Membertou, & il leur dit, Allés en tel endroit, & vous trouverez de la chasse. Il arrive quelquefois qu'il en trouvent & quelquefois non. S'il arrive que non, l'excuse est que l'animal est errant, & a changé de place: mais aussi, bien souvent ils en trouvent, & c'est ce qui les fait croire que ce diable est un Dieu, & n'en sçavent point d'autre, auquel neantmoins ilz ne rendent aucun service, ni adoration en religion formée.
Lors que ces Aoutmoins font leurs chimagrées ilz plantent un baton dans une fosse auquel ils attachent une corde, & mettans la téte dans cette fosse ilz font des invocations ou conjurations en langage inconu des autres qui sont alentour, & ceci avec des battemens & criaillemens jusques à en suer d'ahan. Toutefois je n'ay pas ouï qu'ils écument par la bouche comme font les Turcs. Quand le diable est venu, ce maitre Autmoin fait à croire qu'il le tient attaché avec sa corde, & tient ferme alencontre de lui, le forçant de lui rendre réponse avant que le lâcher. Par ceci se reconoit la ruse de cet ennemi de Nature, qui amuse ainsi ces creatures miserables: & quant & quant son orgueil, de vouloir que ceux qui l'invoquent lui facent plus de submission que n'ont jamais fait les saints Patriarches & Prophetes à Dieu, léquels ont seulement prié la face en terre. Méme j'ay quelquefois ouï dire que ce maitre diable en ce conflict egratignoit Membertou. Et de ceci me suis souvenu lisant en l'histoire de Pline chose semblable, que ce maitre singe égratigne & bat ses sacrificateurs negligens en leur office.
Cela fait il se met à chanter quelque chose (à non advis) à la louange du diable, qui leur a indiqué de la chasse: & les autres Sauvages qui sont là repondent faisans quelque accord de musique entre eux. Puis ilz dansent à leur mode, comme nous dirons ci-aprés, avec chansons que je n'enten point, ni ceux des nôtres qui entendoient le mieux leur langue. Mais un jour m'allant promener en noz prairies le long de la riviere, je m'approchay de la cabanne de Membertou, & mis sur mes tablettes une parcelle de ce que j'entendis, qui y est encore écrit en ces termes, Holoet ho ho hé hé ha ha haloet ho ho hé, ce qu'ilz repeterent par plusieurs fois. Le chant est sur mesdites tablettes en ces notes, Re fa sol sol re sol sol fa fa re re sol sol fa fa. Une chanson finie ilz firent tous une grande exclamation, disans; Hé é é é. Puis recommencerent une autre chanson, disans: Egrigna hau egrigna hé he hu hu ho ho ho egrigna hau hau hau. Le chant de ceci étoit Fa fa fa sol sol fa fa re re sol sol fa fa fa re fa fa sol sol sol. Ayans fait l'exclamation accoutumée ilz en commencerent une autre qui chantoit Tamema alleluya tameja douveni hau hau hé hé. Le chant en étoit, Sol sol sol fa fa re re re fa fa sol fa sol fa fa re re. J'écoutay attentivement ce mot alleluya repris par plusieurs fois, & ne sceu jamais comprendre autre chose. Ce qui me fait penser que ces chansons sont à la louange du diable, si toutefois ce mot signifie envers eux ce qu'il signifie en Hebrieu, qui est Louez le Seigneur. Toutes les autres nations de ce païs là en font de méme: mais personne n'a particularisé leurs chansons sinon Jean de Leri, lequel dit que les Bresiliens en leurs sabats font aussi de bons accords. Et se trouvant un jour en telle féte, il rapporte qu'ilz disoit Hé hé hé hé hé hé hé hé hé hé, avec cette note, Fa fa sol fa fa sol sol sol sol sol. Et cela fait, s'écrioient d'une façon & hurlement epouvantable l'espace d'un quart d'heure, & sautoient les femmes en la'air avec violence jusques à en ecumer par la bouche: puis recommencerent la musique, disans: Heu heur aure heura heur aure heura heura ouech. La note est, Fa mi re sol sol sol fa mi ut mi re mi ut re. Cet autheur dit qu'en cette chanson ils avoient regretté leurs peres decedez, léquels étoient si vaillans, & toutefois qu'ilz étoient consolés en ce qu'aprés leur mort ilz asseuroient de les aller trouver derriere les hautes montagnes, où ilz danseroient & se reuniroient avec eux. Semblablement qu'à toute outrance ils avoient menacé les Ouetsacas leurs ennemis d'étre bientot pris & mangez par eux, ainsi que leur avoient promis leurs Caraïbes: & qu'ils avoient aussi fait mention du deluge dont nous avons parlé au chapitre precedent. Je laisse à ceux qui écrivent de la demonimanie à philosopher là dessus. Mais il faut dire de plus que tandis que noz Sauvages chantent ainsi, il y en a d'autres que ne font autre chose que dire, Hé, ou Het (comme un homme qui fend du bois) avec un mouvement de bras: & dansent en rond sans se tenir l'un l'autre, ni bouger d'une place, frappans des piez contre terre, qui est la forme de leurs danses, semblables à celles que ledit de Leri rapporte de ceux du Bresil, qui sont à plus de quinze cens lieuës de là. Aprés quoy les nôtres font un feu, & sautent par dessus comme les anciens Cananeens, Hammonites, & quelquefois les Israëlites; mais ilz ne sont si detestables, car ilz ne sacrifient point lurs enfans au diable par le feu. Avec tout ceci ilz mettent une demie perche hors le faiste de la cabanne où ilz sont, au bout de laquelle y a quelques Matachiaz, ou autre chose attachée, que le diable emporte. C'est ainsi que j'en ay ouï discourir.
On peut ici considerer une mauvaise façon de sauter par dessus le feu, & de passer les enfans par la flamme és feux de la saint Jean, qui dure encore aujourd'hui entre nous, & devroit étre reformée. Car cela vient des abominations anciennes que Dieu a tant haï, déquels parle Theodoret en cette façon: J'ay veu, dit-il, eh quelque villes allumer des buchers une fois l'an, & sauter pardessus non seulement les enfans, mais aussi hommes & les meres porter les enfans pardessus la flamme. Ce qui leur sembloit étre comme une exposition & purgation. Et ce (à mon avis) a eté le cas d'Achaz. Ces façons de faire ont eté defendues par un ancien Concile tenu en Perse Constantinople. Surquoy Balsamon remarque le vint-troisiéme du mois de Juin (qui est veille de saint Jean) és rives de mer & en maisons on s'assembloit hommes & femmes, & habilloit-on la fille ainée en épousée, & aprés bonne chere & bien beu, on faisoit des danses, des exclamations, & des feuz toute la nuit, sur léquels ilz sautoient, & faisoient des prognostications de bon & mal-heur. Ces feu on eté continués entre nous sur un meilleur sujet mais il faut oter l'abus.
Or comme le diable a toujours voulu faire le singe, & avoir un service comme celui qu'on rend à Dieu, aussi a-il voulu que ses officiers eussent les marques de leur métier pour mieux decevoir les simples. Et de fait Membertou, duquel nous avons parlé, comme un sçavant Aoutmoin, porte pendue à son col la marque de cette profession, qui est une bourse en triangle couverte de leur broderie, c'est à dire de Matachiaz, dans laquelle y a je ne sçay quoy gros comme une noisette, qu'il dit étre son demon appellé Aoutme. Je ne veut méler les choses sacrées avec les prophanes, mais suivant ce que j'ay dit que le diable fait le singe, ceci me fait souvenir du Rational, ou Pectoral du jugement que le souverain Pontife portoit au-devant de soy en l'ancienne loy, sur lequel Moyse avoit mis Urim & Tummim, Or ces Urim & Tummim Rabbi David dit qu'on ne sçait que c'est & semble que c'étoient des pierres. Rabbi Selomoh dit que c'étoit le nom de Dieu [Hebreu], Jehova, nom ineffable, qu'il mettoit dans le replis du Pectoral, par lequel il faisoit reluire sa parole. Josephe estime que c'étoit douze pierres precieuses. Saint Hierome interprete ces deux mots Doctrine & Verité: Ce qui est notable pour les Evéques & grans Pasteurs, déquelz la vie, les moeurs, & la parole ne doit étre qu'une perpetuelle doctrine qui enseigne les peuple à bien vivre: & une verité immuable, qui ne flatte point, qui ne redoute rien, & qui d'un éclat semblable au son de la trompete annonce purement la parole de Dieu.
Et comme le sacerdoce étoit successif, non seulement en la maison d'Aaron, mais aussi en la famille du grand Pontife de Memphis, de qui la charge étoit affectée à son fils ainé aprés lui, ainsi que dit Thyamis en l'Histoire Æthiopique d'Heliodore: De méme, parmi ces gens ici ce métier est successif, & par une traditive en enseignent le secret à leurs fils ainés. Car l'ainé de Membertou (auquel par mocquerie on imposé nom Juda, dequoy il s'est faché ayant entendu que c'est un mauvais nom) nous disoit qu'aprés son pere il seroit Aoutmoin au quartier; ce qui est peu de chose: car chacun Sagamos ha son Aoutmoin, si lui-méme ne l'est. Mais encore sont-ils ambitieux de cela pour le profit qui en revient.
Les Bresiliens ont leurs Caraïbes, léquels vont & viennent par les villages, faisans à croire au peuple qu'ils ont communication avec les esprits, moyennant quoy ilz peuvent non seulement leur donner victoire contre leurs ennemis, mais aussi que d'eux depend l'abondance ou fertilité de la terre. Ils ont ordinairement en main certaine façon de sonnettes qu'ils appellent Maracas, faites d'un fruit d'arbre gros comme un oeuf d'autruche, lequel ilz creusent ainsi qu'on fait ici les calebasses des pelerins de Saint Jacques, & les ayans emplis de petites pierres, ilz les font sonner en maniere de vessie de pourceau, en leurs solemnitez: & allans par les villages engeollent le monde, disans que leur dæmon est là dedans. Ces Maracas bien parez de belles plumes, ilz fichent en terre le baton qui passe à travers & les arrengent tout du long & au milieu des maisons, commandans qu'on leur donne à boire & à manger. De façon que ces affronteurs faisans à croire aux autres idiots (comme jadis les sacrificateurs de Bel, déquels est fait mention en l'histoire de Daniel) que ces fruits mangent & boivent la nuit, chaque chef d'hôtel adjoutant foye à cela, ne fait faute de mettre auprés de ces Maracas, farine, chair, poisson & bruvage, lequel service ilz continuent par quinze jours ou trois semaines: & durant ce temps sont si sots que de se persuader qu'en sonnant de ces Maracas, quelque esprit parle à eux, & leur attribuent de la divinité. De sorte que ce seroit grand forfait de prendre les viandes qu'on presente devant ces belles sonnettes, déquelles viandes ces reverens Caraïbes s'engraissent joyeusement. Ainsi souz des faux pretextes le monde est abusé de toutes part.
CHAP. VI
Du langage
ES effects de la confusion de Babel sont parvenus jusques à ces peuples déquels nous parlons, aussi-bien qu'au monde deça. Car je voy que les Patagons parlent autrement que ceux du Bresil, & ceux-ci autrement que les Peroüans, & que les Peroüans sont distinguez des Mexiquains: les iles semblablement ont leur langue à part: en la Floride on ne parle point comme en Virginia: noz Souriquois & Etechemins n'entendent point les Armouchiquois: ni ceux-ci les Iroquois bref chacun peuple est divisé par le langage. Voire en une méme province il y a langage different, non plus ne moins qu'és Gaulles le Flamen, le bas Breton, le Gascon, le Basque, ne s'accordent point. Car l'autheur de l'histoire de la Virginie dit que là chacun Vuiroan, ou seigneur, ha son langage particulier. Pour exemple soit, que le chef, ou Capitaine de quelque qauanton (que nos Historiens Jacques Quartier & Laudonniere qualifient Roy) s'appelle en Canada Agohanna, par mi les Souriquois Sagamos en la Virginie Uviroan, en la Floride Paraousti, és iles de Cuba Cacique, les Roys du Perou Inquas, &c. J'ay laissé les Armouchiquois & autres que je ne sçay pas. Quant aux Bresiliens ilz n'ont point de Rois, mais les vieillars, qu'ils appellent Peoreroupichech', à-cause de l'experience du passé, sont ceux qui gouvernent, exhortent, & ordonnent de tout. Les langues mémes se changent, comme nous voyons que par deça nous n'avons plus la langue des anciens Gaullois, ni celle qui étoit au temps de Charlemagne (du moins elle est fort diverse) les Italiens ne parlent plus Latin, ni les Grecs l'ancien Grec, principalement és orées maritimes, ni les Juifs l'ancien Hebrieu. Ainsi Jacques Quartier nous a laissé comme un dictionaire du langage de Canada, auquel noz François qui y hantent aujourd'huy n'entendent rien: & pource je ne l'ay voulu inferer ici: seulement j'y ay trouvé Caraconi, pour dire Pain; & aujourd'hui on dit Caracona, que j'estime étre un mot basque. Pour le contentement de quelques-uns je mettray ici quelques nombres de l'ancien & nouveau langage de Canada.
Ancien Nouveau
1 Segada 1 Regoia
2 Tigneni 2 Nichou
3 Asebe 3 Nichtoa
4 Honnaton 4 Rau
5 Oniscon 5 Apateta
6 Indaie 6 Coutouachin
7 Ayaga 7 Neouachin
8 Addegue 8 Nestouachin
9 Madellon 9 Pescouades
10 Assem 10 Metren
Les Souriquois disent Les Etechemins.
1 Negout 1 Bechkon
2 Tabo 2 Nich'
3 Chicht 3 Nach'
4 Neois 4 Ïau
5 Nan 5 Prenchk
6 Kamachin 6 Chachit
7 Eroeguenik 7 Coutachit
8 Meguemorchin 8 Erouïguen
9 Echkonadek 9 Pechcoquem
10 Metren 10 Peiock
Pour la conformité des langues, il se trouve quelquefois des mots de deça, qui signifient quelque chose pardela, comme Jean de Leri dit que Leri signifie une huitre, au Bresil: & au païs des Souriquois Marchin signifie un loup, qui est le nom d'un Capitaine Armouchiquois: mais de mots qui se rapportent en méme signification il s'en trouve peu. En l'histoire Orientale de Maffeus j'ay leu Sagamos en la méme signification que le prennent noz Souriquois, pou dire Roy, Duc, Capitaine. Ce que considerant quelquefois, il m'est venu en la pensée de croire que ce mot vient de la premiere antiquité: d'autant que (selon Berose) Noé fut appelé Saga, qui signifie Prétre & Pontife, pour avoir enseigné la Theologie, les ceremonies du service divin, & beaucoup de secrets des choses natureles aux scythes Armeniens (que les Autheurs cosmographes appellent Sages) léquelles étoient en depot par écrit és mains des Prétres. Et de ces peuples Sages peuvent étre sortis noz Tolosains, que les anciens appelloient Tectosages. Deu que le mot Saga ne s'éloignent point les Hebrieux, en la langue desquels [Hébreu] Sagan (selon Rabbi David) signifie Grand Prince, & quelquefois celui qui teint le premier lieu aprés le souverain Pontife. En quelques lieux d'Esaie & Jeremie ce mot est pris pour Magistrat, en la version ordinaire de la Bible: & neantmoins Santes Paninus, & autres, l'interpretent Prince.
Mais c'est assez philosopher là dessus: passons outre. Ceux qui ont eté en Guinée disent que Babougie signifie là un petit enfant, ou le faon d'un animal en la sorte que lédits Souriquois prennent ce mot. Ainsi en France nous avons plusieurs mots non tirez du Grec, mais que les Grecs ont pris de nous: comme de Moustache, vient [Grec: mysyx] & de ce que nous disons Boire à tire-larigot vient [Grec: laryglex, laryglos]: de Giboulée [Grec: gêbolê]: de Baller,[Grec: ballizein]: de Lance [Grec: lagkê]: de Botines [Grec: biênga]: de Clapier [Grec: klapein]: de Tapis, [Grec: tapês]: De tapit contre terre, [Grec: tapeigoô]: de Baster [Grec: botsyzô]: de Pantoufle, [Grec pantophellos]: de Brasser [Grec: brazô]: de Chiquaner [Grec: Kichynein], songer quelque mechanceté pour tromper: de Colle, [Grec: kolla]: du mot Tolofain Trufer, c'est à dire mocquer, [Grec: enteuphaô], &c. Et les mots Grecs [parydeisos, bosphoros] viennent de l'Hebrieu [Pardes, & Bospharad].
Ils usent ainsi que les Grecs & Latins du mot Toy (Kir) en parlant à qui que ce soit: & n'est encore entre eux venu l'usage de parler à une persone par le nombre pluriel, ainsi que par reverence ont jadis fait les Hebrieux, & font aujourd'hui noz nations de l'Europe.
Quant à la cause du changement de langage en Canada, duquel nous avons parlé, j'estime que cela est venu d'une destruction de peuple. Car il y a quelques années que les Iroquois s'assemblerent jusques à huit mille hommes, & deffirent tous leurs ennemis, léquels ilz surprindrent dans leurs enclos. J'adjoute à ceci pour le changement du langage, le commerce qu'ilz font d'orenavant avec leurs pelleteries depuis que les François les vont querir: car au temps de Jacques Quartier on ne se soucioit point de Castors. Les chapeaux qu'on en fait ne sont en usage que depuis ce temps-là: non que l'invention soit nouvelle: car és vieilles panchartes des Chappeliers de Paris il est dit qu'ils feront des de fins Biévres (qui est le Castor) mais soit pour la cherté, ou autrement, l'usage en a eté long temps intermis.
Au regard de la prononciation, ils ont les mots fort faciles, & ne les tirent point du profond de la gorge comme font quelquefois les Hebrieux, & entre les nations d'aujourd'hui les Suisses, Allemans & autres: &ne prononcent aussi à l'ayde du né comme encore quelquefois lédits Hebrieux: ce qui me semble étre un avantage pour s'accommoder avec eux. Et pour exemple de ceci je proposeray quelques mots communs, léquels ilz prononcent comme je les ay ici écrits: où faut observer que les (ch) se prononcent non comme le X Grec, mais à la façon que nous disons chair, cheval, beche.
Homme, Metaboujou, ou Kessona
Femme, Meboujou
Mary, Tasetch'
Femme mariée, Nidroech, ou Roka
Pere, Nouchich'
Mere, Nekich'
Frere ainé, Necis
Frere germain, Skinetch'
Frere de ma femme, Nemacten
Frere ami, Nigmach'
Nevoeu, Neroux
Soeur, Nekich'
Fils, Nekouïs
Fille, Fetouch', ou Pecenemouch'
Enfant, Babougie
Feu, Bouktou
Fumée, Nedourouzi
Charbon, Ichau
Poudre, Pechau
Pierre, Khoudou
Eau, Chabaüan, ou Orenpesc
Terre, Megamingo
Montagne, Pamdenour
Ciel, Oüajek
Soleil, Achtek
Lune, Kinch' Kaminau
Etoile, Kercosetech'
Téte, Menougi
Cheveux, Mouzabon
Aureilles, Sekdoagan
Front, Tegoeja
Yeux, Nepeguigout
Sourcil, Nitkou
Né, Chich'kon
Bouche, Meton
Levre, Nekoui
Dent, Nebidre
Langue, Nirnou
Barbe, Nigidoin
Gorge, Chidon
Col, Chitagan
Bras, Pisquechan
Mains, Mepeden
Doigts, Troeguen
Ventre, Migedi
Nombril, Niri
Membre viril, Carcaris, ou Irtay
Celui de la femme, Match'
Testicules, Nerejou, ou Marjos.
Cul, Menogoy
Genoux, Cagiguen
Jambes, Mecat
Piez, Nechit.
Robbe, Achoan, ou Aton
Manche, Argeniguen
Chapeau, Agoscozon
Chemise, Atouray
Chausses, Mezibediazeguen
Bas de chausses, Piscagan, ou Pessagagan
Souliers, Mekezen
Lit, Enaxé
Aiguille, Mocouschis
Epingle, Mocouchich'
Alene, Mocous
Corde, ou fil' Ababich'
Croc, Noporo
Chauderon, Aoüan, ou Astikou
Bois, Kemouch', ou Makia
Ecorces, Bouoüac
Forét, Nibemk
Fueille, Nibir
Hache, Temieguen, ou Achetoutagan
Cabanne, Oüagoan
Pain, Caracona
Vin, Chabaüan saaket
Chair, ïoux
Graisse, Mimera
Blé, Cromcouch'
Beurre, Cacamo
Sel, Saraoé
Faim, Peskabaüan, ou Pech'ktemay, ou Keouigin.
Farine, Oabeeg
Pois, ïerraoué
Feves, Pichkageguin
Galette, Mouschcoucha
Cuisinier, Atoctegic
Arc, Tabi
Fleche, Pomio
Fer de fleche, Nachoutugan
Carquois, Pitrain
Arquebuze, Piscoué
Epée, Ech'pada
Capitaine, Sagmo, Hirmo
Prisonnier esclave, Kichtech'
Couteau, Hoüagan
Plat, ou Escuelle, Ouragan
Culiere, Nememekouën
Baton, Makia
Peigne, Arcoenet
J'ay voulu ici raporter ce que dessus, pour montrer la facilité de leur prononciation: & en eusse peu fair un plus long dictionaire si mon sujet l'eût permis. Mais cela suffira à mon intention. D'une chose veux-j'avertir mon lecteur, que quoy que j'aye cherché & demandé curieusement quelque regle pour la variation des noms & verbes de la langue de noz Sauvages, je n'en ay jamais rien peu apprendre. Item sera observé qu'ils ont en leur prononciation le (s) des Grecs au lieu de nôtre (u) & terminent volontiers les mots en (a) comme Souriquois, Souriquoa, Capitaine Capitaina: Normand, Normandia: Basque, Basquoa: une Martre, Martra, Banquet, Babaguia: &c. Mais il y a certaines lettres qu'ilz ne peuvent bien prononcer, sçavoir (v) consone, & (f) au lieu dequoy ilz mettent (b) & (p) comme Févre, Pebre. Et pour (Sauvage) ilz disent Chabaia, & s'appellent eux-mémes tels, ne sachans en quel sens nous avons ce mot. Et neantmoins ilz prononcent mieux le surplus de la langue Françoise que noz Gascons, léquels outre i'inversion de l'(u) en (b) & du (b) en (u) és troubles derniers étoient encore reconus & mal-menés en Provence par la pronunciation du mot Cabre, au lieu duquel ilz disoient Crabe,, ainsi que jadis les Ephrateens ayans perdu la bataille contres les Galaadites, pensans fuir étoient reconus au passage du Jordain par la prononciation du mot Schibboleth, qui signifie un épic, au lieu duquel ilz prononçoient Sibboleth (qui signifie le gay d'une riviere) demandans s'ilz pourroient bien passer. Les Grecs aussi avoient diverses prononciations d'un méme mot, pour ce qu'ils avoient quatre langues distinctes separées de la commune. Et en Plaute nous lisons que les Prænestin non gueres élognez de Rome Prononçoient Konia, au lieu de Ciconia. Mémes aujourd'hui les bonnes femmes de Paris disent encore mon Courin pour mon Cousin, & mon mazi, pour mon mari.
Or pour revenir à noz Sauvages, jaçoit que par le commerce plusieurs de noz François les entendent, neantmoins ils ont une langue particuliere qui est seulement à eux conue: ce qui me fait douter de ce que j'ay dit que la langue qui étoit en Canada au temps de Jacques quartier n'est plus en usage. Car pour s'accommoder à nous ilz nous parlent du langage qui nous est plus familier, auquel y a beaucoup du Basque entremelé: non point qu'ilz se soucient gueres d'apprendre noz langues: car il y en a quelquefois qui disent qu'ilz ne nous viennent point chercher: mais par longue hantise force de retenir quelque mot.
Ayans divers langages entre eux-mémes, & ces peuples étans tous divisez les uns des autres en ce regard, & peu curieux d'apprendre noz langues (qui neantmoins est un point bien necessaire) je continue au propos que j'ay dit ci-dessus, que pour les enseigner utilement & parvenir bien-tot à leur conversion, & les nourrir d'un laict qui ne leur soit point amer, il ne les faut surcharger de langues inconues, la Religion ne consistant point en cela. Et par ce moyen sera satisfait au desir de l'Apôtre sainct Paul, lequel écrivant aux Corinthiens, disoit, J'aime mieux prononcer en l'Eglise cinq paroles en mon intelligence afin que j'instruise aussi les autres, que dix mille paroles en langage inconu. Ce que saint Chrysostome interpretant: Il y en avoit déja anciennement (dit-il) plusieurs qui avoient le don de prier, & prioient certainement en langue persane, ou Romane, mais ilz n'entendoient pas ce qu'ils avoient dit. C'est une des bonnes parties de la Religion que la priere, en laquelle il est bien necessaire qu'on entende ce que l'on demande. Et ne puis penser que le peu de devotion qui se voit préque en toute l'Eglise, vienne d'ailleurs, que faute d'entendre ce que l'on prie: ce que si plusieurs personnes endurcies au vice comprenoient de l'intelligence aussi bien que des aureilles, je croy que la pluspart se fondroient en larmes bien souvent entendans le contenu soit aux Pseaumes de David, soit en leurs autres prieres. Non qu'il faille changer le service ordinaire de l'Eglise: Mais si en l'assemblée Ecclesiastique de Trente le Conseil de France a trouvé bon pour la generale union de l'Eglise, & consolation des ames, de demander entre autres choses quelques prieres & cantiques approuvez de nos Evéques & Docteurs, en langue vulgaire, & entendue, cela se peut à beaucoup meilleure raison accorder à ces pauvres Sauvages, déquels il faut chercher le salut sur toutes choses, & le chemin pour y bien-tot parvenir.
Je diray encore ici touchant les nombres (puis que nous en avons parlé) qu'ilz ne content point distinctement, comme nous les jours, les semaines, les mois, les années: ains declarent les années par soleils, comme pour cent années ilz dirent Cach'metren achtek, c'est à dire cent soleils, bitumetrenagué achtek, mille soleils, c'est à dire mille ans: metrem Knichkaminau, dix lunes, tabo metrenguenak, vint jours. Et pour demontrer une chose innumerable, comme le peuple de Paris, ilz prendront leurs cheveux, ou du sable à pleine mains: & de cette façon de conter use bien quelquefois l'Ecriture sainte, comparant (par hyperbole) des armées au sable qui est sur le rivage de la mer. Ilz signifient aussi les saisons par leurs effects, comme pour donner à entendre que le Sagamos Poutrincourt viendra au Printemps, ilz diront nibir betour, Sagmo (pour Sagamos, mot racourci) Poutrincourt betour eta, Ke deretch, c'est à dire: La fueille venue, alors le Sagamos Poutrincourt viendra, certainement. N'ayans donc distinction de jours, ni de saisons, aussi ne sont ilz persecutez par l'impitié des crediteurs, comme pardeça: & leurs Autmoins ne leur roignent ni allongent les années pour gratifier les peagers & banquiers, comme faisoient anciennement (par corruption) des Prétres idolatres de Rome, auquels on avoit attribué le reglement & disposition des temps, des saisons & des années, ainsi que dit Solin.
CHAP VII
Des Lettres
HACUN sçait assez que ces peuples Occidentaux n'ont point l'usage Des lettres, & c'est ce que tous ceux qui en ont écrit disent qu'ils ont davantage admiré, de voir que par un billet de papier je face conoitre ma volonté d'un monde à un autre, & pensoient qu'en ce papier il y eust de l'enchanterie. Mais ne se faut tant emerveiller de cela si nous considerons qu'au temps des Empereurs Romains Plusieurs nations de deça ignoroient les secrets d'icelles, entre léquelles Tacite met les Allemans (qui pour le jourd'hui formillent en hommes studieux) & adjoute un trait notable. Que les bonnes moeurs ont là plus de credit, qu'ailleurs les bonnes loix.
Quant à noz Gaullois il n'étoit pas ainsi d'eux. Car dés les vieux siecles de l'âge d'or ils avoient l'usage des lettres, mémes avant les Grecs & Latins (n'en déplaise à ces beaux Docteurs qui les appellent barbares). Car Xenophon, qui parle d'eux, & de leur origine en ses Æquivoques, nous temoigne que les lettres que Cadmus apporta aux Grecs ne ressembloient pas les Phoeniciennes, mais celles des Galates (c'est à dire Gaullois) & Mæsoniens. En quoy Cæsar s'est æquivoqué ayant dit que les Druides usoient de lettres Grecques és choses privées: car au contraire les Grecs ont usé des lettres Gaulloises. Et Berose dit que le troisiéme Roy des Gaulles aprés le deluge, nommé Sarron, institua des Universitez pardeça, & adjoute Diodore, que'és Gaulles y avoit des Philosophes & Theologiens appellez Sarronides (beaucoup plus anciens que les Druides) léquels étoient fort reverés, & auquels tout le peuple obeissoit, ainsi qu'aujourd'hui en la Chine, où les commandemens & charges se donnent aux philosophes & à la vertu. Les mémes autheurs disent que Bardis cinquiéme Roy des Gaullois inventa les rhimes & Musique, & introduisit des Poëtes & Rhetoriciens qui furent appellez Bardes, déquels Cæsar & Strabon font mention. Mais le méme Diodore écrit que les Poëtes étoient parmi eux en telle reverence, que quand deux armées étoient prétes à choquer ayans desja les coutelas degainez, ou les javelots en main pour donner dessus, ces Poëtes survenans chacun cessoit & remettoit ses armes: tant l'ire cede à la sapience, méme entre les barbares plus farouches, & tant MARS REVERE LES MUSES, dit l'Autheur. Ainsi j'espere que nôtre Roy tres-Chrétien, tres-Augtuste & tres-victorieux HENRY IIII, aprés le tonnerre des sieges de villes & des batailles cessé, reverant les Muses & les honorant comme il a desja fait, non seulement il remettra sa fille ainée en son ancienne splendeur, & lui donnera, étant fille Royale, la proprieté de ce Basilic attaché au temple d'Apollon, lequel par une vertu occulte empéchoit que les araignes n'ourdissent leurs toiles au long de ses parois: Mais aussi établira sa Nouvelle-France, & amenera au giron de l'Eglise tant de pauvres peuples qu'elle porte affamez de la parole de Dieu, qui sont proye à l'enfer: & que pour ce faire il donnera moyen d'y conduire des Sarronides & des Bardes Chrétiens portans la Fleur-de-lis au coeur, léquels instruiront & civiliseront ces peuples vrayment barbares, & les ameneront à son obeissance.
Tel avoit eté mon desir & mon espoir. Mais un parricide abominable engendré de la bave de Cerbere, imbu de la doctrine de quelques uns qui enseignent à tuer les Rois souz le nom de tyrans, a trenché le filet de la vie à nôtre grand HENRY l'honneur des Rois, au milieu de ses liesses & de sa ville capitale: Sur quoy je fis coucher au frontispice de la harangue funebre prononcée en l'Eglise saint Gervais à Paris, par le docte & subtile Docteur Theologien nostre Maistre Nicolas de Paris, en l'honneur de ce bon & grand Roy, le Sonnet qui s'ensuit:
SONNET SUR LA MORT
DU GRAND HENRY ROY DE
France & de Navarre.
QUOY doncques est-il mort ce Mars toujours vainqueur,
Notre Hercule Gaullois, ce foudre de la guerre
Qui promettoit bien-tot la mécreante terre
Reduire par son bras sous le joug du Seigneur!
Pleurez-le, bons François, & des ïeux & du coeur,
Car en luy vôtre gloire a comme d'un tonnerre
Ressenti les éclats, & ce lieu qui l'enserre
Enserre quant & lui de France le bon-heur.
Malheureux assassin quelle maudite école
T'a montré d'attenter sur l'Oint du Souverain,
Et mettre dessus lui ta parricide main!
O cieux qui tout voyés rompez vôtre carole,
Soleil détourne toy pour ne voir ce forfait
Terre ouvre tes enfers pour venger ce meffait.
CHAP. VIII
Des Vétemens & Chevelures.
IEU au commencement avoit creé l'homme nud, & l'innocence rendoit toutes les parties du corps honétes à voir. Mais le peché nous a rendu les outils de la generation honteux, & non aux bétes qui n'ont point peché. C'est pourquoy noz premiers pere & mere ayans reconu leur nudité, destituez de vétemens, ilz cousurent ensemble des fueilles de figuier pour en cacher leur vergongne: mais Dieu leur fit des robbes de peaux & les en vétit; & ce avant que sortir du jardin d'Eden. Le vétement donc n'est pas seulement pour garentir du froit, mais pour la bien-seance, & pour couvrir nôtre pudeur. Et neantmoins plusieurs nations anciennement & aujourd'hui ont vécu, & vivent nuds sans apprehension de cette honte, bien-seance, & honneteté. Et ne m'étonne des Sauvages Bresiliens qui sont tels tant homme, que femmes, ni des anciens Pictes (nation de la grande Bretagne) léquels Herodian dit n'avoir eu aucun usage de vétemens au temps de l'Empereur Severus; ni d'un grand nombre d'autres nations qui ont eté & sont encores nues: car on peut dire d'elles que ce sont peuples tombés en sens reprouvé & abandonnez de Dieu: mais des Chrétiens qui sont en l'Æthiopie souz le grand Negus, que nous disons Prete-Jan; léquels au rapport des Portugais qui en ont écrit des histoires, n'ont les parties que nous disons honteuses nullement couvertes. Or les Sauvages de la Nouvelle France ont mieux retenu la leçon de l'honneteté que ceux-ci. Car ilz les couvrent d'une peau attachée par-devant à une courroye de cuir, laquelle passant entre les fesses va reprendre l'autre côté de ladite courroye par derriere. Et pour ce qui est du reste de leur vétement ils ont un manteau sur le dos fait de plusieurs peaux, et elles sont de loutres ou de castors; & d'une seule peau, si c'est du cuir d'ellan, ours, ou loup-cervier, lequel manteau est attaché avec une laniere de cuir par en-haut, & mettent le plus-souvent un bras dehors: mais étans en leurs cabannes ilz le mettent bas, s'il ne fait trop froid. Et ne les sçauroy mieux comparer qu'aux peintures que l'on fait de Hercule, lequel tua un lion, & en print la peau sur son dos. Neantmoins ils ont plus d'honneteté, entant qu'ilz couvrent leurs parties honteuses. Quant aux femmes elles sont differentes seulement en une chose, qu'elles ont une ceinture pardessus la peau qu'elles ont vétue: & ressemblent (sans comparaison) aux peintures que l'on fait de saint Jean Baptiste. Mais en hiver les uns & les autres font de bonnes manches de castor attachées par derriere qui les tiennent bien chaudement. Et de cette façon étoient vétus les anciens Allemans, au rapport de Cesar, & Tacite, ayans la pluspart du corps nue.
Quant aux Armouchiquois & Floridiens ilz n'ont point de fourrures, ains seulement des chamois, voire n'ont bien souvent qu'une petite nate sur le dos, par maniere d'acquit, ayans neantmoins les parties honteuses couvertes d'une piece de cuir, ou de fueillages: Dieu ayant ainsi sagement pourveu à l'infirmité humaine, qu'aux païs chauds, par ce que les hommes n'en tiendroient conte. Voila ce qui est du corps. Venons aux jambes & aux piés, puis nous finirons par la téte.
Noz Sauvages en hiver allans en mer, ou à la chasse, usent de bas de chausses grans & hauts comme noz bas à botter, léquels ils attachent à leurs ceinture, & à coté par dehors il y a grand nombre d'aiguillettes sans aiguillon. Je ne voy point que ceux du Bresil ou de la Floride en usent mais puis qu'ils ont des cuirs ils en peuvent bien faire s'ils en ont besoin. Or outre ces grans bas de chausses les nôtres usent de souliers, qu'ils appellent Mekezin, léquels ilz façonnent fort proprement, mais ilz ne peuvent pas longtemps durer, principalement quand ilz vont en lieux humides: d'autant que le cuir n'est pas conroyé, ni endurci, ains seulement façonné en maniere de buffle, qui est cuir d'ellan. Quoy que ce soit, si sont-ilz mieux accoutrez que n'étoient les anciens Gots, léquels ne portoient pour toutes chaussures que des brodequins qui leur venoient un peu plus haut que la cheville du pied, là où ilz faisoient un noeud qu'ilz serroient avec du crin de cheval, ayans la greve de la jambe, les genoux, & les cuisses nuds. Et pour le surplus de leurs vétemens ils avoient des sayons de cuir froncez, gras comme lart, & les manches longues jusques sur le commencement des bras, & ces sayons au lieu de clinquant d'or ilz faisoient des bordures rouges, ainsi que noz Sauvages. Voila l'état de ceux qui ont ravagé l'Empire Romain, léquels Sidoine de Polignac Evéque d'Auvergne depeint de cette façon allans au conseil de l'Empereur Avitus pour traiter de la paix:
........squalent vestes, ac sordida macro
Lintea pinguescunt tergo, nec tangere possunt
Altatæ suram pelles, ac poplite nudo
Peronem pauper nudus sispendis equinum, &c.
Quant à ce qui est de l'habillement de téte nul des Sauvages n'en porte, si ce n'est que quelqu'un des premieres terres troquent les peaux contre des chapeaux ou bonnets avec les François: ains portent les cheveux battans sur les épaules tant hommes que femmes sas étre nouez, ny attachez, sinon que les hommes en lient un trousseau au sommet de la téte de la longueur de quatre doits, avec une bende de cuir: ce qu'ilz laissent pendre par derriere. Mais quant aux Armouchiquois & Floridiens, tant hommes que femmes ils ont les cheveux beaucoup plus longs, & leur pendent plus bas que la ceinture quand ils sont détortillez. Pour donc eviter l'empechement que cela leur apporteroit ilz les troussent comme noz pallefreniers font la queue d'un cheval, & y fichent les hommes quelque plume qui leur aggrée, & les femmes une aiguille à trois pointes commençant par l'unité à la façon des Dames de France, léquelles portent aussi leurs aiguilles qui leur servent en partie d'ornement de téte. Tous les anciens ont eu cette coutume d'aller à téte nue, & n'est venu l'usage des chapeaux que sur le tard. Le bel Absolon demeura pendu par sa chevelure à un chéne, aprés avoir perdu la bataille contre l'armée de son pere: & n'avoient en ce temps là la téte couverte, sinon quand ilz faisoient dueil pour quelque desastre, ainsi qu'il se peut remarquer par l'exemple de David, lequel ayant entendu la conspiration de son fils s'enfuit de Jerusalem & alla par le mont des oliviers montant & pleurant, & ayant la téte couverte, & tout le peuple qui étoit avec lui. Les Perses en faisoient de méme, comme se peut recuillir de l'histoire d'aman, lequel ayant eu commandement d'honorer celui qu'il vouloit faire pendre, assavoir Mardochée, s'en alla en sa maison pleurant, & la téte couverte: qui étoit chose extraordinaire. Les Romains à leur commencement faisoient le semblable, ainsi que je le collige par les mots qui portoient commandement au bourreau de faire sa charge, rapportez par Ciceron & Tite-Live en ces termes: Vade lictor, colliga manus, caput obnubito, arbori infelici suspendito. De fait Jules Cæsar ne portoit ni bonnet, ni chapeau, marchant toujours devant ses troupes à téte nue, soit au Soleil, soit à la pluie, ce dit Suetone. Et comme il fut devenu chauve il demanda au Senat permission de porter sur la téte un laurier. Voulons-nous rechercher noz peuples Occidentaux & Septentrionaux? nous trouverons que la pluspart portoient longue chevelure comme ceux que nous appellons Sauvages. Cela ne se peut nier des Gaullois trans-Alpins, léquels pour cette occasion donnerent le nom à la Gaulle chevelue; dequoy parlant martial, il dit:
...mollesque flagellant Colla comæ...
