ADIEU AUX FRANÇOIS
retournans de la Nouvelle-France
en la France Gaulloise.
Du 25 d’Aoust 1606.
LLEZ donques, vogués, ô troupe genereuse
Qui avez surmonté d’une ame courageuse
Et des vents & des flots les horribles fureurs
Et de maintes saisons les cruelles rigueurs,
Pour conserver ici de la Françoise gloire
Parmi tant de hazars l’honorable memoire.
Allez doncques, vogués, puissiez vous outre mer
Un chacun bien-tot voir son Ithaque fumer:
Et puissions nous encore au retour de l’année
La méme troupe voir par deça retournée.
Fatiguez de travaux vous nous laissés ici
Ayans également l’un de l’autre souci,
Vous, que nous ne soyons saisis de maladies
Qui facent à Pluton offrandes de noz vies:
Nous, qu’un contraire flot, ou un secret rocher
Ne vienne vôtre nef à l’impourveu toucher.
Mais un point entre nous met de la difference,
C’est que vous allez voir les beautez de la France,
Un royaume enrichi depuis les siecles vieux
De tout ce que le monde a de plus precieux:
Et nous comme perdus parmi la gent Sauvage
Demeurons étonnez sur ce marin rivage,
Privez du doux plaisir & du contentement
Que là vous recevrez dés votre avenement.
Que di-je, je me trompe, en ce lieu solitaire,
L’homme juste a dequoy à soy-méme complaire,
Et admirer de Dieu la haute Majesté,
S’il en veut contempler l’agreable beauté
Car qu’on aille rodant toute la terre ronde,
Et qu’on furette tous les cachotz du monde,
On ne trouvera rien si beau, ne si parfait
Que l’aspect de ce lieu ne passe d’un long trait.
Y desirez-vous voir une large campagne?
La mer de toutes parts ses moites rives baigne.
Y desirez-vous voir des coteaux alentour?
C’est ce qui de ce lieu rent plus beau le sejour.
Y voulez-vous avoir le plaisir de la chasse?
Un monde de forêts de toutes parts l’embrasse.
Voulez-vous des oiseaux avoir la venaison?
Par bendes ils y sont chacun en sa saison.
Cherchez-vous changement en votre nourriture?
La mer abondamment vous fournit de pâture.
Aymez-vous des ruisseaux le doux gazouillement
Les côtaux enlassés en versent largement.
Cherchez-vous le plaisir des verdoyantes iles?
Ce Port en contient deux capables de deux villes.
Aymez-vous d’un Echo la babillarde voix?
Ici peut un Echo répondre trente-fois.
Car lors que du Canon le tonnerre y bourdonne
Trente-fois alentour le méme coup resonne,
Et semble au tremblement que Megere à l’envers
Soit préte d’écrouler tout ce grand Univers.
Aymez-vous voir le cours des rivieres profondes?
Trois rendent à ce lieu le tribut de leurs ondes,
Dont l’Equille ayant eu plus de terre en son lot,
Elle se porte aussi d’un orgueilleux flot,
Et préques assourdit de son bruiant orage
Non le Stadisien, mais ce peuple Sauvage.
Bref, contre l’ennemi voulez-vous estre fort?
Ce lieu rien que du Ciel ne redoute l’effort.
Car de deux boulevers Nature a son entrée
Si dextrement muni, que toute la contrée
Peut à l’abri d’iceux reposer seurement,
Et en toute saison vivre joyeusement.
Le blé te manque encore, & le fruit de la vigne
Pour faire son renom par l’univers insigne.
Mais si le Tout-poussant benit nôtre labeur
En bref tu sentiras la celeste faveur
En ton sein decouler ainsi qu’une rousée
Qui tombe doucement sur la terre embrasée
Au milieu de l’eté. Que si on n’a encore
De tes veines tiré la riche mine d’or,
L’argent, l’airain, le fer que tes forêts épesses
Gardent comme en depos sont de belles richesses
Pour le commencement, & peut estre qu’un jour
Sera la mine d’or découverte à son tour.
Mais c’est ores assez que tu nous puisse rendre
Et du blé & du vin, pour apres entreprendre
Un vol plus elevé (car le bord de tes eaux
Peut fournir de pature à mille grans troupeaux)
Et de villes batir, des maisons, & bourgades,
Qui servent de retraite aux Françoises peuplades,
Et pour changer les moeurs de cette nation
Qui vit sans Dieu, sans loy, & sans religion.
O trois-fois Tout-puissant, ô grand Dieu que j’adore
Ores que ton Soleil envoye son Aurore
Sur cette terre ici, ne vueille plus tarder,
Vueilles d’un oeil piteux ce peuple regarder,
Qui languit attendant ta parfaite lumiere
Trop prolongeant, helas! sa divine carriere.
DU PONT dont la vertu vole jusques aux cieux
Pour avoir sceu domter d’un coeur audacieux
En ces difficultés mille maux, mille peines,
Qui pouvoient souz le faix accraventer tes veines,
Ayant esté ici laissé pour conducteur
A ceux-là qui poussez d’une pareille ardeur
Ont aussi soutenu en la Nouvelle-France
De leur propre maison la dure & longue absence;
Si-tot que tu verras la face de ton Roy
Di lui que ses ayeuls pour la Chrétienne loy
Ont jadis triomphé dedans la Palestine,
Et courageusement de la gent Sarazine
Repoussé la fureur és Memphitiques bors,
Et pour la méme cause ont exposé leurs corps
Au gré des vents, des flots, d’une maratre terre,
Et au guerrier hazard du sanglant cimeterre:
Qu’ici à peu de frais, sans qu’un robuste bras
Rougisse au sang humain le meurtrier coutelas,
Il se peut acquerir une gloire semblable.
