ODE EN LA MEMOIRE
du Capitaine Gourgues
Bourdelois.
Voy l’Histoire de la Nouvelle-France Liv. 1, ch. XIX & XX.
OURGUES, l’honneur Bourdelois,
Je veux reveiller ta gloire,
Et faire eclater ma voix
Dans le temple de Memoire,
En racontant ta valeur
Ta conduite & ta prouësse,
Quand, d’un invincible coeur,
Tu mis la main vengeresse
Sur le soldat bazané
Du sang des François avide,
Qui nous avoit butiné
Les beautez de la Floride.
Si-tot que de noz François
Tu entendis la ruine,
Et que le peuple Iberois
Occupoit la Caroline,
Tu prins resolution
De venger le grand outrage
Fait à nôtre nation
Par une Hespagnole rage.
A tes despens tu mis sis
De bons hommes une bende
Au combat bien resolus,
Puis que c’est toy qui commande.
Tu ne leur dis à l’abord
Le secret de ton affaire,
Come Capitaine accort,
Qui sçais bien ce qu’il faut taire.
Mais quant tu te vis porté
Dessus la terre nouvelle,
Tu leur dis ta volonté
De venger une querelle,
Querelle qui les François
Et grans & petits regarde,
Et partant qu’à cette fois
Ne faut, d’une ame coüarde
Reculer quand la saison
De bien faire se presente,
Afin d’avoir la raison
De l’injure violente
Faite aux premiers conquesteurs
D’une terre si lointaine
Par des assassinateurs
De race Mahumetaine.
A ces mots encouragés
Ils se mettent en bataille,
Et vont en ordre rangés
Droit contre cette canaille.
L’un & l’autre petit Fort
Ils attaquent de courage,
Et par un puissant effort
Ilz les mettent au pillage.
Mais il n’estoit pas aisé
D’attaquer la Caroline,
Si GOURGUES n’eust avisé
Prudemment à sa ruine.
Car l’adversaire estoit fort
D’hommes, d’armes & de place,
Mais nonobstant prés du Fort
En fin sa troupe s’amasse.
L’Hespagnol estant sorti
Pour lui faire une saillie
Rencontre un mauvais parti
Qui a sa gent acuillie,
CAZENOVE donne à des
GOURGUES les rencontre en face,
Qui les font (en peu de mots)
Tous demeurer sur la place.
Le reste tout étonné
La Forteresse abandonne,
Mais las! il est mal mené
N’ayant secours de personne.
Car le Sauvage irrité
Ne lui fait misericorde,
Lequel de sa cruauté
Trop frechement se recorde.
Mais ceux qui tombent és mains
Des François, on les attelle
Aux arbres les plus hautains
Pour y faire sentinelle.
A LA MEMOIRE D’UN
Sauvage Floridien que se proposoit
mourir pour les François.
Voy l’Histoire de la Nouvelle
France liv. 1. chap. 20.
U trouverons-nous un courage
Semblable à cil de ce Sauvage,
Qui pour ses amis secourir
Vient lui-méme sa vie offrir,
Laquelle il croit devoir épandre
Pour nôtre querele defendre?
Certainement un homme tel
Doit parmi nous estre immortel.
Et devons louer tout de méme
Le souci qu’il a de sa femme
Requerant qu’on lui face don
Apres son trépas du guerdon
Que meriteroit sa vaillance
Mourant pour l’honneur de la France.
A PIERRE ANGIBAUT
dit CHAMP-DORÉ Capitaine de
Marine en la Nouvelle-France.
SONNET.
I des pilotes vieux le renom dure encore
Pour avoir sceu voguer sur une étroite mer,
Si le monde à present daigne encore estimer
Ariomene, avec Palinure & Pelore;
C’est raison (CHAMP-DORÉ) que nôtre âge t’honore,
Qui sçais par ta vertu te faire renommer,
Quand ta dexterité empeche d’abimer
La nef qui va souz toy du Ponant à l’Aurore.