Noz Rois François en ont eté surnommez Chevelus, d'autant qu'ilz la portoient si grande qu'elle battoit jusques sur l'échine & les épaules si bien que Gregoire de Tours parlant de la chevelure du Roy Clovis il l'appelle Capillorum flagella. Les Gots faisoient tout de méme, & laissoient pendre sur les épaules des groz flocons frizez que les autheurs du temps appellent granos, laquelle façon de chevelure fut defendue aux Prétres, ensemble le vétement seculier en un Concile Gothique: & Jornandes en l'Histoire des Gots recite que le Roy Atalaric voulut que les Prétres portassent la tiare, ou chapeau, faisant deux sortes de peuple, les uns qu'il appeloit pileatos, les autres Capillatos, ce que ceux-ci prindrent à si grande faveur d'étre appellez chevelus, qu'ilz faisoient memoire de ce benefice en leurs chansons: & neantmoins ilz ne faisoient point d'entortillemens de cheveux. Mais je trouve par le témoignage de Tacite que les Schwabes nation d'Allemagne, les entortilloient, nouoient, & attachoient au sommet de la téte ainsi que nous avons dit des Souriquois & Armouchiquois. En une chose les Armouchiquois sont differens des Souriquois & autres Sauvages de la Terre-neuve, c'est qu'ilz s'arrachent le poin de devant, & sont à demi chauves, ce que ne font les autres. A rebours déquels Pline recite qu'à la cheute des monts Riphées étoit anciennement la region des Arymphéens, que nous appellons maintenant Moscovites, léquels se tenoient par les foréts, mais ils étoient tous tondus tant hommes que femmes & tenoient pour chose honteuse de porter des cheveux. Voila comme une méme façon de vivre est receue en un lieu & reprouvée en l'autre. Ce qui nous est assez familierement oculaire en beaucoup d'autres choses en noz regions de deça, où nous voyons des moeurs & façons de vivre tout diverses quelquefois sous un méme Prince.
CHAP. IX
De la forme, couleur, stature, dexterité des sauvages:
& incidemment des mouches Occidentales: &
pourquoy les Ameriquains ne sont
noirs, &c.
NTRE toutes les formes des choses vivantes & corporeles celle de l'homme est la plus belle & la plus parfaite. Ce qui étoit bien-seant & à la creature, & au Createur, puis que l'homme étoit mis en ce monde pour commander à tout ce qui est ici bas. Mais encores que la Nature s'efforce toujours de bien faire, neantmoins quelquefois elle est precipitée & gehennée en ses actions: & de là vient que nous avons des monstres & chose exorbitantes contre la regle ordinaire des autres. Voire méme quelquefois aprés que la Nature a fait son office nous aidons par nos artifices à rendre ce qu'elle a fait, ridicule & informe: Comme, par exemple, les Bresiliens naissent aussi beaux que le commun des hommes mais à la sortie du ventre on les rend difformes par leur ecraser le bout du nez, qui est la principale partie en laquelle consiste la beauté de l'homme. Vray est que comme en certains païs ilz prisent les longs nez, en d'autres les Aquilins, ainsi entre les Bresiliens d'est belle chose d'étre camu, comme encore entre les Africains Mores, léquelz nous voyons tous étre de méme. Eta avec ces larges nazeaux les Bresiliens ont coutume de se rendre encore plus difformes par artifice, se faisans de grandes ouvertures aux joues, & au dessous de la levre d'embas, pour y mettre des pierres vertes & d'autres couleurs de la grandeur d'un teston: de maniere que cette pierre otée c'est chose hideuse à voir que ces gens là. Mais en la Floride, & par tout au-deça du Tropique du Cancer noz Sauvages sont generalement beaux hommes comme en l'Europe, s'il y a quelque camu c'est chose rare. Ilz sont de bonne hauteur, & n'y ay point veu de nains, ni qui approchassent. Toutefois (comme j'ay dit en quelque endroit) és montagnes des Iroquois, qui sont au Sur-ouest, c'est à dire à main gauche, de la grande riviere de Canada il y a (dit-on) une certaine nation de Sauvages petits hommes, vaillans, & redoutez par tout, léquels sont plus souvent sur l'offensive que sur la defensive. Mais quoy que là où nous demeurions les hommes soyent de bonne hauteur, toutefois je n'en ay point veu de si haute que sieur de Poutrincours, à qui sa taille convient fort bien. Je ne veux ici parler des Patagons peuples qui sont outre la riviere de la Plate, léquels Pighafette en son Voyage autour du monde, dit étre de telle hauteur, que le plus grand d'entre nous ne leur pourroit à peine aller à la ceinture. Cela est hors les limites de nôtre Nouvelle-France. Mais je viendray volontiers aux autres circonstances de corps de noz Sauvages puis que le sujet nous y appelle.
Ilz sont tous de couleur olivâtre, ou du moins bazanez comme les Hespagnols: non qu'ilz naissent tels, mais étans le plus du temps nuds ilz s'engraissent les corps, & les oignent quelquefois d'huile de poisson, pour se garder des mouches, qui sont fort importunes non seulement là où nous étions, mais aussi partout ce nouveau monde, & au Bresil méme: si bien que ce n'est merveille si Beelzebub prince des mouches tient là un grand empire. Ces Mouches sont de couleur tirant sur le rouge, comme de sang corrompu, ou vert: ce qui me fait croire que leur generation ne vient que des pourritures des bois. Et de fait nous avons eprouvé qu'en la seconde année étans un peu plus à decouvert, il y en a moins eu que la premiere. Elles ne peuvent soutenir la grande chaleur, ni le vent; mais hors cela (comme ne temps sombre) elles sont facheuses, à cause de leurs aiguillons, qui sont longs pour un petit corps: & sont si tendres que si on les touche tant soit peu on les écrase. Elles commencent à venir sur le quinziéme de Juin, & se retirent au commencement de Septembre. Etant au port de Campseau en Auoust je n'y ay veu ni senti pas une dont je me suis étonné, veu que c'est la méme nature de terre, & de bois. En septembre, aprés que ces maringoins ici s'en sont allez, naissent d'autres Mouches semblables aux nôtres, mais elles ne sont facheuses & deviennent fort grosses. Or noz Sauvages pour se garentir des piqures de ces animaux se frottent de certaines graisses & huiles, comme j'ay dit, qui les rendent sales & de couleur bazanée. Joint à ceci qu'ilz sont toujours ou couchez par terre, ou exposés à la chaleur & au vent.
Mais il y a sujet de s'étonner pourquoy les Bresiliens, & autres habitans de l'Amerique entre les deux Tropiques, ne naissent point noirs ainsi que ceux de l'Afrique, veu qu'il semble que ce soit méme fait, étant souz méme parallele & pareille élevation du soleil. Si les fables des Poëtes étoient raison suffisantes pour oter ce scrupule, on pourroit dire que Phaëton ayant fait la folie de conduire le chariot du soleil, l'Afrique tant seulement auroit eté brulée, & les chevaux remis en leur droite route devant que venir au nouveau monde. Mais j'ayme mieux dire que les ardeurs de la Libye cause de cette noirceur d'hommes, sont engendrées des grandes terres sur léquelles passe le soleil devant que venir-là, d'où la chaleur est portée toujours plus abondamment par le rapide mouvement de ce grand flambeau celeste. A quoy aydent aussi les grans sables de cette province, léquels sont fort susceptibles de ces ardeurs, mémement n'étans point arrousez de quantité de rivieres, comme est l'Amerique, laquelle abonde en fleuves & ruisseaux autant que province du monde: ce qui lui donne des perpetuels rafraichissemens, & rend la region beaucoup plus temperée: la terre aussi y étant plus grasse & retenant mieux les rousées du ciel, léquelles y sont abondantes & les pluies aussi, à cause de ce que dessus. Car le soleil trouvant au rencontre de ces terres ces grandes humidités. Il ne manque d'en attirer belle quantité, & ce d'autant plus copieusement, que sa force est là grande & merveilleuse: ce qui y fait des pluies continuelles, principalement à ceux qui l'ont pour zenit. J'adjoute une raison grande, que le soleil quittant les terres de l'Afrique donne ses rayons sur un element humide par une si longue route, qu'il a bien dequoy succer des vapeurs, & en trainer quand & soy grande quantité en ces parties là: ce qui fait que la cause est fort differente de la couleur de ces deux peuples, & du temperament de leurs terres.
Venons aux autres circonstances: & puis que nous sommes sur les couleurs, je diray que tous ceux que j'ay veu ont les cheveux noirs, excepté quelques uns qui les ont chataignez: mais de blons je n'y en ay point veu, & moins encore de roux: & ne faut point estimer que ceux qui sont plus meridionaux soient autres: car les Floridiens & Brésiliens sont encore plus noirs, que les Sauvages de la Terre-neuve. La barbe du menton (que les nôtres appellent migidoin) leur est noire comme les cheveux. Ils en otent tous la cause productive, exceptez les Sagamos, léquelz pour la pluspart n'en ont qu'un petit. Membertou en a plus que tous les autres, & neantmoins elle n'est touffue, comme ordinairement elle est aux François. Que si ces peuples ne portent barbe au menton (du moins la pluspart) il n'y a de quoy s'émerveiller. Car les anciens Romains mémes estimans que cela leur servoit d'empéchement n'en ont point porté jusques à l'Empereur Adrian, qui premier a commencé d'en porter. Ce qu'ilz reputoient tellement à honneur qu'un homme accusé de quelque crime n'avoit point ce privilege de faire raser son poil comme se peut recuillir par le témoignage d'Aulus Gellius parlant de Scipion fils de Paul. Et toutefois saint Augustin dit que la barbe est une marque de force & de courage. Pour ce qui est des parties inferieures, noz Sauvages n'empechent point que le poil n'y viennent & prenne accroissement. On dit que les femmes y en ont aussi. Et comme elles sont curieuses, quelques uns de noz gens leur ont fait à-croire que celles de France ont de la barbe au menton, & les ont laissées en cette bonne opinion: de sorte qu'elles étoient fort désireuses d'en voir, & leur façon de vétement. De ces particularités on peut entendre que tous ces peuples generalement ont moins de poil que nous: car au long du corps ilz n'en ont nullement; & se mocquoient quelquefois de quelques uns des nôtres, qui en avoient à la poitrine: tant s'en faut qu'ilz soient velus, comme quelques uns pourroient penser. Cela appartient aux habitans des iles Gorgade, d'où le Capitaine Hanno Carthaginois rapporta deux peaux de femmes tout velues, léquelles il mit au temple de Junon par grande singularité. Mais est ici remarquable ce que nous avons dit que noz peuples Sauvages ont préque tous le poil noir: car les François en méme degré ne sont point ordinairement ainsi. Les autheurs anciens Polybe, Cesar, Strabon, Diodore Sicilien, & particulierement Ammian Marcelin, disent que les anciens Gaullois avoient préque tous le poil blond comme or, étaient de grande stature, & épouvantables pour leur regard affreux: au surplus quereleux, & hauts à la main: la voix effroyable, ne parlans jamais qu'en menaçant. Aujourd'hui ces qualitez sont assez changées. Car il n'y a plus tant de blondeaux, ni tant de gens de haute stature, que les autres nations n'en ayent d'aussi grans: quant au regard affreux, les delices de jourd'hui ont moderé cela: & pour la voix menaçante, je n'ay à peine veu en toutes les Gaulles que les Gascons & ceux du Languedoc, qui ont la façon de parler un peu rude, ce qu'ilz retiennent du Gotisme & de l'Hespagnol par voisinage. Mais quant au poil il s'en faut beaucoup qu'il soit si communement noir, si ce n'est aux Gaullois plus meridionaux. Le méme autheur Ammian dit encor, que les femmes Gaulloises (léquelles il remarque avoir bonne téte, & étre plus fortes que leurs maris quand elles sont en colere) ont les ïeux bleuz: & consequemment les hommes: & toutesfois aujourd'hui nous sommes fort melés en ce regard. Ce qui est avenu en faveur de l'Amour, lequel par la diversité des ïeux a plus de liberté de se repaitre, & trouve mieux dequoy se contenter. Car les uns ayment les noirs, les autres les bleuz, les autres les verds. Plusieurs des anciens ont fait cas des noirs, comme étant une bonne partie de la beauté. Et tels étoient les ïeux de Venus, selon Pindare & Hesiode. Tels ceux de Chryseis en l'Iliade d'Homere, lequel appelle aussi les Muses [Grec: ilikomelas], c'est à dire aux ïeux noirs. Horace en ses Odes:
Et Lycum nigris oculis, nigroque
Crine decorum..........
Pour l'oeil bleu, je ne trouve point qu'il ait tenu rang entre les parfaites beautés. Mais quant aux ïeux verds, je voy que dés long temps la France les a honorés. Car entre les chansons du Sire de Couci (qui fut jadis si grand maitre en amours, qu'on en faisoit des Romans) il y en a une qui dit ainsi:
Au commencier la trouvay si doucette
Qu'onc ne cuiday pour li maux endurer
Més ses clers vis, & sa freche bouchette,
Et si bel oeil vert, & riant & cler,
M'ont si sorpris &c.
Et Ronsard en une Ode à Jacques Pelletier:
Noir je veux l'oeil, & brun le teint,
Bien que l'oeil verd toute la France adore.
De verité l'oeil verd est par Homere attribué à Minerve, lequel au 2. de l'Iliade l'appelle [Grec:], Minerve la Déesse aux ïeux verds. Je laisse aux Amans à discourir en eux-mémes s'ilz prisent plus l'oeil moyen, ou l'oeil de boeuf, tel que les Poëtes l'ont attribué à Junon, pour reprendre mes erres sur le changement que les siecles ont apporté aux corps humains.
Les Allemans ont mieux gardé que nous les qualitez que Tacite leur donne, semblables à ce qu'Ammian recite des Gaullois: En un si grand nombre d'hommes (dit Tacite) il n'y a qu'une sorte d'habits: ils ont les ïeux bleuz & affreux, la chevelure reluisante comme or, & sont fort corpulens. Pline donne les mémes qualitez corporeles aux peuples de la Taprobane, disant qu'ils ont les cheveux roux, les ïeux pers, & la voix horrible & épouvantable. En quoy je ne sçay si je le doy croire, attendu le climat, qui est souz la ligne æquinoctiale, si la Taprobane est l'ile dite aujourd'hui Sumatra: ou du moins l'ile de Ceilan, qui est par les six & septieme degrés au delà de ladite ligne. Car il est certain que plus loin au Royaume de Calecut les hommes sont noirs, & à plus forte raison ceux-ci. Mais quant à noz Sauvages, pource qui regarde les ïeux ilz ne les ont ni bleuz, ni verds, mais noirs pour la pluspart, ainsi que les cheveux: & neantmoins ne sont petits, comme ceux des anciens Scythes ou des Chinois, mais d'une grandeur bien agreable. Et puis dire en asseurance & verité y avoir veu d'aussi beaux fils & filles qu'il y en sçauroit avoir en France. Car pour le regard de la bouche ilz n'ont point de levres à gros bors, comme ne Afrique, & méme en Hespagne: ilz sont miens membrus, bien ossus, & bien corsus, robustes à l'avenant: C'est pourquoy étant sans delicatesse on en feroit de fort bons hommes pour la guerre, qui est ce à quoy ilz se plaisent le plus. Au reste il n'y a point parmi eux de ces hommes prodigieux déquels Pline fait mention, qui n'ont point de nez, ou de lévres, ou de langue; item qui sont sans bouche, n'ayans que deux petits trous, déquels l'un sert pour avoir vent, l'autre sert de bouche: item qui ont des tétes de chiens, & un chien pour Roy: item qui ont la téte à la poitrine, ou un seul oeil au milieu du front, ou un pié plat & large à couvrir la téte quand il pleut, & semblables monstres. N'y a point aussi de ceux qu'un Agohanna Sauvage disoit au Capitaine Jacques Quartier avoir veu au Saguenay, dont nous avons parlé ci-dessus. Ilz n'ont point aussi la face quarrée & le né plat comme les Chinois. Mais ilz sont bien formés en perfection naturele. S'il y a quelque borgne ou boiteux (comme il arrive quelquefois) c'est chose accidentaire, & du fruit de la chasse.
Etans bien composés, ilz ne peuvent faillir d'étre agiles & dispos à la course. Nous avons parlé ci-devant de l'agilité des Bresiliens Margajas & Ou-etacas: mais toutes nations n'ont ces dispositions corporeles. Ceux qui vivent és montagnes on plus de dexterité que ceux des vallées, pour ce qu'ils respirent un air plus pur & plus subtil, & que les vivres qu'ilz mangent sont meilleurs. Aux vallées l'air est plus grossier, & les terres plus grasses, & consequemment plus mal-saines. Les peuples qui sont entre les Tropiques sont aussi plus dispos que les autres, participans davantage de la nature du feu que ceux qui en sont eloignez. C'est pourquoy Pline parlant des Gorgones & iles Gorgonides (qui sont celles du Cap Verd) dit que les hommes y sont si legers à fuir qu'à peine les peut-on suivre de l'oeil, de maniere que Hanno Carthaginois n'en sçeut attrapper aucun. Il fait méme recit des Troglodytes nation de la Guinée, léquels il dit étre appellez Therothoëns, pour ce qu'ilz sont aussi legers à la chasse par terre, que les Ichtyophages sont prompts à nager en mer, léquels s'y lassent quasi aussi peu qu'un poisson. Et Maffeus en ses histoires des Indes rapporte que les Naires (ainsi s'appellent les Nobles & guerriers) du Royaume de Malabaris sont si agiles, & ont une telle promptitude que c'est chose incroyable, & manient si bien leurs corps à volonté, qu'ilz semblent n'avoir point d'os, de maniere qu'il est difficile de venir à l'écarmouche contre telles gens, d'autant qu'avec cette agilité ilz s'avancent & reculent à plaisir. Mais pour se rendre tels ils aydent la nature, & leur étend-on les nerfs dés l'âge de sept ans, léquels par-aprés on leur engraisse & frotte avec de l'huile de sesame. Ce que je di se reconoit méme és animaux: car un Genet d'Hespagne ou un Barbe est plus gaillard & leger à la course qu'un roussin ou courtaut d'Allemagne, un cheval d'Italie plus qu'un cheval François. Or jaçoit que ce j'ay sit soit veritable, il ne laisse pas d'y avoir des nations hors les Tropiques qui par exercice & artifice acquierent cette agilité. Car la sainte Ecriture fait mention d'un Hazael Israelite, duquel elle témoigne qu'il étoit leger du pié comme un chevreul qui est és champs. Et pour venir aux peuples Septentrionaux, les Herules sont celebrez d'étre vites à la course, par ce vers de Sidoine de Polignac:
Curfu Herulus, iaculis Hunnus, Francusque natatu.
Et par cette legereté les Allemans donnerent autrefois beaucoup de peine à Jules Cesar. Ainsi nos Armouchiquois sont dispos comme levriers, comme nous avons dit ci-dessus, & les autres Sauvages ne leur cedent gueres, sans que toutefois ilz violentent la nature, ni usent d'aucun artifice pour bien courir. Mais (comme les anciens Gaullois) étant addonnés à la chasse (c'est leur vie) & à la guerre, leurs corps sont alaigres, & si peu chargez de graisse, qu'elle ne les empeche de courir à leur aise.
Or la dexterité des Sauvages ne se reconoit pas seulement à la course, ains aussi à nager. Ce qu'ilz sçavent tous faire: mais il semble que les unes plus que les autres. Quant aux Bresiliens ilz sont tellement nais à ce métier qu'ilz nageroient huit jours dans la mer, si la faim ne les pressoit, & ont plutot crainte que quelque poisson les devore, que de perir par lassitude, ainsi que remarque Jean de Leri. C'en est de méme en la Floride, où les hommes suivront un poisson dans la mer, & le prendront, s'il n'est trop gros. Joseph Acosta en dit tout autant de ceux de Perou. Et pour ce qui est de la respiration ils ont certain artifice de humer l'eau & la rejetter, au moyen dequoy ilz demeurent facilement dedans par un long temps. Les femmes tout de méme ont une disposition merveilleuse à cet exercice: car l'Histoire de la Floride rapporte qu'elles peuvent passer à nage de grandes rivieres tenans leurs enfans sur un bras: & grimpent fort dispostement sur les plus hauts arbres du païs. Je ne veux rien asseurer des Armouchiquois, ni de noz Sauvages, pour n'y avoir pris garde: mais il est bien certain que tous sçavent fort dextrement nager. Pour las autres parties corporeles ilz les ont fort parfaites, comme aussi les sens de nature. Car Membertou (qui a plus de cent ans) voyoit plutôt une chaloupe, ou un canot de Sauvage, venir de loin au Port-Royal, que pas un de nous: & dit-on des Bresiliens & autres Sauvages du Perou cachez par les montagnes, qu'ils ont l'odorat si fin qu'au flair de la main ilz conoissent si un homme est Hespagnol ou François: & s'il est Hespagnol ilz le tuent sans misericorde, tant ilz le haïssent, pout les maux qu'ils en ont receu. Ce que le susdit Acosta confesse quand il parle de laisser vivre les Indiens selon leur police ancienne, arguant sa nation en cela. Et pour ce (dit-il) ce nous est chose prejudiciable, par ce que de là ilz prennent occasion de nous abhorrer (notez qu'il parle de ceux qui obéissent à l'Hespagnol) comme gens qui en tout, soit au bien soit au mal, leur avons eté, & sommes toujours contraire.
CHAP. X
Des Peintures, Marques, Incisions, & Ornemens
du corps.
E n'est merveille si les Dames du jourd'hui se fardent: car dés long temps, & en maints lieux le métier en a commencé. Mais il est blamé és livres sacrez, & mis en reproche par la voix des Prophetes: comme quand l'ennemi menace la ville de Jerusalem: Quand tu auras (dit il) eté détruite; que seras-tu? quand tu te seras vétue de cramoisi, & parée d'ornemens d'or, quand tu te seras fardé la face, tu te seras embellie en vain, tes amoureux t'ont rebuttée, ilz cherchent ta vie. Le Prophete Ezechiel fait un semblable reproche aux villes de Jerusalem & de Samarie, qu'il compare à deux femmes debauchées, léquelles ont envoyé chercher des hommes venans de loin, & étans venus elles se sont lavées, & fardé le visage, & ont chargé leurs beaux ornemens. La Royne Jesabel ayant voulu faire de méme ne laissa d'étre jettée en bas de la fenétre, & porter la punition de sa mechante vie. Les Romains anciennement se peindoient le corps de vermillon (ce dit Pline) quand ils entroient en triomphe à Rome: & adjoute que les Princes & grans Seigneurs d'Æthiopie faisoient grand état de cette couleur, de laquelle ilz se rougissoient entierement: mémm les uns & les autres s'en servoient pour faire leurs Dieux plus beaux: & que la premiere depense qui étoit allouée par les Censeurs & Maitres des Comptes à Rome étoit des deniers employés à vermillonner le visage de Jupiter. La méme autheur en autre endroit recite que les Anderes, Mathites, Mosagebes & Hipporéens peuples de Libye s'emplatroient tout le corps de croye rouge. Bref cette façon de faire passoit jusques au Septentrion. Et delà est venu le nom qu'on a imposé aux Pictes ancien peule de Scythie voisin des Gots, léquels en l'an octante-septiéme aprés la nativité de Jesus-Christ sous l'Empire de Domitian vindrent faire des courses & ravages par les iles qui tirent vers le Nort, là où ayans trouvé gens qui leur firent forte resistence, ilz s'en retrounerent sans rien faire, & vequirent encores nuds parmy les froidures de leur païs jusques à l'an trois cens septantiéme de nôtre salut, auquel temps souz l'Empire de Valentinian joints avec les Saxons Ecossois ilz tourmenterent fort ceux de la grande Bretagne, à ce que recite Ammian Marcellin: & resolus de s'arreter là (comme ilz firent) ilz demanderent aux Bretons (qui sont aujourd'hui les Anglois) des femmes en mariage. Sur quoy ayans eté éconduits, ilz s'addresserent aux Ecossois, qui leur en fournirent, à la charge & condition que la ligne masculine des Rois entre-eux venant à faillir les femmes succederoient au Royaume. Or ces peuples ont eté appellez Pictes à-cause des peintures qu'ils appliquoient sur leurs corps nuds, léquels (dit Herodian) ilz ne vouloient couvrir d'aucuns habillemens, pour ne cacher & obscurcir les belles peintures damassées qu'ils avoient appliquées dessus, là où étoient representées des figures d'animaux de toutes sortes, & imprimées avec des ferrements si avant qu'il étoit impossible de les ôter. Ce qu'ilz faisoient (ce dit Solin) dés l'enfance: de maniere que comme l'enfant croissoit, aussi croissoient ces figures, ainsi que sont les marques que l'on grave dans les jeunes citrouilles. Le Poëte Claudian nous rend aussi plusieurs témoignages de ceci en ses Panegyriques comme quand il parle de l'ayeul de l'Empereur Honorius.
Iste leves Maures, nec falso nomine Pictos
Edomuit............
Et en la guerre Gothique,
....... Ferroque notatas
Perlegit examines Picto moriente figuras.
Ceci a eté remarqué par le docte Savaron sur la rencontre qu'en fait Sidoine de Polignac. Et bien que noz Poitevins Celtiques appellez par les Latins Pictones, ne soient venus de la race de ceux-là (car ils étoient fort anciens Gaullois dés le temps de Jules Cesar) toutefois je veux bien croire que ce nom leur a eté baillé pour méme occasion que le leur aux Pictes. Et comme des coutumes une fois introduites parmi un peuple ne se perdent que par la longueur de plusieurs siecles (comme nous voyons durer encor les folies du Mardi gras) ainsi les vestiges des peintures dont nous avons parlé sont demeurées en quelque nations Septentrionales. Car j'ay quelquefois ouï dore à Monsieur le Comte d'Egmont qu'il a veu en son jeune âge ceux de Brunswich venir en la maison de son pere avec la face graissée de peinture, & tout noircis par le visage, d'où paraventure pourrait étre venu le mot de Brouzer qui signifie Noircir en Picardie. Et generalement je croy que tous ces peuples Septentrionaux usoient de peintures quant ilz se vouloient faire beau fils. Car les Gesons & Agathyrses peuples de Scythie, comme les Pictes, étoient de cette confrairie, & avec des ferremens se bigarroyent les corps. Ce que faisoient aussi les Anglois lors appelez Bretons, au dire de Tertullian. Les Gots outre les ferremens usoient de cinabre pour se rougir la face & le corps. Bref c'étoit un plaisir és vieux siecles de voir tant de Pantalons hommes & femmes: car il se trouve encore des vieux pourtraits, léquels celui qui a fait l'histoire du voyage des Anglois en Virginia a gravez en taille douce, où les Pictes de l'un & de l'autre sexe sont dépeints avec leurs belles incisions, & les epées pendantes sur la chair nue, ainsi que les décrits Herodian.
Cette humeur de se peindre ayant eté si generale par-deça, il n'y a dequoy se mocquer si les peuples des Indes Ocidentales en ont fait & font encore de méme. Ce qui est universel, & sans exception entre ces nations. Car si quelqu'un fait l'amour il sera peint de couleur bleue ou rouge, & sa maitresse aussi. S'ils ont de la chasse abondamment, ou sont joyeux de quelque chose, c'en sera de méme par tout. Mais lors qu'ilz sont tristes, ou qu'ilz machinent quelque trahison, ilz se placquent toute la face de noir, & sont hideusement difformes.
Pour ce qui est du corps, noz Sauvages n'y appliquent point de peinture, mais si font bien les Bresiliens, ceux de la Floride, dont la pluspart sont peint par le corps, les bras, & les cuisses, en fort beaux compartimens, la peinture déquels ne se peut jamais ôter, à-cause qu'ilz sont picquez dedans la chair. Toutefois plusieurs Bresiliens se peindent seulement le corps (sans incision) quand il leur en prend envie: & ce avec du jus d'un certain fruit qu'ils appellent Ginipe lequel noircit si fort, que quoy qu'ilz se lavent ilz ne peuvent étre debrouillez de dix ou douze jours. Ceux de Virginia, qui sont plus au-deça, ont des marques sur le dos, comme celles que noz Marchans impriment sur leurs balles, par léquelles (ainsi que les esclaves) on reconoit souz quel Seigneur ilz vivent: qui est une belle forme d'état pour ce peuple: veu que les anciens Empereurs Romains en ont usé envers leurs soldats, léquels étoient marquez de la marque Imperiale, ainsi que nous témoignent saint Augustin, saint Ambroise, & autres. Ce que faisoit aussi Constantin le Grand, mais sa marque étoit le signe de la Croix, lequel il faisoit imprimer sur l'épaule de ses tyrons & gens-d'armes, comme luy-méme die en une epitre qu'il écrit au Roy des Perses rapportée par Theodoret en l'histoire Ecclesiastique. Et les premiers Chrétiens, comme marchans souz la banniere de Jesus-Christ prenoient cette méme marque, laquelle ils imprimoient en la main, ou aux bras, afin de se reconoitre, principalement en temps de persecution, ainsi que dit Procope expliquant ce passage d'Esaie: L'un dira je suis au Seigneur, & l'autre se reclamera du nom de Jacob: & l'autre écrira de sa main, Je suis au Seigneur, & se surnommera du nom d'Israël. Le grand Apôtre saint Paul portoit bien les marques engravées du Seigneur Jesus-Christ, mais c'étoit encore d'une autre façon, sçavoir par des fletrissures qu'il avoit en son corps des flagellations qu'il avoit receues pour son nom. Et les Hebrieux avoient pour marque la Circoncision du prepuce, par laquelle ils étoient segregez des autres nations, & reconus pour peuple de Dieu. Mais quant aux autres incisions de corps telles que les faisoient anciennement les Pictes, & les font encore aujourd'huy quelques Sauvages, elles ont esté fort expressement defendues anciennement en la loy de Dieu donnée è Moyse. Car il ne nous est pas loisible de deffaire l'image & la forme que Dieu nous a donnée. Voire les peintures & fards ont eté blamez & reprouvez par les Prophetes, ainsi que nous avons remarqué. Et Tertullian dit que les Anges, qui ont découvert & enseigné aux hommes les fards & artifices d'iceux ont eté condemnez de Dieu, alleguant pour preuve de son dire le livre de la Prophetie d'Enoch. Par ce que dessus nous reconoissons que le monde de deça a eté anciennement autant informe & sauvage que ceux des Indes Occidentales, mais ce qui me semble plus digne d'étonnement, c'est la nudité de ces peuples en païs froid, à quoy ilz prenoient plaisir, jusques à y endurcir leurs enfans dans le nege, dans la riviere, & parmi la glace. Nous l'avons touché ci-devant en un autre chapitre, parlans des Cimbres & François. Ce qui aussi a eté leur principale force en leurs conquétes.
CHAP. XI
Des ornemens exterieur de corps, Brasselets, Carquans,
Pendans d'aureille, &c.
OUS qui vivons par-deça souz l'authorité de noz Princes, & des Republiques civilisées, avons deux grans tyrans de nôtre vie, auquels les peuples du nouveau monde n'ont point encore eté assujette, les excés du ventre, & l'ornement du corps, & bref tout ce qui va à la pompe, léquels si nous avions quittés, ce seroit un moyen pour r'appeller l'ancien âge d'or, & ôter la calamité que nous voyons en la pluspart des hommes. Car celui qui possede beaucoup faisant peu de depanse, seroit liberal, & secourroit l'indigent, à quoy faire il est retenu voulant non seulement maintenir, mais aussi augmenter son train, & paroitre, bien souvent aux dépens du pauvre peuple, duquel il succe le sang, qui devorant plebem meam sicut estam panis, dit le Psalmiste. Je laisse ce qui est du vivre, n'étant mon sujet d'en parler en ce chapitre ici. Je laisse aussi les excés qui consistent en meubles, renvoyant le Lecteur à Pline qui a parlé amplement des pompes & suprefluités Romanesques, comme des vaisselles à la Furvienne & à la Clodienne, & des chalits à la Deliaque, & des tables le tout d'or & d'argent ouvrés en bosse; là où aussi il met en avant un esclave Drusillanus Rotundum lequel étant Thresorier de la haute Hespagne fit faire une forge pour mettre en oeuvre un plat d'argent de cinq quintaux; accompagné de huit autres tous pesans demi quintal. Je veux seulement parler des Matachiaz de noz Sauvages, & dire que si nous nous contentions de leur simplicité nous eviterions beaucoup de tourmens que nous nous donnons pour avoir des superfluittez, sans léquelles nous pourrions heureusement vivre (d'autant que la nature se contente de peu) & le cupidité déquelles nous fait bien souvent decliner de la justice. Les excés des hommes consistent la plus part és choses que j'ay dit vouloir omettre, léquelles je ne lairray de ramener à point s'il vient à propos. Mais les Dames ont toujours eu cette reputation d'aymer les excés en ce qui est de l'ornement du corps, & tous les Moralistes qui ont fait état de reprimer les vices les ont mises en jeu, là où ils ont trouvé ample sujet de parler. Clement Alexandrin faisant une longue enumeration de l'attiral des femmes (qu'il a pris la pluspart du Prophete Esaie) dit en fin qu'il est las d'en tant conter, & qu'il s'étonne comme elles ne sont accablées d'un si grand fais.
Prenons les donc par les parties dont on se plaint. Tertullian s'emerveille de l'audace humaine qui se bende contre la parole de nôtre Sauveur, lequel disoit qu'il n'est pas en nous d'adjouster quelque chose à la mesure que Dieu nous a donnée: & toutefois les Dames s'efforcent de faire le contraire adjoutans sur leurs tétes des cages de cheveux tissu en forme de pains, chapeaux, panniers, ou ventres d'ecussons. Si elles n'ont honte de cette enormité superflue, au moins (dit-il) qu'elles ayent honte de l'ordure qu'elles portent, & ne couvrent point un chef saint & Chrétien de la depouille d'une autre téte paraventure immonde ou criminele, & destinée à un honteux supplice. Et là méme parlant de celles qui colorent leurs cheveux: J'en voy (dit-il) qui font changer la couleur à leurs cheveux avec du saffran. Elles ont honte de leur païs, & voudroient estre Gaulloises ou Allemandes, tant elles se deguisent. Par ceci se conoit combien la chevelure rousse étoit estimée anciennement. Et de fait l'Ecriture prise celle de David qui étoit telle. Mais de la rechercher par artifice, saint Cyprian & saint Hierome, avec nôtre Tertullian, disent que cela presage le feu d'enfer. Or noz Sauvages en ce qui regard l'emprunt des cheveux ne sont point reprehensibles: car leur vanité ne s'étend point à cela: mais bien en ce qui est de la couleur, d'autant que quant ils ont le coeur joyeux, & se peindent la face, soit de bleu, soit de rouge, ilz fardent aussi leurs cheveux de la méme couleur.
Venons maintenant aux aureilles, au col aux bras & aux mains, & là nous trouverons dequoy nous arréter: ce sont parties où les joyaux sont bien en evidence: ce qu'aussi les Dames sçavent fort bien reconoitre. Les premiers hommes qui ont eu de la pieté ont fait conscience de violenter la nature, & percer les aureilles pour y pendre quelque chose de precieux: car nul n'est seigneur de ses membres pour en mal user, ce dit le Jurisconsulte Ulpian. Et pour-ce quand le serviteur d'Abraham alla en Mesopotamie pour trouver femme à Isaac, & eut rencontré Rebecca, il lui mit une bague d'or sur le front pendante entre les ïeux, & des brasselets aussi d'or aux mains: suivant quoy il est dit aux Proverbes, qu'Une femme belle & folle est comme une bague d'or au museau d'une truye. Mais les humains ont pris des licences qu'ilz ne doivent pas, & ont deffait en eux l'ouvrage de Dieu pour complaire à leurs fantasies. En quoy je ne m'étonne pas des Bresiliens dont nous parlerons tantot, mais des peuples civilisez, qui ont appellez les autres nations barbares, mais encore des Chrétiens du jourd'hui. Quand Seneque se plaint de ce qui se passoit de son temps: La folie des femmes (dit-il) n'avoit point assés assujeti les hommes, il leur a fallu encore prendre deux ou trois patrimoines aux aureilles. Mais quels patrimoines? Elles portent (ce dit Tertullian) des iles & maisons champestres sur leurs cols, & des gros registres aux aureilles contenans le revenu d'un grand richart, & chacun doit de la main gauche ha un patrimoine pour se jouer. En fin il ne les peut mieux comparer qu'aux criminels qui sont aux cachots en Ethiopie, léquels tant plus sont coulpables, tant plus sont riches, d'autant que les menottes & barres auquelles ilz sont attachez sont d'or. Mais il exhorte les Chrétiennes de ne point étre telles, d'autant que ce sont là des marques certaines d'impudicité, léquelles appartiennent à ces malheureuses victimes de la lubricité publique. Pline, quoyque Payen, ne deteste pas moins ces excéz.
Car noz Dames (dit-il) pour étre braves portent pendues à leurs doits de ces grandes perles qu'on appelle Elenchus en façon de poires, & en ont deux, voire trois és aureilles. Mémes elles ont inventé des noms pour s'en servir à leurs maudites & facheuses superfluités. Car elles appellent Cymbales celles qu'elles portent pendues aux aureilles en nombre, comme si elles prenoient plaisir de les y ouïr grillotter. Que plus est les femmes menageres, & méme les pauvres femmes, s'en parent; disans qu'aussi peu doit aller une femme sans perles, qu'un Consul sans ses huissiers. Finalement on est venu jusques à en parer les souliers, & jarretieres, voire encore leurs bottines en sont tout chargées & garnies. De sorte que maintenant il n'est plus question de perles, ains les faut faire servir de pavé, afin de ne marcher que sur perles.