Laquelle à sa grandeur sera plus proufitable.
Allez doncques, vogués, ô genereux François,
Cependant que plus loin vers les Armouchiquois
Les voiles nes tendons, pour outre Mallebarre
Rechercher quelque Port qui nous serve de barre
Soit pour nous opposer à un fort ennemi,
Ou pour y recevoir seurement nôtre ami,
Et la méme éprouver si la Nouvelle-France
A noz travaux rendra selon notre esperance.
Neptune, si jamais tu as favorisé
Ceux qui dessus tes eaux leurs vies ont usé;
Vray Neptune, fay nous chacun où il desire
A bon port arriver, afin que ton Empire
Soit par-deça connu en maintes regions,
Et bien-tot frequenté de toutes nations.
LE THEATRE
DE NEPTUNE EN LA
NOUVELLE-FRANCE
Representé sur les flots du Port Royal le quatorzieme de Novembre mille six cens six, au retour du Sieur de Poutrincourt du païs des Armouchiquois.
Neptune commence revetu d’un voile de couleur bleuë, & de brodequins, ayant la chevelure & la barbe longues & chenuës, tenant son Trident en main, assis sur son chariot paré de ses couleurs: ledit chariot trainé sur les ondes par six Tritons jusques à l’abord de la chaloupe où s’estoit mis ledit Sieur de Poutrincourt & ses gens sortant de la barque pour venir à terre. Lors la dite chaloupe accrochée, Neptune commence ainsi.
NEPTUNE.
RRETE, Sagamos, arrete toy ici,
Et regardes un Dieu qui a de toy souci.
Si tu ne me connois, Saturne fut mon pere
Je suis de Jupiter & de Pluton le frere
Entre nous trois jadis fut parti l’univers,
Jupiter eut le ciel, Pluton eut les Enfers,
Et moy plus hazardeux eu la mer en partage,
Et le gouvernement de ce moite heritage.
NEPTUNE c’est mon nom, Neptune l’un des Dieux
Qui a plus de pouvoir souz la voute des cieux.
Si l’homme veut avoir une heureuse fortune
Il lui faut implorer le secours de Neptune
Car celui qui chez soy demeure cazanier
Merite seulement le nom de cuisinier.
Je fay que le Flameng en peu de temps chemine
Aussi-tot que le vent jusque dedans la Chine.
Je say que l’homme peut, porté dessus mes eaux,
D’un autre pole voir les inconnuz flambeaux,
Et les bornes franchir de la Zone torride,
Où bouillonnent les flots de l’element liquide.
Sans moy le Roy François d’un superbe elephant
N’eust du Persan receu le present triumphant:
Et encores sans moy onc les François gendarmes
Es terres du Levant n’eussent planté leurs armes.
Sans moy le Portugais hazardeux sur mes flots
Sans renom croupiroit dans ses rives enclos,
Et n’auroit enlevé les beautez de l’Aurore
Que le monde insensé folatrement adore.
Bref sans moly le marchant, pilote, marinier
Seroit en sa maison comme dans un panier
Sans à-peine pouvoir sortir de sa province.
Un Prince ne pourroit secourir l’autre Prince
Que j’auroy separé de mes profondes eaux.
Et toy même sans moy apres tant d’actes beaux
Que tu as exploités en la Françoise guerre,
N’eusses eu le plaisir d’aborder cette terre.
C’est moy qui sur mon dos ay tes vaisseaux porté
Quand de me visiter tu as eu volonté
Et nagueres encor c’est moy que de la Parque
Ay cent fois garenti toy, les tiens& ta barque.
Ainsi je veux toujours seconder tes desseins,
Ainsi je ne veux point que tes effortz soient vains,
Puis que si constamment tu as eu le courage,
De venir si loin rechercher ce rivage,
Pour établir ici un Royaume François,
Et y faire garder mes statuts & mes loix.
Par mon sacré Trident, par mon sceptre je jure
Que de favoriser ton projet j’auray cure,
Et oncques je n’auray en moy-méme repos
Qu’en tout cet environ je ne voye mes flots
Ahanner souz le faix de dix milles navires.
Que facent d’un clin d’oeil tout ce que tu desires.
Va donc heureusement, & poursui ton chemin
Où le sort te conduit: car je voy le destin
Preparer à la France un florissant Empire
En ce monde nouveau, qui bien loin fera bruire
Le renom immortel de De Monts & de toy
Souz le regne puissant de HENRY vôtre Roy.
Neptune ayant achevé, une trompete commence à éclater hautement & encourager les Tritons à faire de méme. Ce pendant le sieur de Poutrincourt tenoit son epée en main, laquelle il ne remit point au fourreau jusques à ce que les Tritons eurent prononcé comme s’ensuit.
PREMIER TRITON.