Ceux-là du grand Neptune oncques la majesté
Ne vivent, ni le fond de son puissant Empire:
Mais dessus l’Ocean journellement porté
Tu fais voir aux François des païs tout nouveaux,
Afin que là un jour maint peuple se retire
Faisant les flots gemir souz les ailez vaisseaux.
Fait au Port Royal en la Nouvelle-France.
LA DEFFAITE DES
SAUVAGES ARMOUCHIQUOIS
PAR LE SAGAMOS MEMBERTOU
& ses alliez Sauvages, en la
Nouvelle-France, au mois de Juillet
1607.
Où peuvent reconoitre les ruses de guerre desdits Sauvages, leurs actes funebres, les noms de plusieurs d’entre-eux & la maniere de guerir les blessez.
E ne chante l’orgueil du beant Briarée,
Ni du fier Rodomont la fureur enivrée
Du sang dont il a teint préque tout l’Univers
Ni comme il a forcé les pivots des enfers.
Je chante Membertou, & l’heureuse victoire
Qui lui acquit naguere une immortelle gloire
Quand il joncha de morts les champs Armouchiquois
Pour la cause venger du peuple Souriquois.
Entre ces peuples-ci une antique discorde
Fait que bien rarement l’un à l’autre s’accorde,
Et si par fois enter eux se traite quelque paix,
Cette pais se peut dire un attrappe-niais.
Car oncques le Renard ne changea sa nature
Et de garder la foy l’homme double n’eut cure,
Ceci n’a pas long temps se conut par effect
Aux depens de celui qui me donne sujet
De dire qui a meu Membertou & sa suite
De faire pour sa mort si sanglante poursuite.
Ce fut Panoniac (car tel estoit son nom)
Sauvage entre les siens jadis de grand renom.
Cetui cuidant avoir faite bonne alliance
Avecques ces mechans, alloit sans deffiance
Parmi eux conversant: mémes il les aidoit
Bien souvent du plus beau des biens qu’il possedoit.
Mais pour cela la gent à mal faire addonée,
Sa mauvaise façon n’a point abandonnée.
Car ce Panoniac il n’y a pas dix mois
Les estant allé voir (pour la derniere fois)
Portant en ses vaisseaux marchandises diverses
Pour en accommoder ces nations perverses,
Eux qui sont de tout temps avides de butin,
Sans aucune merci assomment leur voisin,
Pillent ce qu’il avoit & en font le partage.
Les compagnons du mort se sauvans à la nage
Se cachent pour un temps à l’ombre d’un rocher,
N’osans de ces matins à la chaude approcher.
Ça pour dire vray, la meurtriere cohorte
Estoit contre ceux-ci & trop grande & trop forte.
Mais comme de Phoebus les chevaus harassez
Se furent retirez souz les eaux tout lassez
Ces enragés en fin abandonnant la place
Laisserent là le corps tué à coups de masse,
Lequel à la faveur de la sombreuse nuit
Soudain par ses amis fut enlevé sans bruit,
Et mis, non, comme nous, en depost à la terre,
N’en un coffre de bois, ni au creux d’une pierre,
Ains il fut embaumé à la forme des Rois
que l’Ægypte pieuse embaumoit autrefois.
Le peuple Etechemin de cette mort cruelle,
Receut tout le premier la mauvaise nouvelle,
D’où s’ensuivit un dueil si rempli de douleurs
Que le haut Firmament en ouït les clameurs
(Car lors que cette gent la mort des siens lamente
Le voisinage ensemble à grans cris se tourmente)
Mais ce ne fut ici le brayment principal,
Car quand ce pauvre corps fut dans le Port Royal
Aux siens representé, Dieu sçait combien de plaintes,
De cris, de hurlemens, de funebres complaintes.
Le ciel en gemissoit, & les prochains côtaux
Sembloient par leurs echoz endurer tous ces maux:
Les épesses foréts, & la riviere méme
Tèmoignoient en avoir une douleur extreme.
Huit jours tant seulement se passerent ainsi
Pour respect du François qui se rit de ceci.
Les services rendus à l’ombre vagabonde
(Qui du lac Stygieux a desja passé l’onde)
Et au corps là present, le Prince Souriquois
Commence à s’écrier d’une effroyable voix:
Quoy doncques, Membertou (dit-il en son langage)
Lairra-il impuni un si vilain outrage?