Le méme dit, que Lollia Paulina relaissée de Caligula és communs festins des gens mediocres, étoit tant chargée d'emeraudes & de perles par la téte, les cheveux, les aureilles, le col, les doits, & les bras, tant en colliers jaferans, que brasselets, que tout en reluisoit, & qu'elle en avoit pour un million d'or. Cela étoit excessif: mais c'étoit la premiere Princesse du monde, & si ne dit point qu'elle en portat aux souliers: comme encore il se plaint ailleurs que les Dames de Rome portoient de l'or aux piez. Quel desordre! (dit-il). Permettons aux femmes de porter tant d'or qu'elles voudront en brasselets és doigts, au col, és aureilles, & és carquans & brides, &c. Faut-il neantmoins pour cela en parer les piés! Ce ne seroit jamais fait si je vouloy continuer ce propos. Les Hespagnoles du Perou font encore davantage, car ce ne sont que lames & platines d'or & d'argent, & garnitures de perles en leurs patins. Vray est qu'elles sont en un païs que Dieu a felicité de toutes ces richesses abondamment. Mais si tu n'en as tatn ne t'en faches point, & ne sois tenté d'envie: telles choses sont terre fouillée & epurée avec mille gehennes au fond des enfers, par le travail incroyable, & au pris de la vie de tes semblables. Les perles ne sont que de la rousée receue dans la coquille d'un poisson, que se péchent par des hommes que l'on force à étre poissons, c'est à dire étre toujours plongés au profond de la mer. Et pour avoir ces choses, & pour étre habillez de soye, & pour avoir des robbes à mille replis, nous nous tourmentons, nous prenons des soucis qui abbregent noz jours, nous rongent les os, succent la moelle, attenuent le corps, & consument l'esprit: Qui ha à diner est aussi riche que cela s'il sçait considerer. Et où abondent ces choses, là abondent les delices, & consequemment les vices: & au bout voici que Dieu dit par son Prophete: Ilz jetteront leur argent és rues, & leur or ne sera que fiente, & ne les delivreront point au jour de ma grande colere. Qui veut avoir conoissance plus ample des chatimens dont Dieu menace les femmes qui abusent des carquans & joyaux, qui n'ont autre soin que de s'attiffer & farder, vont la gorge étendue, les ïeux égarez, & d'un marcher fier, lise le septiéme chapitre du Prophete Esaïe. Je ne veux pourtant blamer les vierges qui ont quelques dorures, ou chaines de perles, ou autres joyaux, ensemble un habillement modeste: car cela est de bienseance, & toutes choses sont faite pour l'usage de l'homme: mais l'excés est ce qui tombe en blâme, pource que bien souvent souz cela git l'impudicité. Heureux les peules qui n'ayans point les occasions du peché servent purement à Dieu, & possedent une terre qui leur fournit ce qui est necessaire à la vie. Heureux noz peuples Sauvages s'ils avoient l'entiere conoissance de Dieu: car en cet état ilz sont sans ambition, vaine gloire, envie, avarice, & n'ont soin de ces pompes que nous venons de representer: ains se contentent d'avoir des Matachiaz pendus à leurs aureilles, & à l'entour de leurs cols, corps, bras & jambes. Les Bresiliens, Floridiens & Armouchiquois font des carquans & brasselets (appellez Bou-re au Bresil, & Matachiaz par les nôtres) avec des os de ces grandes coquilles de mer qu'on appelle Vignols, semblables à des limaçons, léquels ilz découpent & amassent en mille pieces, puis les polissent sur un grez tant qu'ils les rendent fort menues, & percés qu'ils les ont, en font des chappelets dont les grans sont noirs et blancs, qui n'ont pas mauvaise grace: & s'il faut estimer les choses selon la façon, comme nous voyons qu'il se prattique en noz marchandises, ces colliers, écharpes, & brasselets de Vignols, ou Pourcelaine, sont plus riches que les perles (toutefois on ne m'en croira point) aussi les prisent-ils plus que perles, ni or, ni argent: & c'est ce que ceux de la grande riviere de Canada au temps de Jacques Quartier appelloient Esurgni (dequoy nous avons fait mention ci-dessus) mot que j'ay eu beaucoup de peine à comprendre, & que Belleforet n'a point entendu quand il en à voulu parler. Aujourd'hui ilz n'en ont plus, ou en ont perdu le metier: car ilz se servent fort des Matachiaz qu'on leur porte de France. Or comme entre nous, ainsi en ce païs là ce sont les femmes qui se parent de telles choses, & en feront une douzaine de tours à-l'entour du col pendantes sur la poitrine, & à l'entour des poignets, & au-dessus du coude. Elles en pendent aussi des longs chappelets aux aureilles qui viennent jusques au bas des épaules. Que si les hommes en portent ce sera quelque jeune amoureux tant seulement. Au païs de Virginia où il y a quelques perles, les femmes en portent des carquans, colliers, & brasselets ou bien des morceaux de cuivres arondis comme des boulettes, que se trouvent en leurs montagnes, où y en a des mines. Mais au port Royal & és environs & vers la Terre-neuve & à Tadoussac, où ilz n'ont ny perles, ni Vignols, les filles & femmes font des Matachiaz avec des arrétes ou aiguillons de Porc-epic, léquelles elles les teindent de couleur noire, blanche, & vermeille, aussi vives qu'il est possible, car nôtre écarlatte n'a point plus de lustre que leur teinture rouge: Mais elles prisent davantage les Matachiaz qui leur viennent du païs des Armouchiquois, & les achetent bien cherement. Et d'autant qu'elles en recouvrent peu, à-cause de la guerre que ces deux nations ont toujours l'une contre l'autre, on leur porte de France des Matachiaz faits de petits tuyaux de verre melé d'étain, ou de plomb, qu'on leur troque à la brasse, faute d'aucune: & c'est en ce païs là ce que les Latins appellent Mundus muliebris. Elles en font aussi des petits carreaux melangés de couleurs, confus ensemble, qu'elles attachent aux cheveux des petits enfans, par derriere. Les hommes ne s'amusent gueres à cela, sinon que les Bresiliens portent au col des Croissans d'os fort blancs, qu'ils appellent Taci au nom de la Lune: & noz Souriquois semblablement quelque joliveté de méme etoffe, sans excés. Et ceux qui n'ont de cela portent ordinairement un couteau devant la poitrine, ce qu'ils ne font pour ornement, mais faute de poche, & pour ce que ce leur est un outil necessaire à toute heure. Quelques uns ont des ceintures faites de Matachiaz, déquelles ilz se servent seulement quand ilz veulent paroitre, & se faire braves. Les Autmoins, ou devins, portent aussi devant la poitrine quelque enseigne de leur metier, ainsi que nous avons dit ailleurs. Mais quant aux Armouchiquois ils ont une façon de mettre aux poignets, & au-dessus de la cheville du pié, des lames de cuivre faites en forme de menottes; & au defaut du corps, c'est à dire aux hanches, des ceintures façonnées de tuyaux de cuivre longs comme le doit du milieu, enfilés ensemble de la longueur d'une ceinture, proprement de la façon qu'Herodian recite avoir eté en usage entre les Pictes dont nous avons parlé, quand il dit qu'ilz se ceindent le corps & le col avec du fer, estimans cela leur étre un grand ornement, & un grand témoignage qu'ilz sont bien riches, ainsi qu'aux autres barbares d'avoir de l'or alentour d'eux. Et de cette race d'hommes Sauvages encore y en a-il en Ecosse, lequelz ny les siecles, ny les ans, ni l'abondance des hommes, n'a peu encore civiliser. Et jaçoit que, comme nous avons dit, les hommes ne soient tant soucieux des Matachiaz que les femmes, toutefois ceux du Bresil n'ayans cure de vétemens prennent plaisir à se parer & bigarrer de plumes d'oiseaux, prenans celles dont nous nous servons à coucher, & les decoupans menu comme chair à patez, léquelles ilz teindent en rouge avec leurs bois de Bresil, puis s'étans frotté le corps avec certaine gomme qui leur sert de colle, ilz se couvrent de ces plumes & puis font un habit tout d'une venue à la Pantalone: ce qui a fait croire (ce dit Jean de Leri en son histoire de l'Amerique) aux premiers qui sont allés pardela, que les hommes qu'on appelle Sauvages fussent velus, ce qui n'est point. Car les Sauvages des terres d'outremer en quelque part que ce soit ont moins de poil que nous. Ceux de la Floride se servent aussi de cette maniere de duvet, mais c'est seulement à la téte pour se rendre plus effroyables. Outre ce que nous avons dit, les Bresiliens font encore des Fronteaux de plumes qu'ilz lient & arrengent de toutes couleurs, ressemblans iceux fronteaux (quant à la façon) à ces raquettes ou ratepenades dont les Dames usent par deça, l'invention déquelles elles semblent avoir apprise de ces Sauvages. Quant à ceux de nôtre Nouvelle-France és jours entre eux solennelz & de rejouïssance, & quand ilz vont à la guerre, ils ont à-l'entour de la téte comme une coronne faite de longs poils d'Ellan peints en rouge collez, ou autrement attachés, à une bende de cuir large de trois doigts, telle que le Capitaine Jacques Quartier dit avoir veu au Roy (ainsi l'appelle-il) & Seigneur des Sauvages qu'il trouva en la ville de Hochelaga. Mais ilz n'usent point de tant de plumasseries que les Bresiliens, léquels en font des robbes, bonnets, brasselets, ceintures, & paremens des joues & des rondaches sur les reins de toutes couleurs, qui seroient plutot ennuieuses que delectables à deduire, étant aisé à un chacun de suppléer cela, & s'imaginer que c'est.
CHAP. XII
Du Mariage.
PRES avoir parlé des vétemens, parures, ornemens, & peintures des Sauvages, il me semble bon de les marier, afin que la race ne s'en perde, & que le païs ne demeure desert. Car la premiere ordonnance que Dieu fit jadis ce fut de germer & produire & rapporter fruit, une chacune creature capable de generation selon son espece. Et afin de donner courage aux jeunes gens qui se marient, les Juifs avoient anciennement une coutume de remplir de terre une auge, dans laquelle peu avant les nopces ilz semoient de l'orge, & icelle germée ils la portoient aux époux & épouse, disans: Rapportez fruit & multipliez comme céte orge, laquelle produit plutot que toutes les autres semences.
Or pour venir au sujet de noz Sauvages, plusieurs cuidans (je croy) qu'ilz soient des buches, ou s'imaginans une republique de Platon, demandent s'ilz font des mariages, & s'il y a des Prétres en Canada pour les marier. En quoy ilz montrent qu'ilz sont gens bien nouveaux d'attendre en ces peuples ici autant de ceremonies qu'il y a entre les Chrétiens, léquels par une sainte coutume font que les mariages soient ratifiés au ciel. Mais si sont-ilz plus sages que les anciens Garamantes, Scythes, Nomades, & que le susdit Platon, qui trouvoit bon cela. Item que les Arabes, entre léquels plusieurs freres n'avoient qu'une femme, laquelle étoit à l'ainé durant la nuit, & aux autres durant le jour. Le Capitaine Jacques Quartier parlant du mariage des Canadiens en sa seconde Relation, dit ainsi:
Ilz gardent l'ordre du mariage, fors que les hommes prennent deux ou trois femmes. Et depuis que le mary est mort jamais les femmes ne se remarient, ains font le dueil de ladite mort toute leur vie, & se teindent le visage de charbon pilé, & de graisse, de l'epesseur d'un couteau, & à cela conoit-on qu'elles sont veuves. Puis il poursuit: Ils ont une autre coutume fort mauvaise de leurs filles. Car depuis qu'elles sont d'âge d'aller à l'homme elles sont toutes mises en une maison de bordeau abondonnées à tout le monde qui en veut jusques à ce qu'elles ayent trouvé leur parti: Et tout ce avons veu par experience. Car nous avons veu les maisons aussi pleines dédites filles comme est une école de garsons en France.
J'aurois pensé que ledit Quartier eût avancé du sien au regard de cette prostitution des filles, mais le discours de Champlein me confirme la méme chose, horsmis qu'il ne parle point d'assemblées: ce qui me retient d'y contredire. Entre noz Souriquois, il n'est point nouvelle de cela non que ces Sauvages ayent grand' cure de la continence & virginité, car ilz ne pensent point mal faire en la corrompant: mais soit par la frequentation des François, ou autrement, les filles ont honte de faire une impudicité publique: & s'il arrive qu'elles s'abandonnent à quelqu'un, c'est en secret. Au reste celui qui veut avoir une fille en mariage il faut qu'il la demande à son pere, sans le consentement duquel elle ne sera point à lui, comme nous avons des-ja dit ci-dessus, & rapporté l'exemple d'un qui avoit fait autrement. Et voulant se marier il fera quelquefois l'amour, non point à la façon des Esséens, léquels (ce dit Joseph) éprouvoient par trois ans les filles avant que les prendre en mariage, mais par l'espace de six mois, ou un an, sans en abuser, se peinturera le visage de rouge pour étre plus beau, & aura une robbe neuve de Castors, Loutres, ou autre chose, bien garnie de Matachiaz, avec des rayes & bendes qu'ilz figurent dessus en forme de large passement d'or & d'argent, ainsi que faisoient jadis les Gots. Faut en outre qu'il se montre vaillant à la chasse, & qu'il soit reconu sachant faire quelque chose, car ilz ne se fient point aux moyens d'un homme, qui ne sont autres que ce qu'il acquiert à la journée, ne se soucians aucunement d'autres richesses que de la chasse: si ce n'est que noz façons de faire leur en facent venir l'appetit.
Les filles du Bresil ont licence de se prostituer si-tot qu'elles en sont capables, tout ainsi que celles de Canada. Voire les peres en sont maquereaux, & reputent à honneur de les communiquer à ceux de deça pour avoir de leur generation. Mais de s'y accorder ce ceroit chose trop indigne d'un Chrétien: & voyons à nôtre grand dommage que Dieu a severement puni ce vice par la verole apportée des Espagnols à Naples, d'eux transmise aux François, étant auparavant la découverte de ces terres inconue en l'Europe. Or jaçoit que les Bresiliens & Floridiens y soyent sujets, si n'en sont-ilz pas persecutez comme les Europeans: car ilz n'en font que rire, & s'en guerissent incontinent par le moyen du Guayuac, de l'Esquine, & du Salsafras, arbres fort souverains pour la guerison de cette ladrerie; & croy que l'arbre Annedda duquel nous avons raconté les merveilles, est l'une de ces especes.
On pourroit penser que la nudité de ces peuples les rendroit plus paillars, mais c'est au contraire. Car comme les Allemans sont louez par Cesar d'avoir eu en leur ancienne vie sauvage telle continence qu'ilz reputoient chose tres vilaine à un jeune homme d'avoir la compagnie d'une femme ou fille avant l'âge de vint ans; & de leur part aussi ilz n'étoient point emeus à cela encores que pele-mele les hommes & les femmes jeunes & vieux se baignassent dans les rivieres: Aussi je puis dire pour noz Sauvages que je n'y ay jamais veu un geste, ou regard impudique, & ose affermer qu'ilz sont beaucoup moins sujets à ce vice que pardeça: dont j'attribue la cause partie à cette nudité, & principalement de la téte où est la fonteine des esprits qui excitent la generation: partie au defaut du sel, des epiceries, du vin, & des viandes qui provoquent les Ithyphalles, & partie à l'usage ordinaire qu'ils ont tu Petun, la fumée duquel etourdit les sens, & montant au cerveau empeche les functions de Venus. Jean de Leri loue les Bresiliens en ceste continence: toutefois il adjouste que quand ilz se faschent l'un contre l'autre ilz s'appellent quelquefois Tiveré, qui est à dire boulgre, d'où l'on peut conjecturer que ce peché regne entre eux, comme le Capitaine Laudonniere dit qu'il fait en la Floride: outre que les Floridiens ayment fort le sexe feminin. Et de fait j'ay entendu que pour aggreer aux Dames ilz s'occupent fort aux Ithyphalles dont nous venons de parler, & pour y parvenir ilz usent fort d'ambre gris, dont ilz ont grande quantité, voire avec un fouet d'orties, ou autre chose semblable, font enfler les joues à cette idole de Maacha que la Roy Asa fit mettre en cendres, léquelles il jetta dans le torrent de Cedron. Les femmes d'autre part avec certaines herbes s'efforcent tant qu'elles peuvent de faire des restrictions pour l'usage dédits Ithyphalles, & pour le droit des parties.
Revenons à noz mariages qui valent mieux que toutes ces droleries là. Les contractans ne donnent point la foy entre les mains des Notaires, ni de leurs Devins, ains simplement demandent le consentement des parens: & se fait par tout ainsi. Mais il faut remarquer qu'ilz gardent, & au Bresil aussi, trois degrez de consanguinité, dans léquels ilz n'ont point accoutumé de faire mariage, sçavoir est du fils avec sa mere, du pere avec sa fille, & du frere avec sa soeur. Hors cela toutes choses sont permises. De douaire il ne s'en parle point. Aussi quand arrive divorce le mari n'est tenu de rien, & jaçoit que (comme a eté dit) il n'y ait point de promesse de loyauté donnée par devant quelque puissance superieure, toutefois en quelque part que ce soit les femmes gardent chasteté, & peu s'en trouve qui en abusent. Voire j'ay ouï dire plusieurs fois que pour rendre le devoir au mari elles se font souvent contraindre: ce qui est rare pardeça. Aussi les femmes Gaulloises sont-elles celebrées par Strabon pour étre bonnes portieres (j'entend fecondes) & nourrissieres: & au contraire je ne voy point que ce peuple là abonde comme entre nous, encor que toutes personnes s'employent à la generation, & que pardeça une partie des hommes vivent sans mariage, & ne travaillent bien souvent qu'à coups perdus. Vray est que noz Sauvages se tuent les uns les autres incessamment, & sont toujours en crainte de leurs ennemis, n'ayant ny villes murées, ni maison fortes pour se garder de leurs embuches, qui est entre eux l'une des causes du defaut de multiplication.
Ce refroidissement de Venus apporte une chose admirable & incroyable entre les femmes, & qui ne s'est peu trouver méme entre les femmes du saint Patriarche Jacob, c'est qu'encores qu'elles soyent plusieurs femmes d'un mari (car la polygamie est receue par tout ce monde nouveau) toutefois il n'y a point de jalousie entre elles. Ce qui est au Bresil païs chaud aussi bien qu'en Canada: mais quant aux hommes, en plusieurs lieux ilz sont jaloux: & si la femme est trouvée faisant la béte à deux dos, elle sera repudiée, ou en danger d'étre tuée par son mari: & à cela (quant à l'esprit de jalousie) ne faudra tant de ceremonies que celles qui se faisoient entre les Juifs rapportées au livre des Nombres. Et quant à la repudiation, n'ayans l'usage des lettres ilz ne la font point par écrit en donnant à la femme un billet signé d'un Notaire public, comme remarque saint Augustin parlant des mémes Juifs: mais se contentent de dire à ses parens & à elle qu'elle se pourvoye: & lors elle vit en commun avec les autres jusques à ce que quelqu'un la recherche. Cette loy de repudiation a eté préque entre toutes nations, fors entre les Chrétiens, léquels ont retenu ce precepte Evangelique, Ce que Dieu a conjoint, que l'homme ne separe point. Ce qui est plus expedient & moins scandaleux: quoy qu'aujourd'huy ceux qui se sont separés de l'Eglise Romaine facent autrement. Car nous avons souvent veu aux hautes Allemagnes les mariés ayans quelque ombrage l'un de l'autre, se separer d'un commun consentement, & prendre autre parti avec permission du Magistrat. Ce qui seroit plus tolerables si cette licence étoit restreinte au cas de fornication, suivant la parole du Sauveur, & l'interpretation de saint Ambroise sur ces mots de saint Paul: Que l'homme ne quitte point sa femme. Car la femme qui s'abandonne, ayant rompu la promesse faite à son mari en la face de Dieu & de l'Eglise, il est aussi quitte de la sienne. Mais en tout autre cas le meilleur est de suivre le conseil de Ben-Asira (que l'on dit avoir eté nevoeu du Prophete Jeremie) lequel enquis par un qui avoit une mauvaise femme, comment il en devoit faire: Ronge (dit-il) l'os qui t'est écheu.
Quant à la femme vefve, je ne veux affermer que ce qu'en a écrit Jacques Quartier soit general, mais je diray que là où nous avons eté elles se teindent le visage de noir quand il leur prend envie, & non toujours: si leur mari a eté tué elles ne se remarieront point, ni ne mangeront chair qu'elles n'ayent eu la vengeance de cette mort. Et ainsi l'avons veu pratiquer à la fille de Membertou, laquelle depuis la guerre faite aux Armouchiquois décrite ci-aprés, s'est remariée. Hors le cas de telle mort elles ne font autrement difficulté d'accepter les secondes nopces quand elles trouvent parti à propos.
Quelquefois noz Sauvages ayans plusieurs femmes en bailleront une à leur ami s'il a envie de la prendre en mariage, & sera d'autant déchargé. Mais s'il n'en a qu'une, il ne fera point comme Caton ce grand Senateur Romain, lequel pour faire plaisir à Hortensius, lui presta sa femme Martia, à la charge le la lui rendre quand il en auroit eu des enfans: ains la gardera pour soy. Au regard des filles qui s'abandonnent, si quelqu'un en a abusé elles le diront à la premiere occasion, & aprés ainsi fait dangereux s'y frotter: car il ne faut meler le sang Chrétien parmy l'infidele; & de cette justice gardée est loué Ville-gagnon méme par Jean de Leri, quoy qu'il n'en dise pas beaucoup de bien: & Phinées fils d'Eleazar fils d'Aaron pour avoir eté zelateur de la loy de Dieu, & appaisé son ire qui alloit exterminant le peuple, à cause d'un tel forfait, eut l'alliance de sacrificature perpetuelle, laquelle Dieu lui promit, & à sa posterité. Vray est que nous sommes en la Loy Evangelique, qui peut avoir moderé la rigueur de l'ancienne en ceci, comme en l'étroite observation du Sabbath & beaucoup d'autres choses.
CHAP. XIII
La Tabagie.
ES anciens ont dit Sine Cerere & Baccho friget Venus, & nous François disons, Vive l'amour mais qu'on dine. Aprés donc avoir marié noz Sauvages il faut appreter le diner, & les traiter à leur mode. Et pour ce faire il faut considerer les temps du mariage. Car si c'est en Hiver ils auront de la chasse des bois, si c'est au Printemps, ou en Eté, ilz feront provision de poisson. De pain il ne s'en parle point depuis la Terre-neuve du Nort jusques au païs des Armouchiquois, si ce n'est qu'ils en troquent avec les François, léquels ils attendent sur les rives de mer accroupis comme singes, sitot que le printemps est venu, & reçoivent en contr'échange de leurs peaux (car ilz n'ont autre marchandise) du biscuit, féves, pois, & farines. Les Armouchiquois & toutes nations plus éloignées, outre la chasse & la pecherie ont du blé Mahis, & des feves, qui leur est un grand soulagement pour le temps de necessité. Ilz n'en font point de pain: car ilz n'ont ni moulin, ni four, & ne sçavent le pestrir autrement qu'en le pilant dans un mortier: & assemblans ces pieces le mieux qu'ilz peuvent, en font des petits tourteaux qu'ilz cuisent entre deux pierres chaudes. Le plus souvent ilz sechent ce blé au feu & le rotissent sur la braise. Et de cette façon vivoient les anciens Italiens, à ce que dit Pline. Et par ainsi ne se faut tant étonner de ces peuples, puis que ceux qui ont appellé les autres barbares ont eté autant barbares qu'eux.
Si je n'avoy couché ci-dessus la forme de la Tabagie (ou Banquet) des Sauvages j'en feroit ici plus ample description: mais je diray seulement que lors que nous allames à la riviere saint Jean, étans en la ville d'Ouigoudi (ainsi puis-je bien appeller un lieu clos rempli de peuple) nous vimes dans un grand hallier environ quatre-vint Sauvages tout nuds, hors-mis le brayet, faisant Tabaguia des farines qu'ils avoient eu de nous dont ils avoient fait de la bouillie pleins des chauderons. Chacun avoit une écuelle d'écorce & une culiere grande comme la paume de la main, ou plus: & avec ce avoient encores de la chasse. Et faut noter que celui qui traite les autres, ne dine point, ains sert la compagnie comme ici bien souvent nos Epouses: & comme l'histoire de la Chine recite qu'il se pratique entre les Chinois.
Les femmes étoient en un autre lieu à part, & ne mangeoient point avec les hommes. En quoy on peut remarquer un mal entre ces peuples là Qui n'a jamais eté entre les nations de deçà, principalement les Gaullois & Allemans, léquels non seulement ont admis les femmes en leurs banquets, mais aussi aux conseils publics, mémement (quant aux Gaullois) depuis qu'elles eurent appaisé une grosse guerre qui s'éleva entre eux, & vuiderent le different avec telle équité (ce dit Plutarque) que de là s'ensuivit une amitié plus grande que jamais. Et au traité qui fut fait avec Annibal étant entré en Gaulle pour aller contre les Romains, il étoit dit que si les Carthaginois avoient quelque different contre les Gaullois, il se vuideroit par l'avis des femmes Gaulloises. A Rome il n'en a pas eté ainsi, là où leur condition étoit si basse, que par la loy Voconia le pere propre ne les pouvoit instituer heritieres de plus d'un tiers de son bien: & l'Empereur Justinian en ses Ordonnances leur defend d'accepter l'arbitrage qui leur auroit eté deferé: qui montre ou une grande severité envers elles, ou un argument qu'en ce païs là elles ont l'esprit trop debile. Et de cette façon sont les femmes de noz Sauvages, voire en pire conditionn, de ne point manger avec les hommes en leurs Tabagies: & toutefois il me semble que la chere n'en est pas si bonne: laquelle ne doit pas consister au boire & manger seulement, mais en la societé de ce sexe que Dieu a donné à l'homme pour l'ayder & lui tenir compagnie.
Il semblera à plusieurs que noz Sauvages vivent pauvrement de n'avoir aucun assaisonnement en ce peu de mets que j'ay dit. Mais je repliqueray que ce n'ont point eté Caligula, ni Heliogabale, ni leurs semblables, qui ont elevé l'Empire de Rome à sa grandeur: ce n'a point aussié eté ce cuisinier qui fit un festin à l'Imperiale tout de chair de porc deguisée en mille sortes: ni ces frians léquels aprés avoir detruit l'air, la mer, & la terre, ne sachans plus que trouver pour assouvir leur gourmandise vont chercher les vers des arbres, voire les tiennent en mue & les engraissent avec belle farine, pour en faire un mets delicieux: Ains ç'ont eté un Curius Dentatus qui mangeoit en écuelles de bois, & racloit des raves au coin de son feu: item ces bons laboureurs que le Senat envoyoit querir à la charrue pour conduire l'armée Romaine: & en un mot ces Romains qui vivoient de bouillie, à la mode de noz Sauvages: car ilz n'ont eu l'usage du pain qu'environ six cens ans aprés la fondation de la ville, ayans appris avec le temps à faire quelques galettes telement quelement appretées & cuites souz la cendre, ou au four. Pline autheur de ceci dit encore, que les Tartares vivent aussi de bouille & farine crue, comme les Bresiliens. Et toutefois ç'a toujours eté une nation belliqueuse & puissante. Le méme dit que les Arymphéens (qui sont les Moscovites) vivent par les foréts (comme nos Sauvages) de grains & fruits qu'ilz cueillent sur les arbres, sans parler de chair, ni de poisson. Et de fait les Autheurs prophanes sont d'accord que les premiers hommes vivoient comme cela, à sçavoir de blez, grains, legumages, glans & feines, d'où vient le mot Grec [Phagên] pour dire manger. Quelques nations particulieres (& non toutes) avoient des fruits; comme, les poires étoient en usage aux Argises, les figues aux Atheniens, les amandes aux Medes, le fruit des cannes aux Æthiopiens, le cardamin aux Perses, les dattes aux Babyloniens, le treffle aux Ægyptiens. Ceux qui n'ont eu ces fruits ont fait la guerre au bétes des bois, comme les Getuliens, & tous les Septentrionaux, méme les anciens Allemans, toutefois ils avoient aussi du laitage: D'autres se trouvans sur les rives de mer, ou de lacs & rivieres, ont vécu de poissons, & ont eté appellés Ichthyophages: autres vivans de Tortues ont eté dits Chelonophages. Une partie des Æthiopiens vivent de sauterelles, léquelles ilz sallent & endurcissent à la fumée en grande quantité pout toute saison, & en cela s'accordent les historiens du jourd'hui avec Pline. Car il y en a quelquefois des nuées, & en l'Orient semblablement, que detruisent toute la campagne, si bien qu'il ne leur reste rien autre chose à manger que ces sauterelles: qui étoit la nourriture de saint Jean Baptiste au desert, selon l'opinion de saint Hierome, & de saint Augustin: quoy que Nicephore estime que c'étoient les feuilles tendres des boute ses arbres, parce que le mot Grec [akrides] signifie aussi cela. Mais venons aux Empereurs Romains les mieux qualifiez. Ammian Marcellin parlant de leur façon de vivre dit que Scipion Æmilian, Metellus, Trajan, & Adrian, se contentoient ordinairement des viandes de camp, sçavoir est de lard, fromage, & buvende. Si donc noz Sauvages ont abondamment de la chasse & du poisson, je ne trouve pas qu'ilz soyent mal; car plusieurs fois nous avons receu d'eux quantité d'Eturgeons, de Saumons, & autres poissons, sans la chasse des bois, & des Castors qui vivent en étangs, & sont amphibies. Au moin se reconoit une chose louable en eux, qu'ilz ne sont point anthropophages comme ont eté autrefois les Scythes, & maintes autres nations du monde de deça: & comme encore aujourd'hui sont les Bresiliens, Canibales, & autres du monde nouveau.
Le mal qu'on trouve en leur façon de vivre c'est qu'ilz n'ont point de pain. De verité le pain est une nourriture fort naturele à l'homme, mais il est plus aisé de vivre avec de la chair, ou du poisson, que de pain seul. Que s'ilz n'ont l'usage du sel, la pluspart du monde n'en use point. Il n'est pas du tout necessaire, & sa principale utilité git en la conservation, à quoy il est du tout propre. Neantmoins s'ils en avoient pour faire quelques provisions, ilz seroient plus heureux que nous. Mais faute de ce ilz patissent quelquefois, ce qui avient quand l'hiver est trop doux, ou au sortir d'icelui. Car alors ilz n'ont ny chasse, ni poisson, qu'avec beaucoup de peine, comme nous dirons au chapitre de la Chasse, & sont contraints de recourir aux écorces d'arbres & raclures de peaux, & à leurs chiens, qu'ilz mangent à cette necessité. Et l'histoire des Floridiens dit qu'à l'extremité ilz mangent mille vilenies jusques à avaller des charbons, & mettre de la terre dans leur bouillie. Vray est qu'au Port Royal, & en maints autres endroits, il y a perpetuellement des coquillages, si bien que là en tout cas on ne sçauroit mourir de faim. Mais encore ont ils une superstition de ne vouloir point manger de Moules. Raison pourquoy, ilz ne la sçauroient dire, non plus que nos superstitieux qui ne veulent étre treze à table, ou qui craignent de se ronger les ongles le Vendredi, ou qui ont d'autres scrupules, vrayes singeries, telle qu'en recite en nombre Pline en son histoire naturelle. Toutefois en nôtre compagnie nous en voyans manger ilz faisoient de méme: car il faut ici dire en passant qu'ilz ne mangeront point de viandes inconues sans premierement en voir l'essay. Pour les bétes des bois ilz mangent de toutes excepté du loup. Ilz mangent aussi des oeufs qu'ilz vont recueillir le long des rives des eaux & en chargent leurs canots quand les Oyes & Outardes ont fait leur ponte au printemps, & mettent en besongne autant couvies que nouveaux. Pour la modestie ilz la gardent étans à table avec nous, & mangent sobrement: mais chés eux (ainsi que les Bresiliens) ilz bendent merveilleusement le tambourin, & ne cessent de manger tant que la viande dure; & si quelqu'un des nôtre se trouve en leur Tabagie ilz lui diront qu'il face comme eux. Neantmoins je ne voy point une gourmandise semblable à celle de Hercules, lequel seul mangeoit des boeufs tout entiers, & en devora un à un païsan nommé Diadamas, pour raison dequoy il fut nommé par soubriquet Buthenes, ou Buphagos, Mange-boeuf. Et sans aller si loin nous voyons és païs de deça des gourmandises plus grandes que celle que l'on voudroit imputer aux Sauvages. Car en la diete d'Ausbourg fut amené l'Empereur Charles cinquiéme un gros vilain qui avoit mangé un veau & un mouton, & n'estoit point encore saoul: & je ne reconoy point que noz Sauvages engraissent, ni qu'ilz portent gros ventre, mais sont allaigres & dispos comme nos anciens Gaullois & Allemans qui par leur agilité donnoient beaucoup de peine aux armées Romaines.
Les viandes des Bresiliens sont serpens, crocodiles, crapaux, & groz lezars, léquels ilz estiment autant que nous faisons les chappons, levreaux & connils. Ils font aussi des farines de Maniel, ayant les feuilles de Paonia mas, & l'arbre de la hauteur du Sambucus: icelles racines grosses comme la cuisse d'un homme, léquelles les femmes égrugent fort menu, & les mangent crues, ou bien les font cuire dans un grand vaisseau de terre, en remuant toujours, comme on fait les dragées de sucre. Elles sont de bon gout, & de facile digestion, mais elles ne sont propres à faire pain, d'autant qu'elles se sechent & brulent, & toujours reviennent en farine. Ils ont aussi avec ce du Mahis, qui vient en deux ou trois mois aprés la semaille, & leur set un grand secours. Mais ils ont une coutume maudite & inhumaine de manger leurs prisonniers parés les avoir bien engraissés. Voire (chose horrible) ilz leur baillent pour compagnes de couches les plus belles filles qu'ils ayent, leur mettans au col tant de licols qu'ils le veulent garder de lunes, & quant le temps est expiré ilz font du vin des susdits mil & racines, duquel ilz s'enivrent, appellans tous leurs amis. Puis celui qui a pris le prisonnier l'assome avec une massue de bois, & le divise par pieces, & en font des carbonnades qu'ils mangent avec un singulier plaisir par dessus toutes les viandes du monde.
Au surplus tous Sauvages vivent generalement & par tout en communauté: vie la plus parfaite & plus digne de l'homme (puis qu'il est un animal sociable) vie de l'antique siecle d'or, laquelle avoient voulu r'amener les saints Apôtres: mais ayans affaire à établir la vie spirituele, ilz ne peurent executer ce bon desir. S'il arrive donc que noz Sauvages ayent de la chasse, ou autre mangeaille, toute la troupe y participe. Ils ont cette charité mutuelle, laquelle a eté ravie d'entre nous depuis que Mien & Tien prindrent naissance. Ils ont aussi l'Hospitalité propre vertu des anciens Gaullois (selon le témoignage de Parthenius en ses Erotiques, de Cesar, Salvian, & autres) léquels contraignoient les passans & étrangers d'entrer chés eux & y prendre la refection: vertu qui semble s'étre conservée seulement en la Noblesse: car pour le reste nous la voyons fort enervée. Tacite donne la méme louange aux Allemans, disant que chés-eux toutes maisons sont ouvertes aux étrangers, & là ilz font en telle asseurance que (comme s'ils étoient sacrez) nul leur oseroit faire injure! Charité, & Hospitalité, qui se rapporte à la Loy de Dieu, lequel disoit à son peuple: L'Etranger qui sejourne entre vous, vous sera comme celui qui est né entre vous, & l'aymerez comme vous-mémes: car vous avés eté etrangers au païs d'Ægypte. Ainsi font noz Sauvages, qui poussez d'un naturel humain reçoivent tous étrangers (hors les ennemis) léquels ils admettent à leur communauté de vie. Et ainsi sont les Turcs mémes préque en tous lieux, ayans des Hospitaux fondés; où les passans (voire en quelques uns, les Chrétiens) sont receus humainement sas rien payer. Chose qui fait honte à la France, oz ne se reconoit préque rien en son Christianisme de ce qu'elle avoit de bien en son paganisme, souffrant voir ses rues pavées, ses temples assiegés, & ses devotions troublées d'une infinité de Mendians valides & non valides, sans y mettre aucun ordre.
Mais c'est assez manger, parlons de boire. Je ne sçay si je doy mettre entre les plus grans aveuglemens des Indiens Occidentaux d'avoir abondamment le fruit le plus excellent que Dieu nous ait donné, & n'en sçavoir l'usage. Car je voy que nos anciens Gaullois en étoient de méme, & pensoient quel les raisins fussent poison, ce dit Ammian Marcellin. Et Pline rapporte que les Romains furent longtemps sans avoir ni vignes, ni vignobles: Vray est que noz Gaullois faisoient de la biere, dans laquelle est encore l'usage frequent en toute la Gaulle Belgique: & de cette sorte de bruvage usoient aussi les Ægyptiens és premiers temps, ce dit Diodore, lequel en attribue l'invention à Osyris. Toutefois depuis qu'è Rome la boisson du vin fut venue, les Gaullois y prindrent si bien gout és voyages qu'ils y firent à main armée, qu'ilz continuerent par-aprés la méme piste. Et depuis les Marchans d'Italie epuisoient fort l'argent des Gaulles avec leur vin qu'ils y apportoient. Mais les Allemans reconoissans leur naturel sujet à boire plus qu'il n'est besoin, ne vouloient qu'on leur en portât, de peur qu'étans ivres ilz ne fussent en proye à leurs ennemis: & se contentoient de bierre: Et neantmoins pour ce que la boisson d'eau continuelle engendre des crudités en l'estomach, & de là des grandes indispositions les nations communement ont trouvé meilleur le moderé usage du vin, lequel a eté donné de Dieu pour réjouir le coeur, ainsi que le pain pour le sustenter, comme dit le Psalmiste: & l'Apôtre saint Paul méme conseille son disciple Timothée d'en user un petit à cause de son infirmité. Car le vin (ce dit Oribasius) recrée & reveille nôtre chaleur: d'où par consequent les digestions se font mieux, & s'engendre un bon sang & une bonne nourriture par toutes les parties du corps où le vin ha force de penetrer: & pourtant ceux qui sont attenuez de maladie en reprennent une plus forte habitude, & recouvrent semblablement par icelui l'appetit de manger. Il attenue la pituite, il repurge l'humeur bilieux par les veines, & de sa plaisante odeur & substance alaigre rejouit l'ame, & donne force au corps. Le vin donc pris moderément est cause de tous ces biens là: mais s'il est beu outre mesure il produit des effects tout contraires. Et Platon voulant demontrer en un mot la nature & proprieté du vin: Ce qui échauffe (dit-il) l'ame avec le corps, c'est ce qu'on appelle vin.