Tu peux (grand Sagamos) tu peux te dire heureux
Puis qu’un Dieu te promet favorable assistance
En l’affaire important que d’un coeur vigoureux
Hardi tu entreprens, forçant la violence
D’Æole, qui toujours inconstant & leger,
Tantot adesquidés (ami), tantot poussé d’envie,
Veut te precipiter, & les tiens au danger.
Neptune est un grand Dieu, qui cette jalousie
Fera comme fumee en l’air évanouïr:
Et nous ses postillons, malgré l’effort d’Æole,
Ferons toutes parts de ton courage ouïr
Le renom, qui des-ja en toutes terres vole.
DEUXIEME TRITON.
Si Jupiter est Roy és cieux
Pour gouverner ça bas les hommes,
Neptune aussi l’est en ces lieux
Pour méme effect; & nous qui sommes,
Ses suppos, avons grand desir
De voir le temps & la journée
Qu’ayes de tes travaux plaisir
Apres ta course terminée,
Afin qu’en ces côtes ici
Bien-tot retentisse la gloire
Du puissant Neptune: & qu’ainsi
Tu eternises ta memoire.
TROISIEME TRITON.
France, tu as occasion
De louer la devotion
De tes enfans dont le courage
Se montre plus grand en cet age
Qu’il ne fit onc és siecles vieux,
Estans ardemment curieux
De faire éclater tes louanges
Jusques aux peuples plus étranges,
Et graver ton los immortel
Méme souz ce monde mortel.
Ayde doncques & favorise
Une si louable entreprise,
Neptune s’offre à ton secours
Qui les tiens maintiendra toujours
Contre toute l’humaine force,
Si quelqu’un contre toy s’efforce.
Il ne faut jamais rejetter
Le bien qu’un Dieu nous veut preter.
QUATRIEME TRITON.
Celui qui point ne se hazarde
Montre qu’il a l’ame coüarde
Mais celui qui d’un brave coeur
Meprise des flots la fureur
Pour un sujet rempli de gloire
Fait à chacun aisément croire
Que de courage & de vertu,
Il est tout ceint & revetu,
Et qu’il ne veut que le silence
Tienne son nom en oubliance.
Ainsi ton nom (grand Sagamos)
Retentira dessus les flots
D’or-en-vant, quand dessus l’onde
Tu decouvres ce nouveau monde,
Et y plantes le nom François,
Et la Majesté de tes Rois.
CINQUIEME TRITON.
Un Gascon prononça ces vers à peu prés en sa langue.
Sabets aquo que volio diro,
Aqueste Neptune bieillart
L’autre jou faisio des bragart,
Et comme un bergalant se miro.
N’agaires que faisio l’amou,
Et baisavo une jeune hillo
Qu’ero plan polide & gentillo,
Et la cerquavo quadejou.
Bezets, ne vous fizets pas trop
En aquels gens de barbos grisos,
Car en aqueles entreprisos
Els ban lou trot & lou galop.
SIXIEME TRITON.
Vive HENRY le grand Roy des François
Qui maintenant fait vivre souz ses loix
Les nations de sa Nouvelle-France,
Et souz lequel nous avons esperance
De voir bien-tot Neptune reveré
Autant ici qu’onq’ il fut honoré
Par ses sujets sur le Gaullois rivage,
Et en tus lieux où le brave courage
De leur ayeuls jadis les a porté.
Neptune aussi fera de son côté
Que leurs neveux s’employans sans feintise
A l’ornement de leur belle entreprise
Tous leurs desseins il favorisera,
Et prosperer sur ses eaux il fera.
Cela fait, Neptune s’équarte un petit pour faire place à un canot, dans lequel estoient quatre Sauvages, qui s’approcherent apportans chacun un present audit sieur de Poutrincourt.
PREMIER SAUVAGE.
Le premier Sauvage offre un quartier d’Ellan ou Orignac, disant ainsi:
De la part des peuples sauvages
Qui environnent ces païs
Nous venons rendre les homages
Duez aux sacrées Fleur-de-lis
Es mains de toy, qui de ton Prince
Representes la Majesté,
Attendans que cette province
Faces florir en pieté,
En moeurs civils, & toute chose
Qui sert à l’établissement
De ce qui est beau, & repose
En un Royal gouvernement,
Sagamos, si en nos services
Tu as quelque devotion,
A toy en faisons sacrifices
Et à ta generation.
Noz moyens sont un peu de chasse
Que d’un coeur entier nous t’offrons,
Et vivre toujours en ta grace
C’est tout ce que nous desirons.
DEUXIEME SAUVAGE.
Le deuxiesme Sauvage tenant son arc & sa fleche en main, donne pour son present des peaux de Castors, disant:
Voici la main, l’arc, & la fleche
Qui ont fait la mortele breche
En l’animal de qui la peau
Pourra servir d’un bon manteau
(Grand Sagamos) à ta hautesse.
Reçoy donc de ma petitesse
Cette offrande qu’à ta grandeur
J’offre du meilleur de mon coeur.
TROISIEME SAUVAGE.
Le troisieme Sauvage offre des Matachiaz, c’est à dire, echarpes, & brasselets faits de la main de sa maitresse, disant:
Ce n’est seulement en France
Que commande Cupidon
Mais en la Nouvelle-France,
Comme entre vous, son brandon
S’allume; & de ses flammes
Il rotit noz pauvres ames,
Et fait planter le bourdon.