De l’excés fait aux siens & méme à sa maison?
Verray-je point jamais éteinte cette race
Qui des miens & de moy la ruine pourchasse?
Non, non, il ne faut point cette injure souffrir.
Enfans, c’est à ce coup qu’il nous convient mourir,
Ou bien par nôtre bras envoyer dix mille ames
De cette gent maudite aux eternelles flammes.
Nous avons prés de nous des François le support
A qui ces chiens ici ont fait un méme tort.
Cela est resolu, il que la campagne
Au sang de ces meurtriers dans peu de temps se baigne.
Auctaudin mon cher fils, & ton frere puisné
Qui n’avez vôtre pere oncques abandonné,
Il faut ores s’armer de force & de courage,
Sus, allez vitement l’un suivant le rivage,
D’ici au Cap-Breton, l’autre à travers les bois
Vers les Canadiens, & les Gaspeïquois,
Et les Etechemins annoncer cette injure,
Et dire à nos amis que tous je les conjure
D’en porter dedans l’ame un vif ressentiment,
Et pour l’effect de ce qu’ilz s’arment promptement
Et me viennent trouver prés de cette riviere,
Où ilz sçavent que j’ay plantée ma banniere.
Membertou n’eut plustot à ses gens commandé,
Que chacun prent sa route où il estoit mandé,
Et fit en peu de temps si bonne diligence,
Qu’il sembla devancer un postillon de France,
Si bien qu’au renouveau voici de toutes parts
Venir à Membertou jeunes & vieux soudars
Tous à ceci poussez d’esperances non vaines
Souz l’asseuré guidon des braves Capitaines
Chkoudun, & Oagimont, Memembouré, Kichkou,
Messamoet, Ouzabat, & Anadabijou,
Medagoet, Oagimech, & avec eux encore
Celui qui plus que tous l’Armouchiquois abhorre,
C’est Panoniagués, qui a occasion
De procurer mal-heur à cette nation
Pour le dur souvenir de la mort de son frere.
Quand tout fur arrivé, de cette mort amere
Il fallut de nouveau recommencer le dueil,
Et le corps decedé mettre dans le cercueil.
Le barbu Membertou lors prenant la parole:
Vous sçavez, ce dit-il, ô peuple benevole,
Le motif qui vous a conduit jusques ici,
C’est ce corps que voyés massacré sans merci,
De qui le sang versé vous demande vengeance.
Sans que par long discours je vous en face instance.
Et comme és siecles vieux quant au peuple Romain
Fut montré de Cæsar le massacre inhumain,
Tout à l’instant émeu d’une ardente colere
Il voulut reparer ce cruel vitupere
Contre les assassins (ainsi que j’ai appris
Qu’il est mentionné és anciens écrits)
Ainsi vous devez tous à ce spectacle étrange
Estre émeus du desir de garder la loüange.
Que nos antecesseurs nous ont mis en depos,
Et par laquelle ilz sont maintenant en repos,
N’ayans point estimé estre dignes de vivre.
Sans de leurs ennemis les injures poursuivre.
A ces mots un chacun au combat animé
Sent un feu de vengeance en son coeur allumé,
Et eussent volontiers contre cette canaille,
(S’il y est eu moyen) lors donné la bataille,
Mais il falloit premier le corps ensevelir,
Et du dernier devoir les oeuvres accomplir.
Cette grand’ troupe donc de douleur affollés
A conduit le corps mort dedans son Mausolée,
En faisant sacrifice à Vulcan de ses biens
Masse, arcs, fleches, carquois, petun, couteaux & chiens,
Matachiaz aussi, & la pelleterie
Que d’epargne il avoit quant il perdit la vie.
Mais quant aux assistans, chacun à son pouvoir
Lui fit, devotieux l’accoutumé devoir.
Qui donne des castors, qui des couteaux, des roses,
Armes, Matachiaz, & maintes autres choses.
Puis ferment le sepulchre, & laissent reposer
Celui duquel ilz vont la querelle épouser.