Les Sauvages qui n'ont point l'usage du vin, ni des epices, ont trouvé un autre moyen d'échauffer cet estomach, & aucunement corrompre tant de crudités provenantes du poisson qu'ilz mangent, léquelles autrement éteindroient la chaleur naturelle: c'est l'herbe que les Bresiliens appellent Petun, les Floridiens Tabac, dont ilz prennent la fumée préque à toute heure, ainsi que nous dirons plus amplement au chapitre De la Terre, lors que nous parlerons de cette herbe. Puis, comme pardeça on boit l'un à l'autre, en presentant (ce qui se fait en plusieurs endroits & particulierement en Suisse) le verre à celui à qui l'on a beu: Ainsi les Sauvages voulans fétoyer quelqu'un, & lui montrer signe d'amitié, aprés avoir petuné, presentent le petunoir à celui qu'ils ont agreable. Laquelle coutume de boire l'un à l'autre n'est pas nouvelle ni particuliere aux Belges & Allemans: Car Heliodore en l'Histoire Æthiopique de Chariclea nous témoigne que c'étoit une coutume toute usitée anciennement és païs déquels il parle, de boire les uns aux autres en nom d'amitié. Et pource qu'on en abusoit, & mettoit-on gens pour contraindre ceux qui ne vouloient point faire raison, Assuerus Roy des Perses en un banquet qu'il fit à tous les principaux Seigneurs & Gouverneurs de ses païs, defendit par loy expresse de contraindre aucun, & commanda que chacun fût servi à sa volonté. Les Ægyptiens n'usoient pas de ces contraintes, mais neantmoins ilz buvoient tout, & ce par grande devotion. Car depuis qu'ils eurent trouvé l'invention d'applique des peintures & Matachiaz sur l'argent, ilz prindrent grand plaisir de voir leur Dieu Anubis depeint au fond de leurs coupes, ce dit Pline.
Noz Sauvages Canadiens, Souriquois, & autres, sont éloignez de ces délices, & n'ont que le Petun, duquel nous avons parlé pour se rechauffer l'estomach & donner quelque pointe à la bouche, ayans cela de commune avec beaucoup d'autres nations qu'ils aiment ce qui est mordicant, tel que ledit petun, lequel (ainsi que le vin ou la biere forte) pris en fumée, étourdit les sens & endort aucunement: de maniere que le mot d'ivrogne est entre eux en usage par cette diction Escorken, aussi bien qu'entre nous.
Les Floridiens ont une sorte de bruvage dit Cafiné, qu'ilz boivent tout chaud, lequel ilz font avec certaines feuilles d'arbres. Mais il n'est loisible à tous d'en boire, ains seulement au Paraousti, & à ceux qui ont fait preuve de leur valeur à la guerre. Et ha ce bruvage telle vertu, qu'incontinent qu'ilz l'ont beu ilz deviennent tout en sueur, laquelle étant passée, ilz sont repeuz pour vint-quatre heures de la force nutritive d'icelui.
Quant à ceux du Bresil ilz font une certaine sorte de bruvage qu'ils appelent Caou-in, avec des racines & du mil, qu'ilz mettent cuire & amollir dans des grands vases de terre, en maniere de cuvier, sur le feu, & étans amollis c'est l'office des femmes de macher le tout, & les faire bouillir derechef en autres vases: puis ayans laissé le tout cuver & écumer, elles couvrent le vaisseau jusques à ce qu'il faille boire: & est ce bruvage épais comme lie, à la façon du defrutum des Latins, & du gout de lait aigre, blanc & rouge comme nôtre vin: & le font en toute saison, pource que lédites racines y fructifient en tout temps. Au reste ilz boivent ce Caouin un peu chaud, mais c'est avec tel excés qu'ilz ne partent jamais du lieu où ilz font leurs Tabagies jusques à ce qu'ils ayent tout beu, y en eût-il à chacun un tonneau.
Si bien que les Flamens, Allemans, & suisses ne sont en ceci que petits novices au prix d'eux. Je ne veux ici parler des cidres, & poirés de Normandie, ny des Hydromels, déquels (au rapport de Plutarque) l'usage étoit longtemps auparavant l'invention du vin: puis que noz Sauvages n'en usent point. Mais j'ay voulu toucher le fruit de la vigne, en consideration de ce que la Nouvelle-France en est heureusement pourveue.
CHAP. XIV
Des Danses & Chansons.
PRES la pause vient la danse (dit le proverbe). Donc il n'est point mal à propos de parler de la danse aprés la Tabagie. Car méme il est dit du peuple d'Israël qu'aprés s'étre bien repeu il se leva de table pour jouer & danser alentour de son veau d'or. La danse est une chose fort ancienne entre tous peuples. Mais fut premierement faite & instituée és choses divines, comme nous en venons de remarquer un exemple: & les Cananeens qui adoroient le feu faisoient des danses alentour & lui sacrifioient leurs enfans. Or la façon de danser n'étoit de l'invention des idolatres, ains du peuple de Dieu. Car nous lisons au livre des Juges qu'il y avoit une solennité à Dieu en Sçilo, où les filles venoient danser au son de la flute. Et David faisant r'amener l'Arche de l'alliance en Jerusalem alloit devant en chemise, dansant de toute sa force.
Quant aux Payens ils ont suivi cette façon. Car Plutarque en la vie de Nicias dit que les villes Grecques avoient tous les ans coutume d'aller en Delos celebrer des danses & chansons à l'honneur d'Apollon. Et en le vie de l'Orateur Lycurgue le méme dit qu'il en institua une fort solennelle au Pyrée à l'honneur de Neptune, avec un jeu de pris de la valeur au mieux dansant, de cent écus, à l'autre d'aprés de quatre-vints, & au troisiéme de soixante. Les muses filles de Jupiter ayment les danses: & tous ceux qui en ont parlé nous les font aller chercher sur le mont de Parnasse, où ilz disent qu'elles dansent Au son de la lyre d'Apollon.
Quant aux Latins le méme Plutarque en la vie de Numa Pompilius dit qu'il institua le college des Saliens (qui étoient des Prétres faisans des danses & gambades, & chantans des chansons à l'honneur du Dieu Mars) lors qu'un bouclier d'airain tomba miraculeusement du ciel, qui fut comme un gage de ce Dieu pour la conservation de l'Empire. Et ce bouclier étoit appellé Ancyle, mais de peur que quelqu'un ne le derobât il en fit faire douze pareils nommez Ancylia, lèquels on portoit en guerre, comme jadis nous faisions nôtre Oriflamme, & comme l'Empereur Constantin le Labarum. Or de ces Saliens le premier qui mettoit les autres en danse s'appelloit Prasul, c'est à dire premier danseur, præ alys saliens, ce dit Festus, lequel prent de là le nom des peuples François qui furent appellez Saliens, parce qu'ils aymoient à danser, sauter & gambader: & de ces Saliens sont venues les loix que nous disons Saliques, c'est à dire loix des danseurs.
Ainsi donc, pour reprendre nôtre propos, les danses ont eté premierement instituées pour les choses saintes. A quoy j'adjousteray le témoignage d'Arrian, lequel dit que les Indiens qui adoroient le Soleil levant, n'estimoient pas l'avoir duëment salué, si en leurs cantiques & prieres il n'y avoit eu des danses.
Cette maniere d'exercice fut depuis appliquée à un autre suage, sçavoir au regime de la santé, comme dit Plutarque au Traité d'icelle. De sorte que Socrates méme quoy que bien reformé, y prenoit plaisir, pour raison dequoy il desiroit avoir une maison ample & spacieuse, ainsi qu'écrit Xenophon en son Convive & les Perses s'en servoient expressement à cela, selon Dutis au septiéme de ses Histoires.
Mais les delices, lubricités & débauchemens les detournerent depuis à leur usage, & ont les danses servie de proxenetes & courratieres d'impudicité, comme nous ne le voyons que trop, dequoy avons des témoignages en l'Evangile, où nous trouvons qu'il en a couté la vie au plus grand qui se leva jamais entre les hommes, qui est saint Jehan Baptiste. Et disoit fort bien Arcesilaus, que les danses sont des venins plus aigus que toutes les poisons que la terre produit, d'autant que par un certain doux chatouillement ilz se glissent dedans l'ame, où ilz communiquent & impriment la volupté & delectation qui est proprement affectée aux corps.
Noz Sauvages, & generalement tous les peuples des Indes Occidentales ont de tout temps l'usage des danses. Mais la volupté impudique n'a point gaigné cela sur eux de les faire danser à son sujet, chose qui doit servir de leçon aux Chrétiens. L'usage donc de leurs danses est à quatre-fins, ou pour aggreer à leurs Dieux (qu'on les apelle diables si l'on veut, il ne m'importe) ainsi que nous avons remarqué en deux endroits ci-dessus, ou pour faire féte à quelqu'un, ou pour se rejouir de quelque victoire, ou pour prevenir les maladies. En toutes ces danses ilz chantent, & ne font point de gestes muets, comme en ces bals dont parle l'oracle de la Pithienne quand il dit: Il faut que le spectateur entende le balladin méme, ores qu'il soit muet, & qu'il l'oye, combien qu'il ne parle point: Mais comme en Delos on chantoit en l'honneur d'Apollon, les Saltens en l'honneur de Mars. Ainsi les Floridiens chantent en l'honneur du Soleil auquel ils attribuent leurs victoires: nos toutefois si vilainement qu'Orphée inventeur des diableries Payennes, duquel se mocque saint Gregoire de Nizianze en une Oraison, parce qu'entre autres folies en un hymne il parle à Jupiter en cette façon: O glorieux Jupiter le plus grand de tous les Dieux, qui reside en toutes sortes de fientes tant de brebis, que de chevaux & de Mulets, &c. Et en un autre hymne qu'il fait à Ceres, il dit qu'elle découvroit ses cuisses pour soumettre son corps à ses amoureux, & se faire cultiver. Nos Souriquois aussi font des danses & chansons en l'honneur du dæmon qui leur indique de la chasse, & qu'ilz pensent leur faire du bien: dequoy on ne se doit émerveiller, d'autant que nous-mémes qui sommes mieux instruits chantons (sans comparaison) des Pseaumes & Cantiques de louange à nôtre Dieu, pour ce qu'il nous donne à diner: & ne voy point qu'un homme qui a faim soit gueres échauffé ni à chanter, ni à danser: Nemo enim saltat fere sobrius, dit Ciceron.
Aussi quant ilz veulent faire féte à quelqu'un, en plusieurs endroits ilz n'ont plus beaux gestes que de danser: comme semblablement si quelqu'un leur fait la Tabagie pour toutes actions de graces ilz se mettront à danser, ainsi qu'il est arrivé quelquefois quant le sieur de Poutrincourt leur donnoit à diner, ilz lui chantoient des chansons de louange, disans que c'étoit un brave Sagamos, qui les avoit bien traité, & qui leur étoit bon ami: ce qu'ils comprenoient fort mystiquement souz ces trois mots Epigico iaton edice: je dy mystiquement: car je n'ay jamais peu sçavoir la propre signification de chacun d'iceux, ni des autres chansons. Je croy que c'est du vieil langage de leurs peres, lequel n'est plus en usage, de méme que le vieil Hebrieu n'est point la langue des Juifs du jourd'hui: & des-ja étoit changé du temps des Apôtres.
Ilz chantent aussi en leurs Tabagies communes les louanges des braves Capitaines & Sagamos, qui ont bien tué de leurs ennemis. Ce qui s'est prattiqué en maintes nations anciennement, & se prattique encore aujourd'hui entre nous: & se trouve approuvé & étre de bien-seance en la sainte Ecriture au Cantique de Debora, aprés la defaite du Roy Sifara. Et quand le jeune David eux tué le grand Goliath, comme le Roy victorieux retournoit en Jerusalem, les femmes sortoient de toutes les villes, & lui venoient au-devant avec tabours & rebecs, ou cimbales, dansans, & chantans joyeusement à deux choeurs qui se respondoient l'un aprés l'autre, disans: Saul en a frappé mille,--David en a frappé dix milles. Athénée dit que noz vieux Gaullois avoient des Poëtes nommez Bardes, léquels ilz reveroient fort: & ces Poëtes chantoient de vive vois les faits des hommes vertueux & illustres: mais ilz n'écrivoient rien en public, par ce que l'ecriture rend les hommes paresseux & negligens à apprendre. Toutefois Charlemagne print un autre avis. Car il fit faire des Lais & Vaudevilles en langue vulgaire contenans les gestes des anciens, & voulut qu'on les fit apprendre par coeur aux enfans, & qu'ilz les chantassent, afin que la memoire en demeurât de pere en fils, & de race en race, & que par ce moyen d'autres fussent invités à bien faire, & à écrire les gestes des vaillans hommes. Je veux encore ici dire en passant que les Lacedemoniens avoient une maniere de bal ou danse dont ils usoient en toutes leurs fétes & solennités, laquelle representoit les trois temps: sçavoir le passé, par les vieillars, qui disoient en chantant ce refrain, Nous fumes jadis valeureux: Le present, par les jeunes hommes en fleur d'âge disans: Nous le sommes presentement: L'à-venir par les enfans, qui disoient: Nous le seront à nôtre tour.
Je ne veux m'amuser à décrire toutes les façons de gambades des anciens, mais il me suffit de dire que les danses de noz Sauvages font sans bouger d'une place, & neantmoins sont tous en rond (ou à peu prés) & dansent avec vehemence, frappans des piez contre terre, & s'élevans comme en demi-saut: ce qui me fait souvenir d'un vers d'Horace, où il dit:
Nunc est bibendum, nunc pede libero
Pulsanda tellus............
Et quant aux mains ils les tiennent fermées, & les bras en l'air en forme d'un homme qui menace, avec mouvement d'iceux. Au regard de la voix il n'y en a qu'un qui chante, soit homme ou femme; Tout le reste fait & dit, Het, het, comme quelqu'un qui aspire avec vehemence: & au bout de chacune chanson ilz font tous une haute & longue exclamation, disans Hé!!! Pour étre mieux dispos ilz se mettent ordinairement tout nuds, par ce que leurs robbes de peaux les empechent: Et s'ils ont quelques tétes ou bras de leurs ennemis, ilz les portent pendus au con, dansans avec ce beau joyau, dans lequel ilz mordent quelquefois, tant est grande leur haine méme dessus les morts. Et pour finir ce chapitre par son commencement, ilz ne font jamais de Tabagie que la danse ne s'ensuive: & aprés s'ils prent envie au Sagamos, selon l'état de leurs affaires, il haranguera une, deux, ou trois heures, & chaque remontrance demandant l'avis de la compagnie, si elle approuve ce qu'il propose, chacun criera en Hé!!! en signe d'avoeu & ratification. En quoy il est fort ententivement écouté, comme nous avons veu mainte fois: & méme lors que le sieur de Poutrincourt faisoit la Tabagie à nos Sauvages, Membertou aprés la danse haranguoit avec une telle vehemence, qu'il étonnoit le monde, remontrant les courtoisies & témoignages d'amitié qu'ilz recevoient des François, ce qu'ils en pouvoient esperer à l'avenir: combien la presence d'iceux leur étoit utile, voire necessaire, pour ce qu'ilz dormoient seurement; & n'avoient crainte de leurs ennemis, &c.
CHAP. XV
De la disposition corporele: & de la Medecine
& Chirurgie.
ous avons dit au prochain chapitre que la danse est utile à la conservation de la santé. C'est aussi l'un des sujets pourquoy noz Sauvages s'y plaisent. Mais ils ont encore d'autres preservatifs, dont ils usent souvent, c'est à sçavoir les sueurs, par léquelles ilz previennent les maladies. Car ilz sont quelquefois touchez de cette Phthisie de laquelles furent endommagez les gens du Capitaine Jacques Quartier, & du sieur de Monts, ce qui toutefois est rare: & quand cela vient ils ont eu ci-devant en Canada l'arbre Annedda, (que j'appelle l'arbre de vie, pour son excellence) duquel ilz se guerissoient & au païs des Armouchiquois ils ont encore le Salsafras, & l'Esquine en la Floride. Les Souriquois qui n'ont point ces sortes de bois usent de sueurs que nous avons dit, & pour Medecins ils ont leurs Aoutmoins, léquels à cet effect creusent dans terre, & font uns fosse qu'ilz couvrent de bois, & de groz grez pardessus: puis y mettent le feu par un conduit, & le boie étant brulé ilz font un berceau de perche, lequel ilz couvrent de tout ce qu'ils ont de peaux & autres couvertures, si bien que l'air n'y entre point jettent de l'eau sur lédits grez, & les couvrent puis se mettent dans ledit berceau, & avec des battemens l'Autmoins chantant, & les autres disans (comme en leurs danses) Het, hét, het, ilz se font suer. S'il arrive qu'ilz tombent en maladie (car il faut en fin mourir) l'Autmoin souffle avec des exorcismes, la partie dolente, la leche & succe: & si cela n'est assez il donne la seignée au patient en lui dechiquetant la chair avec le bout d'un couteau, ou autre chose. Que s'ilz ne guerissent toujours il faut considerer que les nôtres ne le font pas.
En la Floride ils ont leurs Jarvars, qui portent continuellement un sac plein d'herbes & drogueries, qui sont la plus-part de verole: & sufflent les parties dolentes jusques à en tirer le sang.
Les medecins des Bresiliens sont nommez Pagés entre eux (ce ne sont point leurs Caraïbes, ou devins) qui en sucçant, comme dessus, s'efforcent de guerir les maladies. Mais ils en ont une incurable qu'ilz nomment Pians, provenant de paillardise, laquelle neantmoins les petits enfans ont quelquefois, ainsi que pardeça ceux qui sont pocquerez de verole, ce qui leur vient (à mon avis) de la corruption des peres & meres. Cette contagion se convertit en pustules plus larges que le poulce, léquelles s'épandent par tout le corps, & jusques au visage, & en étans touchés ils en portent les marques toute leur vie, plus laids que des ladres, tant Bresiliens, que d'autre nation. Pour le traitement du malade ilz ne lui donnent rien s'il ne demande, & sans s'en soucier autrement ne laissent point de faire leurs bruits & tintamarres en sa presence, beuvans, sautans, & chantans selon leur coutume.
Quant aux playes, les Autmoins de nos Souriquois & leurs voisins les lechent & succent, se servans du roignon de Castor, duquel ilz mettent une rouelle sur la playe, & se consolide ainsi. Les vieux Allemans (dit Tacite) n'ayant encor l'art de Chirurgie, en faisoient de méme: Ilz rapportent (ce fait-il) leurs playes à leurs meres & à leurs femmes, léquelles n'ont point d'effroy de les conter, ni de les succer: voire leur portent à vivre au camp, & les exhortent à bien combattre: si bien que quelquefois les armées branlantes ont eté remises par les prieres des femmes, ouvrans leurs poitrines à leurs maris. Et depuis se sont volontiers servi de leurs avis & conseils, auquels ils estiment qu'il y a quelque chose de saint.
Et comme entre les Chrétiens plusieurs ne se soucians de Dieu que par benefice d'inventaire, cherchent la guerison de leurs playes par charmes & l'aide des devins: ainsi entre noz Sauvages l'Autmoin ayant quelque blessé à penser interroge souvent son dæmon, pour sçavoir s'il guerira ou non: & jamais n'a de reponse que par si (si tant est que le dæmon parle à eux). Il y en a quelquefois qui font des cures incroyables comme de guerir un qui auroit le bras coupé. Ce que toutefois je ne sçay si je doy trouver étrange quand je considere ce qu'écrit le sieur de Busbeque au discours se son ambassade en Turquie, Epitre quatriéme.
Approchans du Bude, le Bassa nous envoye au-devant quelques uns de ses domestiques, avec plusieurs heraux & officiers: Mais entre autre une belle troupe de jeunes hommes à cheval remarquables à-cause de la nouveauté de leur equipage. Ils avoient la téte découverte & rase, sur laquelle ils avoient fait une longue taillade sanglante, & fourré diverses plumes d'oiseaux dedans la playe, dont ruisseloit le pur sang: mais au lieu d'en faire semblant ils marchoient à face riante, & la téte levée. Devant moy cheminoient quelques pietons, l'un déquels avoit les bras nuds, & sur les côtez: chacun déquelz bras au dessus du coulde étoit percé d'outre en outre d'un couteau qui y étoit. Un autre étoit decouvert depuis la téte jusques au nombril, ayant la peau des reins tellement découpée haut & bas en deux endroits qu'à-travers il avoit fait passer une masse d'armes, qu'il portoit comme nous ferions un coutelas en écharpe. J'en vis un autre lequel avoit fiché sur le sommet de sa téte un fer de cheval avec plusieurs clous, & des si long temps, que les clous s'étoient tellement prins & attachés à la chair, qu'ilz ne bougeoient plus. Nous entrames en cette pompe dans Bude, & fumes menés au logis du Bassa avec lequel je traitay de mes affaires. Toute cette jeunesse peu soucieuse de blessures étoit dans la basse cour du logis: & comme je m'amusois à les regarder, le Bassa m'enquit & demanda ce qu'il me sembloit: Tout bien, fis-je, excepté que ces gens là font de la peau de leurs corps ce que je ne voudroy pas faire de ma robbe: car j'essayeroy de la garder entiere. Le Bassa se print à rire, & nous donna congé.
Noz Sauvages font bien quelquefois des épreuves de leur constance, mais il faut confesser que ce n'est rien au pris de ceci. Car tout ce qu'ilz font est de mettre des charbons ardans sur les bras, & laisser bruler le cuir, de sorte que les marques y demeurent toujours: ce qu'ilz font aussi en autres endroits du corps, & montrent ces marques pour dire qu'ils ont grand courage. Mais l'ancien Mutius Scevola en avoit bien fait davantage, rotissant courageusement son bras au feu aprés avoir failli à tuer le Roy Porsenna. Si ceci étoit mon sujet je representeroy les coutumes des Lacedæmoniens qui faisoient tous les ans une féte à l'honneur de Diane, où les jeunes garçons s'éprouvoient à se fouetter: Item la coutume des anciens Perses, léquels adorans le Soleil, qu'ils appelloient Mithra, nul ne pouvoit étre receu à la confrairie qu'il n'eût donné à conoitre sa constance par quatre-vintz sortes de tourmens, du feu, de l'eau, du jeune, de la solitude, & autres.
Mais revenons à noz Medecins & Chirurgiens Sauvages. Jaçoit que le nombre en soit petit, si est-ce que l'esperance de leur vie ne git point du tout en ce metier. Car pour les maladies ordinaires elles sont si rares pardela que le vers d'Ovide leur eut bien étre approprié:
Si valeant homines ars tua Phoebe jacet:
en disant Si, pro Quia. Aussi ces peuples vivent-ils un long âge, qui est ordinairement de sept ou huit-vints ans. Et s'ils avoient noz commoditez de vivre par prevoyance, & l'industrie de recuillir l'Eté pour l'Hiver, je croy qu'ilz vivroient plus de trois cens ans. Ce qui se peut conjecturer par le rapport que nous avoit fait ci-dessus d'un vieillart en la Floride lequel avoit vécu ce grand âge. De sorte que ce n'est miracle particulier ce que dit Pline que les Pandoriens vivent deux cens ans, ou que ceux de la Taprobane sont encores alaigres à cent ans. Car Membertou a plus de cent ans, & n'a point un cheveu de la téte blanc, ains seulement la barbe melée, & tels ordinairement sont les autres. Qui plus est, en tout âge ils ont toutes leurs dents, & vont à téte nue, sans se soucier de faire au moins des chapeaux de leurs cuirs, comme firent les premiers qui en userent au monde de deça. Car ceux du Peloponnese, & les Lacedemoniens appelloient un chapeau [Grec: kugê], que Julius Pollux dit signifier une peau de chien. Et de ces chapeaux usent encore aujourd'hui les peuples septentrionaux, mais ilz sont bien fourrez.
Ce qui ayde encore à la santé de noz Sauvages, est la concorde qu'ils ont entre eux, & le peu de soin qu'ilz prennent pour avoir les commoditez de cette vie, pour léquelles nous nous tourmentons. Ilz n'ont cette ambition qui pardeça ronge les esprits, & les remplit de soucis, forçant les hommes aveuglés de marcher en la fleur de leur âge au tombeau, & quelquefois à servir de spectacle honteux à un supplice public.
J'ose bien attribuer aussi la cause de cette disposition & longue santé de noz Sauvages à leur façon de vivre qui est à l'antique, sans appareil. Car chacun est d'accord que la sobrieté est le mere de santé. Et bien qu'ilz facent quelquefois des excés en leurs Tabagies, ilz font assez de diete aprés, vivans quelquefois six jours, plus ou moins, de fumée de Petun, & ne retournans point à la chasse qu'ilz ne commencent à avoir faim. Et d'ailleurs qu'étans alaigres ilz ne manquent point d'exercice soit d'une part, soit d'une autre. Bref il ne parle point entre eux de ces âges tronquez qui ne passent point quarante ans, qui est la vie de certains peuples d'Æthiopie (ce dit Pline) qui vivent de locustes (ou sauterelles) salées & sechées à la fumée. Aussi la corruption n'est-elle point entre eux, qui est la mere nourrice des Medecins & des Magistrats, & de la multiplicité des Officiers, & des Concionateurs publics, creés & institués pour y donner ordre, & retrencher le mal. Et neantmoins c'est signe d'une cité bien malade où ces sortes de gens abondent. Ilz n'ont point de procés bourreaux de noz vies, à la poursuitte déquels il faut consommer nos âges & noz moyens, & bien souvent on n'a point ce qui est juste, soit par l'ignorance du Juge, à qui on aura deguis; le fait, soit par la malice, ou par la mechanceté d'un Procureur qui vendra sa partie. Et de telles afflictions viennent les pleurs, chagrins, & desolations, qui nous meinent au tombeau avant le terme. Car tristesse (dit le sage) en a tué beaucoup, & n'y a point de profit en elle. Envie & dépit abbrege la vie, & souci amene vieillesse devant le temps. Mais la liesse du coeur est la vie de l'homme, & la rejouissance de l'homme lui allonge la vie.
CHAP. XVI
Exercices des hommes.
PRES la santé, parlons des exercices qui en sont suppors & protecteurs. Noz Sauvages n'ont aucun exercice sordide, tout leur déduit étant ou la Guerre ou la Chasse (déquelz nous parlerons à-part) ou faire les outilz propres à cela (ainsi que Cesar témoigne des anciens Allemans) ou dance (& de ce nous avons desja parlé) ou passer le temps au jeu. Ilz font donc des arcs & fleches, arcs qui sont forts, & sans mignardise. Quant aux fleches c'est chose digne d'etonnement comme ilz les peuvent faire si longues, & si droites avec un couteau, voire avec une pierre tant seulement là où ilz n'ont point de couteaux. Ilz les empennent de plumes de queue d'Aigle, parce qu'elles sont fermes, & les font bien porter en l'air: & lors qu'ils en ont faute ilz bailleront une peau de Castor, voire deux, pour recouvrer une de ces queues. Pour la pointe, les Sauvages qui ont le traffic avec les François, y mettent au bout des fers qu'on leur porte. Mais les Armouchiquois, & autres plus éloignez n'ont que des os faits en langue de serpent, ou des queues d'un certain poisson appellé Sicnau, lequel poisson se trouve aussi en Virginia souz le méme nom (du moins l'historien Anglois l'a écrit Seekanauk) Ce poisson et comme une écrevisse logé dans une coquille fort dure, grande comme une écuelle, au bout de laquelle est une pointe longue & fort dure. Il a les yeux sur le dos, & est bons à manger.
Ilz font aussi des Masses de bois en forme de crosse, pour la guerre, & des Pavois qui couvrent tout le corps, ainsi qu'avoient nos anciens Gaullois. Quant aux carquois, c'est du métier des femmes.
Pour l'usage de la Pecherie, les Armouchiquois (qui ont le la chanve) font des lignes à pecher, mais les nôtres qui n'ont aucune culture de terre, en troquent avec les François, comme aussi des haims à appâter les poissons: seulement ilz font avec des boyaux, des cordes d'arcs, & des Raquettes qu'ilz s'attachent aux piez pour aller sur la nege à la chasse.
Et d'autant que la necessité de la vie les contraint de changer souvent de place, soit pour la pecherie (car chacun endroit ha ses poissons particuliers, qui y viennent en certaine saison) ils ont besoin de chevaux au changement pour porter leur bagage. Ces chevaux sont des Canots & petites nasselles d'écorces, qui vont legerement au possible sans voile. Là dedans changeans de lieu ilz mettent tout ce qu'ils ont, femmes, enfans, chiens, chauderons, haches, matachiaz, arcs, fleches, carquois, peaux, & couvertures de maisons. Ilz sont faits en telle sorte qu'il ne faut point vaciller, ni se tenir droit, quand on est dedans, ains étre accroupi, ou assis au fond, autrement la marchandise renverseroit. Ilz sont larges de quatre piés ou environ, par le milieu, & vont en appointissant par les extremitez, & la pointe relevée pour commodement passer sur les vagues. J'ay dit qu'ilz les font d'ecorces d'arbres, pour léquelles tenir en mesure, ilz les garnissent par-dedans de demi cercles de bois de Cedre, bous fort soupple & obeïssant, dequoy fut faite l'Arche de Noé. Et afin que l'eau n'entre point dedans, ils enduisent les coutures (qui joignent lesdites écorces ensemble, lesquelles ilz font de racines) avec de la gomme de sapins. Ils en font aussi d'oziers fort proprement, léquels ils enduisent de la méme matiere gluante de sapins: chose qui témoigne qu'ilz ne manquent point d'esprit là où la necessité les presse.
Plusieurs nations de deça en ont eu de méme au temps passé. Si nous recherchons l'Ecriture sainte nus trouverons que la mere de Moyse voyant qu'elle ne pouvoit plus celer son enfant, elle le mit dans un coffret (c'est à dire un petit Canot: car l'Arche de Noé & ce Coffret est un méme mot, Teva, en Hebrieu) fait de joncs, & l'enduisit de bitume & de poix: puis mit l'enfant en icelui, & le posa en un rosier sur la rive du fleuve. Et le Prophete Esaie menaçant les Æthiopiens & Assyriens: Malheur (dit-il) sur le païs qui envoye par mer des Ambassadeurs en des vaisseaux de papier (ou joncs) sur les eaux, disant: Allez Messagers vitement, &c. Les Ægyptiens voisins des Æthiopiens avoient au temps de Jules Cæsar des vaisseaux de méme, c'est à sçavoir de papier, qui est une écorce d'arbre, témoin Lucain en ce vers:
Consuitur bibula Memphitis cymba papyro.
Mais venons de l'Orient & Midi au Septentrion. Pline dit qu'anciennement les Anglois & Ecossois alloient querir de l'étain en l'ile de Mictis avec des canots d'oziers cousus en cuir. Solin en dit autant, & Isidore, lequel appelle cette façon de canots Carabue fait d'oziers & environné de cuir de boeuf tout crud, duquel (ce dit-il) usent les pyrates Saxons, qui avec ces instrumens sont legers à la fuite. Sidoine de Polignac parlant des mémes Saxons dit:
......cut pelle salum sulcare Brittannum
Ludus, & assute glaucum mare findere lembo.
Les Sauvages du Nort vers Labrador ont de certains petits canots long de treze ou quatorze piez, & larges de deux, faits de cette façon tout couvert de cuir, méme par-dessus, & n'y a qu'un trou au milieu où l'homme se met à genoux, ayant la moitié du corps dehors, si bien qu'il ne sçauroit perir, garnissant son vaisseau de vivre avant qu'y entrer. J'ose croire que la fable des Syrenes vient de là, les lourdaus estimans que ce fussent poissons à moitié hommes ou femmes, ainsi qu'on a feint des Centaures pour avoir veu des hommes à cheval.
Les Armouchiquois, Virginiens, Floridiens, & Bresiliens font d'une autre façon leurs canots (ou canoas). Car n'ayans ni haches, ni couteaux (sinon quelques uns de cuivre) ilz brulent un grand arbre bien droit, par le pié, & le font tomber, puis prennent la longueur qu'ilz desirent, & se servent de feu au lieu de scie, grattans le bois brulé avec des pierres: & pour le creusement du vaisseau ilz font encore de méme. Là dedans ils se mettront demie douzaine d'hommes avec quelque bagage, & feront de grans voyages. Mais de cette sorte ilz sont plus pesans que les autres.
Or font-ils aussi des voyages par terre aussi bien que par mer, & entreprendront (chose incroyable) d'aller vint, trente, & quarante lieuës par les bois, sans rencontrer ni sentier, ni hôtellerie, & sans porter aucuns vivres, fors du Petun, & un fusil, avec l'arc au poin, le carquois sur le dos. Et nous en France sommes bien empechez quand nous sommes tant soit peu égarez dans quelque grande forét. S'ilz sont pressez de soif ils ont l'industrie de succer certains arbres, d'où distille une douce & fort agreable liqueur, comme je l'ay experimenté quelquefois.
Au païs de labeur, comme des Armouchiquois, & plus outre continuellement, les hommes font de la poterie de terre en façon de bonnet de nuit, dans quoy ils font cuire leurs viandes chair, poisson, féves, blé, courges, &c. Noz Souriquois en faisoient aussi anciennement à labouroient la terre, mais depuis que les François leur portent des chauderons, des féves, pois biscuit, & autres mangeailles, ilz sont devenus paresseux, & n'ont plus tenu conte de ces exercices. Mais quant aux Armouchiquois qui n'ont encore aucun commerce avec nous, & ceux qui sont plus éloignés, ilz cultivent la terre, l'engraissent avec des coquillages, ils ont leurs familles distinctes, & leurs parterres alentour, au contraire des anciens Allemans qui (ce dit Cæsar) n'avoient aucun champ propre, & ne demeuroient plus d'un an en un lieu, ne vivans préque que de laictage, chair, & fromage, leur étant chose trop ennuieuse d'attendre un an de pié quoy pour recuillir une moisson. Ce qui est aussi de l'humeur de noz Souriquois & Canadiens, léquels il faut confesser n'étre point laborieux qu'à la chasse. Et quant aux Armouchiquois, ilz doivent le fruit qu'ilz reçoivent de la terre à leurs femmes, qui ont la peine de la cultiver, & ce avec un croc de bois, comme j'ay dit ailleurs, étans employées à toutes oeuvres serviles. Et par ainsi n'ont aucune commandement, ne font filer la quenouille à leurs maris, & ne les envoyent au marché, comme en plusieurs provinces de deça, & particulierement au païs de la jalousie.
Au regard du labourage des Floridiens, voici ce que Laudonniere en dit:
Ilz sement leur mil deux fois l'année, c'est à dire en Mars, & en Juin, & tout en une méme terre. Ledit mil, depuis qu'il est semé jusques à ce qu'il soit prét à cuillir, n'est que trois mois. Les six autres mois ilz laissent reposer la terre. Ilz recuillent aussi des belles citrouilles & de fort bonne féves. Ilz ne fument point leur terre: seulement quand ilz veulent semer, ilz mettent le feu dedans les les herbes qui sont creues durant les six mois, & les font toutes bruler. Ilz labourent leur terre d'un instrument de bois qui est fait comme une mare ou houe large, dequoy l'on laboure les vignes en France: ilz mettent deux grans de mil ensemble. Quant il faut ensemencer les terres, le Roy commande à un des siens de faire tous les jours assembler ses sujets pour se trouver au labeur, durant lequel le Roy leur fait faire force breuvage duquel nous avons parlé. En la saison que l'on recueille le mil, il est tout porté en la maison publique, là où il est distribué à chacun selon sa qualité. Ilz ne sement que ce qu'ilz pensent qui leur est necessaire pour six mois, encore bien petitement: car durant l'Hiver, ilz se retirent trois ou quatre mois de l'année dedans les bois: là où ilz font de petites maisons de palmites pour se tenir à couvert, & vivent là de gland, de poisson qu'ilz pechent, d'huitres, de cerfs, poules d'Inde, & autres animaux qu'ilz prennent.
Et puis qu'ils ont des villes & maisons, ou cabannes, je puis bien encore mettre ceci entre leurs exercices. Quant aux villes ce sont multitude de cabannes faites les unes en pyramides, les autres en forme de toict, les autres comme des berceaux de jardin, environnées comme de haute pallissades d'arbres joints l'un auprés de l'autre, ainsi que j'ay representé la ville de Hochelaga en ma Charte de la grande riviere de Canada. Au surplus ne se faut étonner de cette face de ville qui pourroit sembler chetive; veu que les plus belles de Moscovie ne sont pas mieux fermées.
Les anciens Lacedemoniens ne vouloient point d'autres murailles que leur courage & valeur. Avant le Deluge Cain edifia une ville qu'il nomma Henot, mais il sentoit l'ire de Dieu qui le poursuivoit, & avoit perdu toute asseurance. Les hommes n'avoient que des cabannes & pavillons, comme il est écrit de Jabal fils de Hada, qu'il fut pere des habitans és tabernacles, & des pasteurs. Aprés le Deluge on edifia la tour de Babel, mais ce fut folie. Tacite décrivant les moeurs des Allemans, dit que de son temps ilz n'avoient aucun usage ni de chaux, ni de tuilles. Les Bretons Anglois encore moins. Noz Gaulois étoient alors dés plusieurs siecles civilisez. Mais si furent-ilz long temps au commencement sans autres habitations que de cabannes: & le premier Roy Gaullois qui batit villes & maisons fut Magnus lequel succeda à son pere le sage Samothes trois cens ans aprés le deluge, huit ans aprés la nativité d'Abraham, & le cinquante-unieme du regne de Ninus, ce dit Berose Chaldeen. Et nonobstant qu'ils eussent des edifices ilz couchoient neantmoins à terre sur des peaux Comme noz Sauvages. Et comme on imposoit anciennement des noms qui contenoient les qualités & gestes des personnes, Magnus fut ainsi appellé, pource qu'il fut le premier edificateur. Car en langue Scythique & Rameniaque (d'où sont venus les Gaullois peu aprés le Deluge) & en langue antique Gaulloise Magnus signifie Edificateur, dit le méme autheur, & l'a fort bien remarqué Jehan Annius de Viterbe: d'où viennent noz noms de villes Rothomagnus Neomagnus, Noviomagnus. Philosophes Gaullois furent (avant les les Druides) appelez Samocheens, comme rapporte Diogenes Laertius, lequel confesse que la Philosophie a commencé par ceux que la vanité Gregoise a appellé Barbares.
J'adjouteray ici pour exercice de noz Sauvages le jeu de hazard, à quoy ilz s'affectionnent de telle façon, que quelquefois ilz jouent tout ce qu'ilz ont, jusques à leurs femmes: & Jacques Quartier écrit le méme de ceux de Canada au temps qu'il y fut. Vray est que quant aux femme jouées la delivrance n'en est pas aisée, & se moquent volontiers du gaigneur en le montrant au doigt. Or quant à leur maniere de jeu je n'en puis distinctement parler. Car étant pardela ne pensant point à écrire ceci, je n'y ay pas pris garde. Ilz mettent quelque nombre de féves colorées & peintes d'un coté, dans un plat: & ayans étendu une peau contre terre, jouent là dessus, frappans du plat sur cette peau, & par ce moyen les féves sautent en l'air, & ne tombent pas toutes de la part qu'elles sont colorées, & en cela git le hazard: & selon la rencontre ils ont certain nombre de tuyaux de joncs qu'ilz distribuent au gaigneur pour faire le compte.
CHAP XVII
Des Exercices des femmes.