Ma maitresse ayant nouvelle
Que tu devois arriver,
M’a dit que pour l’amour d’elle
J’eusse à te venir trouver,
Et qu’offrande je te fisse
De ce petit exercice
Que sa main à sceu ouvrer.
Reçoy doncques d’allegresse
Ce present que je t’adresse
Tout rempli de gentillesse
Pour l’amour de ma maitresse
Qui est ores en detresse
Et n’aura point de liesse
Si d’une prompte vitesse
Je ne lui di la caresse
Que m’aura fait ta hautesse.
QUATRIEME SAUVAGE
Le quatrième Sauvage n’ayant heureusement chassé par les bois, se presente avec un harpon en main, & apres ses excuses faites, dit qui s’en va à la pèche.
SAGAMOS, pardonne moy
Si je viens en telle sorte,
Si me presentant à toy
Quelque present je n’apporte.
Fortune n’est pas toujours
Aux bons chasseurs favorables,
C’est pourquoy ayant recours
A un maitre plus traitable,
Apres avoir maintefois
Invoqué cette Fortune
Brossant par l’epée des bois,
Je m’en vay suivre Neptune,
Que Diane en ses foréts
Ceux qu’elle voudra caresse,
Je n’ay que trop de regrets
D’avoir perdu ma jeunesse
A la suivre par les vaux,
Avecque mille travaux,
Souz des esperances vaines.
Maintenant je m’en vay voir
Par cette côte marine
Si je pourray point avoir
Dequoy fournir ta cuisine:
Et cependant si tu as
Quelque part en ta chaloupe
Un peu de caradonas, (pain)
Fournis-en moy & ma troupe.
Apres que Neptune eut esté remercié par le sieur de Poutrincourt de ses offres au bien de la France, les Sauvages le furent semblablement de leur bonne volonté & devotion, & invitez de venir au fort Royal prendre du caracona. A l’instant la troupe de Neptune chante en Musique à quatre parties ce qui s’ensuit.
Vray Neptune donne nous
Contre tes flots asseurance,
Et fay que nous puissions tous
Un jour nous revoir en France.
La musique achevée, la trompete sonne derechef, & chacun prent sa route diversement: les Canons bourdonnent de toutes parts, & semble à ce tonnerre que Proserpine soit en travail d’enfant: ceci causé par la multiplicité des Echoz que les côtaux s’envoient les uns aux autres, lesquels durent plus d’un quart d’heure.
Le sieur de Poutrincourt arrivé prés du Fort Royal, un compagnon de gaillarde humeur qui l’attendoit de pié ferme, dit ce qui s’ensuit:
Apres avoir long temps (Sagamos) desiré
Ton retour en ce lieu, en fin le ciel iré
A eu pitié de nous, & nous montrant ta face,
Il nous a fait paroitre une incroyable grace.
Sus doncques, rotisseurs, depensiers, cuisiniers,
Marmitons, patissiers, fricasseurs, taverniers,
Mettez dessus dessouz pots & plats & cuisine,
Qu’on baille à ces gens ci chacun sa quarte pleine,
Je les voy alterez sicut terra sine aqua.
Garson depeche toy, baille à chacun son K.
Cuisiniers, ces canars sont ils point à la broche?
Qu’on tuë ces poulets, que cette oye on embroche,
Voici venir à nous force bons compagnons
Autant deliberez des dents que des roignons.
Entrez dedans Messieurs, pour votre bien-venuë,
Qu’avant boire chacun hautement éternuë,
A fin de decharger toutes froides humeurs
Et remplir voz cerveaux de plus douces vapeurs.
Je prie le Lecteur excuser si ces rhimes ne sont si bien limées que les homme delicats pourroient desirer. Elles ont esté faites à la hate. Mais neantmoins je les ay voulu inserer ici, tant pour ce que’elles servent à nôtre Histoire, que pour montrer que nous vivions joyeusement. Le surplus de cette action se peut voir à la fin du chap. 16, liv. 4 de mon Histoire de la Nouvelle France.
A-DIEU
A LA NOUVELLE-FRANCE
Du 30 Juillet 1607.
AUT-il abandonner les beautez de ce lieu,
Et dire au Port Royal un eternel Adieu?
Serons-nous donc toujours accusez d’inconstance
En l’établissement d’une Nouvelle-France?
Que nous sert-il d’avoir porté tant de travaux,
Et des flots irritez combattu les assaux,
Si notre espoir est vain, & si cette province
Ne flechit souz les loix de HENRY notre Prince?
Que vous servit-il d’avoir jusques ici
Fait des frais inutils, si vous n’avez souci
de recuillir le fruit d’une longue depense,
Et l’honneur immortel de votre patience?
Ha que j’ay de regrets que ne sçavez pas
De cette terre ici les attrayans appas.
Et bien que le Flamen vous ait fait une injure,
L’injure bien souvent se rend avec usure.
Il faut doncques partir, il faut appareiller,
Et au port Sainct-Malo aller l’ancre mouiller.
PERE DE L’UNIVERS, qui commandes aux ondes,
Et qui peux assecher les mers les plus profondes,
Donne nous de franchir les abymes des eaux
Dont tu as separé tous ces peuples nouveaux
Des peuples baptizés, & sans aucun naufrage
Du royaume François voir bien-tot le rivage.
Adieu donc beaux coteaux & montagnes aussi,
Qui d’un double rempar ceignez ce Port ici.
Adieu vallons herbus que le flot de Neptune
Va baignant largement deux fois à chaque lune,
Et au gibier aussi, qui pour trouver pâture
Y vient de tous cotez tant qu’il y a verdure.
Adieu mon doux plaisir fonteines & ruisseaux,
Qui les vaux & les monts arrousez de vos eaux.
Pourray-je t’oublier belle ile forètiere
Riche honneur de ce lieu & de cette riviere?
Je prise de ta soeur les aimables beautés,
Mais je prise encor plus tes singularités.
Car comme il est séant que celui qui commande
Porte une Majesté plus auguste & plus grande
Que son inferieur; ainsi pour commander
Tu as le front haussé qui te fait regarder.
A l’environ de toy une ondoyante plaine,
Et la terre alentour sujette à ton domaine
Tes rives sont des rocs, soit pour tes batimens,
Soit pour d’une cité jetter les fondemens.
Ce sont en autres parts une menuë arene,
Où mille fois le jour mon esprit se pourmene.
Mais parmi tes beautés j’admire un ruisselet
Qui foule doucement l’herbage nouvelet
D’un vallon que se baisse au creux de ta poitrine,
Precipitant son cours dedans l’onde marine.
Ruisselet qui cent fois de ses eaux m’a tenté,
Sa grace me forçant lui prèter le côté.
Ayant dont tout cela, Ile haute & profonde,
Ile digne sejour du plus grand Roy du monde,
Ayant di-je, cela, qu’est-ce que te defaut.
A former pardeça la cité qu’il nous faut,
Sinon d’avoir prés soy un chacun sa mignone
En la sorte que Dieu & l’Eglise l’ordonne?
Car ton terroir est bon & fertile & plaisant,
Et oncques son culteur n’en sera deplaisant.
Nous en pouvons parler, qui de mainte semence
Y jettée, en avons certaine experience.
Que puis-je dire encor digne de ton beau los?
Qu’adjouteray-je ici que dedans ton enclos
Se trouvent largement produits par la Nature
Framboises, fraises, pois, sans aucune culture?
Ou bien diray-je encor tes verdoyans lauriers,
Tes Simples inconus, tes rouges grozeliers?
Non, mais tant seulement sans sortir tes limites,
Ici je toucheray les nombreux exercices
Des peuples écaillez qui viennent chaque jour,
Suivans le train du flot te donner le bon-jour.
Si-tot que du Printemps la saison renouvelle
L’Eplan vient à foison, qui t’apporte nouvelle
Que Phoebus elevé dessus ton horizon
A chassé loin de toy l’hivernale saison.
Le Haren vient apres avecque telle presse
Que seul il peut remplir un peuple de richesse.
Mes yeux en sont témoins, & les vostres aussi
Qui de nôtre pature avés eu le souci,
Quand, ailleurs occupez, vôtre main diligente
Ne pouvoit satisfaire à la chasse plaisante
Qu’envoyoit en voz rets l’ecluse d’un moulin.
Le Bar suit par-apres du Haren le chemin.
Et en un méme temps la petite Sardine,
La Crappe, & le Houmar, suit la côte marine
Pour un semblable effect; le Dauphin, l’Eturgeon
Y vient parmi la foule avecque le Saumon,
Comme font le Turbot, le Pounamou, l’Anguille,
L’Alose, le Fletan, & la Loche, & l’Equille:
Equille qui, petite, as imposé le nom
A ce fleuve de qui je chante le renom.
Mais ce n’est ici tout, car tu as davantage
De peuples qui te font par chacun jour homage,
Le Colin, le Joubar, l’Encornet, le Crapau,
Le Marsoin, le Souffleur, l’Oursin le Macreau,
Tu as le Loup-marin, qui en troupe nombreuse
Se vautre au clair du jour sur ta vase bourbeuse,
Tu as le Chien, la Plie, & mille autres poissons
Que je ne conoy point, de tes eaux nourrisons.
Tairay-je la Moruë heureusement feconde,
Qui par tout cette mer en toutes parts abonde?
Moruë si tu n’es de ces mets delicats
Dont les hommes frians assaisonnent leurs plats,
Je diray toutefois que de toy se sustente
Prèque tout l’Univers. O que sera contente
Celle personne un jour, qui à sa porte aura
Ce qu’un monde eloigné d’elle recherchera!
Belle ile tu as donc à foison cette manne,
Laquelle j’ayme mieux que de la Taprobane
Les beautez que lon feint dignes des bien-heureux
Qui vont buvans des Dieux le Nectar savoureux.
Et pour montrer encor ta puissance supreme,
La Baleine t’honore & te vient elle-méme
Saluer chacun jour, puis l’ebe la conduit
Dans le vague Ocean où elle a son deduit.
De ceci je rendray fidele temoignage,
L’ayant veu mainte fois voisiner ce rivage,
Et à l’aise nouer parmi ce port ici.
Mais tous ces animaux, mais tous ces peuples ci
S’écartent quand Phoebus veut approcher la borne
Du celeste manoir, où git le Capricorne,
Et vont chercher l’abri du profond de Thetys,
Ou d’un terroir plus doux vont souvans le pâtis.