A femme dés le commencement a eté baillée à l'homme non seulement pour l'aider & assister, mais aussi pour étre le receptacle de la generation. Le premier exercice donc que je lui veux donner aprés qu'elle est mariée, c'est de faire des beaux enfans, & assister son mary en cet oeuvre: car ceci est la fin du mariage. Et pour-ce fort bien & à propos est elle appellée Nekeve en Hebrieux, c'est à dire percée, pour-ce qu'il faut qu'elle soit percée si elle veut imiter la Terre nôtre commune mere, laquelle au renouveau desireuse de produire des fruits, ouvre son sein pour recevoir les pluies & rousées que le ciel verse dessus elle. Or, je trouve que cet exercice sera fort requis à ceux qui voudront habiter la Nouvelle-France, pour y produire force creatures qui chantent les louanges de Dieu. Il y a de la terra assez pour les nourrir, moyennant qu'ilz veuillent travailler: & ne sera leur condition si miserable qu'elle est à plusieurs pardeça, qui cherchent à s'occuper, & ne trouvent point: & aprés qu'ilz trouvent, bien souvent leur travail est ingrat. Mais là, celui qui voudra prendre plaisir, & comme se jouer à un doux travail, il sera asseuré de vivre sans servitude & que ses enfans feront mieux que lui. Voila donc le premier exercice de la femme que de travailler à la generation, qui est un oeuvre si beau & si meritoire, que le grand Apôtre saint Paul, pour consoler ce sexe de sa peine & de ses douleurs, a dit, que la femme sera sauvée par la generation des enfans, s'ilz demeurent en foy, & dilection, & sanctification, avec sobrieté, c'est à dire, si elle les instruit en telle sorte qu'on reconoisse la pieté de la mere par la bonne nourriture des enfans.
Ce premier & principal article deduit, venons aux autres. Noz femmes Sauvages aprés avoir produit les fruits de cet exercice, par je ne sçay quelle pratique font (sans loy) ce qui toit commandé en la loy de Moyse touchant la purification. Car elles se cabannent à part & n'ont connoissance de leurs maris de trente, voire quarante jours: pendant léquels neantmoins elles ne laissent d'aller deça & delà où elles ont affaire, portant leurs enfans avec elles, & en ayans le soin.
J'ay dit au chapitre de la Tabagie qu'entre les Sauvages les femmes ne sont point en si bonne condition qu'anciennement entre les Gaullois & Allemans. Car (au rapport méme de Jacques Quartier) elles travaillent plus que les hommes, dit-il soit en la pecherie, soit au labour, ou autre chose. Et neantmoins elles ne sont point forcées, ni tourmentées, mais elles ne font ni en leurs Tabagies, ni en leurs conseils, & font les oeuvres serviles, à faute de serviteurs. S'il y a quelque chasse morte, elles la vont dépouiller & querir, y eust-il trois lieuës, & faut qu'elles la trouvent à la seule circonstance du lieu qui leur sera representé de paroles. Ceux qui ont des prisonniers les employent aussi à cela, & autres labeurs, comme à aller querir du bois avec leurs femmes: qui est une folie à eux d'aller querir du bois sec & pourri bien loin pour eux chauffer, encores qu'ilz soient en pleine forét. Vray est qu'ilz se fachent de la fumée ce qui peut étre cause de cela.
Pour ce qui est de leurs menus exercices, quant l'Hiver vient elles preparent ce qui est necessaire pour s'opposer à ce rigoureux adversaire, & font des nattes de jonc dont elles garnissent leurs cabannes, & d'autres pour s'asseoir dessus, le tout fort proprement, mémes baillans des couleurs à leurs joncs elles y font des compartimens d'ouvrages semblables à ceux de noz jardiniers, avec telle mesure, qu'il n'y a que redire. Et d'autant qu'il faut aussi vétir le corps elles conroyent & addoucissent des peaux de Castors, d'Ellans, & autres, aussi bien qu'on sçauroit faire ici. Si elles sont petites, elles en coudent plusieurs ensemble, & font des manteaux, manches, bas de chausses, & souliers, sur toutes léquelles choses elles font des ouvrages qui ont fort bonne grace. Item elles font des Paniers de joncs, & de racines, pour mettre leurs necessitez, du blé, des féves, des pois, de la chair, du poisson, & autres. Des bourses aussi de cuir, sur léquelles elles font des ouvrages dignes d'admiration avec du poie de Porc-epic coloré de rouge, noir, blanc, & bleu, qui sont les couleurs qu'elles font, si vives, que les nôtres ne semblent point en approcher. Elles s'exercent aussi à faire des écuelles d'ecorces pour boire, & mettre leurs viandes, qui sont fort belles selon la matiere. Item les écharpes, carquans, & brasselets qu'elles & les hommes portent (lesquels ils appellent Matachia) sont de leurs ouvrages. Quand il faut depouiller des arbres sur le Printemps, ou l'Eté, pour de l'écorce couvrir leurs maisons, ce sont elles qui font cela: comme aussi elles travaillent à l'oeuvre des Canots & petits bateaux quant il en faut faire: & au labourage de la terre és païs où ilz s'y addonnent: en quoy elles prennent plus de peine que les hommes, léquels trenchent du Gentil-homme, & ne pensent qu'à la chasse ou à la guerre. Et nonobstant leurs travaux encore ayment elles communement leurs maris plus que deça. Car on e'en voit point entre-elles qui se remarient sur le tombeau d'iceux, c'est à dire incontinent aprés leur decez, ains attendent un long temps. Et s'il a eté tué elles ne mangeront point de chair, ny ne convoleront à secondes nopces qu'elles n'en ayent veu la vengeance faite: témoignage de vray amitié (qui se trouve rarement entre nous) & de pudicité tout ensemble. Aussi avient-il peu souvent qu'ils ayent des divorces que volontaires. Et s'ils étoient Chrétiens ce seroient des familles entre léquelles Dieu se paliroit & demeureroit, comme il est bien-seant qu'il soit pour avoir un parfait repos: or autrement ce n'est que tourment & tribulation que le Mariage. Ce que les Hebrieux étans speculateurs & perquisiteurs és choses saintes, par une subtile animadversion ont fort bien remarqué, disant Aben Hezra qu'au nom de l'homme [Hébreu: Isch], & de la femme [Hébreu: Ischa], le nom de Dieu [Hébreu: AH], Seigneur, est contenu: Et si on ôte les deux lettres qui font ce nom de Dieu, il y demeurera ces deux mots [Hébreux: Esch ve Esch] qui signifient feu & feu, c'est à dire que Dieu ôté, ce n'est qu'angoisse, tribulation, amertume & douleur.
CHAP. XVIII
De la Civilité.
L ne faut attendre de nos Sauvages cette civilité que les Scribes & Pharisiens requeroient és Disciples de nôtre Seigneur. Aussi leur curiosité trop grande leur fit faire une réponse digne d'eux. Car ils avoient introduit des ceremonies & coutumes en la Religion, qui repugnoient au commandement de Dieu, léquelles ilz vouloient étroitement étre observées, enseignans l'impieté souz le nom de pieté. Car si un mauvais enfant bailloit au tronc que qui appartenoit à son pere, ou à sa mere, ilz le justifoient (pour tirer ce profit) contre le commandement de Dieu, qui a sur toutes choses recommandé aux enfans l'obeissance & reverence envers ceux qui les ont mis au monde, qui sont l'image de Dieu, lequel n'a que faire de nos biens, & n'a point agreable l'oblation qui lui est faite du bien d'autrui. Or cette civilité dont parle l'Evangile, regardoit le lavement des mains, lequel nôtre Seigneur ne blame point sinon entant qu'à faute de l'avoir gardé ils en faisoient un gros peché.
En ces manieres de civilitez je n'ay dequoy louer noz Sauvages, car ilz ne se lavent point és repas s'ilz ne sont exorbitamment sales: & n'ayans aucun usage de linge, quant ils ont les mains grasses ilz sont contraints de les torcher à leurs cheveux, ou aux poils de leurs chiens. De pousser dehors les mauvais vents de l'estomach, ilz n'en font difficultez parmi les repas: comme ne font par deça plusieurs Allemans & autres.
N'ayans les artifices de menuiserie, ilz dinent sur la grande table du monde, étendans une peau là où ilz veulent manger, & sont assis en terre. Les Turcs en font de méme. Noz vieux Gaullois n'étoient pas mieux, léquelz Diodore dit avoir fait pareille chose, étendans à terre des peaux de chiens, ou de loups, sur léquelles ilz dinoient à soupoient, se faisans servir par des jeunes garsons. Les Allemans encore plus rustiquement. Car ilz n'avoient pas tant de delicatesse que nôtre nation, laquelle Cesar dit avoir en l'usage de mille choses par le moyen des navigations de mer, dont ils accommodoient les peuples de civilité, & plus d'humanité que les autres de leur nation, par la communication des nôtres.
Quant aux caresses qu'ilz se font les uns aux autres arrivans de loin, le recit est fort sommaire. Car plusieurs fois nous avons veu arriver des Sauvages forains au Port-Royal, léquels descendus à terre, sans discours s'en alloient droit à la cabane de Membertou, lè où ilz s'asseoient, & se mettoient à pétuner, & aprés avoir bien petuné, bailloient le petunoir au plus apparent, & delà consecutivement aux autres: puis au bot de demie heure commençoient à parler. Quand ils arrivoient chez nous, la salutation estoit Ho, ho, ho, & ainsi font ordinairement: Mais de faire des reverences & baise-main, ilz ne se conoissent point à cela, sinon quelques particuliers qui s'efforcent de se conformer à nous, & ne nous venoient gueres voir sans chapeau, afin de nous saluer par une action plus solennelle.
Les Floridiens ne font aucune entreprise, qu'ilz n'assemblent par plusieurs fois leur Conseil: & en ces assemblées ilz se saluent quant ils arrivent. Le Paraousti (que Laudonniere appelle Roy) se met seul sur un siege qui est plus haut que les autres: là où les uns aprés les autres le viennent saluer, & commencent les plus anciens leur salut, haussans les deux mains par deux fois à la hauteur de leur visage, disans Ha, he, ya, ha, ha, & les autres répondent Ha, ha. Et s'asseoient chacun sur des sieges qui sont tout à lentour de la maison du Conseil.
Or soit que la salutation Ho, ho, signifie quelque chose, ou non (car je n'y sçay aucune signification particuliere) c'est toutefois une salutation de joye, & la seule voix Ho, ho, ne se peut faire que ce ne soit quasi en riant, témoignans par là qu'ilz sont joyeux de voir leurs amis. Les Grecs n'ont jamais eu autre chose en leurs salutations qu'un témoignage de joye avec leur [Grec: chyre], qui signifie Soyez joyeux: ce que Platon ne trouvant bon étoit d'avis qu'il vaudroit mieux dire [Grec: sophrones], soyez sage. Les Latins ont eu leur Ave, qui est un souhait de bon-heur: quelquefois aussi Salve, qui est un desir de santé à celui qu'on salue: & ne sçay à quel propos on nous a fourré ce mot parmi noz prieres. Les Hebrieux avoient le Verbe [Hebreu: Shchlam], que est un mot de paix & de salût. Suivant quoy nôtre Sauveur commanda à ses Apôtres de saluer les maisons où ils entreroient, c'est à dire (selon l'interpretation de la version ordinaire) de leur annoncer la pais: laquelle salutation de paix étoit dés les premier siecles parmi le peuple de Dieu. Car il est écrit que Jetro beau-pere de Moyse venant se conjouir avec lui des graces que Dieu lui avoit fait & à son peuple par la delivrance du païs d'Ægypte, Moyse sortit au-devant de son Beau-pere, & s'étant prosterné, le baisa: & se saluerent l'un l'autre en paroles de paix. Nous autres disons Dieu vous garde, Dieu vous doint le bon-jour. Item Le bon soir. Toutefois il y en a plusieurs qui ignoramment disent, Je vous donne le bon jour, le bon soir: Façon de parler que seroit mieux seante par desir & priere à Dieu que cela soit. Les Anges ont quelquefois salué les hommes, comme celui qui dit à Gedeon: Tres-fort & vaillant homme, le Seigneur est avec toy, & celui qui dit à la Vierge mere de nôtre Sauveur: Bien te soit pleine de grace, le Seigneur est avec toy. Mais Dieu ne salue personne, car c'est à lui à donner le salut, non point à le souhaiter par priere.
Les Payens avoient encore une civilité de saluer ceux qui éternuoient, laquelle nous avons retenue d'eux. Et l'Empereur Tibere homme le plus triste du monde (ce dit Pline) vouloit qu'on le saluât en éternuant, encores qu'il fût en coche, & c. Toutes ces ceremonies & institutions (dit le méme) sont venues de l'opinion de ceux qui estiment les Dieux assister à nos affaires. De ces paroles se peut aisément conjecturer que les salutations des Payens étoient prieres & voeux de santé, ou autre bon-heur, qu'ilz faisoient aux Dieux.
Et comme ilz faisoient telles choses aux rencontres, aussi avoient-ilz le mot Vale (portez-vous bien: soyez sain) à la departie: mémes aux lettres missives, léquelles aussi ilz commençoient par ces mots: Si vous vous portez bien, cela va bien: je me porte bien. Mais Seneque dit que cette bonne coutume faillit de son temps: comme entre nous, c'est aujourd'hui écrire en villageois de mettre au bout d'une lettre missive, Je prie Dieu qu'il vous tienne en santé: qui étoit une façon sainte & Chrétienne par le passé. Au lieu de ce Vale, qui se trouve souvent en l'Ecriture sainte, nos disons en nôtre langage, A Dieu, desirans non seulement santé à nôtre ami, mais aussi que Dieu soit sa garde.
Les Chinois (qui sur tous les peuples du monde sont ceremonieux) n'ont aucun mot significatif en leurs salutations, disans seulement Zin, Zin, à la rencontre, qui ne signifie rien: ains est un mot de civilité. Et comme la robbe longue à larges manches, est leur vétement ordinaire; ayans les bras croisés dans icelles, ilz les haussent & baissent seulement, en disant leur Zin, zin, sans accollade ny baiser, ou inclination des piés.
Or noz Sauvages n'ont aucune salutation pour la departie, sinon l'Adieu qu'ils ont apris de nous. Moins encore ont-ils l'usage du baiser soit en l'action de l'amour, soit à l'arrivée, ou au partir de quelque lieu, soit à rendre honneur par l'inferieur au superieur, comme c'étoit la coutume és siecles plus vieux, ainsi que nous le voyons en l'histoire de la Genese, où le Roy Pharaon dit à Joseph: Tu seras sur ma maison, & tout mon peuple te baisera la bouche. Et au Psalme deuxiéme: Baisez le Fils de peur qu'il ne se courrouce, &c. qui est une façon d'homage gardée méme envers noz Rois, comme a observé le sieur du Tillet en son Recueil des maisons de France. Le mesme se remarque en l'histoire de la passion où le traitre Judas baisa son maistre nôtre Sauveur en signe d'honneur. Ce qui a esté suivi envers plusieurs Empereurs Romains, comme on peut voir és Memoires de Capitolin, Ammian Marcelin, & au Panegyrie de Trajan, où est remarqué que Maximin le jeune étoit superbe és salutations, donnant les mains à baiser, & permettant qu'on lui baisat les genoux, voire les piés. Ce que Maximin l'ainé n'avoit oncques voulu souffrir, disant: Ja les Dieux ne permettent qu'aucun homme de franche condition ne baise les piés. Car il n'y avoit que les esclaves qui fissent cette submission. Et à ce propos Sallian Evéque de Marseille écrivant à Hypatius: Si tu ne peux (dit il) à-cause de ton absence baiser des lévres les piés de tes pere & mere, baise-les au moins par desir & prieres comme esclave: baise-leur les mains comme nourrissonne: baise-leur la bouche comme fille.
Tertullian grand censeur des abus met entre les actes d'idolatrie beaucoup de choses moindres que tels baise-piés, disant que c'est idolatrie tout ce qui s'éleve outre la mesure de l'honneur humain à la ressemblance de la hautesse divine. Car certes (adjoute-il) l'inclination de la teste n'est point deue à la chair, ni au sang, mais à Dieu seul. Plusieurs Princes d'aujourd'hui se font servir à genoux. Mais le grand Seigneur Empereur des Turcs ne souffre point d'agenouillemens devant soy, disant qu'il faut laisser ce devoir à Dieu, auquel on ne peut rendre davantage: ains se contente d'une humble submission de téte, la main la poitrine. Ce qui étoit l'adoration de laquelle est parlé en la version vulgaire de la bible, quant on faisoit la reverence au Roy, ou le Roy la faisoit è autrui: ainsi qu'il est escrit de Salomon qu'il adora sa mere Bersabée.
Mais je laisse ceci pour revenir à noz baisers salutatoires, déquels les Payens anciens usoient aussi bien à la departie, comme à l'arrivée, ainsi que nous pouvons recuillir de Suetone en la vie de Neron, là où il dit que ni arrivant, ni s'en allant, il ne daigna oncq donner un baiser à aucun. C'a eté aussi une coutume fort ancienne & authorisée par la Nature de se baiser entre les amourettes, dequoy méme font mention les loix Imperiales. Mais noz Sauvages étoient, je pense brutaux avant la venue des François en leur contrées: car ilz n'avoient l'usage de ce doux mile que succent les amans sur les levres de leurs maistresses, quant ilz se mettent à colombiner & preparer la Nature à rendre les offrandes de l'amour sur l'autel de Cyris. Neantmoins s'il faut conclurre ce discours par son commencement, ilz sont louables en l'obeissance qu'ilz rendent aux peres & aux meres, aux commandemens déquels ils obeissent, les nourrissent en leur vieillesse, & les defendent contre leurs ennemis. Et ici (chose malheureuse) on voit souvent des procés des enfans contre les peres: on voit des livres publiez. De la puissance paternelle, sur ce que les enfans se derobent de leur obeissance. Acte indigne d'enfans Chrétiens, auquels on peut approprier le propos de Turnus Herdonius recité en Tite Live, disant que nulle plus brieve conoissance de cause & expedition ne peut étre que celle d'entre le pere & le fils, dont les differens se peuvent vuider à peu de paroles. S'il n'obeit à son pere, sans aucune doute malheur lui aviendra. Et la parole de Dieu qui foudroye, dit: Maudit celui qui n'honore son pere & sa mere, & tout le peuple dira, Amen.
CHAP. XIX
Des Vertus & Vices des Sauvages.
A Vertu, comme la Sagesse, ne laisse pas de loger sous un vil habit. Les nations Septentrionales ont eté les dernieres civilisées. & neantmoins avant cette civilité elles ont fait de grandes choses. Noz Sauvages, quoy que nuds, ne laissent d'avoir les Vertus qui se trouvent és hommes civilisés. Car Un chacun (dit Aristote) dés sa naissance ha en soy les principes & semences des vertus. Prenant donc les quatre Vertus per leurs chefs, nous trouverons qu'ils en participent beaucoup. Car premierement pour ce qui est de la Force & du Courage, ils en ont autant que pas une nation des Sauvages (je parle de noz Souriquois, & leurs alliez) de maniere que dix d'entre eux se hazarderont toujours contre vint Armouchiquois: non qu'ilz soient du tout sans crainte (chose que le sus-allegué Aristote en ses Ethiques reproche aux anciens Celtes-Gaullois, qui ne craignoient rien, ny les mouvemens de la terre, ni les tempétes de la mer, disant que cela est le propre d'un étourdi) mais avec le courage qu'ils ont, ils estiment que la prudence leur donne beaucoup d'avantage. Ilz craignent donc: mais c'est ce que tous les hommes sages craignent, qui est la mort, laquelle est terrible & redoutable, comme celle qui raffle tout où elle passe. Ilz craignent le deshonneur, & le reproche, mais cette crainte est cousine germaine de la Vertu. Ilz sont excités à bien faire par l'honneur, d'autant que celui entre eux est toujours honoré, & s'acquert du renom, qui a fait quelque bel exploit. Ayans ces choses à eux propres, ilz sont en la Mediocrité, qui est le siege de la Vertu. Un point rend en eux cette Vertu de Force & Courage, imparfaite; qu'ils sont trop vindicatifs, & en cela mettent leur souverain contentement, ce qui degenere à la brutalité. Mais ilz ne sont seuls: car toutes ces nations tant qu'elles se peuvent étendre d'un pole à l'autre, sont frappées de ce coin. La seule religion Chrétienne les peut faire venir à la raison, comme elle fait aucunement entre nous (je dy aucunement, pour ce que nous avons des hommes fort imparfaits aussi bien que les Sauvages) & en la Chrétienté est ce bien que deux Roys se guerroyans, il y a un Pere commun, qui (quasi semblable en ce regard aux anciens Fecialiens de Rome) met la paix entre eux, & compose le different, s'il y a moyen, ne permettant qu'on en vienne aux mains, sinon quand tout est desesperé: Celui que je veux dire est le grand Evéque de Rome dispensateur des secrets de Dieu, lequel en noz jours nous a procuré le benefice de la paix de laquelle heureusement nous jouissons, traitée à Vervin lieu de ma naissance, où je fis (aprés icelle conclue & arretée) deux actions de graces en forme de Panegyrique à Monseigneur le Legat Alexandre de Mecicis Cardinal de Florence, depuis Pape Leon XI, imprimées à Paris.
La temperence est une autre vertue consistant en la Mediocrité és choses qui concernent la volupté du corps: car pour ce qui regarde l'esprit celuy n'est point appellé temperant ou intemperent, qui est poussé d'ambition, ou de desir d'apprendre, ou qui passe les journées à baguenauder. Et pour ce qui est du corporel la temperance, ou intemperance, ne vient point è toutes choses qui pourroient étre sujettes à noz sens, si ce n'est par accident: comme à une couleur, à un pourtrait, item à des fleurs & bonnes odeurs: item à des chansons & auditions de harangues, ou comedies: mais bien à ce qui est sujet à l'attouchement, & à ce que l'odorat recherche par des artifices, comme au boire & manger, aux parfums, à l'acte Venerien, au jeu de paume, à la lucte, à la course, & semblables. Or toutes ces choses dependent de la volonté. Ce qu'étant, c'est à faire à l'homme à sçavoir commander à son appetit.
Noz Sauvages n'ont point toutes les qualitez requises à la perfection de cette Vertu. Car pour les viandes il faut confesser leur intemperance quand ils ont dequoy, & mangent perpetuellement jusques à se lever la nuit pour faire Tabagie. Mais attendu que pardeça plusieurs sont autant vicieux qu'eux, je ne leur veux point étre rigoureux censeur. Quant aux autres actions il n'y a rien plus à reprendre en eux qu'en nous: voire je diray que moins, en ce qui est de l'acte Venerien, auquel ilz sont peu addonnez: sans toutefois comprendre ceux de la Floride & païs chauds, déquels nous avons parlé ci-dessus.
La liberalité est une vertu autant louable comme l'Avarice & la Prodigalité ses collateraux sont blamables. Elle consiste à donner & recevoir, mais plutot à donner en temps & lieu, & par occasion, sans excés. Cette vertu est propre & bien-seante aux grans, qui sont comme dispensateurs des biens de la terre, que Dieu a mis entre leurs mains pour en user liberalement, c'est à dire en élargir à celui qui n'en a point: ne point étre excessif en dépense non necessaire, ny trop retenu là où il faut montrer de la magnificence.
Nos sauvages sont louables en l'exercice de cette Vertu, selon leur pauvreté. Car comme nous avons quelquefois dit, quand ilz se visitent les uns les autres ilz se font des presens mutuels. Et quand il arrive vers eux quelque Sagamos François ilz luy font de méme, jettans à ses piez quelque pacquet de Castors, ou autre pelleterie, qui sont toutes leurs richesses. Et firent ainsi au sieur de Poutrincourt mais il ne les print point à son usage, ains les mit en magazin du sieur de Monts, pour ne contrevenir au privilege à luy donné. Cette façon de faire dédits Sauvages ne provient que d'une ame liberale, & qui a quelque chose de bon. Et quoy qu'ilz soyent bien aises quand on leur rend la pareille, si est-ce qu'ilz commencent la chance, & se mettent en hazard de perdre leur marchandise. Et puis, qui est-ce d'entre nous qui fait plus qu'eux, c'est à dire, qui donne si ce n'est en intention de recevoir: Le Poëte dit:
Nemo suas gratis perdere vellet opes.
Il n'y a personne qui donne à perte. Si un grand donne à un petit, c'est pour en tirer du service. Méme ce qui se donne aux pauvres, c'est pour recevoir le centuple, selon la promesse de l'Evangile. Et pour montrer la galantise de nosdits Sauvages, ilz ne marchandent point volontiers, & se contentent de ce qu'on leur baille honnetement, meprisans & blamans les façons de faire de noz mercadens qui barguignent une heure pour marchander une peau de Castor: comme je vi étant à la riviere Saint-Jehan, dont j'ay parlé ci-dessus, qu'ils appelloient Chevalier jeune Marchant de Saint-Malo, Mercateria, qui est mot d'injure entre eux emprunté des Basques, signifiant comme un racque-de-naze. Bref ilz n'ont rien que d'honnéte & liberal en matiere de permutation. Et voyans les façons de faire sordides de quelques uns des nôtres, ilz demandoient quelque fois qu'est-ce qu'ilz venoient chercher en leur païs, disans qu'ils ne vont point au nôtre: & que puis que nous sommes plus riches qu'eux nous leur devrions bailler liberalement ce que nous avons.
De cette vertu nait en eux une Magnificence, laquelle ne peut paroitre, & demeure cachée, mais ilz ne laissent d'en étre éguillonnez, faisant tout ce qu'ilz peuvent pour recevoir leurs amis quand ilz les viennent voir. Et vouloit bien Membertou qu'on luy fit l'honneur de tirer nôtre canon quand il arrivoit, pource qu'il voyoit qu'on faisoit cela aux Capitaines François en tel cas, disant que cela luy étoit deu puis qu'il étoit Sagamos. Et quand ses confreres le venoient voir il n'étoit pas honteux de venir demander du vin pour leur faire bonne chere, & montrer qu'il avoit du credit.
Ici se peut rapporter l'Hospitalité, de laquelle toutefois ayant parlé ci-dessus, je renvoyeray le Lecteur au chapitre de la Tabagie, où je leur donne la louange Gaulloise &Françoise en ce regard. Vray est qu'en quelques endroits y en a qui sont amis du temps, prennent leur avantage en la necessité, comme a eté remarqué au voyage de Laudonniere. Mais en cela nous ne les sçaurions accuser que nous ne nous accusions aussi, qui faisons de méme. Une chose diray-je qui regarde la pieté paternelle, que les enfans ne sont point si maudits que de mepriser leurs pere & mere en la vieillesse, ains leur pourvoient de chasse, comme les cigognes font envers ceux qui les ont engendré. Chose qui est à la honte de beaucoup de Chrétiens, qui se fachans de la trop longue vie de leurs peres & meres, bien souvent les font depouiller devant qu'aller coucher, & les laissent nuds.
Ils ont aussi la Mansuetude & Clemence en la victoire envers les femmes & petits enfans de leurs ennemis, auquel ilz sauvent la vie, mais Ilz demeurent leurs prisonniers pour les servir, selon le droit ancien de servitude introduit par toutes les nations du monde de deça, contre la liberté naturelle. Mais quant aux hommes de defense ilz ne pardonnent point, ains en tuent tant qu'ils peuvent attraper.
Pour ce qui est de la justice ilz n'ont aucune loy divine, ni humaine, sinon celle que la Nature leur enseigne, qu'il ne faut point offenser autrui. Aussi n'ont-ilz gueres de quereles. Et si telle chose arrive, le Sagamos fait le Hola, & fait raison à celui qui est offensé, baillant quelques coups de baton au seditieux, ou le condamnant à faire des presens à l'autre pour l'appaiser: qui est une petite forme de seigneurie: en ces jouissans de felicité du premier âge lors que la belle Astrée vivoit parmi les hommes. Il n'y a ny procés, ni auditoires entre eux, ainsi que Pline dit des insulaires de la Taprobane, en quoy il les repute particulierement heureux de n'étre tourmentez de cette gratelle qui mange aujourd'hui nôtre France, & consomme les meilleures familles. Je dis aujourd'hui: car souz les deux premieres familles de noz Roys, & long temps souz la troisiéme, nous ne sçavions que c'étoit des formalitez de procés, mais depuis que la Cour de Rome est venue en Avignon nous les avons si bien apprises, que nous y sommes passez maitres. Noz Sauvages donc n'ont un petit avantage d'étre exempts de cette vermine. Que si c'est un de leurs prisonniers qui a delinqué, il est en danger de passer le pas. Car quand il sera tué personne ne vengera sa mort. C'est la méme consideration du monde de deça. On fait peu d'état de la vie & de l'honneur d'un homme qui n'a point de support. Et quant à ceux qui sont de condition tant soit peu relevée, il est impossible en France qu'ilz puissent éviter les procés: car (dit le Proverbe) qui terre a guerre a. Et me souvient en ce lieu d'un propos fort notable & veritable que me disoit autrefois Maitre Claude Picquaut Procureur au Parlement de Paris, qu'en France il faut étre ou marteau, ou enclume: il faut ou tourmenter autrui ou étre tourmenté.
Retournons à noz Sauvages. Un jour il y eut une prisonniere Armouchiquoise, qui avoit fait evader un prisonnier de son païs, & afin de passer chemin elle avoit derobé en la cabanne de Membertou un fuzil (car sans cela ilz ne font rien) & une hache. Ce que venu è la cognoissance des Sauvages, ilz n'en voulurent point faire la justice prés de nous, mais s'en allerent cabanner à quatre ou cinq lieuës loin du Port-Royal, où elle fut tuée. Et pour-ce que c'étoit une femme, les femmes & filles de noz Sauvages en firent l'execution. Kinibech'-coech' jeune fille de dix huit ans bien potelée, & belle, lui bailla le premier coup à la gorge, qui fut d'un couteau: Une autre fille de méme âge d'assez bonne grace, dite Metembroech, continue. Et la fille de Membertou, que nous appellions Membertou-ech'-coech', acheva. Nous leur fimes une âpre reprimende de cette cruauté, dont elles étoient tout honteuses, & n'osoient plus se montrer. Voila leur forme de Justice.
Une autre fois un prisonnier & une prisonniere s'en allerent tout-à-fait sans fuzil, ni aucune provision de viandes. Ce qui étoit de difficile execution, pour la longueur du chemin, qui étoit de plus de cent lieuës par terre, pour ce qu'il leur convenoit aller en cachette & se garder de la rencontre de quelques Sauvages. Neantmoins ces pauvres creatures depouillerent quelques arbres & firent un petit batteau d'écorce, dans lequel ilz traverserent la Baye Françoise, qui est large de dix ou douze lieuës, & gaignerent l'autre terre opposite au Port-Royal, d'où ilz se sauverent en leur païs des Armouchiquois.
J'ai dit en quelque endroit qu'ilz ne sont laborieux qu'au fait de la Chasse, & de la Pecherie, aymans aussi le travail de la Mer: paresseux à tout autre exercice de peine, comme au labourage, & à noz metiers mechaniques: méme à moudre du blé pour leur usage. Car quelquefois ilz le feront plustot bouillir en grains, que de le moudre à force de bras. Neantmoins si ne feront-ilz pas inutils: car il y aura moyen de les occuper à ce à quoy leur nature se porte, sans la forcer: comme faisoient jadis les Lacedemoniens à la jeunesse de leur Republique. Quant aux enfans n'ayans point encore pris de pli, il sera plus aisé de les arréter à la maison & les occuper à ce qu'on voudra. Quoy que ce soit la Chasse n'est pas mauvaise, ni la Pecherie. Voyons donc de quelle façon ilz s'y comportent.
CHAP. XX
La Chasse.
IEU avant le peché avoit donné pour nourriture à l'homme toute herbe de la terre portant semence, & tout arbre ayant en soy fruit d'arbre portant semence: sans qu'il soit parlé de repandre le sang des bétes: &neantmoins aprés le bannissement du jardin de plaisir, le travail ordonné pour la peine dudit peché requit une plus forte nourriture & plus substanciele que la precedente. Ainsi l'homme plein de charnalité s'accoutuma à la nourriture de la chair, & apprivoisa des bestiaux en quantité pour lui servir à cet effect: quoy que quelques uns ayent voulu dire qu'avant le Deluge ne s'estoit point mangé de chair: car en vain Abel eût-il eté pasteur, & Jabal pere des pasteurs. Mais aprés le Deluge l'alliance de Dieu se renouant avec l'homme: La crainte & frayeur de vous (dit le Seigneur) soit sur toute béte de la terre & sur tous oyseaux des cieux, avec tout ce qui se meut sur la terre, & tous les poissons de la mer: ilz vous sont baillés entre voz mains. Tout ce qui se meut ayant vie vous sera pour viande, sur ce privilege voici le droit de la Chasse formé: droit le plus noble de tous les droits qui soyent en l'usage de l'homme, puis que Dieu en est l'autheur. Et pour cette cause ne se faut émerveiller si les Roys & leur Noblesse se le sont reservé par une raison bien concluante, que s'ils commandent aux hommes, à trop meilleure raison peuvent-ilz commander aux bétes. Et s'ils ont l'administration de la justice pour juger les mal-faiteurs, domter les rebelles, & amener à la societé humaine les hommes farouches & sauvages: A beaucoup meilleure raison l'auront-ils pour faire le méme envers les animaux de l'air, des champs, & des campagnes. Quant à ceux de la mer nous en parlerons en autre lieu. Et puis que les Rois ont eté du commencement eleuz par les peuples pour les garder & defendre de leurs ennemis tandis qu'ilz sont aux manoeuvres, & faire la guerre entant que besoin est pour la reparation de l'injure & repetition de ce qui a eté usurpé, ou ravi: il est bien-seant & raisonnable que tant eux que la Noblesse qui les assiste & sert en ces choses, ayent l'exercice de la Chasse, qui est une image de la guerre, afin de se degourdir l'esprit, & étre toujours à l'erte prét à monter à cheval, aller au-devant de l'ennemi, lui faire des embuches, l'assaillir, lui donner la chasse, lui marcher sur le ventre. Il y a un autre premier but de la Chasse, d'est la nourriture de l'homme, à quoy elle est destinée, comme se reconoit par le passage de l'Ecriture allegué ci-dessus: voire di-je tellement destinée qu'en la langue sainte ce n'est qu'un méme mot [Hébreu: Tsajid], pour signifier Chasse (ou Venaison) & viande: comme entre cent passages cetui-ci du Psalme CXXXII, là où nôtre Dieu ayant eleu Sion pour son habitation & repos perpetuel, il lui promet qu'il benira abondamment ses vivres, & rassasiera de pain les souffreteux. Auquel passage saint Hierome dit Venaison que les autres translateurs appellent Vivres, mieux à propos que Vesve en la version commune, Viduam eius benedicens benedicam, & qui est un erreur des écrivains, léquels ont mis [Grec: tên chêran autês], au lieu de [Grec: Gêran].
La Chasse ayant eté octroyée à l'homme par un privilege celeste, les Sauvages par toutes les Indes Occidentales s'y exercent sans distinction de personne, n'ayans aussi ce bel ordre établi pardeça, par lequel les uns sont nais pour le gouvernement du peuple & la defense du païs, les autres pour l'exercice des arts & la culture de la terre, de maniere que par cette belle oeconomie chacun vit en asseurance.
Cette Chasse se fait entr'eux principalement l'Hiver. Car tout le Printemps & l'Eté & partie de l'Automne ayans du poisson abondamment pour eux & leurs amis, sans se donner de la peine, ilz ne cherchent gueres autre nourriture. Mais sur l'hiver lors que le poisson se retire sentant le froid, ilz quittent les rives de mer, & se cabannent dans les bois là où ilz sçavent qu'il y a de la proye: ce qui se fait jusques aux lieux qui avoisinent le Tropique de Cancer. Es païs où il y a des Castors, comme par toute la grande riviere de Canada, & sur les côtes de l'Ocean jusques au païs des Armouchiquois, ils hivernent sur les rives des lacs, pour la capture dédits castors, dont nous parlerons à son tour: mais premierement parlons de l'Ellan lequel ils appellent Aptaptou, & noz Basques Orignac.
C'est un animal le plus haut qui soit aprés le Dromadaire & le Chameau, car il est plus haut que le cheval. Il a le poil ordinairement grison, & quelquefois fauve, long quasi comme les doigts de la main. Sa téte est fort longue & a un fort long ordre de dents qui paroissent doubles pour recompenser le defaut de la machoire superieure, qui n'en a point. Il porte son bois double comme le Cerf, mais large comme une planche, & long de trois piedz, garni de cornichons d'un côté, & au dessus. Le pied en est fourchu comme du Cerf, mais beaucoup plus plantureux. La chair en est courte & fort delicate. Il pait aux prairies, & vit aussi des tendres pointes des arbres. C'est la plus abondante chasse qu'ayent noz Sauvages aprés le poisson.
Disons donc que le meilleur temps & plus commode pour lédits Sauvages à toute chasse terrestre est la plus vieille saison, lors que les foréts sont chenues, & les neges hautes, & principalement si sur ces neges vient une forte gelée qui les endurcisse. Lors bien revétus d'un manteau fourré de Castors, & de manches aux bras attachés ensemble avec une courroye: item de bas de chausses de cuir d'ellan semblable au buffle (qu'ils attachent à la ceinture) & de souliers aux piés du méme cuir, faits bien proprement, ilz s'en vont l'arc au poin, & le carquois sur le dos la part que leur Autmoin leur aura indiqué (car nous avons dit ci-dessus qu'ilz consultent l'Oracle lors qu'ils ont faim) ou ailleurs oz ilz penseront ne devoir perdre temps. Ils ont des Chiens préque semblables à des renars en forme & grandeur, & de tous poils, qui les suivent, & nonobstant qu'ilz ne jappent point, toutefois ilz sçavent fort bien découvrir le gite de la béte qu'ilz cherchent, laquelle trouvée, ilz la poursuivent courageusement, & ne l'abandonnent jamais qu'ilz ne l'ayent terrassée. Et pour plus commodement la poursuivre, ils attachent au dessouz des piez des Raquettes trois fois aussi grandes que les nôtres, moyennant quoy ilz courent legerement sur cette nege dure sans enfoncer. Que si elle n'est assez ferme ilz ne laissent de chasser, & poursuivre trois jours durant si besoin est. En fin l'ayans navrée è mort ilz la font tant harceler par leurs chiens, qu'il faut qu'elle tombe. Lors ilz luy ouvrent le ventre, baillent la curée ausdits chiens, & en prennent leur part. Ne faut penser qu'ilz mangent la chair crue: comme quelques-uns s'imaginent, méme Jacques Quartier l'a écrit: car ilz portent toujours allans par les bois un fuzil au-devant d'eux pour faire du feu quand la Chasse est faite, où la nuit les contraint de s'arréter.