Seulement pres de toy en cette saison dure
La Palourde, la Coque, & la Moule demeure
Pour sustenter celui qui n’aura de saison
(Ou pauvre, ou paresseux) fait aucune moisson,
Tel que ce peuple ici qui n’a cure de chasse
Jusqu’à ce que la faim le contraigne& pourchasse,
Et le temps n’est toujours favorable au chasseur.
Qui ne souhaite point d’un beau temps la douceur,
Mais une forte glace, ou des neges profondes,
Quand le Sauvage veut tirer du fond des ondes
L’industrieux Castor (qui sa maison batit
Sur la rive d’un lac, où il dresse son lict
Vouté d’une façon aux hommes incroyable,
Et plus que noz palais mille fois admirable,
Y laissant vers le lac un conduit seulement
Pour s’aller égayer souz l’humide element)
Ou quand il veut quéter parmi les bois le gite
Soit du Royal Ellan, soit du Cerf au pié vite,
Du Lapin, du Renart, du Caribou, de l’Ours,
De l’Ecureu, du loutre à peau-de-velours
Du Porc-epic du Chat qu’on appelle sauvage,
(Mais qui du Leopart ha plustot le corpsage)
De la Martre au doux poil dont se vétent les Rois,
Ou du Rat porte-muse, tous hôtes de ces bois,
Ou de cet animal qui tout chargé de graisse
De hautement grimper ha la subtile addresse,
Sur un arbre elevé sa loge batissant
Pour decevoir celui qui le va pourchassant,
Et vit par cette ruse en meilleure asseurance
Ne craignant (ce lui semble) aucune violence,
Nibachés est son nom. Non que sur le printemps
Il n’ait à cette chasse aussi son passe-temps.
Mais alors du poisson la peche est plus certaine.
Adieu donc je te dis, ile de beauté pleine,
Et vous oiseaux aussi des eaux & des forêts
Qui serez les témoins de mes tristes regrets.
Car c’est à grand regret, & je ne le puis taire,
Que je quitte ce lieu, quoy qu’assez solitaire.
Car c’est à grand regret qu’ores ici je voy
Ebranlé le sujet d’y entrer nôtre Foy,
Et du grand Dieu le nom caché souz le silence,
Qui à ce peuple avoit touché la conscience.
Aigles qui des hauts pins habitez les sommets,
Puis qu’à vous Jupiter a commis ses secrets,
Allez dedans les cieux annoncer cette chose,
Et combien de douleur j’en ay en l’ame enclose,
Puis revenez soudain au Monarque François
Lui dire le decret du puissant Roy des Roys.
Car à lui est du ciel donné cet heritage,
Afin que souz son nom ci-aprés en tout âge
L’Eternel soit ici sainctement adoré,
Et de cent nations son grand nom reveré:
Et pour mieux l’emouvoir à cette chose faire,
Par cent sortes de biens il l’a voulu attraire,
Ayant à noz labeurs fait selon noz désirs,
Et iceux terminé de dix mille plaisirs.
Car la terre ici n’est telle qu’un fol l’estime,
Elle y est plantureuse à cil qui sçait l’escrime
Du plaisant jardinage & du labeur des champs.
Et si tu veux encor des oiseaux les doux chants,
Elle a le Rossignol, le Merle, la Linote,
Et maint autre inconu, qui plaisamment gringote
En la jeune saison. Si tu veux des oiseaux
Qui se vont repaissans sur les rives des eaux,
Elle a le Cormorant, la Mauve, Ma Mouette,
L’Outarde, le Heron, la Gruë, l’Alouette,
Et l’Oye, et le Canart. Canart de six façons,
Dont autant de couleurs sont autant d’hameçons
Qui ravissent mes yeux. Desires-tu encore
De ces oiseaux chasseurs dont le Noble s’honore?
Elle a l’Aigle, le Duc, le Faucon, le Vautour,
Le Sacre, l’Epervier, l’Emerillon, l’Autour,
Et bref tous les oiseaux de haute volerie
Et outre iceux encore une bende infinie
Qui ne nous sont communs. Mais elle a le Courlis
L’Aigrette, le Coucou, la Becasse & Mauvis,
La Palombe, le Geay, le Hibou, l’Hirondelle,
Le Ramier, la Verdier, avec la Tourterelle,
Le Beche-bois huppé, le lascif Passereau,
La perdris bigarrée, & aussi le Corbeau.
Que diray-je plus? Quelqu’un pourra-il croire
Que Dieu méme ait voulu manifester sa gloire
Creant un oiselet semblable au papillon
(Du moins n’excede point la grosseur d’un grillon)
Portant dessus son dos un vert-doré plumage,
Et un teint rouge-blanc au surplus du corps-sage?
Admirable oiselet, pourquoy donc, envieux,
T’es-tu cent fois rendu invisible à mes ieux,
Lors que legerement me passant à l’aureille
Tu laissois seulement d’un doux bruit la merveille?
Je n’eusse esté cruel à ta rare beauté,
Comme d’autres qui t’ont mortellement traité,
Si tu eusses à moy daigné te venir rendre.
Mais quoy tu n’as voulu à mon desir entendre.
Je ne lairray pourtant de celebrer ton nom,
Et faire qu’entre nous tu sois de grand renom.
Car je t’admire autant en cette petitesse
Que je fay l’Elephant en sa vaste hautesse.
Niridau c’est ton nom que je ne veux changer
Pour t’en imposer un qui seroit étranger.