Nous allames une fois à la depouille d'un Ellan demeuré mort sur le bord d'un grand ruisseau environ deux lieuës & demie dans les terres: là où nous passames la nuit, ayans oté les neges pour nous cabanner. Nous y fimes la Tabagie fort voluptueuse avec cette venaison si tendre que'il ne se peut rien dire de plus: & aprés le roti nous eumes du bouilli & du potage abondamment appreté en un instant par un Sauvage qui façonna avec sa hache un bac, ou auge, d'un tronc d'arbres, dans quoy il fit bouillir sa chair. Chose que j'ay admirée, & l'ayant proposée à plusieurs qui pensent avoir bon esprit, n'en ont sceu trouver l'invention, laquelle toutefois est sommaire, qui est de mettre des pierres rougies au feu dans ledit bac, & les renouveler jusques à ce que la viande soit cuite. Ce que Joseph Acosta recite que les Sauvages du Perou font aussi. On trouve cela aisé apres que l'invention en est donnée, ainsi que de faire tenir un oeuf debout en luy cassant le cul. Mais de premiere entrée on s'y trouve empeché. Les Sauvages d'Ecosse font chose non moins étrange en leur Tabagies. Car quand ils ont tué un boeuf, ou un mouton, la peau toute freche leur sert de marmite, la remplissans d'eau, & y faisans cuire leur chair.
Or pour revenir à noz gens, le chasseur étant retourné aux cabannes il dit aux femmes ce qu'il a exploité, & qu'en tel endroit qu'il leur nomme elles trouveront la venaison. C'est leur devoir d'aller depouiller l'Ellan, Caribou, Cerf, Ours, ou autre chasse, & de l'apporter à la maison. Lors ilz font Tabagie tant que la provision dure: & celui qui a chassé est cil qui en a le moins. Car c'est leur coutume qu'il faut qu'il serve les autres, & ne mange point de sa chasse. Tant que l'hiver dure ilz n'en manquent point: & y a tel Sauvage qui par une forte saison en a tué cinquante à sa part, à ce que j'ay quelquefois entendu.
Quant à la chasse du Castor c'est aussi en Hiver qu'ilz la font principalement, pour double raison, dont nous en avons dit l'une ci-dessus, l'autre pource qu'aprés l'hiver le poil tombe à cet animal, & n'y a point de fourrure en Eté. Joint que quand en telle saison ilz voudroient chercher des Castors, la rencontre leur en seroit difficile, pour-ce qu'il est amphibie, c'est à dire terrestre & aquatique, & plus cetui-ci que cetui-là: & n'ayans point l'invention de le prendre dans l'eau, ilz seroient en danger de perdre leur peine. Toutefois si par hazard ils en rencontrent en temps d'eté, printemps, ou automne, ilz ne laissent d'en faire Tabagie.
Voici donc comme ilz les pechent en temps d'hiver, & avec plus d'utilité. Le Castor est un animal à peu prés de la grosseur d'un mouton tondu, les jeunes sont moindres, la couleur de son poil est chataignées. Il a les pieds courts, ceux de devant faits à ongles, & ceux de derriere à nageoires comme les oyes; la queuë est comme écaillée, de la forme préque d'une Sole: toutefois l'ecaille ne se leve point. C'est le meilleur & le plus delicat de la béte. Quant à la téte elle est courte & préque ronde, ayant deux rangs de machoires aux côtez, & au devant quatre grandes dents trenchantes l'une auprés de l'autre, deux en haut & deux en bas. De ces dents il coupe de petits arbres, & des perches en plusieurs pieces dont il batit sa maison. Chose admirable &incroyable que je vay dire. Cest animal se loge sur les bords des lacs, & là il fait premierement son lit avec de la paille, ou autre chose propre à coucher, tant pour lui que pour sa femelle: dresse une voute avec son bois coupé & preparé, laquelle il couvre de gazon de terre en telle sorte qu'il n'y entre nul vent, d'autant que tout est couvert & fermé, sinon un trou qui conduit dessous l'eau, & par là se va pourmener où il veut. Et d'autant que les eaux des lacs se haussent quelquefois, il fait une chambre au dessus du bas manoir pour s'y retirer le cas d'inondation avenant: de sorte qu'il y a telle cabanne de Castor qui a plus de huit piez de hauteur toute faite de bois dressé en pyramide, & maconné avec de la terre. Au surplus on tient qu'étant amphibie, comme dit est, il faut qu'il ressente toujours l'eau, & que sa queuë y trempe: occasion qu'ils se loge si prés du lac. Mais avisé qu'il est, il ne se contente point de ce que nous avons dit, ains ha d'abondant une sortie en une autre part hors le lac, sans cabane, par où il va à terre, & trompe le chasseur. Mais noz Sauvages bien avertis de cela, y donnent ordre, & occupent ce passage.
Voulans donc prendre le Castor, ilz percent la glace du lac gelé à l'endroit de sa cabanne, puis l'un d'eux Sauvages met le bras dans le trou attendant la venue dudit castor, tandis qu'un autre va par-dessus cette glace frappant avec un baton sur icelle pour l'étonner, faire retourner à son gite. Lors il faut étre habile à le prendre au colet, car si on le happe en part où il puisse mordre ils fera une mauvaise blessure. La chair en est tres bonne quasi comme du mouton.
Et comme toute nation ordinairement ha je ne sçay quoy de particulier qu'elle produit, lequel n'est point si commun aux autres. Ainsi anciennement le Royaume de Pont avoit la vogue pour le rapport des Castors, comme je l'apprens de Virgile, où il dit.
.....Virosque Pontus Castorea.
Et aprés lui de Sidoine de Polignac Evéque d'auvergne en ces vers:
...Fert Indus ebur Chaldæus amomum,
Assyrius gemmas, Ser vellera, thura Sabæus,
Attu mel, Phoenix palmas, Lacedemon olivum,
Argos equos, Epirus equas, pecuaria Gallus,
Arma Calybs, frumenta Libes, Campanus Iacchum,
Auram lydus, Arabs guttam, Panchaia myrrham.
Castorea, blattam Tyrus, aera Corinthus, &c.
Mais aujourd'huy la terre de Canada emporte le pris pour ce regard, encores qu'il en vienne quelques uns de Moscovie, mais ilz ne sont pas si bons que les nôtres.
Noz Sauvages nous ont aussi plusieurs fois fait manger de la chasse d'Ours qui étoit fort bonne & tendre, & semblable à la chair de boeuf: Item des Leopars ressemblans assez le Chat-sauvage; & d'un animal qu'ils appellent Nibachés, lequel ha les pattes à peu prés comme le Singe, au moyen dequoy il grimpe aisément sur les arbres, méme y fait ses petits. Il est d'un poil grisatre, & la téte comme de Renart. Mais il est si grans que C'EST CHOSE INCROYABLE. Ayant dit la principale chasse, je ne veux m'arréter à parler des Loups (car ils en ont, & toutefois n'en mangent point) ni des Loups Cerviers, Loutres, Lapins, & autres que j'ay enfilé en mon Adieu à la Nouvelle-France, où je renvoye le Lecteur, & au recit du Capitaine Jacques Quartier ci-dessus.
Il est toutefois bon de dire ici que nôtre bestial de France profite fort bien par-dela. Nous avions des Pourceaux qui y ont fort multiplié. Et quoy qu'ils eussent une étable, toutefois ilz couchoient dehors, méme parme la nege & durant la gelée. Nous n'avions qu'un Mouton, lequel se portoit le mieux du monde, encores qu'il ne fût poins reclus durant la nuit, ains au milieu de nôtre cour en temps d'hiver. Le Sieur de Poutrincourt le fit tondre deux fois, & a eté estimée en France la laine de la seconde année deux fois davantage pour livre que celle de la premiere. Nous n'avions point d'autres animaux domestics, sinon des Poules, & Pigeons, qui ne manquoient à rendre le tribut accoutumé, & prolifier abondamment. Ledit Sieur de Poutrincourt print au sortir de la coquille des petites Outardes, qu'il eleva fort bien & les bailla au Roy à son retour. Quand le païs sera une fois peuplé de ces animaux & autres, il y en aura tant qu'on n'en sçaura que faire, tout de méme qu'au Perou, là où y a aujourd'hui & dés long temps telle quantité de boeufs, vaches pourceaux, chevaux, & chiens, qu'ilz n'ont plus de maitres, ains appartiennent au premier qui les tue. Etans tuez on enleve les cuirs pour trafiquer, & laisse-on là les charognes: ce que j'ay plusieurs fois ouï de ceux qui y ont eté, outre le témoignage de Joseph Acosta.
Je ne veux accomparager la chassee aux Rats à la chasse noble & courageuse: mais il n'y a point danger de dire que nous en avions bonne provision, auquels nous avons fait bonne guerre. Les Sauvages ne conoissoient point ces animaux auparavant nôtre venue. Mais ils en ont eté importunez de notre temps, par-ce que de notre Fort ils alloient jusques à leurs cabannes, à plus de quatre cens pas, manger ou succer leurs huiles de poisson.
Venant au païs des Armouchiquois & allant plus avant vers la Virginie & la Floride, ilz n'ont plus d'ellans, ni de Castors, ains seulement des Cerfs, Biches, Chevereuls, Daims, Ours, Leopars, Loup-cerviers, Onces, Loups, Chats sauvages, Liévres, & Connils, des peaux déquels ilz se couvrent le corps. Mais comme la chasse Mais comme la chaleur y est plus grande qu'és païs Septentrionaux, aussi ne se servent-ilz point de fourures, ains arrachent le poil de leurs peaux, & bien souvent pour tout vétement n'ont qu'un brayet, ou un petit quarreau de leurs nattes qu'ilz mettent sur eux du côté que vient le vent.
En la Floride ils ont encore des Crocodils qui les assaillent souvent en nageant. Ils en tuent quelquefois & les mangent. La chair en est belle & blanche, mais elle sent le musc. Ils ont aussi une certaine espece de Lions qui ne different guere de ceux d'Afrique, mais ne sont si dangereux.
Quant aux Bresiliens ilz sont tant eloignés de la Nouvelle-France qu'étans comme en un autre monde, leurs animaux sont tout divers de ceux que nous venons de nommer, comme le Tapitoussou, lequel si on desire voir, il faut imaginer un animal demi âne & demi vache, fors que sa queuë est fort courte. Il a le poil rougeatre, point de cornes, aureilles pendantes, & le pied d'âne. La chair en est comme de boeuf.
Ils ont une certaine sorte de petitz Cerfs & Biches qu'ils appellent Seou-assous, à poil long comme les chevres.
Mais ilz sont persecutes d'une male-bete, qu'ils appellent Ianou-aré préque aussi haute & legere qu'un levrier, ressemblante assés à l'Once. Elle est cruelle, & ne leur pardonne point si elle les peut attraper. Ils en prennent quelquefois en des chausse-trappes, & les font mourir à longs tourmens. Quant à leurs Crocodiles ilz ne sont point dangereux.
Leurs sangliers sont fort maigres & decharnez, & ont un groignement ou cri effroyable. Mais il y a en eux une difformité étrange, c'est qu'ils ont un trou au-dessus du dos par où ilz soufflent & respirent. Ces trois sont les plus grans animaux du Bresil. Quant aux petits ils en ont de sept ou huit sortes, de la chasse déquels ilz vivent, ensemble de chair humaine: & sont meilleurs menagers que les nôtres. Car on ne les sçauroit trouver au depourveu, ains ont toujours sur le Boucan (d'est une grille de bois assez haute, batie sur quatre fourches) quelque venaison, ou poisson, ou chair d'homme: & de cela vivent joyeusement & sans souci.
Mais comme nous recitons le bien, & les commoditez d'un païs, aussi en faut-il rapporter les incommoditez, afin que chacun se conseille avant qu'entreprendre le voyage. Il y a au Bresil certaine nature de vers qui s'engendrent dans la terre & s'attachent aux pieds des hommes, cherchans de là, les détrois des ongles & de la chair, & les jointures des piés & mains & autres parties, où ilz se logent volontiers, & causent une demangeaison violente. Les femmes prennent cet office de les denicher. Mais c'est un plaisir de les voir ôter cette vermine quand elle se place souz le prepuce, ou és parties secrettes d'entre elles. Ce qui est plus frequent aux nouveaux arrivés par-dela, qu'à ceux qui en on desja pris l'air, de la chair desquels ces insectes ne sont si frians.
Ces années dernieres, le sieur de Razilli Gentil-homme Norman a voulu entreprendre ce faire une habitation en la riviere de Maragnon, qui ne lui a pas bien reussi, pour ne luy avoir eté tenue les promesses qui lui avoient eté faites. Là ils ont eté persecutés de semblable vermine (aucuns disent que ce sont des pulcerons qui tombent avec la pluye, ainsi que pardeça des grenouilles) & ne faut manquer de la nettoyer chaque jour, car autrement penetrant dans la chair il y faudroit appliquer le fer chaud. Là mesme y a des moucherons qui percent les muids e vin, de sorte qu'il faut tenir la boisson en des vases de terre. Le blé y est incontinent mangé de vermine: & y est la terre si sablonneuse qu'on y entre un pié avant à chaque pas. Il se peut faire que plus loin il y a de meilleur païs, mais les incommoditez des mouches de nôtre Nouvelle-France ne sont rien au pris de celles-là: où d'ailleurs les hommes sont plus humains & traitables, nullement anthropophages, ne vivans que de ce que Dieu adonné à l'homme, sans devorer leurs semblables. Aussi faut-il dire d'eux qu'ilz sont vrayement Nobles, n'ayans aucune action qui ne soit genereuse, soit que l'on considere la chasse, soit qu'on les employe à la Guerre, soit qu'on vueille éplucher leurs actions domestiques, équelles les femmes s'exercent à ce qui leur est propre, & les hommes à ce qui est des armes, & autres choses à eux convenables et elles que nous avons dites, ou dirons en son lieu. Mais ici on considerera que la plus grande part du monde a vecu ainsi du commencement, & peu à peu les hommes se sont civilisez lors qu'ilz se sont assemblés, & ont formé des republiques pour vivre souz certaines loix, regle & police.
CHAP. XXI
La Fauconnerie.
UIS que nous chassons en terre, ne nous en éloignons point, de peur que si nous nous mettons en mer nous ne perdions nos oiseaux: car le Sage dit qu'en vain on tend les rets au-devant des animaux qui ont ailes. Or donc si la chasse est une exercice noble, auquel méme se plaisent les Muses, à cause du silence & de la solitude, qui r'amenent de belles choses en la pensée: de sorte que Diane (ce dit Pline) ne court pas plus aux montagnes que fait Minerve. Si, di-je, la Chasse est un exercice noble, la Fauconnerie l'est encore plus, d'autant qu'elle butte à un sujet plus relevé, qui participe du ciel, puis que les hôtes de l'air sont appellée en l'Ecriture sacrée Volucres coeli, les oiseaux du ciel. Aussi l'exercice d'icelle ne convient-il qu'aux Rois, & à la Noblesse, sur laquelle rayonne la splendeur d'iceux, comme la clarté du soleil sur les étoilles. Et noz Sauvages étans d'un coeur noble qui ne fait cas que de la Chasse et de la Guerre, peuvent bien certainement avoir droit de prise sur les oiseaux que leur terre leur fournit. Et quoy qu'avec beaucoup de difficultés ils en viennent à bout, pour n'avoir (comme nous) l'usage des arquebuses, si ont-ils assez souvent des oiseaux de proyes; Aigles, Faucons, Tiercelets, Eperviers, & autres que j'ay specifiez dans mon Adieu à la Nouvelle-France: mais ilz n'ont l'industrie de les dresser, comme fait la Noblesse Françoise: & par ainsi perdent beaucoup de bon gibier, n'ayans autre moyen de le pourchasser que l'arc & la fleche avec léquels instrumens ilz font comme ceux qui pardeça tirent le Geay à la mi-Quareme; ou bien se glissent au long des herbes, & vont attaquer les Outardes, ou Oyes sauvages qui paturent au Printemps & sur l'Eté par les prairies. Quelquefois aussi ilz se portent doucement & sans bruit dans leurs canots & vaisseaux legers faits d'écorces, jusques sur les rives où sont les Canars, ou autre gibier d'eau, & les enserrent. Mais la plus grande abondance qu'ils ont vient de certaines iles où il y en a telle quantité, sçavoir de Canars, Margaux, Roquettes, Outardes, Mauves, Cormorans, & autres, que c'est chose merveilleuse, voire à quelques-uns semblera du tout incroyable, ce qu'en recite le Capitaine Jacques Quartier ci-dessus. Lors que nous retournames en France, étans encore pardelà Campseau, nous passames par quelques unes, où en un quart d'heure nous en chargeames nôtre barque. Il ne falloit qu'assommer à cops de batons, sans s'arreter à recuillir jusques à tant qu'on fût las de frapper. Si quelqu'un demande pourquoy ilz ne s'envolent, il faut qu'il sache que ce sont oyseaux de deux, ou trois, & quatre mois seulement, qui ont eté là couvés au printemps, & n'ont pas encor les ailes assez grandes pour prendre la volée, quoy que bien corsus & en bon point. Quant à la demeure du Port Royal nous avions plusieurs de noz gens qui nous en pourvoyoient, & particulierement François Adarmin domestic du sieur de Monts, lequel je nomme ici, afin que de lui soit memoire, par ce qu'il nous en toujours fourni abondamment. Durant l'Hiver il ne nous faisoit vivre que de Canars, grues, herons, perdris, becasses, merles, allouettes, & quelques autres especes d'oiseaux du païs. Mais au Printemps c'étoit un plaisir de voir les Oyes grises & les grosses Outardes tenir leur empire dans noz prairies, & en L'Automne les Oyes blanches déquelles y en demeuroit toujours quelques unes pour les gages: puis les Allouette de mer volantes en grosses trouppes sur les rives des eaux, léquelles aussi bien-souvent étoient mal menées.
Pour les oyseaux de proye certains des nôtres avoient deniché un aigle de dessus un pin de la plus exorbitante hauteur que je vi jamais arbre, lequel Aigle le sieur de Poutrincourt avoit nourri pour le presenter au Roy: mais il rompit son attache voulant prendre la volée, & se perdit dans la mer en venant. Les Sauvages de Campseau en avoient six perchés auprés de leurs cabannes quand nous y arrivames, léquels ne voulumes troquer, par ce qu'ilz leur avoient arraché les queuës pour faire des ailerons à leurs fleches. Il y en a telle quantité pardela qu'ilz nous mangeoient souvent noz pigeons, & falloit de prés y avoir l'oeil.
Les oiseaux qui nous étoient conuz, je les ay enrollez (comme j'ay dit) en mon Adieu à la Nouvelle-France, mais il y en a plusieurs que j'ay omis pour n'en sçavoir les noms. Là se verra aussi la description d'un oiselet que les Sauvages appellent Niridau, lequel ne vit que de fleurs, & me venoit bruire aux aureilles, passant invisiblement (tant il est petit) lors qu'au matin j'alloy faire la promenade à mon jardin. Se verra aussi la description de certaines Mouches luisantes sur le soir au Printemps, qui volent parmi les bois haut & bas en telle multitude que c'est chose incroyable. Pour ce qui est des oiseaux de Canada, je renvoye aussi mon Lecteur à ce qu'en a rapporté ci-dessus le Capitaine Jacques Quartier.
Les Armouchiquois ont les mémes oiseaux, dont plusieurs y en a qui ne nous sont conuz par deça. Et particulierement y en une espece d'aquatiques qui ont le bec fait comme deux couteaux ayans les deux trenchans l'un dessus l'autre: & ce qui est digne d'étonnement, la partie superieure dudit bec est de la moitié plus courte que l'inferieure de maniere qu'il est difficile de penser comme cet oiseau prent sa viande. Mais au Printemps les Coqs & poules que nous appellons d'Inde y avoient comme oiseaux passagers, & y sejournent, sans passer plus en deça. Ilz viennent de la part de la Virginie, & de la Floride, là où avec ce y a encore des Perdris, Perroquets, Pigeons, Ramiers, Tourterelles, Merles, Corneilles, Tiercelets, Faucons, Laniers, Herons, Grues, Cigognes, Oyes sauvages, Canars, Cormorans, Aigrettes blanches, rouges, noires, & grises, & une infinité de sortes de gibier.
Au regard des Bresiliens ilz ont aussi force Poules & Coqs d'Inde, qu'ilz nomment Arignan-oussou, déquels ilz ne tiennent conte, ni des oeufs: de maniere que lédites poules elevent leurs petits comme elles l'entendent sans tant de façon, comme pardeça. Ils ont aussi des Cannes, mais pour ce qu'elles vont pesamment ilz n'en mangent point, disans que cela les empécheroit de courir vite. Item des especes de Faisans qu'ils appellent Jacous: d'autres oyseaux Qu'ils nomment Mouton, gros comme Paons: des especes de Perdris grosses comme des Oyes, dites Mocacoua: des Perroquets de plusieurs sortes, & maintes autres especes du tout dissemblables aux nôtres.
CHAP. XXII
La Pecherie.
PPIAN au livre qu'il a fait sur ce sujet, dit qu'en la Chasse aux bétes & aux oyseaux, outre la felicité, on a plus de contentements & delectation qu'en la Pecherie, parce qu'on a beaucoup de retraites, on se peut mettre à l'ombre, on rencontre des ruisseaux pour étancher la soif, on se couche sur l'herbe, on prend le repas souz quelque couverture. Quant aux oyseaux on les prent au nid, & è la glu, voire d'eux-mémes bien souvent tombent dans les filets. Mais les pauvres Pecheurs jettent leur amorce à l'incertain: voire doublement incertain, tant pour-ce qu'ilz ne sçavent quelle aventure leur arrivera, que pour-ce qu'ilz sont sur un element instable & indomté, dont le regard seulement est effroyable: ilz sont toujours vagabons, serfz des tempétes, & battus de pluies & de vents. Mais en fin si conclut-il qu'ilz ne sont point destituez de tout plaisir, ains en ont assez quand ilz sont dans un navire bien bati, bien joint, bien ferré, & leger à la voile. Lors fendans les flots ilz se mettent en mer, là où sont les grans troupeaux des poissons gourmans, & jettans une ligne bien torse dans l'eau, son poids n'est pas si-tost au fond, que voici l'amorce happée, & soudain on tire le poisson en haut avec grand plaisir. Et à cet exercice se delectoit fort Marc Antonin fils de l'Empereur Severe: nonobstant la raison de Platon, lequel formant sa Republique a interdit à ses citoyens l'exercice de la Pecherie, comme ignoble, illiberal, & nourrissier de faineantise. En quoy il s'est lourdement æquivoqué principalement quant à ce qu'il taxe de faineantise les pecheurs de poisson. Ce qui est si clair que je ne daigneroy le refuter. Mais je ne m'étonne pas de ce qu'il dit de la Pecherie, puis qu'avec elle il rejette aussi souz mémes conditions la Fauconnerie. Plutarque dit qu'il est plus louable de prendre un cerf, ou un chevreul, où un lievre, que de l'acheter; mais il ne va pas si avant que l'autre. Quoy que ce soit, l'Eglise qui est le premier ordre en la societé humaine, de qui le Sacerdoce est appellé Royal par le grand Apôtre saint Pierre, a permis aux Ecclesiastiques la Pecherie & defendu la Chasse & la Fauconnerie. Et de verité, s'il faut dire ce qui est vraysemblable, la nourriture du poisson est la meilleure 7 plus saine de toutes, d'autant que (comme dit Aristote) il n'est sujet à aucunes maladies: d'où vient le proverbe ordinaire: Plus sain qu'un poisson. Si bien qu'és anciens hieroglyfiques le poisson est le symbole de santé. Ce que toutefois je voudrois entendre du poisson mangé frais. Car autrement (ce dit Plaute) Piscis nisi recens nequam est, il ne vaut rien.
Or noz Sauvages le mangent assez frais tant que la pecherie dure: ce que je croy étre l'un des meilleurs instrumens de leur santé, & longue vie. Quand l'Hiver vient tous poissons se trouvent étonnés & fuient les orages, & tempétes chacun là où il peut: les uns se cachent dans le sable de la mer, les autres souz les rochers, les autres cherchent un païs plus doux où ilz puissent étre mieux à repoz. Mais si-tot que la serenité du Printemps revient, & que la mer se tranquilise, ainsi qu'aprés un long siege de ville, la tréve étant faite, le peuple au-paravent prisonnier sort par bendes pour aller prendre l'ais des champs & se rejouir: Ainsi ces bourgeois de la mer aprés les horrissons & furieuses tourmentes, viennent à s'élargir par les campagnes salées, ilz sautent, ilz trepignent, ilz font l'amour, ilz s'approchent de la terre & viennent chercher le rafraichissement de l'eau douce. Et lors noz Sauvages susdits qui sçavent les rendez-vous de chacun & le temps de leur retour, s'en vont les attendre en bonne devotion de leur faire la bien-venue. L'Eplan est tout le premier poisson qui se presente au renouveau. Et pour n'aller chercher des exemples plus loin que nôtre Port Royal, il y a certains ruisseaux où il y en vient une telle manne, que par l'espace de cinq ou six semaines on y en prendroit pour nourrir toute une ville: Tel qu'est le plus voisin de l'entrée dudit port à la main droite. Il y en a d'autre, où aprés l'Eplan vient le Haren avec la méme foulle, ainsi que nous avons des-ja remarqué ailleurs. Item les Sardines arrivent en leur saison en telle abondance, que quelquefois voulans avoir quelque chose d'avantage que l'ordinaire à souper, en moins d'une heure nous en avions pris pour trois jours. Les Eturgeons & Saumons gaignent le haut de la riviere du Dauphin audit Port Royal, où il y en a telle quantité, qu'ils emporterent les rets que nous leur avions tendus. En tous endroits le poisson y abonde de méme, telle est la fecondité de ce païs. Et pour les prendre, las Sauvages font une claye qui traverse le ruisseau, laquelle ilz tiennent quasi droite, appuyée contre des barres de bois en maniere d'arcz-boutans: & y laissent un espace pour passer le poisson, lequel se trouve arreté au retour de la marée en telle multitude qu'ilz se laissent perdre. Et quant aux Eturgeons, & Saumons, ilz les prennent de méme ou les harponnent, tellement qu'ilz sont heureux: Car au monde il n'y a rien de si bon que ces viandes freches. Et trouve par mon calcul que Pythagore étoit bien ignorant de defendre en ses belles sentences dorées l'usage des poissons, sans distinction. On l'excuse sur ce que le poisson étant muet ha quelque conformité avec la secte, en laquelle la muettise (ou silence) étoit fort recommandées. On dit encore qu'il le faisoit pource que le poisson se nourrit parmi un element ennemi de l'homme. Item que c'est grand peché de tuer & manger un animal qui ne nous nuit point. Item que c'est une viande de delices & de luxe, non de necessité (comme de fait és Hieroglyphiques d'Orus Appollo le poisson est mis pour marque de molesse & volupté) Ite que lui Pythagore ne mangeoit que de viandes que l'on puisse offrir aux Dieux, ce qui ne se fait pas des poissons: & autres semblables bagatelles Pythagoriques rapportées par Plutarque en ses Questions conviviales. Mais toutes ces superfluitions là sont folles: & voudroy bien demander à un telle homme si étant en Canada il aymeroit mieux mourir de faim que de manger du poisson. Ainsi plusieurs anciennement pour suivre leurs fantasies, & dire, Ce sommes nous, ont defendu à leurs sectateurs l'usage des viandes que Dieu a données à l'homme, & quelquefois imposé des jougs qu'eux-mémes n'ont voulu porter. Or quelle que soit la philosophie de Pythagore, je ne suis point des siens. Je trouve meilleure la regle de noz bons Religieux qui se plaisent à l'icthyophagie, laquelle m'a bien aggrée en la Nouvelle-France, & ne me deplait point encore quand je m'y rencontre. Que si ce Philosophe vit d'Ambroisie et de la viande des Dieux, & non de poissons, léquels on ne leur sacrifie point, nosditz bons Religieux, comme les Cordeliers de Saint-Malo & autres des villes maritimes, ensemble les Curez peuvent dire qu'en mangeant quelquefois du poisson ilz mangent de la viande consacrée à Dieu. Car quand les Terre-neuviers rencontrent quelque Morue exorbitamment belle ilz en font un Sanctorum (ainsi l'appellent-ils) & la vouent & consacrent au nom de Dieu à Monsieur saint François, saint Nicolas, saint Lienart, 8 autres, avec la téte, comme ainsi soit que pour leur pecherie ilz jettent les tétes dans la mer.
Il me faudroit faire un livre entier si je vouloy discourir sur tous les poissons qui sont communs aux Bresiliens, Floridiens, Armouchiquois Canadiens, & Souriquois. Mais je me restreindray à deux ou trois, aprés avoir dit qu'au Port Royal y a des grans parterre: de Moules dont nous remplissions noz chalouppes quant quelquefois nous allions en ces endroits. Il y a aussi des Palourdes deux fois grosses comme des Huitres en quantité; item des coques, quine nous ont jamais manqué: comme aussi il y a force Chataignes de mer, poisson le plus delicieux qu'il est possible; plus des Crappes, & Houmars. Ce sont là les coquillages. Mais il se faut donner le plaisir de les aller querir, & ne sont pas tous en un lieu. Or ledit Port étant de huict lieuës de tour (le limitant assavoir à l'ile de Biencour) il y a de la volupté à voguer là-dessus allant à une si belle chasse, & n'en déplaise aux Philosophes sus allegués.
Et puis que nous sommes en païs de Morues, encore ne quitteray-je point ici la besongne que je n'en dise un mot. Car tant de gens & en si grand nombre en vont querir de toute l'Europe tous les ans, que je ne sçay d'où peut venir cette formiliere. Les Morues qu'on apporte pardeça sont ou seches ou vertes. La pecherie des vertes se fait sur le Banc en pleine mer, quelques soixante lieuës au deça dee la Terre-neuve, ainsi que se peut remarquer par ma Carte geographique. Quinze ou vint (plus ou moins) matelots onc chacun une ligne (c'est un cordeau) de quarante ou cinquante brasses, au bout de laquelle est un grand hameçon amorcé, & un plomb de trois livres pour le faire aller au fond. Avec cet outil ilz pechent les morues, léquelles sont si goulues que si-tot devalé, si-tot happé, là où il y a bonne pecherie. La Morue tirée à bord, il y a des ais en forme de tables étroites le long du navire où le poisson se prepare. Il y en a un qui coupe les tétes, & les jette communement dans la mer: un autre les éventres & étrippe, & renvoye à son compagnon, qui leve la partie plus grosse de l'arrete. Cela fait on les met au saloir pour vint-quatres heures: puis on les serre: & en cette façon on travaille perpetuellement (sans avoir egard au Dimanche, qui est chose impie, car c'est le jour du Seigneur) l'espace d'environ trois mois, voiles bas, jusques à ce que la charge soit parfaite. Quelquefois ilz haussent les voiles pour aller plus loin chercher meilleure pecherie. Et pour-ce que les pauvres matelots souffrent là du froid parmi les brouillas, principalement les plus hatez, qui partent en Fevrier: delà vient qu'on dit qu'il fait froid en Canada.
Quant à la Morue seche il faut aller à terre pour la secher. Il y a des ports en grand nombre en la Terre-neuve, & de Bacaillos, où les navires se mettent à l'ancre pour trois mois. Dés le point du jour les mariniers vont en la campagne salée à une, deux ou trois lieuës prendre leur charge. Ils ont rempli chacun leur chaloupe à une ou deux heures aprés midi, & retournent au soir, où étans il y a un grand echaffaut bati sur le bord de la mer, sur lequel on jette le poisson à la façon des gerbes par le fenetre d'une grange. Il y a une grande table sur laquelle le poisson jetté est accomodé comme dessus. Aprés avoir eté au salloir on le porte secher sur les rochers exposés au vent, ou sur les galets, c'est à dire chaussées de pierres que la mer a amoncelées. Au bout de six heures on le tourne, & ainsi par plusieurs fois. Puis on recueille le tout, & le met-on en piles, & derechef au bout de huitaine à l'air. En fin étant sec on le serre. Mais pour se secher il ne faut point qu'il face de brumes, car il pourrira: ni trop de chaleur, car il roussoyera: ains un temps temperé & venteux.
La nuit ilz ne pechent point, parce que la Morue ne mord plus. J'oseroy croire qu'elle est des poissons qui se laissent prendre au sommeil, encores qu'Oppian tienne que les poissons, se guerroyans & devorans l'un l'autre comme les Bresiliens & les Canibales, ont toujours l'oeil au guet & ne dorment point: mettant toutefois hors de ce sang le seul Sargot, lequel il dit se retirer en certains cachots pour prendre son sommeil. Ce que je croiroy bien, & ne merite ce poisson d'étre guerroyé, puis qu'il ne guerroye point les autres, & vit d'herbes: à raison dequoy tous les Autheurs disent qu'il rumine comme la brebis. Bais comme le méme Oppian a dit que cetui-ci seul en ruminant rend une voix humide, & s'est en cela trompé, par ce que moy-méme ay plusieurs-fois ouï les Loups marins en pleine mer, ainsi que j'ay dit ailleurs: Aussi pourroit-il bien s'étre æquivoqué en ceci. Comme aussi en la baleine, laquelle nous avons montré ci-dessus avoir eté trouvée dormant en pleine mer, au retour du Capitaine du Pont, & de Champlein en France, l'an mille six cens dix, si bien que leur vaisseau passant dessus, la reveilla, par la playe qu'il luy fit sur le derriere, dont issit grande quantité de sang.
Cette méme Morue ne mord plus passé le mois de Septembre, ains se retire au fond de la grande mer, ou va en un païs plus chaud jusques au printemps. Sur quoy je dirai ici ce que Pline remarque, que les poissons qui ont des pierres à la téte craignent l'Hiver, & se retirent de bonne heure du nombre déquels est la Morue, laquelle ha dans la cervelle deux pierres blanches faites en gondole & crenelées à l'entour: Ce que n'ont celles qu'on prent vers l'Ecosse, à ce que quelque homme sçavant & curieux m'a dit. Ce poisson est merveilleusement gourmand, & en devore d'autres préques aussi grand que lui, méme des Houmars, qui sont comme grosses Langoustes, & m'étonne comme il peut digerer leurs grosse & dures écailles. Des foyes de Morues noz Terre-neuvier font de l'huile, jettans iceux foyes dans des barils exposés au soleil, où ilz se fondent d'eux mémes.
C'est un grand traffic que l'on fait en Europe des huiles des poissons de la Terre-neuve. Et pour ce sujet plusieurs vont à la pecherie de la Baleine, & des Hippopotames, qu'ilz appellent la béte à la grande dent: dequoy il nous faut dire quelque chose.
Le Tout-puissant voulant montrer à Job combien admirables sont ses oeuvres: Tireras-tu (dit-il) le Leviathan avec un hameçon, & sa langue avec un cordeau que tu auras plongé? Par ce Leviathan est entendue la Baleine, & tous les poissons cetacées, déquels (& mémement de la Baleine) l'enormité est si grande que c'est chose épouvantable, comme nous avons dit ci-dessus, parlans d'une qui fut échouée au Bresil: & Pline dit qu'és Indes il s'en trouve qui ont quatre arpens de terre de longueur. C'est pourquoy l'homme est à admirer, voire plustot Dieu, qui lui a baillé l'audace d'attaquer un monstre tant effroyable, qui n'a son pareil en terre. Je laisse la façon de le prendre décrite par Oppian, & saint Basile, pour venir à noz François & particulierement Basques, léquelz vont tous les ans en la grande riviere de Canada pour la Baleine. Ordinairement la pecherie s'en fait à la riviere dite Lesquemin vers Tadoussac. Et pour ce faire ilz vont par quartz faire la sentinelle sur des pointes de rochers, pour voir s'ils auront point l'évent de quelqu'une: & lors qu'ils en ont découvert incontinent ilz vont aprés avec trois, ou quatre chaloupes, & l'ayans industrieusement abordée, ilz la harponnent jusques au profond de son lard & à la chair vive. Lors cet animal se sentant rudement picqué, d'une impetuosité redoutable s'élance au fond de la mer. Les hommes cependant sont en chemise, qui filent & font couler la corde (qu'ils appellent haussiere) où est attaché le harpon, que la Baleine emporte. Mais au bord de la chaloupe qui a fait le coup il y a un homme prét avec une hache à la main pour couper ladite corde, si d'aventure quelque accident arrivoit qu'elle fût entortillée, ou que la force de la Baleine fût trop violente: laquelle neantmoins ayant trouvé le fond, ne pouvant aller plus outre, remonte tout à loisir au-dessus de l'eau: & lors derechef on l'attaque avec des langues de boeuf (ou larges pertusanes) bien émoulues si vivement, que l'eau salée lui penetrant dans la chair, elle perd sa force, & demeure sur l'onde sans plus y r'entrer. Alors on l'attache à un cable, au bout duquel est une ancre qu'on jette en mer, si le temps n'est propre pour l'amener, puis au bout de quelques jours on la va querir quant le temps & l'opportunité le permettent, la mettent en pieces, & dans des grandes chaudieres font bouillir la graisse qui se fond en huile, dont ils pourront remplir quatre cens barriques, plus ou moins, selon la grandeur de l'animal: & de sa langue ordinairement on tire cinq ou six barriques.
Que si ceci est admirable en nous qui avons de l'industrie, il l'est encore plus és peuples Indiens nuds & sans commodités: & neantmoins ilz font la méme chose, qui est recitée par Joseph Acosta, disant que pour prendre ces grands monstres ilz se mettent en un canoe, ou petit bateau, & abordans la Baleine ilz lui sautent legerement sur le col; & là se tiennent comme à cheval attendans la commodité de la prendre bien à point, & voyans le jeu beau, le plus hardi fiche un grand pal aigu dans l'un des évans de la Baleine (qui sont ses narines, ou les pertuis par où elle jette deux lances d'eau du haut en l'air) & le fait entrer le plus profondément qu'il peut. Cependant la Baleine bat furieusement la mer, & éleve des montagnes d'eau, s'enfonçant dedans d'une grande violence, puis ressort incontinent, ne sçachant que faire tant elle a de rage. L'Indien neantmoins demeure toujours ferme & assis, & pour lui faire payer l'amende du mal qu'elle lui donne, lui fiche un autre pal semblable au premier dans l'autre narine si avant qu'il la met au desespoir, & lui fait perdre toute respiration. Cela fait il se remet en sa canoe, qu'il tient attaché au coté de la Baleine avec une corde, puis se retire vers terre ayant premierement attaché sa corde à la Baleine, laquelle il va tirant & lachant, selon le mouvement d'icelle Baleine, qui cependant qu'elle trouve beaucoup d'eau, saute d'un côté & d'autre, comme troublée de douleur, & en fin s'approche de terre, où elle demeure incontinent à sec pour la grande enormité de son corps, sans qu'elle puisse plus se mouvoir ni se manier, & lors grand nombre d'Indiens viennent trouver le veinqueur pour cuillir ses depouilles, & pour ce faire ils achevent de la tuer, la decoupans, & faisans des morceaux de sa chair (qui est assez mauvaise) léquels ilz sechent & pilent pour en faire de la poudre, dont ils usent pour viande, qui leur dure long temps.