Niridau oiselet delicat de nature,
Qui de l’abeille prent la tendre nourriture
Pillant de noz jardins les odorantes fleurs,
Et des rives des bois les plus rares douceurs.
A ces hotes de l’air pourray-je sans offense
D’un petit peuple ailé adjouter l’excellence?
Ce sont mouches, de qui sur le point de la nuit
La brillante clarté parmi les bois reluit
Voletans ça & là d’une presse si grande,
Que du ciel etoilé la lumineuse bende
Semble n’avoir en soy plus d’admiration.
Faisant doncques ici commemoration
Des beautez de ce lieu, il est bien raisonnable
Que vous y teniez rang & place convenable.
Mais puis que ja desja noz voiles sont tendus,
Et allons revoir ceux qui nous cuident perdus,
Je dis encore Adieu à vous beaux jardinages,
Qui nous avez cet an repeu de vos herbages,
Voire aussi soulagé nôtre necessité
Plus que l’art de Pæon n’a fait nôtre santé.
Vous nous avez rendu certes en abondance
Le fruit de noz labeurs selon notre semence.
Hé que sera-ce donc s’il arrive jamais
(Ce qu’il est de besoin qu’on face desormais)
Que la terre ici soit un petit mignardée,
Et par humain travail quelquefois amendée?
Qui croira que le segle,& la chanve, & le pois,
Le chef d’un jeune gars ait surpassé deux fois?
Qui croira que le blé que l’on appelle d’Inde
En cette saison-ci si hautement se guinde
Qu’il semble estre porté d’insupportable orgueil
Pour se rendre, hautain, aux arbrisseaux pareil?
Ha que ce m’est grand deuil de ne pouvoir attendre
Le fruit qu’en peu de temps vous promettiez nous rendre!
Que ce m’est grand émoy de ne voir la saison
Quand ici meuriront la Courge, le Melon,
Et le Cocombre aussi: & suis en méme peine
De ne voir point meuri mon Froment, mon Aveine
Et mon Orge & mon Mil, pois que le Souverain
En ce petit travail m’a beni de sa main.
Et toutefois voici de ce mois le trentieme,
Mois qui jadis estoit en ordre le cinquième
Peuples de toutes parts qui estes loin d’ici
Ne vous emerveillez de cette chose ci,
Et ne nous tenez point comme en region froide,
Ce n’est point ici Flandre, Ecosse, ni Suede,
La mer ici ne gele, & les froides saisons
Ne m’ont oncques forcé d’y garder les tisons.
Et si chez vous l’eté plustot qu’ici commence,
Plustot vous ressentez de l’hiver l’inclemence.
Mais tu restes encor, Poutrincourt attendant
Que ta moisson soit préte: & nous nous cependant
Faisons voile à Campseau où t’attent le navire
Que de là doit tous en la France conduire.
Cependant beaux epics meurissez vitement,
Dieu le Dieu tout-puissant vous doint accroissement,
Afin qu’un jour ici retentisse sa gloire
Lors que de ses bien-faits nous ferons la memoire.
Entre lesquelz bien-faits nous conterons aussi
Le soin qu’il aura eu de prendre à sa merci
Ces peuples vagabons qu’on appelle Sauvages
Hotes de ces forèts & des marins rivages,
Et cent peuples encor qui sont de tous côtez
Au Su, à l’Oest au Nort de pié-ferme arretez
Qui aiment le travail, qui la terre cultivent,
Et libres, de ses fruits plus contens que nous vivent,
Mais en ce deplorable est leur condition,
Que du siecle futur ilz n’ont l’instruction.
Pourquoy, ô Tout-puissant, pourquoy donc cette race
As-tu jusques ici rejetté de ta face,
Et pourquoy laisses tu devorer à l’enfer,
Tant d’humains qui devroient dessus lui triompher
Veu qu’ilz sont comme nous ton oeuvre & ta facture,
Et ont de toy receu nôtre fraile nature?
Ouvre donc les thresors de tes compassions,
Et verse dessus eux tes benedictions,
Afin qu’ilz soient bien-tot ton sacré heritage,
Et chantent hautement tes bontés en tout âge.
Si-tot que ton Soleil sur eux éclairera,
Aussi-tot cet gent d’adorer on verra.
Temoins soient de ceci les propos veritables
Que Poutrincourt tenoit avec ces miserables
Quand il leur enseignoit notre Religion,
Et souvent leur montroit l’ardente affection
Qu’il avoit de les voir dedans la bergerie
Que Christ a racheté par le pris de sa vie.
Eux d’autre part emeus clairement temoignoient
Et de bouche & de coeur le desir qu’ilz avoient
D’estre plus amplement instruits en la doctrine
En laquelle il convient qu’un fidele chemine.
Où estes vous Prelats, que vous n’avez pitié
De ce peuple qui fait du monde la moitié?
Du moins que n’aidez-vous à ceux de qui le zele
Les transporte si loin comme dessus son aile
Pour établir ici de Dieu la saincte loy
Avecque tant de peine, & de soin & d’émoy
Ce peuple n’est brutal, barbare ni sauvage,
Si vous n’appellez tels les hommes du vieil âge,
Il est subtile, habile, & plein de jugement,
Et n’en ay conu un manquer d’entendement,
Seulement il demande un pere qui l’enseigne
A cultiver la terre, à façonner la vigne,
A vivre par police, à estre menager,
Et souz des fermes toicts ci-apres heberger.
Au reste à nôtre égare il est plein d’innocence
Si de son createur il avoit la science.
Que s’il ne le conoit, sa bouche ni son coeur
Ne ravit point à Dieu par blaspheme l’honneur.
Il ne sçait le metier de l’amoureux bruvage,
De l’aconite aussi il ne sçait point l’usage,
Sa bouche ne vomit nos imprecations,
Son esprit ne s’adonne à nos inventions
Pour opprimer autrui, l’avarice cruelle
D’un souci devorant son ame ne bourrelle
Mais il a du Gaullois cette hospitalité
Qui tant l’a fait priser en son antiquité.
Son vice le plus grand est qu’il aime vengeance
Lors que son ennemi lui a fait quelque offense.
Je vous di donc Adieu, pauvre peuple, & ne puis
Exprimer la douleur en laquelle je suis
De vous laisser ainsi sans voir qu’on ait encore
Fait que quelqu’un de vous son Dieu vrayment adore
Sortons donc de ce Port à la faveur de l’Est,
Car en ces côtes ci est ordinaire l’Ouest,
Puis, souvent cette mer est de brumes couverte
Qui des hommes peu cauts cause l’extreme perte.
Adieu pour un dernier Rochers haut elevés,
Qui orgueilleusement voz grottes soulevés,
D’où distillent sans fin des pluies abondantes
Que leur versent les eaux des montagnes coulantes.
Adieu doncques aussi Grottes qui m’avez pleu
Quand souz votre lambris au clair du jour j’ay veu
Figurées d’Iris les couleurs agreables.
Ores que nous voyons les flots épouvantables
Du profond Ocean, pourray-je bien passer
Sans saluer de loin, ou quelque Adieu laisser
A la terre que a receuë notre France
Quand elle vint ici faire sa demeurance?
Ile, je te saluë, ile de Saincte Croix,
Ile premier sejour de noz pauvres François,
Qui souffrirent chez toy des choses vrayment dures,
Mais noz vices souvent nous causent ces injures.
Je revere pourtant ta freche antiquité
Les Cedres odorans qui sont à ton côté,
Tes Loges, tes Maisons, ton Magazin superbe,
Tes jardins étouffez parmi la nouvelle herbe:
Mais j’honore sur tout à-cause de noz morts
Le lieu qui sainctement tient en depost leurs corps,
Lequel je n’ay pu voir sans un effort de larmes,
Tant mon navré le coeur ces violentes armes.
Soyez doncques en paix, & puissiez vous un jour,
Vous trouver glorieux au celeste sejour.
Mais cependant, DE MONTS, tu emportes la gloire
D’avoir sur mille morts obtenu la victoire,
Témoignage certain de ta grande vertu,
Soit quand tu as des flots la fureur combattu
En venant visiter cette étrange province
Pour suivre le vouloir de HENRY nôtre Prince
Soit lors que tu voiois mourir devant tes yeux
Ceux-là qui t’ont suivi en ces funestes lieux.
Je vous laisse bien loin, pepinieres de Mines
Que les rochers massifs logent dedans leurs veines,
Mines d’airain, de fer, & d’acier, & d’argent,
Et de charbon pierreux, pour saluer la gent
Qui cultive à la main la terre Armouchiquoise.
Je te saluë donc nation porte-noise
(Car tu as envers nous forfait par trahison)
Pour te dire qu’un jour nous aurons la raison
Avecque plus d’effect de ton outrecuidance,
Si qu’entre nous sera maudite ta semence.
Mais ta terre je veux saluer en tout bien,
Car un ample rapport elle nous fera bien
Quand elle sentira du François la culture.
Car en elle desja la provide Nature
A le raisin semé si plantureusement,
Et en telle beauté, que Bacchus mémement
Ne sçauroit invoqué lui faire davantage.
Mais son peuple ignorant ne sçait du fruit l’usage.
Terre, tu as encor de féves & de blés
Tes greniers souz-terrains en la moisson comblés.
Mais quoy que tes biens tu donnes abondance
Produisant d’autres fruits sans l’humaine assistance
Tes qu’avons veu la Chanve & la Courge & la Noix,
Tes féves tu ne veux ni tes blez toutefois
Produire sans travail, mais ta grand’ populace
D’un bois coupant ta brise, & en mottes t’amasse
Pour (sur le renouveau) sa semence y planter,
Mais une chose encor il me faut reciter
Qui pour sa rareté à l’écrire m’oblige,
C’est le fruit que produit la Chanve la tige,
Fruit digne que les Rois le tiennent precieux
Pour le repos du corps le plus delicieux:
C’est une soye blanche & menuë & subtile
Que la Nature pousse au creux d’une coquille,
Soye qu’en maint usage employer on pourra,
Et laquelle en cotton l’ouvrier façonnera,
Quand de bons artisans tu seras habitée
Par une volonté de pié-ferme arretée.
Puisse-je voir bien-tot cette chose arriver,
Et le François soigneux à tes champs cultiver,
Arriere des soucis d’une peineuse vie,
Loin des bruits du commun, & de la piperie.
Cherchant dessus Neptune un repos sans repos
J’ay façonné ces vers au branle de ses flots.
M. LESCARBOT.