Pour le regard des Hippopotames, nous avons dit és voyages de Jacques Quartier qu'il y en a grand nombre au Golfe de Canada, & particulierement à l'ile de Brion, & aux sept iles, qui est la riviere de Chischedec. C'est un animal qui ressemble mieux à la vache qu'au cheval. Mais nous l'avons nommé Hippopotame, c'est à dire cheval de riviere, par ce que Pline appelle ainsi ceux qui sont en la riviere du Nil, léquelz toutefois ne ressemblent point du tout au cheval, ains participent aussi du boeuf, ou vache. Il est de poil tel que le Loup-marin, sçavoir gris-brun & un peu rougeatre, le cuir fort dur, la téte monstrueuse, à deux rangs de dents de chacun coté, entre léquels y en deux en chacune part pendantes de la machoire superieure en bas de la forme de ceux d'un jeune Elephant, & deux pareils, qui vont tout droit, & en pointe, déquels cet animal s'ayde pour grimper sur les roches. Il a les aureilles courtes, & la queuë aussi, & mugle comme le boeuf. Aux piés il a des ailerons, ou nageoires, & fait ses petits en terre. Et d'autant qu'il est des poissons cetacée, & portant beaucoup de lart, noz Basques & autres mariniers en font des huiles, comme de la Baleine, & le surprennent en terre.
Ceux du Nil (ce dit Pline) ont le pié fourchu, le crin, le dos & le hannissement du cheval, les dents sortans dehors, comme au Sanglier. Et adjoute que quand cet animal a eté en un blé pour paturer, il s'en retourne à reculon, de peur qu'on le suive à la piste.
Je ne fay état de discourir icy de toutes les sortes de poissons qui sont pardela, cela étant un trop amble sujet pour mon histoire: & puis, j'en ay enfilé un bon nombre en mon Adieu à La Nouvelle France. Seulement je diray qu'en passant le temps és côtes de ladite Nouvelle France j'en prendray en un jour pour vivre plus de six semaines és endroits où est l'abondance des Morues (car ce poisson y est le plus frequent) & qui aura l'industrie de prendre les Macreaux en mer, il en aura tant qu'il n'en sçaura que faire. Car en plusieurs endroits j'en ay veu des troupes serrées, qui occupoient trois fois plus de place que les Halles de Paris. Et nonobstant ce, je voy beaucoup de peuple en nôtre France tant annonchali, & si truant aujourd'hui, qu'il ayme mieux mourir de faim, ou vivre serf, du moins langui sur son miserable fumier, que de s'evertuer à sortir du bourbier, & par quelque action genereuse changer sa fortune, ou mourir à la peine.
CHAP. XXIII
De la Terre.
OUS avons és trois derniers chapitres fait provision de venaison, de gibier, & de poissons: Ce qui est beaucoup. Mais ayans accoutumé la nourriture de pain & de vin en nôtre Antique-France, il nous seroit difficile de nous arréter ici si la terre n'étoit propre à cela. Considerons-la donc, mettons la main dans son sein, & voyons si les mammelles de cette mere rendront du laict pour sustenter ses enfans, & au surplus ce qui se peut esperer d'elle. Attilius Regulus, jadis deux fois Consul è Rom, disoit ordinairement qu'il ne falloit choisir les lieux par trop gras, pour ce qu'ilz sont mal sains: ni les lieux par trop maigres, encore qu'ilz soyent fort sains. Et d'un tel fond que cela Caton aussi se contentoit. La terre de la Nouvelle-France est telle pour sa part, de sablon gras, au dessouz duquel nous avons souvent tiré de la terre argilleuse, dont le Sieur de Poutrincourt fit faire quantité de bricques, & batir cheminées, & un fourneau à fondre la gomme de sapin. Je diray plus que de cette terre on peut faire les mémes operations que de la terre que nous appellons Sigillée, ou du Bolus Armenicus, ainsi qu'en plusieurs occasions nôtre Apothicaire Maitre Loys Hebert tres suffisant en son art, en a fait l'experience, par l'avis dudit Sieur de Poutrincourt: méme lors que le fils du Sieur de Pont eut trois emportez d'un coup de mousquet crevé au païs des Armouchiquois.
Cette province ayant les deux natures de terre que Dieu a baillée à l'homme pour posseder, qui peut douter que ce ne soit un païs de promission quand il sera cultivé? Nous en avons fait essay, & y avons pris plaisir, ce que n'avoient jamais fait tous ceux qui nous avoient devancé soit au Bresil, soit en la Floride, soit en Canada. Dieu a beni nôtre travail, & nous a baillé de beaux fromens, segles, orges, avoines, pois, féves, chanve, navettes, & herbes de jardin: & ce si plantureusement que le segle étoit aussi haut que le plus grand homme que se puisse voir, & craignions que cette hauteur ne l'empechât de grener: Mais il a si bien profité qu'un grain de France là semé à rendu des epics tels, que par le témoignage de Monsieur le Chancellier, la Sicile, ni la Beausse n'en produisent point de plus beau. J'avoy semé du froment sans avoir pris le loisir de laisser reposer ma terre, & sans luy avoir donné aucun amendement: & toutefois il est venu en aussi belle perfection que le plus beau de France, quoy que le blé, & tout ce que nous avions semé fust suranné. Mais le blé nouveau que ledit sieur de Poutrincourt sema avant partir est venu en telle beauté qu'il ne me reste que l'admiration aprés le recit de ceux qui y ont eté un an aprés nôtre depart. Surquoy je diray ce qui est de mon fait, qu'au mois d'Avril l'an mil six cens sept ayant semé trop prés les uns des autres des grains de segle qui avoit eté cuilli à Sainte-Croix premiere demeure du Sieur de Monts, à vint-cinq lieuës du port Royal, ces grains pullulerent si abondamment qu'ilz s'étoufferent, & ne vindrent point à bonne fin.
Mais quant à la terre ammeliorée où l'on avoit mis du fien de noz pourceaux, ou les ordures de la cuisine, ou des coquilles de poissons, je ne croiroy point, si je ne l'avoy veu, l'orgueil excessif des plantes qu'elle a produit, chacune en son espece. Méme le fils dudit Sieur de Poutrincourt jeune Gentil-homme de grande esperance, ayant semé des graines d'orenges & de Citrons en son jardin, elles rendirent des plantes d'un pié de haut au bout de trois mois. Nous n'en attendions pas tant, & toutefois nous y avons pris plaisir à l'envi l'un de l'autre. Je laisse à penser si on ira de bon courage au second essay. Et me faut icy dire en passant, que le Secretaire dudit Sieur de Monts étant venu par-dela avant nôtre depart, disoit qu'il ne voudroit pour grande chose n'avoir fait le voyage, & que s'il n'eût veu noz blez il n'eût pas creu ce que c'en étoit. Voila comme de tout temps on a decrié le païs de Canada (souz lequel nom on comprend toute cette terre) sans sçavoir que c'est, sur le rapport de quelques matelots qui vont seulement pecher aux morues vers le Nort, & sur le bruit de quelques maladies qui sont ordinaires à toutes nouvelles habitations, & dont on ne parle plus aujourd'hui. Mais à propos de cette ammelioration de terre de laquelle nous venons de parler, quelque ancien Autheur dit que les Censeurs de Rome affermoient les fumiers & autres immondices, qui se tiroient des cloaques, mille talens par chacun an (qui valent six cens mille écus) aux jardiniers de Rome, pour ce que c'étoit le plus excellent fien de tous autres: & y avoit à cette fin des Commissaires établis pour les nettoyer, avec le lict & canal du Tybre, comme font foy des inscriptions antiques que j'ay quelquefois leuës.
La terre des Armouchiquois porte annuellement du blé tel-que celui que nous appellons blé Sarazin, blé de Turquie, blé d'Inde, qui est l'Irio ou Erisimon fruges de Pline, & Columelle. Mais les Virginiens, Floridiens, & Bresiliens, tous meridionaux font deux moissons. Tous ces peuples cultivent la terre avec un croc de bois, nettoient les mauvaises herbes & les brulent, engraissent leurs champs de coquillages de poissons, n'ayans ni bestial privé, ni fien: puis assemblent leurs terres en petite mottes éloignées l'une de l'autre de deux piez, & le mois de May venu ilz plantent leur blé dans ces mottes de terre à la façon que nous faisons les féves, fichans un baton, & mettans quatre grains de blé separez l'un de l'autre (par certaine superstition) dans le trou, & entre les plantes dudit blé (qui croit comme un arbrisseau, & meurit au bout de trois mois) ilz plantent aussi des féves riolées de toutes couleurs, qui sont fort delicates, léquelles pour n'étre si hautes, crossent fort bien parmi ces plantes de blé. Nous avons semé dudit blé cette derniere année dans Paris en bonne terre, mais il a peu profité, n'ayant rendu chaque plante qu'un ou deux épics affamez: là où par dela un grain rendra quatre, cinq, & six epics, & chaque épic l'un portant l'autre plus de deux cens grains, qui est un merveilleux rapport. Ce qui démontre le proverbe tiré de Theophraste étre bien veritable que C'est l'an qui produit, & non le champ: c'est à dire, que la temperie de l'air & condition du temps est ce qui fait germer & fructifier les plantes plus que la nature de la terre. En quoy est émerveillable, que nôtre blé profite là mieux, que celui de dela ici. Tesmoignage certain que Dieu benit ce païs depuis que son Nom y a eté invoqué: mémes que pardeça depuis quelques années Dieu nous bat (comme j'ay dit ailleurs) en verge de fer, & par-dela il a étendu abondamment sa benediction sur nôtre labeur, & ce en méme parallele & élevation du soleil.
Ce blé croissant haut comme nous avons dit, le tuyau en est gros comme de roseaux, voire encore plus. Le roseau & le blé pris en leur verdure, ont le gout sucrin. C'est pourquoy les mulots, & ratz des champs en sont frians, & m'en gaterent un parquet en la Nouvelle-France. Les grans animaux aussi comme cerfs, & autre bétes sauvages, comme encor les oiseaux, en font degat. Et sont contraints les indiens de les grader comme on fait ici les vignes.
La moisson faite ce peuple serre son blé dans la terre en des fosses qu'ilz font en quelque pendant de colline ou terre, pour l'égout des eaux, garnissans de natte icelles fosses, ou mettans leurs grains dans des sacs d'herbes, qu'ils couvrent par aprés de sable: & cela font ils pource qu'ilz n'ont point de maisons à étages, ni de coffres pour les serrer autrement: puis le blé conservé de cette façon est hors la voye des rats & souris.
Plusieurs nations de deça ont eu cette invention de grader le blé dans des fosses. Car Suidas en fait mention sur le mot [Grec: Seiros]. Et Procope au second livre de la guerre Gothique dit que les Gots assiegeans Rome, tomboient souvent dans des fosses où les habitans avoient accoutumé de retirer leurs blez. Tacite rapporte aussi que les Allemans en avoient. Et sans particulariser davantage, en plusieurs lieux de France, és païs plus meridionaux, on garde aujourd'hui le blé de cette façon. Nous avons dit ci-dessus de quelle façon ilz pilent leurs grains & en font du pain, & comme par le tesmoignage de Pline les anciens Italiens n'avoient pas plus d'industrie qu'eux.
Ceux de Canada & Hochelaga au temps de Jacques Quartier labouroient tout de méme, & la terre leur rapportoit du blé, des féves, des pois, melons, courges, & concombres, mais depuis qu'on est allé rechercher leurs pelleteries, & que pour icelles ils ont eu de cela sans autre peine, ilz sont devenuz paresseux, comme aussi les Souriquois, léquels s'addonnoient au labourage au méme temps.
Les uns & les autres ont encores à present quantité de Chanve exellente que leur terre produit d'elle méme. Elle est plus haute, plus deliée, & plus blanche & plus forte que la nôtre de deça. Mais celle des Armouchiquois porte au bout de son tuyau une coquille pleine d'un coton semblable à de la soye, dans laquelle git la graine. De ce coton, ou quoy que se soit, on pourra faire de bons licts plus excellens mille fois que de plume, & plus doux que de cotton commun. Nous avons semé de ladite graine en plusieurs lieux de Paris, mais elle n'a point profité.
Nous avons veu par nôtre Histoire comme en la grande Riviere, passé Tadoussac, on trouve des vignes sans nombre, raisins en la saison. Je n'en ay point veu au Port Royal, mais la terre & les cotaux y sont fort propres. La France n'en portoit point anciennement, si ce n'étoit d'aventure la côte de la Mediterranée. Et ayans les Gaullois rendu quelque signalé service à l'Empereur Probus, ilz lui demanderent pour recompense permission de planter la vigne: ce qu'il leur accorda; ayans toutefois eté auparavant refusez par l'Empereur Neron. Mais veux-je mettre en jeu les Gaullois, attendu qu'au Bresil païs chaud il n'y en avoit point avant que les François & Portugais y en eussent planté? Ainsi ne faut faire doute que la vigne ne vienne plantureusement audit Port Royal, veu méme qu'à la riviere saint-Jean (qui est plus au Nort qu'icelui Port) il y en a beaucoup, non toutefois si belles qu'au païs des Armouchiquois, où il semble que la Nature ait eté en ses gayes humeurs quand elle y en a produit.
Et d'autant que nous avons touché ce sujet parlans du voyage qu'y a fait le sieur de Poutrincourt, nous passerons outre, pour dire que cette terre ha la pluspart de ses bois de Chenes & de Noyers portant petite noix à quatre ou cinq côtes si delicates & douces que rien plus: & semblablement des prunes tres-bonnes: comme aussi le Sassafras arbre ayant les fueilles comme de Chene, moins crenelées, dont le bois est de tres-bonne odeur & tres-excellent pour la guerison de beaucoup de maladies, telles que la verole, & la maladie de Canada que j'appelle Phthisie, de laquelle nous avons amplement discouru ci-dessus. Et sur le propos de guerison, il me souvient avoir ouï dudit Poutrincourt qu'il avoit fait essay de la vertue de la gomme des sapins du Port Royal, & de l'huile de navette sur un garson fort mangé de la mauvaise tigne, & qu'il en étoit gueri.
Noz Sauvages font aussi grand labourage de Petun, chose tres-precieuse entr'eux, & parmi tous ces peuples universelement. C'est un plante de la forme, mais plus grande que Confoliada major, dont ilz succent la fumée avec un tuyau en la façon que je vay dire pour le contentement de ceux qui n'en sçavent l'usage. Aprés qu'ils ont cuilli cette herbe ilz la mettent secher à l'ombre, & ont certains sachets de cuir pendus ç leur col ou ceinture, dans léquels ils en ont toujours, & quant & quant un calumet, ou petunoir, qui est un cornet troué par le côté, & dans le trou ilz fichent un long tuiau, duquel ilz tirent la fumée du petun qui est dans ledit cornet, aprés qu'ilz l'ont allumé avec du charbon qu'ils mettent dessus. Ilz soustientront quelquefois la faim cinq & six jours avec cette fumée. Et noz François qui les ont hanté sont pour la pluspart tellement affollez de cette yvrongnerie de Petun qu'ilz ne s'en sçauroient passer non plus que du boire & du manger, & à cela depensent de bon argent, car le bon Petun qui vient du Bresil coute quelquefois un écu la livre. Ce que je repute à folie, à leur égard, pour ce que d'ailleurs ilz ne laissent de boire & manger autant qu'un autre, & n'en perdent point un tour de dents, ny de verre. Mais pour les Sauvages il est plus excusable, d'autant qu'ilz n'ont autre plus grand delice en leurs Tabagies, & se peuvent faire féte à ceux qui les vont voir de plus grand' chose: comme pardeça, quand on presente de quelque vin excellent à un ami: de sorte que si on refuse à prendre le petunoir quand ilz le presentent, c'est signe qu'on n'est point adesquidés, c'est à dire ami. Et ceux qui ont entre eux quelque tenebreuse nouvelle de Dieu, disent qu'il petune comme eux, & croyent que ce soit le vray Nectar décrit par les Poëtes.
Cette fumée de Petun prise par la bouche en sucçant comme un enfant qui tette, ilz la font sortir par le nez, & en passant par les conduits de la respiration le cerveau en est rechauffé, & les humiditez d'iceluy chassées. Cela aussi étourdit & enivre aucunement, lache le ventre, refroidit les ardeurs de Venus, endort, & la fueille de cette herbe, ou la cendre qui reste au petunoir consolide les playes. Je diray encore que ce Nectar leur est si suave, que les enfans hument quelquefois la fumée que leurs peres jettent par les narines, afin de ne rien perdre. Et d'autant que cela ha un gout mordicant, Belleforet recitant ce que Jacques Quartier (qui ne sçavoit que c'étoit) en dit, il veut faire croire que c'est quelque espece de poivre. Or quelque suavité qu'on y trouve je ne m'y ay jamais sceu accoutumer, & ne m'en chaut pour ce qui regarde l'usage & coutume de le prendre en fumée.
Il y a encore en cette terre certaine sorte de Racines grosses comme naveaux, ou truffes, tres-excellente à manger, ayans un gout retirant aux cardes, voir plus agreable, léquelles plantées multiplient comme par dépit, & en telle façon que c'est merveille. Je croy que ce soient Afrodilles, suivant la description que Pline en fait. Ses racines (dit-il) sont faites à mode de petits naveaux, & n'y a plante qui ait tant de racines que car quelquefois on y trouve bien quatre-vints Afrodilles attachées ensemble. Elles sont bonne cuites souz la cendre, ou mangées crues avec poivre ou sel & huile.
Voila ce qu'en dit cet autheur. Nous avons apporté quelques unes de ces racines en France, léquelles ont tellement multiplié, que tous les jardins en sont maintenant garnis, & les mange-on à la façon que dit Pline, ou avec beurre & un peu de vinaigre cuites en eau. Mais je veux mal à ceux qui les font nommer Toupinambaux aux crieurs de Paris. Les Sauvages les appellent Chiquebi, & s'engendrent volontiers prés les chenes.
Sur la consideration de ceci il me vient en pensée que les hommes sont bien miserables qui pouvans demeurer aux champs en repos, & faire valoir la terre, laquelle paye son creancier avec telle usure, passent leur âge dans les villes è faire des bonnetades, à solliciter des procés, à tracasser deça, dela, à chercher les moyens de tromper quelqu'un, se donnans de la peine jusques tombeau pour payer des louanges de maisons, étre habillez de soye, avoir quelques meubles precieux, bref pour paroitre & se repaitre d'un peu de vanité où n'y a jamais contentement. Pauvres fols (ce dit Hesiode) qui ne sçavent combien une moitié de ces choses en repos vaut mieux que toutes ensemble avec chagrin: ni combien est friand le bien de la Maulve & de l'Afrodille. Les Dieux certes depuis le forfait de Promethée, ont cache aux hommes la maniere de vivre heureusement. Car autrement le travail d'une journée seroit suffisant pour nourrir l'homme tout un an, & le lendemain il mettroit sa charrue sur son fumier, & donneroit du repos à ses boeufs, à ses mules & à lui-méme.
C'est le contentement qui se prepare pour ceux qui habiteront la Nouvelle-France, quoy que les fols méprisent ce genre de vie, & la culture de la terre le plus innocent de tous les exercices corporels, & que je veux appeller le plus noble, comme celui qui soutient la vie de tous les hommes. Ilz meprisent di-je, la culture de la terre, & toutefois tous les tourmens qu'on se donne, les procés qu'on poursuit, les guerres que l'on fait, ne sont que pour en avoir. Pauvre mere qu'as tu fait qu'on te méprise ainsi? Les autres elemens nous sont bien-souvent contraires, le feu nous consomme, l'air nous empeste, l'eau nous engloutit, la seule Terre est celle qui venans au monde & mourans nous reçoit humainement, c'est elle seule qui nous nourrit, qui nous chauffe, qui nous loge, qui nous vest, qui ne nous est en rien contraire; & on la vilipende, & on se rit de ceux qui la cultivent, on les met aprés les faineans & sangsues du peuple. Cela se fait ici où la corruption tient un grand empire. Mais en la Nouvelle France il faut ramener le siecle d'or, il faut renouveller les antiques Corones d'epics de blé, & faire que la premiere gloire soit celle que les anciens Romains appelloient Gloria adorea, la gloire de froment, afin d'inviter chacun à bien cultiver son champ, puis que la terre se presente liberalement à ceux qui n'en ont point. Il n'y faut point donner d'entrée à ces rongeurs de peuple, rats de grenier, qui servent que de manger la substance des autres: ny souffrir cette vilaine gueuserie qui deshonore nôtre France antique, en laquelle on fait gloire de la mendicité.
Etans asseurez d'avoir du blé & du vin, il ne reste qu'à pourvoir le païs de bestial privé: car il y profite fort bien, ainsi que nous avons dit au chapitre de la Chasse.
D'arbres fruitiers, il n'y en a gueres outre les Noyers, Pruniers, petits Cerisiers, & Avellaniers. Vray est qu'on n'a point tout decouvert ce qui est dans les terres. Car au païs des Iroquois & au profond d'icelles terres il y a plusieurs especes de fruits qui ne sont point sur les rives de la mer. Et ne faut trouver ce defaut étrange si nous considerons que la pluspart de noz fruits sont venuz de dehors: & bien souvent ilz portent Le nom du païs d'où on les a apportés. La terre d'Allemagne est bien fructifiante: mais Tacite dit que de son temps il n'y avoit point d'arbres fruitiers.
Quant aux arbres des foréts les plus ordinaires au Port Royal ce sont Chenes, Hetres, Frenes, Bouleaux (fort bons en menuiserie) Erables, Sycomores, Pins, Sapins, Aubépins, Coudriers, Sauls, petits Lauriers, & quelques autres encores que je n'ay remarqué. Il y a force Fraises & Framboises & noisettes en certains lieux, item des petits fruits bleuz & rouges par les bois. Je croy que c'est ce que les Latins ont appellé Myrtillus. J'y ay veu des petites poires fort delicates: & dans les prairies tout le long de l'Hiver il y a certains petits fruits comme des pommelettes, colorez de rouge, déquels nous faisions du cotignac pour le dessert. Il y a force grozelles semblables aux nôtres, mais elles deviennent rouges: item de ces autres grozelles rondelettes que nous appellions Guedres. Et des Pois en quantité sur les rives de mer, déquels au renouveau nous prenions les fueilles, & les mettions parmis les nôtres, & par ce moyen nous étoit avis que nous mangions des pois verds.
Au-delà de la Baye Françoise, sçavoir à la riviere saint-Jean, & sainte Croix il y force Cedres, outre ceux que je vien de dire. Quant è ceux de la grande riviere de Canada ils ont eté specifiez au 3e liv. en la relation des voyages du Capitaine Jacques Quartier & de Champlein. Vray est que pour le regard de l'arbre Annedda par nous celebré sur le rapport dudit Quartier aujourd'hui il ne se trouve plus. Mais j'ayme mieux en attribuer la cause au changement des peuples par les guerres qu'ilz se font, que d'arguer de mensonge icelui Quartier, veu que cela ne lui pouvoit apporter aucune utilité.
Ceux de la Floride sont Pins (qui ne portent point de pepins dans les prunes qu'ilz produisent), Chenes, Noyers, Merisiers, Lentisques, Chataigniers (qui sont naturels comme en France) Cederes, Cypres, Palmiers, Houx, & Vignes sauvages, léquelles montent au long des arbres comme en Lombardie, & apportent de bons raisins. Yl y a une sorte de Melliers, dont le fruit est meilleur que celui de France & plus gros: Aussi y a il des Pruniers qui portent le fruit fort beau, mais non gueres bon, des Framboisiers: Une petite graine que nous appellons entre nous Blues qui sont fort bonnes à manger: Item des racines qu'ils appellent hassez, dequoy en la necessité ilz font du Pain. Sur tout est excellente cette province au rapport du bois de l'Esquine tres-singulier pour les diettes. Mais l'eau qui en procede est de telle vertu, que si un homme ou femme maigre en buvoit continuellement par quelque temps il deviendroit fort gras & replet.
La province du Bresil a pris son nom à nôtre egard, d'un certain arbre que nous appellons Bresil, & les Sauvages du païs Araboutan. Il est aussi haut & gros que nos chenes, & ha la feuille du Buis. Nos François & autres en vont charger leurs navires en ce païs là. Le feu en est préque sans fumée. Mais qui penseroit blanchir son linge à la cendre de ce bois se tromperoit bien. Car il le trouveroit teint en rouge. Ils ont aussi des palmiers de plusieurs sortes: & des arbres dont le bois des uns est jaune & des autres violet. Ils en ont encore de senteur comme de roses, & d'autres puants, dont les fruicts sont dangereux à manger. Item une espece de Guayac Qu'ilz nomment Hivouraé, duquel ilz se servent pour guerir une maladie entre eux appellée Pians aussi dangereuse que la Verole. L'arbre qui porte le fruit que nous disons Noix d'Inde, s'appelle entre eux Sabaucaië. Ils ont en outre de Cottonniers, du fruit déquels ilz font des litz qu'ilz pendent entre deux fourches, ou poteaux. Ce païs est heureux en beaucoup d'autres sortes d'arbres fruitiers, comme Orengers, Citronniers, Limonniers, & autres, toujours verdoyans, qui fait que la perte de ce païs où les François avoient commencé d'habiter, est d'autant plus regretable à ceux qui ayment le bien de la France. Car il est bien croyable que le sejour y est plus agreable & delicieux que la terre de Canada, à cause de la verdure qui y est perpetuelle. Mais les voyages y sont longs, comme de quatre & cinq mois, & à les faire on souffre quelquefois des famines: témoins ceux de Ville-gagnon: Mais à la Nouvelle-France où nous étions quand on part en saison, les voyages ne sont que de trois semaines, ou un mois, qui est peu de chose.
Que si les douceurs & delices n'y sont telles qu'en Mexique, ce n'est pas à dire que le païs ne vaille rien. C'est beaucoup qu'on y puisse vivre en repos & joyeusement, sans se soucier des choses superflues. L'avarice des hommes a fait qu'on ne trouve point un païs bon s'il n'y a des Mines d'or. Et sots que sont ceux-là, ilz ne considerent point que la France en est à present dépourveuë: & l'Allemagne aussi, de laquelle Tacite disoit, qu'il ne sçavoit si ç'avoit eté par cholere, ou par une volonté propice que les Dieux avoient dénié l'or & l'argent à cette province. Ilz ne voyent point que tous les Indiens n'ont aucun usage d'argen monnoyé, & vivent plus contens que nous. Que si nous les appellons sots, ils en disent autant de nous, & paraventure à meilleure raison. Ilz ne sçavent point que Dieu promettant à son peuple une terre heureuse, il dit que ce sera un païs de blé, d'orge, de vignes, de figuiers, d'oliviers, & de miel, où il mangera son pain sans disette, &c. & ne lui donne pour tous metaux que du fer & du cuivre, de peur que l'or & l'argent ne luy face elever son coeur, & qu'il n'oublie son Dieu: & ne veut point que quand il aura des Rois ils amassent beaucoup d'or, ni d'argent. Ilz ne jugent point que les Mines sont les cimetieres des hommes: que l'Hespagnol y a consommé plus de dix millions de pauvres Sauvages Indiens, au lieu de les instruire à la foy Chrétienne: Qu'en Italie il y a des Mines, mais que les anciens ne voulurent permettre d'y travailler, afin de conserver le peuple. Que dans les Mines est un air épais, grossier, & infernal, où jamais on ne sçait quant il est jour ou nuit: Que faire telles choses c'est vouloir deposseder le diable de son Royaume, pour étre en pire condition paraventure que luy: Que c'est chose indigne de l'homme de s'ensevelir au creux de la terre, de chercher les enfers, & de s'abaisser miserablement au dessouz de toutes les creatures immondes: lui à qui Dieu a donné une forme droite, & la face levée, pour contempler le ciel, & lui chanter louanges: Qu'en païs de Mines la terre est sterile: Que nous ne mangeons point l'or & l'argent, & que cela de soy ne nous tient point chaudement en Hiver: Que celui qui a du blé en son grenier, du vin en sa cave, du bestail en ses prairies, & au bout des Morues & des Castors, est plus asseuré d'avoir de l'or & de l'argent, que celui qui a des Mines d'en trouver à vivre. Et neantmoins il y a des mines en la Nouvelle-France, déquelles nous avons parlé en son lieu. Mais ce n'est pas la premiere chose qu'il faut chercher. On ne vit point d'opinion. Et ceci ne git qu'en opinion, ni les pierreries aussi (qui sont jouetz de fols) auquelles on est le plus souvent trompé, si bien l'artifice sçait contrefaire la Nature: témoin celui qui vendoit il y a cinq ou six ans des vases de verre pour fine Emeraude, & se fût fait riche de la folie d'autrui s'il eût sçeu bien jouer son rollet, tirer en la Nouvelle-France du profit des diverses pelleteries qui y sont, léquelles je trouve n'étre à mespriser, puisque nous voyons qu'il y a tant d'envies contre un privilege que le Roy avoit octroyé au sieur de Monts pour ayder à y établir & fonder quelque colonie Françoise, & maintenant par je ne sçay quelle fatalité est revoqué. Mais il se pourra tirer une commodité generale à la France, qu'en la necessité de vivres, une province secourra l'autre: ce qui se feroit maintenant si le païs étoit bien habité: veu que depuis noz voyages les saisons y ont toujours eté bonnes, & pardeça rudes au pauvre peuple, qui meurt de faim & ne vit qu'en disette & langueur: au lieu que là plusieurs pourroient étre à leur aise léquels il vaudroit mieux conserver, que de les laisser perir comme ilz font, tant il y a de sansues du peuple de toutes sortes. D'ailleurs la Pecherie se faisant en la Nouvelle-France, les Terre-neuviers n'auront à faire qu'à charger leurs vaisseaux arrivans là, ou lieu qu'ilz sont contraints d'y demeurer trois mois: & pourront faire trois voyages par an au lieu d'un.
De bois exquis je n'y sache que le Cedre, & le Sassafras: mais des Sapins, & Prus, se pourra tirer un bon profit, par ce qu'ilz rendent de la gomme fort abondamment, & meurent bien-souvent de trop de graisse. Cette gomme est belle comme la Terebentine de Venise, & fort souveraine à la Pharmacie. J'en ay baillé à quelques Eglises de Paris pour encenser, laquelle a eté trouvée fort bonne. On pourra davantage fournir de cendres à la ville de Paris & autres lieux de France, qui d'orenavant s'en vont tout découverts & sans bois. Ceux qui se trouveront ici affligés pourront avoir là une agreable retraite, plutot que de se rendre sujet à l'Hespagnol comme font plusieurs. Tant de familles qu'il y a en France surchargées d'enfans, pourront se diviser, & prendre là leur partage avec un peu de bien qu'elles auront. Puis, le temps découvrira quelque chose de nouveau: & faut aider à tout le monde, s'il est possible. Mais le bien principal à quoy il faut butter c'est l'établissement de la Religion Chrétienne en un païs où Dieu n'est point conu, & la conversion de ces pauvres peuples, dont la perdition crie vengeance contre ceux qui peuvent & doivent s'employer à cela & contribuer au moins de leurs moyens à cet effect, puis qu'ils ecument la graisse de la terre, & sont constitués économes des choses d'ici bas.
Une chose doit remplir de consolation ceux qui sont vrayement pieux, que nôtre Saint Pere ayant receu la missive que j'ay couchée à la fin du second livre, a eté fort joyeux qu'en son temps une telle chose se face pour le bien de l'Eglise, & a prié Dieu pour prosperité de l'entreprise du sieur de Poutrincourt sur les corps des saints Apôtres, ce qu'il propose de continuer, ainsi qu'on nous a dit: ayant donné pouvoir à Monsieur le Nonce de donner la benediction de sa part à tous ceux qui se presenteront pour aller habiter la Nouvelle-France.
CHAP. XXIV
De la Guerre.
E la Terre vient la guerre: & quand on sera établi en la Nouvelle-France, quelque gourmand paraventure voudra venir enlever le travail des gens de bien & de courage. C'est ce que plusieurs disent. Mais l'Etat de la France est maintenant trop bien affermi, grace à Dieu, pour craindre de ces coups. Nous ne sommes plus au temps des ligues & partialitez. Nul ne s'attaquera à nôtre Roy, & ne fera des entreprises hazardeuses pour un petit butin. Et quand quelqu'un le voudroit faire, je croy qu'on a desja pensé aux remedes. Et puis, ce fait est de Religion, & non pour ravir le bien d'autrui. Cela étant, la Foy fait marcher en cette entreprise la téte levée, & passer par-dessus toutes difficultez. Car voici que le Tout-puissant dit par son Prophete Esaie à ceux qu'il prent en sa garde, & aux François de la Nouvelle-France: Ecoutez moy vous qui suivez justice, & qui cherchez le Seigneur. Regardés au rocher duquel vous avés eté taillés, & au creux de la cisterne dont vous avés eté tires; c'est à dire, Considerez que vous étes François. Regardés à Abraham vôtre pere & à Sara qui vous a enfantés, comment je l'ay appelé lui étant tout seul, & ay beni & multiplié. Pour certain doncques le Seigneur consolera Sion, &c.
Noz Sauvages n'ont point leurs guerres fondées sur la possession de la terre. Nous ne voyons point qu'ils entreprennent les uns sur les autres pour ce regar. Ils ont de la terre assez pour vivre & pour se promener. Leur ambition se borne dans leurs limites. Ilz font la guerre à la maniere d'Alexandre le Grand, pour dire, Je vous ay battu: ou par vindicte en ressouvenance de quelque injure receuë; qui est le plus grand vice que je trouve en eux, par ce que jamais ilz n'oublient les injures: en quoy ilz sont d'autant plus excusables, qu'ilz ne font rien que nous ne facions bien. Ilz suivent la Nature: & si nous remettons quelque chose de cet instinct, c'est le commandement de Dieu qui nous le fait faire, auquel toutefois la plus-part fermons les ïeux.
Quand donc ilz veulent faire la guerre, le Sagamos qui a plus de credit entre eux leur en fait sçavoir la cause, & le rendez-vous, & le temps de l'assemblée. Etans arrivés il leur fait des longues harangues sur le sujet qui se presente, & pour les encourager. A chacune chose qu'il propose il demande leur avis, & s'ilz consentent, ilz font tous une exclamation, disans Hau d'une voix longuement trainée: sinon, quelque Sagamos prendra la parole, & dira ce qu'il lui en semble, étans & l'un & l'autre bien écoutés. Leurs guerres ne se font que par surprises, de nuict obscure, ou à la lune par embuche, ou subtilité. Ce qui est general par toutes ces Indes. Car nous avons veu au premier livre de quelle façon guerroient les Floridiens: & les Bresiliens ne font pas autrement. Et aprés les surprises ilz vient aux mans, & combattent bien souvent de jour.
Mais avant que partir, les nôtres (j'enten les Souriquois) ont cette coutume de faire un Fort, dans lequel se met toute la jeunesse de l'armée; où étans, les femmes le viennent environner & tenir comme assiegés. Se voyans ainsi envelopppés ilz font des sorties pour evader, & se liberer de prison. Les femmes qui sont au guet les repoussent, les arrétent, font leur effort de les prendre. Et s'ils sont pris elles chargent dessus, les battent, les depouillent & d'un tel succés prennent bon augure de la guerre qui se va mener. S'ils échappent, c'est mauvais presage.
Ils ont encore une autre coutume à l'égard d'un particulier, lequel apportant la téte d'un ennemi, ilz font de grandes Tabagies, danses, & chansons de plusieurs jours: & durant ces choses ilz despouillent le victorieux, & ne lui baillent qu'un méchant haillon pour se couvrir. Mais au bout de huitaine environ, aprés la féte, chacun lui fait present de quelque chose pour l'honorer de sa vaillance. Ilz ne s'eloignent jamais des cabanes qu'ilz n'ayent l'arc au point & le carquois sur le dos. Et quand quelque inconnu se presente à eux, ilz mettent les armes bas, s'il est question de parlementer, ce qu'il faut faire aussi reciproquement de l'autre part: ainsi qu'il arriva au sieur de Poutrincourt en la terre des Armouchiquois.
Les Capitaines entre eux viennent par succession, ainsi que la Royauté par-deça, ce qui s'entend si le fils d'un Sagamos ensuit la vertu du pere,& est d'âge competant. Car autrement ilz font comme aux vieux siecles lors que premierement les peuples eleurent des Rois: dequoy parlant Jehan de Meung autheur du Roman de la Rose dit:
Un grand villain entre eux eleurent
Le plus corsu de quants qu'ilz furent
Le plus ossu, & le grigneur (plus grand),
Le firent Prince & Seigneur.
Mais ce Sagamos n'a point entre eux authorité absolue, ains telle que Tacite dit des anciens Rois Allemans: La puissance de leurs Rois (dit-il) n'est point libre, ni infinie, mais ilz conduisent le peuple plutot par exemple, que par commandement. En Virginia & en la Floride ilz sont davantage honorez qu'entre les Souriquois. Mais au Bresil celui qui aura plus prins de prisonniers & plus tué d'ennemis, ilz le prendront pour Capitaine, sans que ses enfans puissent heriter de cette qualité.
Leurs armes sont les premieres qui furent en suage aprés la creation du monde, masses, arcs, fleches: car de frondes ni d'arc-baletes ilz n'en ont point, ni aucunes armes de fer ou acier, moins encore de celles que l'esprit humain a inventé depuis deux cens ans pour contre-carrer le tonnerre: ni de beliers & foutoirs, anciennes machines de batterie.
Ilz sont fort adroits à tirer de la fleche: & pour exemple soit ce qui est rapporté ci-dessus d'un qui fut tué par les Armouchiquois ayant un petit chien cousu avec lui d'une fleche tirée de loin. Toutefois je ne voudroy leur donner la louange de beaucoup de peuples du monde de deça qui ont eté renommés en cet exercice, comme les Scythes, Getes, Sarmates, Gots, Ecossois, Parthes, & tous les peuples Orientaux, déquels grand nombre étoient si adroits qu'ils eussent touché un cheveu: ce que l'Escriture sainte temoigne de plusieurs du peuple de Dieu, méme des Banjamites, léquels allans à la guerre contre Israël: De tout ce peuple là (dit l'Ecriture) il y avoit sept cent hommes d'elite, combattans autant de la senestre que de la dextre: & si asseurés à jetter la pierre avec la fronde, qu'ilz pouvoient frapper un cheveu sans decliner d'une part ou d'autre. En Crete il y eut un Alcon archer tant expert, qu'un dragon emportant son fils, il le poursuivit & le tua sans offenser son enfant. On lit de l'Empereur Domitian qu'il sçavoit addresser sa fleche de loin entre deux doigts ouverts. Les écrits des anciens font mention de plusieurs qui transperçoient des oiseaux volans en l'air, & d'autres merveilles que noz Sauvages admireroient. Mais neantmoins ilz ne laissent d'étre galans hommes & bons guerriers, qui se fourreront par tout étans soutenus de quelque nombre de François: & ce qui est de perfection aprés le courage, ilz sçavent patir à la guerre, coucher parmi les neges, & à la gelée, souffire le chaud le froid, la faim, & par intervalles se repaitre de fumée, comme nous avons dit au chapitre precedent: Faisans que le mot Latin Bellum, se trouve en eux en sa propre signification, sans antiphrase: & au contraire que le mot Militia, est pris en eux pour mollitia par une contraire signification, selon l'étymologie que lui donne le Jurisconsulte Ulpian: quoy que j'ayme mieux le deriver de Malitia, qui vaut autant à dire que Duritia, [Grec: kakia]: ou Afflictio; que les Grecs appellent [Grec: kakôsis]. Ainsi qu'il se prent en saint Matthieu, là où il es dit qu'à chacun jour suffis sa malice [Grec: kakia], c'est à dire son Affliction, la peine, son travail, sa dureté, comme l'interprete fort bien sainct Hierome. Et n'auroit point eté mal traduit en saint Paul le mot [Grec: kakamy thêson ôs galos spatiôtës Iêsou Christô], Dura sicut bonus miles Christi Jesu, au lieu de Labora. Endurci toy par patience: Ainsi qu'en Virgile.
Durate, & rebus vosmet servate secundis.
Et en un autre endroit il appelle les Scipions Duros belli, pour signifier des braves & excellens Capitaine: laquelle durté & malice de guerre Tertillian explique Imbonitas au livre qu'il a écrit aux Martys pour les exhorter à bien soutenir les afflictions pour le nom de Jesus-Christ: Un gendarme, dit-il, ne vient point à la guerre avec delices, & ne va point au combat sortant de sa chambre, mais des tentes & pavillons étendus, & attachés à des pauls & fourches, ubi omnis duritia & imbonitas & insuavitas, où il n'y a nulle douceur.
Or jaçoit que la guerre qui se fait au sortir des tentes, & pavillons soit dure, toutefois la vie ordinaire de noz Sauvages l'est encore plus, & se peut appeller une vraye milice, c'est à dire malice, que je prens pour durté. Et de cette façon ilz traversent de grandz païs par les bois pour surprendre leur ennemi, & l'attaquer au depourveu. C'est ce qui les tient en perpetuelle crainte. Car au moindre bruit du monde, comme d'un Ellan qui passera à travers les branches & fueillages, les voila en alarmes. Ceux qui ont villes à la façon que j'ay décrit ci-dessus, sont un peu plus asseurez. Car ayans bien barré l'entrée, ilz peuvent dire, Qui va là, & se preparer au combat. Par ces surprises les Iroquois jadis en nombre de huit mille hommes ont exterminé les Algumquins, ceux de Hochelaga, & autres voisins de la grande riviere. Toutefois quand noz Sauvages souz la conduite de Membertou allerent à la guerre contre les Armouchiquois, ilz se mirent en chaloupes & canots: mais aussi n'entrent-ilz point dans le païs: ais les tuerent à la frontiere au port de Chouakoet. Et d'autant que cette guerre, le sujet d'icelle, le conseil, l'execution, & la fin, ont eté par moy décrits en vers François qui sont rapportez ci-aprés parmi ce que j'ay intitulé, LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE, je prieray mon Lecteur d'avoir là recours, pour n'écrire une chose deux fois. Je diray seulement qu'étant à la riviere saint-Jehan le Sagamos Chkoudun homme Chrétien & François de courage, fit voir à un jeune homme de Retel nommé le Févre, & à moy, comme ilz vont à la guerre: & aprés la Tabagie sortirent environ quatre vints de sa ville, ayans mis bas leurs manteaux de peluche, c'est à dire tout nuds, portans chacun un pavois qui leur couvroit tout le corps, à la façon des anciens Gaullois qui passerent en la Grece souz le Capitaine Brennus, déquels ceux qui ne pouvoient guayer les rivieres, se mettoient sur leurs boucliers qui leur servoient de bateaux, ce dit Pausanias. Avec ces pavois ils avoient chacun sa masse de bois, le carquois sur le dos & l'arc en main, marchans comme en dansant. Je ne pense pas toutefois que quand ils approchent l'ennemi pour combattre ilz soient tant retenus que les anciens Lacedemoniens, léquels dés l'âge de cinq ans on accoutumoit à une certaine façon de danse, de laquelle ils usoient en allant au combat, sçavoir d'une cadence douce & posée, au son des flutes, afin de venir aux mains d'un sens froid & rassis, & ne se troubler point l'entendement: pour pouvoir aussi discerner les asseurez d'entre les craintifs comme dit Plutarque: Mais plutot ilz vont furieusement, avec des grandes clameurs & hurlemens effroyables, afin d'étonner l'ennemi, & se donner mutuelle asseurance. Ce qui se fait entre tous les Indiens Occidentaux.
En cette montre noz Sauvages s'en allerent fair le tour d'une colline, & comme le retour étoit un peu tardif, nous primmes la route vers nôtre barque, où noz gens étoient en crainte qu'on ne nous eüt fait quelque tort.
En la victoire lz tuent tout ce qui peut resister: mais ilz pardonnent aux femmes & enfans. Les Bresiliens au contraire prennent tant qu'ilz peuvent de prisonniers & les reservent pour les mettre en graisse, les tuer, les manger en la premiere assemblée qu'ilz feront. Qui est une manière de sacrifice entre les peuples qui ont quelque forme de Religion, d'où ceux-ci ont pris cette inhumaine coutume. Car anciennement ceux qui étoient veincus étoient sacrifiez aux Dieux pretendus autheurs de la victoire, d'oz est venu qu'on les appelloit Victimes, par ce qu'ils étoient veincus: Victima à Victis. On les appelloit aussi Hosties, ab Hoste, par ce qu'ils étoient ennemis. Ceux qui mirent en avant le nom de Supplice le firent préque à un méme sujet, faisans faire des Supplications aux Dieux des biens de ceux qu'ilz condemnoient à mort. Telle a eté la coutume en plusieurs nations de sacrifier les ennemis aux Dieux, & se prattiquoit encore au Perou, au temps que les Hespagnols y allerent premierement.
Nous lisons en la sainte Ecriture, que le Prophete Samuel mit en pieces Agag Roy des Hamalekites devant le Seigneur en Ghilgal. Ce qu'on pourroit trouver étrange, veu qu'il n'étoit rien de si doux que ce saint Prophete. Mais il faut ici considerer que ç'a eté un special mouvement de l'Esprit de Dieu qui l'a suscité à se rendre executeur de la justice divine alencontre d'un ennemi du peuple d'Israël au defaut de Saul contempteur du commandement de Dieu, auquel avoit eté enjoint de frapper Hemalek, & faire tout mourir, sans epargner aucune ame vivante: ce qu'il n'avoit fait: & pour-ce fut-il delaissé de Dieu. Samuel donc fit ce que Saul devoit avoir fait, il mit en pieces un homme condemné de Dieu, lequel avoit fait maintes femmes vefves en Israël, & justement receu la pareille: afin aussi d'accomplir la prophetie de Balaam, lequel avoit predit long temps au-paravant que le Roy des Israëlites seroit elevé par-dessus Agag, & seroit son Royaume haussé. Or ce fait de Samuel n'est point sans exemple. Car quand il a eté question d'appaiser l'ire de Dieu, Moyse a dit: Mettés un chacun son espée sur sa cuisse, & que chacun de vous tue son frere, son ami, son voisin. Ainsi Elie fit tuer les Prophetes de Baal. Ainsi à la parole de saint Pierre Ananias & Saphira tomberent morts à ses piez.
Pour donc revenir à notre propos, noz Sauvages qui n'ont point de religion, aussi ne font-ilz point de sacrifices: & d'ailleurs sont plus humains que les Bresiliens, entant qu'ilz ne mangent point leurs semblables, se contentans d'exterminer ce qui leur nuit. Mais ils ont une generosité de mourir plutot que de tomber entre les mains de leurs ennemis. Et quand le sieur de Poutrincourt fit vengeance du forfait des Armouchiquois, il y en eut qui se firent tailler en pieces plutot que de se laisser emporter: ou si par force on les enleve ilz se lairront mourir de faim, ou se tueront. Mémes quant aux corps morts ilz ne veulent point qu'ilz demeurent en la possession des ennemis, & au peril de la vie ilz les recueillent & enlevent: ce que Tacite temoigne des Anciens Allemans, & a eté chose coutumiere à toute nation genereuse.
La victoire acquise d'une part ou d'autre, les victorieux retiennent prisonniers les femmes & enfans, & leur tondent les cheveux comme on faisoit anciennement par ignominie, ainsi qu'il se voit en l'histoire sacrée. En quoy ilz retiennent plus d'humanité que ne font quelquefois les Chrétiens, comme nous avons veu en plusieurs rencontres és troubles derniers. Et telle cruauté envers les prisonniers fut reprouvée par le Prophete Elisée. Car on se doit contenter en tout cas de les rendre esclaves, comme font noz Sauvages: ou de leur faire r'acheter leur liberté. Mais quant aux morts ilz leur coupent les tétes en si grand nombre qu'ils en peuvent trouver, léquelles se divisent entre les Capitaines, mais ilz laissent la carcasse, se contentans de la peau, qu'ilz font secher, ou la conroient, & en font des trophées en leurs cabanes, ayans en cela tout leur consentement. Et avenant quelque féte solennelle entre eux (j'appelle féte toutes & quantes fois, qu'ilz font Tabagie) ilz les prennent, & dansent avec, pendues au col, ou au bras ou à la ceinture, & de rage quelquefois mordent dedans: qui est un grand témoignage de ce desordonné appetit de vengeance, duquel nous avons quelquefois parlé.
Nos anciens Gaullois ne faisoient pas moins de trophées que noz Sauvages des tétes de leurs ennemis. Car (s'il en faut croire Diodore, & Tite Live) les ayans coupées ilz les rapporteroient pendues au poitral de leurs chevaux, & les attachoient solemnellement avec cantiques & louange des victorieux (selon leur coutume) à leurs portes ainsi qu'on feroit une téte de sanglier. Quant aux tétes des Nobles ilz les embaumoient & les gardoient soigneusement dans des caisses, pour en faire montre à ceux qui les venoient voir, & pour rien du monde ne les rendoient ni aux parens, ni à autres. Les Boiens (qui sont ceux de Bourbonnois) faisoyent davantage. Car aprés avoir vuidé la cervelle ilz bailloient les carcassea à des orfévres pour les étoffer d'or, & en faire des vaisseaux à voire, déquels ilz se servoient és choses sacrées, & solennitez saintes. Que si quelqu'un trouve ceci étrange, il faut qu'il trouve encor plus étrange ce qui est rapporté des Hongres par Virgenere sur Tite Live, déquels il dit qu'en l'an mille cinq cens soixante six étant prés Iavarin, ilz lechoient le sang des tétes des Trucs qu'ils apportoient à l'Empereur Maximilian: ce qui passe la barbarie qu'on pourroit objecter à noz Sauvages.
Voire je diray qu'ils ont plus d'humanité que beaucoup de Chrétiens, qui depuis cent ans en diverses occurrences ont exercé sur les femmes & enfans des cruautez plus que brutales, dont les Histoires sont pleines: & à ces deux sortes de creatures noz Sauvages pardonnent,
Du Lion genereux imitans la vertu,
Qui jamais ne s'attaque au soldat abbatu.
CHAP. XXV
Des Funerailles.
PRES la guerre l'humanité nous à pleurer les morts, & les ensevelir. C'est un oeuvre tout de pieté, & le plus meritoire qui se puisse faire. Car qui donne secours à un homme vivant il en peut esperer du service, ou plaisir reciproque: Mais d'un mort nous n'en pouvons plus rien attendre. C'est ce qui rendit le saint homme Tobie agreable à Dieu. Et de ce bon office sont recommandés en l'Evangile ceux qui s'employerent à la sepulture de nôtre Sauveur. Quant aux pleurs voici que dit le Sage fils de Sirach: Mon enfant jette des larmes sur le mort & commence à pleurer comme ayant souffert chose dure. Puis couvre son corps selon son ordonnance, & ne meprise point sa sepulture, de peur que tu ne sois blamé. Porte amerement le dueil d'icelui par un jour, ou deux, selon qu'il en est digne.
Cette leçon étant parvenue, soit par quelque traditive, soit par l'instinct de nature, jusques à nos Sauvages, ils ont encore aujourd'hui cela de commun avec les nations de deça de pleurer les morts & en garder les corps aprés le decès, ainsi qu'on faisoit au temps des saints Patriarches Abraham, Isaac, Jacob, & depuis. Mois ilz font des clameurs étranges par plusieurs jours ainsi que nous vimes au Port Royal, quelques mois aprés nôtre arrivée en ce païs là (sçavoir en Novembre) là où ilz firent les actes funebres d'un des leurs nommé Panoniac, lequel avoit pris quelques marchandises du magazin du Sieur de Monts, & étoit allé vers les Armouchiquois pour troquer. Ce Panoniac fut tué, & le corps rapporté és cabannes de la riviere sainte-Croix, où les Sauvages le pleurerent & embaumerent. De quelle espece est ce baume je ne l'ay peu sçavoir ne m'en étant pas enquis sur les lieux. Je croy qu'ilz detaillent les corps morts, & les font secher. Bien est certain qu'ilz les conservent contre la pourriture: ce qu'ilz font préque par toutes ces Indes. Celui qui a écrit l'histoire de la Virginie, dit qu'ilz tirent les entrailles du corps, depouillent le mort de sa peau, coupent tout e la chair arriere des os, la font secher au Soleil, puis la mettent (enclose en des nattes) aux piez du mort. Cela fait ilz luy rentent sa propre peau, & en couvrant les os liés ensemble avec du cuir, le façonnans tout ainsi qui si la chair y étoit demeurée.
C'est chose toute notoire que les anciens Ægyptiens embaumoient les corps morts, & les gardoient soigneusement. Ce qui (outre les autheurs prophanes) se voit en la sainte Ecriture où il est dit, que Joseph commanda à ses serviteurs & Medecins d'embaumer le corps de Jacob son pere. Ce qu'il fit selon la coutume du païs. Mais les Israëlites en faisoient de méme, comme se voit és Chroniques saintes, là où il est parlé du trépas des Rois Asa & Joram.
De la riviere sainte-Croix, ledit defunct Panoniac fut apporté au Port Royal, là où derechef il fut pleuré. Mais pour ce qu'ils ont coutume de faire leurs lamentations par une longue trainée de jours, comme d'un mois, craignans de nous offenser par leurs clameurs (d'autant que leurs cabannes n'étoient qu'environ à cinq cens pas loin de nôtre Fort) Membertou vint prier le sieur de Poutrincourt de trouver bon qu'ilz fissent leur dueil à leur mode accoutumée, & qu'ilz ne demeureroient que huit jours. Ce qu'il luy accorda facilement: & de là en avant commencerent dés le lendemain au point du jour les pleurs & hurlemens que nous oyoions de nôtredit Fort, se donnans quelque intervalle sur le jour. Et font ce dueil alternativement chacune cabanne à son jour, & chacune personne à son tour.
C'est chose digne de merveille que des nations tant eloignées se rapportent avec plusieurs du monde de deça en ces ceremonies. Car és vieux temps les Perses (ainsi qu'il se lit en plusieurs lieux dans Herodote & Q. Currius) faisoient de ces lamentations, se dechiroient les vétemens, se couvroient la téte se revetoient de l'habillement de dueil, que l'Ecriture sainte appelle Sac, & Josephe [Grec: schêma tapeien]. Voire encores se tondoient, & ensemble leurs chevaux & mulets, ainsi qu'a remarqué le sçavant Drusius en ses Observations, alleguant à ce propos Herodote & Plutarque.
Les Ægyptiens en faisoient tout autant, & paraventure plus, quant aux lamentations. Car aprés la mort du saint Patriarche Jacob, tous les anciens, gens d'état & Conseiller de la maison de Pharao & du païs d'Egypte monterent en grande multitude jusques à l'aire d'Athad en Chanaan, & le pleurerent avec grandes & grieves plaintes: de sorte que les Chananeens voyans cela, dirent: Ce dueil ici est grief aux Ægyptiens: & pour la grandeur & nouveauté du dueil ils appellerent ladite aire Abel-Misraim, c'est à dire Le dueil des Ægyptiens.
Les Romains avoient des femmes à louage, pour pleurer les morts & dire leurs louanges par des longues plaintes & querimonies: & ces femme s'appelloient Præficæ, quasi Præfecta; pour ce qu'elles commençoient le branle quand il falloit lamenter, & dire les louanges des morts.
Mercede qua conductæ, fient alieno in funere præficæ
Multo & capillos scindunt & clamant magu,
ce dit Lucillius au rapport de Nonius. Quelque fois méme les trompettes n'y étoient point épargnées; comme le temoigne Virgile en ces mots
It cælo clamor, clangorque tubarum.
Je ne veux ici recuillir les coutumes de toutes nations: car ce ne seroit jamais fait: mais en France chacun sçait que les femmes de Picardie lamentent leurs morts avec des grandes clameurs: Le sieur des Accords entre autres choses par lui observées recite d'une qui faisant ses plaintes funebres disoit à son defunct mary: Mon Dieu! mon pauvre mary tu nous as donné un piteux congé! Quel congé! c'est pout tout jamais. O quel grand congé! faisons une allusion gaillarde là-dessus. Les femmes de Bearn sont encore plus plaisantes. Car elles racontent par un jour entier toute la vie de leurs maris. La mi amou, ma mi amou: Cari rident, oeil de splendou: Cama leugé, bel dansadou: La me balem, le m'esburbat: mati de pés: fort tard congat: & choses semblables: c'est à dire, Mon amour, mon amour, Visage riant, oeil de splendeur: jambe legere, & beau danseur: le mien vaillant, le mien éveillé: matin debout, fort tard au lict, &c. Jehan de Leri recite ce qui suit des fémes Gascones: yere, yere, O loubet renegadou, ô loubet jougadou qu'here, c'est à dire, Helas, helas, ô le beau renieur, ô le beau joueur qu'il étoit. Et là-dessus rapporte que les femmes du Bresil hurlent & braillent avec telle clameur, qu'il semble que ce soient des assemblées de chiens & de loups. Il est mort (diront les unes en trainant la voix) celui qui étoit si vaillant, & qui nous a tant fait manger de prisonniers. D'autres faisans un coeur à part, diront: O que c'étoit un bon chasseur & un excellent pescheur! Ha le brave assommeur de Portugais & de Margajas, déquels il nous a si bien vengé! Et au bout de chacune plainte diront: il est mort, celui duquel nous faisons maintenant le dueil. A quoy les hommes répondent, disans; Helas il est vray, nous ne le verrons plus jusques à ce que nous soyons derriere les montagnes, où nous danserons avec lui! & autres semblables choses. Mais la plus part de ces gens ont passé leur dueil en un jour, ou peu davantage.
Quant aux Indiens de la Floride quant quelqu'un de leurs Paraoustis meurt ilz sont trois jours & trois nuits sans cesser de pleurer, & sans manger: & font tous les Paraoustis ses alliés & amis semblable dueil, se coupans la moitié des cheveux tant hommes que femmes, en témoignage d'amitié. Et cela fait il y a quelques femmes deleguées qui durant le temps de six lunes pleurent la mort de ce Paraousti trois fois le crians à haute voix, au matin, à midi, & au soir: qui est la façon des Prefices Romaines, déquelles nous avons nagueres parlé.
Pour ce qui est du vétement de dueil, noz Souriquois au contraire des Chinois, qui témoignent le dueil par le vétement blanc, se fardent la face tout de noir: ce qui les rent fort hideux. Mais ls Hebrieux étoient plus reprehensibles qui se faisoient des incisions au visage en temps de dueil, & se rasoient le poil, comme se lit en Jeremie: Ce qu'ilz avoient accoutumé de grande ancienneté: à l'occasion dequoy cela leur fut defendu par la loy de Dieu rapportée au Levitique: Vous ne tondrez point en rond vôtre chevelure, & ne raserez point vôtre barbe: & ne ferez point d'incision en vôtre chair pour aucun mort, & ne ferés aucune figures, ni characteres engravez sur vous. Je suis le Seigneur. Et au Deuteronome. Vous étes enfans du Seigneur vôtre Dieu. Vous ne vous decouperez point, & ne vous ferés aucune pelure entre vos ïeux pour aucun trepassé. Ce qui fut aussi defendu par les Romains és loix des XII Tables.
Herodote & Diodore disent que les Ægyptiens (principalement aux funerailles de leurs Rois) se dechiroient les vétemens, & embourboient le visage, voire toute la téte: & s'assemblans deux fois par jour, marchoient en rond chantans les vertus de leur Roy: s'abstenoient de viandes cuites, d'animaux, de vin, & de tout autre appareil de table, l'espace de soixante douze jours, sans se laver aucunement, ny coucher sur lict, moins avoir compagnie de leurs femmes: toujours se lamentans.
Le dueil ancien de noz Roynes de France (car quant aux Rois ilz n'en portent point) étoit de couleur blanche, & pour-ce retenoient le nom de Roynes blanches aprés le trépas des Rois leurs maris. Mais le commun dueil aujourd'hui tant en France, qu'au reste de l'Europe, est de noir, qui sub persona sisusest. Car tous ces dueils ne sont que tromperies, & de cent n'y en a pas trois qui ne soyent joyeux d'un tel habit. C'est pourquoy furent plus sages les anciens Thraces qui celebroient la naissance des hommes avec pleurs, & leurs funerailles avec joye, voulans demontrer que par la mort nous somme en repos & delivrez de toutes les calamités avec léquelles nous naissons. Heraclides parlant des Locrois, dit qu'ilz ne font aucun dueil des morts, ains des banquets, & grandes rejouissances. Et le sage Solon reconoissant les susdits abus abolit tous ces déchiremens de pleureurs, & ne voulut point qu'on fit tant de clameurs sur les morts, ainsi que dit Plutarque en sa vie. Les Chrétiens encore plus sages chantoient anciennement Alleluya aux mortuaires, & ce vers du Psalme:
Revertere anima mea in requiem tuam, quia Dominus benefecit tibi
Reprens, ô mon ame allegée,
Ton repos souhaité,
Car Dieu ta misere a changée
Par sa toute bonté.
Neantmoins pour ce que nous sommes hommes, sujet à joye, tristesse, & autre mouvement & perturbations d'esprit, léquelles de premier abord ne sont point en nôtre puissance, ce dit le Philosophe, ce n'est chose à blamer que de pleurer, soit en considerant nôtre condition frele & sujette à tant de maux, soit pour la perte de ce que nous aymions & tenions cherement. Les saints personages ont eté touchés de ces passions, & nôtre Sauveur méme à pleuré sur le sepulchre de Lazare, frere de sainte Magdeleine. Mais il ne se faut laisser emporter à la tristesse, ni faire des ostentations de clameurs, où bien souvent le coeur ne touche. Suivant quoy le Sage fils de Sirach nous avertit, disant: Pleure sur le mort, car il a laissé la clarté (de cette vie) mais pleure doucement, pource qu'il est en repos.
Aprés que noz Sauvages eurent pleuré Panoniac, ils allerent au lieu où étoit sa cabanne quand il vivoit, & ils brulerent tout ce qu'il avoit laissé, ses arcs, fleches, carquois, ses peaux de Castors, son petun (sans quoy ilz ne peuvent vivre) ses chiens, & autres menus meubles, afin qu'aucun ne querelat pour sa succession. Cela montre combien peu ilz se soucient des biens de ce monde, faisans par ces actes une belle leçon à ceux qui à tort & à droit courent aprés ce diable d'argent, & bien souvent se rompent le col, ou s'ils attrapent ce qu'ilz desirent, c'est en faisant banque-route à Dieu, & pillant le pauvre soit à guerre ouverte, ou souz pretexte de justice. Belle leçon di-je, à ces avares Tantales insatiables, qui se donnent tant de peines, & font mourir tant de creatures pour leur aller chercher l'enfer au profond de la terre, sçavoir les thresors que notre Sauveur appelle Richesses d'iniquité. Belle leçon aussi à ceux déquels parle saint Hierosme, traittant de la vie des Clercs: Il y en a (dit-il) qui font une petite aumone, afin de la retirer avec bonne usure, & souz pretexte de donner quelque chose ilz cherchent des richesses, ce qui est plutot une chasse, qu'une aumone. Ainsi prent-on les bétes, les oiseaux, les poissons. On met un petit appat à un hameçon afin d'y attraper les bourses des simples femmes. Et en l'Epitaphe de Nepotian à Heliodore: Les uns (dit-il) amassent argent sur argent, & faisans creer leurs bourses par des façons de services, ilz atrappent à la pipée des richesses des bonnes matrones, & deviennent plus opulens étans moines qu'ilz n'avoient eté seculiers. Et pour cette avarice laquelle nous ne voyons que trop regner aujourd'hui, par edicts Imperiaux, les reguliers & seculiers Ecclesiastics ont jadis eté exclus des testamens, dequoy le méme se plaint, non pour la chose, mais pour ce qu'on en à donné le sujet.
Revenons à noz brulemens mobiliaires. Les premiers peuples, qui n'avoient point encore l'avarice enracinée au coeur, faisoient le méme que noz Sauvages. Car les Phrygiens (ou Troyens) apporterent l'usage aux Latins de bruler non seulement les meubles, mais aussi les corps morts, dressans de hauts buchers de bois à cet effect, comme dit Æneas aux funerailles de Misenus.
......& robore secto
Ingentem struxere pyram....
Puis ayans lavé & oint le corps, on jettoit sur le bucher tous ses vétemens, de l'encens, des viandes, de l'huile, du vin, du miel, des fueilles, des fleurs, des violettes, des roses, des ungents de bonne senteur, & autres choses, comme se voit par les histoires & inscriptions antiques. Et pour continuer ce que j'ay dit de Misenus, Virgile adjoute:
Purpureasque super vestes velamina nota
Conjiciunt: pars ingenti subiere feretra, &c.
................Congesta cremantur
Thura, dona, dapes, fuso crateres olivo.
Et parlant des funerailles de Pallas jeune Seigneur amy d'Æneas.
Tum geminas vestes, ostroque, auroque rigentes
Extulit Æneas................
Multaque præterea Laurentis præmia pugnæ.
Aggerat, & longo prædam jubet ordine duci:
Addit equos & tela, quibus spoliaverat hostem.
Et plus bas.
Spargitur & tellus lachrimis sparguntur & arma
Hinc aly spolia occisis direpta Latinis
Conjiciunt igni, galeas ensesque decoris,
Ærenaque feruentesque rotas: pars munita nota
Ipsorum clypeos, & non felicia tela,
Setigerosque fues, raptasque ex omnibus agrit
In flammam jugulant pecudes........
J'ay rapporté ceci en Latin, pour ce qu'il me semble impossible de les rendre en François avec tant de grace.
En la saincte Ecriture je trouve les corps de Saul & de ses fils avoir eté brulés apres leur deffaite, mais il n'est point dit qu'on ait donné au feu aucuns de leurs meubles. Et me trouve bien empeché de sçavoir comment il est possible d'avoir emporté leurs os, & iceux enterrez sous un arbre, sinon en faisant comme les Virginiens mentionnez ci-dessus. Je ne sçay en quel temps cette coutume a eu suite entre les Juifs, mais nous voyons és Chroniques de leurs Rois, qu'ils en bruloient les corps par honneur aprés le trépas; etant dit du Roy Joran, que pour ses mechancetés (outre le rigoureux chatiment de Dieu) le peuple ne lui fit point les funerailles selon la maniere du brulement, ainsi qu'il avoit fait à ses predecesseurs. Ce qui avint l'an six cens dixieme aprés la sortie d'Egypte, & le neuf cens dixieme avant Jesus-Christ.
Les vieux Gaullois & Allemans, bruloient avec le corps mort tout ce qu'il avoit aimé, jusques aux animaux, papiers de compte, & obligations, comme si par là ils eussent voulu payer, ou demander leurs debtes. En sorte que peu auparavant que Cesar y vinst, il s'en trouvoit qui se jettoient sur le bucher où l'on bruloit le corps, ayant esperance de vivre ailleurs avec leurs parens, seigneurs, & amis. Pour le regard des Allemans, Tacite dit le méme d'eux en ces termes: Quæ vivis cordi fuisse arbitrantur in ignem inferunt etiam animalia, serves & clientes.
Ces façons de faire ont eté anciennement communes à beaucoup de nations: & le sont encore aujourd'hui en plusieurs lieux des Indes Orientales, comme en la ville de Calamine, & autres du Royaume de Coromandes. Mais noz Sauvages ne sont point si sots que cela: car ilz se gardent fort bien de se mettre au feu, sachans qu'il y fait trop chaud. Ilz se contentent donc de bruler les meubles du trepassé: & quant au corps ilz le mettent honorablement en sepulture. Ce Panoniac duquel nous avons parlé fut gardé en la cabanne de son pere Neguitert & sa mere Niguioadetch jusques au Printemps, lors que se fit l'assemblée des Sauvages pour aller venger sa mort: en laquelle assemblée il fut derechef pleuré, & devant qu'aller à la guerre ilz paracheverent ses funerailles, & le porterent (selon leur coutume) en une ile écartée vers le Cap de Sable à vint-cinq ou trente lieuës loin du port Royal. Ces iles qui leur servent de cimetieres sont entre eux secrettes, de peur que quelque ennemi n'aille tourmenter les os de leurs morts.
Pline & plusieurs autres, ont estimé que c'étoit une folie de garder les corps morts sous une vaine opinion, qu'on est quelque chose aprés cette vie. Mais on lui peut approprier ce que Portius Festus Gouverneur de Cesarée disoit follement à saint Paul Apôtre: Tu es hors de sens: ton grand sçavoir t'a renverse l'esprit. On estime noz Sauvages bien brutaux (ce qu'ilz ne sont pas) mais si ont-ilz plus de sapience en cet endroit que tels Philosophes.
Nous autres Chrétiens communement inhumons les corps morts, c'est à dire, nous les rendons à la terre (appellée humus, d'où vient le mot homme) de laquelle ilz ont eté pris, & ainsi faisoient les anciens Romains avant la coutume de les bruler. Ce que font entre les Indiens Occidentaux, les Bresiliens, léquels mettent leurs morts dans des fosses creusées en forme de tonneau, quasi tout debout, quelquefois dans leur propre maison, comme les premiers Romains, ainsi que dit Sevius commentateur de Virgile. Mais noz Sauvages jusques au Perou ne font pas ainsi, ains les gardent entiers és sepulchres, qui sont en plusieurs lieux comme des echaffaux de cinq ou six piez de haut, le plancher duquel est tout couvert de nattes, sur léquels ilz étendent leurs trépassez arangéz selon l'ordre de leur decés. Ainsi préque sont noz-ditz Sauvages, sinon que leurs sepulchres sont plus petits & plus bas, faits en forme de cages léquels ils couvrent bien proprement, & y mettent leurs morts. Ce que nous appellons ensevelir, & non pas inhumer, puis qu'ilz ne sont pas dedans la terre.
Or quoy que plusieurs nations ayent trouvé bon de garder les corps morts: si est-il meilleur de suivre ce que la Nature requiert, qui est de rendre à la terre ce qui lui appartient: laquelle, ce dit Lucrece.
Omni parens cadem rerum est commune sepulchrum.
Aussi est-ce la plus antique façon de sepulture, ce dit Ciceron: & ne voulut le grand Cyrus Roy des Perses étre autrement servi aprés sa mort que d'étre rendu à la terre. Mos corps (de disoit-il avant que mourir) ô mes chers enfans, quand j'auray terminé ma vie, ne le mettez ni en or, ni en argent, ni en autre cercueil aucun, mais le rendéz incontinens à la terre. Car que sçauroit-il avoir de plus heureux & de souhaitable, que de se meler avec celle qui produit & nourrit toutes choses belles & bonnes? Ainsi reputoit-il vanité toutes les pompes & depenses excessives de pyramides d'Egypte, des Mausolées & autres sepultures qui depuis ont eté faites à l'imitation de cela: comme celle d'Auguste, la grande & superbe masse d'Adrian, le Septizone de Severe, & autres moindres encore, ne s'estimant aprés la mort non plus que le plus bas de ses subjects.
Les Romains quitterent l'inhumation des corps ayans reconu que les longues guerres y apportoient du desordre, & qu'on deterroit les morts, léquels par les loix des douze Tables il falloit enterrer hors la ville, de méme qu'à Athenes. Surquoy Arnomb parlant contre les Gentils: Nous ne craignons (dit-il) point comme vous pensés, le ravagemens de noz sepultures, mais nous retenons la plus ancienne & meilleure coutume d'inhumer.
Pausanias (qui blame tant qu'il peut les Gaullois) dit en ses Phiceques, qu'ils n'avoient soin d'ensevelir leurs morts, mais nous avons montré ci-dessus le contraire: & quand cela seroit, il parle de la deroute de l'armée de Brennus. Cela seroit bon à dire des Nabates, qui (selon Strabon) faisoient ce que Pausanias object aux Gaullois, & enfouissoient les corps de leurs Rois dans un fumier.
Noz Sauvages sont plus hommes que cela, & ont tout ce que l'office d'humanité peut desirer, voire encore plus. Car aprés avoir mis le mort en son repos, chacun lui fait un present de ce qu'il a de meilleur. On le couvre de force peaux de Castors, de Loutres, & autres animaux: on lui fait present d'arcs, fleches, carquois, couteaux, matachiaz, & autres choses. Ce qu'ils ont commun non seulement avec ceux de la Floride, qui faute de fourrures, mettent sur le sepulchre le hanap où avoit accoutumé de boire le defunct, & tout au-tour d'iceluy plantent grand nombre de fleches: Item ceux du Bresil, qui enterrent des plumasseries & carquans avec leurs morts: & ceux du Perou, qui remplissoient les tombeaux de thresors avant la venue des Hespagnols: mais aussi avec plusieurs nations de deça, qui faisoient le méme dés les premiers temps aprés le Deluge, comme se peut juger par l'écriteau (quoy que trompeur) du sepulchre de Semiramis Royne de Babylone, portant que celui de ses successeurs qui auroit affaire d'argent le fit ouvrir, & qu'il y en trouveroit tout autant qu'il voudroit. Dequoy Darius ayant voulu faire epreuve, n'y trouva sinon d'autres lettres par le dedans, disans en la sorte: Si tu n'étois homme mauvais & insatiable, tu n'eusses ainsi par avarice troublé le repos des morts, & demoli leurs sepulchres. J'estimeroy cette coutume avoir eté seulement entre les Payens, n'étoit que je trouve ne l'histoire de Josephe,
---------------------texte manquant-----------------------------
son pere plus de trois millions d'or, qui furent denichez treze cens ans aprés.
Cette coutume de mettre de l'or és sepulchres étant venue jusques aux Romains, fut defendue par les loix des XII Tables, comme aussi les depenses excessives que plusieurs faisoient à arrouser le corps mort de liqueurs precieuses, & autres mysteres que nous avons recité ci-dessus. Et neantmoins plusieurs simples & fols hommes & femmes ordonnoient par testament qu'avec leurs corps on ensevelist leurs ornemens, bagues & joyaux comme s'en voit une formule rapportée par le Jurisconsulte Scævola és livres des Digestes. Ce qui a eté blamé par Papinian & Ulpian, aussi Jurisconsulte: de sorte que pour l'abus, les Romains furent contraints de faire que les Censeurs des ornemens des femmes condemnerent comme mols & effeminez ceux qui faisoient telles choses, ainsi que dit Plutarque és vies de Solon & de Sylla.
Neantmoins cette coutume n'a pas laissé d'étre continuée quelquefois, méme entre les Chrétiens. Car sans ramener plusieurs exemples, j'apporteray seulement pour preuve de ceci, ce que Guillaume Paradin recite en sa Chronique de Savoye étre arrivé de son temps: C'est qu'en l'an mille cinq cens quarante quatre le Pape Paul III faisant batir dans l'Eglise sainct Pierre à Rome, fut trouvé dans les fondemens de la Chappelle des Roys de France, la sepulture de Marie femme de l'Empereur Honorius, & en icelle une robbe & un manteau imperial, d'où l'on tira trente-six marcs d'or: Plus une quaille d'argent où y avoit plusieurs vases de cristal, & d'agate: quarante anneaux d'or garnis de pierreries: une grande emeraude enchassée en or estimée cinq cens écus; force joyaux à pendre aux aureilles, carquans, dorures, ceintures, & autres ornemens de Dames: un raisin de pierres precieuses: un grand peigne d'or, où estoit escrit d'un coté, Dominon nostro Honorio; & de l'autre, Domina nostra Maria: à l'entour de laquelle étoit écrit, Maria nostra florentissima: Et en une lame d'or étoit gravé, Michael, Gabriel, Raphael, Uriel: item une petite Chelidonie où étoient entaillées les figures d'un rat, & d'une limace. Plus une coupe de cristal, & un étoeuf d'or, qui se divisoit en deux. Bref il y avoit des pierreries innumerables que le Prince Stilico avoit donnés àà ladite Marie sa fille. Et dit l'Autheur qu'une bonne partie de ces joyaus fut envoyée par ledit Pape au Roy François I. Voila quelle étoit l'opinion de ce temps là.
Mais puis que nos corps reduits en poudre n'ont plus besoin de rien, je trouverois plus beau d'aumoner telles choses aux vivans qui en ont besoin, & garder la simplicité de ces bons Patriarches, qui avoient seulement soin de recommander leurs os à leurs enfans: Et méme du grand Roy Cyrus que nous avons mentionné ci-dessus, qu tombeau duquel étoit cette inscription rapportée par Arrian:
PASSANT, QUI QUE TU SOIS, ET
DE QUELQUE PART QUE TU VIENNES, CAR
JE SUIS SEUR QUE TU VIENDRAS: JE
SUIS CE CYRUS QUI ACQUIT LA DOMINATION
AUX PERSES: JE TE PRIE NE
M'ENVIES POINT CE PEU DE TERRE
QUI COUVRE MON PAUVRE CORPS.
Ainsi noz Sauvages ne sont point excusables En mettant tout ce qu'ils ont de meilleur és sepulchres des trépassez, veu qu'ils en pourroient tirer de la commodité. Mais on peut dire pour eux qu'ils ont cette coutume dés l'origine de leurs peres: (car nous voyons que préque dés le temps du Deluge, cela s'est fait pardeça) léquels baillans à leurs morts leurs pelleteries, matachiaz, arcs, fleches, & carquois, c'étoient choses dont ilz n'avoient necessité.
Et neantmoins cela ne met hors de coulpe les Hespagnols qui ont volé les sepulchres des Indiens du Perou, & jetté les os à la voirie: ni ceux des nôtres, qui ont fait le méme, quant à avoir pris les peaux de Castors, en nôtre Nouvelle-France, ainsi que j'ay dit ailleurs. Car comme dit Isidore de Damiette en une Epitre: C'est à faire à des ennemis depouillez d'humanité, de voler des corps morts, qui ne se peuvent defendre. La Nature méme a donné cela à plusieurs que la haine cesse par la mort, & se reconcilient avec les defuncts. Mais les richesses rendent ennemis des morts les avares qui n'ont rien à leur reprocher, léquels tourmentent leurs os avec contumelie & injure. Et pour ce non sans causes les anciens Empereurs on fait des loix, & ordonné des peines rigoureuses contre des violateurs de sepulchres.