Le ciel qui bien-souvent les mal-heurs nous presage,
Avoit auparavant par un triste presage
Témoigné les effects de cette guerre ici,
Car ayant un long temps refrongné son sourci,
Il fit voir maintefois des torches allumées,
Des lances, des dragons, des flambantes armées.
Ainsi s’en va la flotte avec intention
De veincre, ou de mourir à cette occasion,
Laissans de leurs enfans & femmes la tutele
A nous, qui en avons rendu conte fidele.
Quand des Armouchiquois les rives ils ont veu
Ce peuple deffiant les a tot reconu.
Soudain les messagers volent par la campagne,
Et sonnent du cornet sur chacune montagne
Pour le monde avertir d’estre au guet, & veiller
Avant que l’ennemi les vienne reveiller.
Peuples de tous côtez à grand’ troupes s’amassent
Tant qu’en nombre les flots de la mer ilz surpassent.
Mais pourtant Membertou ne s’epouvante point
Car il sçait le moyen de prendre bien à point
L’ennemi, qui tout fier, voyant son petit nombre,
Se promet l’enlever si-tot que la nuit sombre
Aura dessus la terre étendu son rideau.
Membertou cependant approche son vaisseau
Du port de Cahoücoet, où la troupe adversaire
Vers eux le conduisoit: mais il avoit laissé
Ses gens derriere un roc, & s’estoit avancé,
Afin de reconoitre & le port & la terre
Qu’il vouloit ruiner par le’effort de la guerre.
He, He, ce fut le cri duquel il appella
Tout ce peuple attentif que ferme attendoit là
Yo, yo, fut répondu. Puis apres il demande
S’il pourroit seurement & sa petite bende
Traiter avecques eux, & amiablement
Vuider le different qui a si longuement
L’un et l’autre troublé & reduit en ruine
Tandis que l’appetit de vengeance les mine
Et leur mange le coeur. Eux cuidans attrapper
Celui qui plus fin qu’eux les venoit entrapper,
Disent que librement de la rive il s’approche,
Et ses gens qu’il avoit laissé devers la roche,
Qu’ilz n’ont plus grand desir que de voir une paix
Solidement entre eux établie à jamais,
Afin qu’eux qui des Francs ont bonne conoissante
Leur facent part des biens dont ils ont abondance,
Et se puissent ainsi l’un l’autre secourir
Sans plus d’orenavant l’un sur l’autre courir
Membertou reçoit l’offre, & quant & quant otage,
Envoyant un des siens par échange au rivage,
Puis recule en arriere, & vas ses gens revoir,
Qu’il trouve grandement desireux de sçavoir
En quelle volonté ces peuples ci estoient,
Et si à quelque paix encliner ilz sembloient.
Le Prince Souriquois ses suppots abordant
D’un visage joyeux il les va regardant,
Disant, Ilz sont à nous: la farce s’en va faite,
C’est demain qu’il faut voir cette troupe defaite:
Et leur conte amplement ce qui s’estoit passé,
Et comment ilz s’estoient l’un l’autre caressé.
Au surplus (ce dit-il) pensons de les surprendre,
Et en ce fait ici gardons de nous meprendre.
Quand nous sommes partis le conseil a esté
De leur faire present des biens qu’avons porté,
Et avec eux troquer de notre marchandise
A fin que l’homme feint soit prise en sa feintise.
Nous irons donc par mer la moitié seulement:
Le surplus en deux parts ira secretement
Rengeant le long du bois en bonne sentinelle
Tant que, le temps venu, ma trompe les appelle:
Lors ils viendront charger, & nous seconderont,
Et tant que durera le jour ilz frapperont,
Sans merci, sans faveur, & sans misericorde,
Afin qu’ici de nous long temps on se recorde.
Outre nôtre querele il y a du butin,
Ils ont du blé, des noix, de la vigne & du lin,
Toux ces biens sont à nous si nous avions courage,
Et si voulons avoir leurs femmes au pillage
Nous les aurons aussi. Il estoit nuit encor
Et le clair ciel estoit tout brillant de clous d’or,
Quand Membertou (de qui l’esprit point ne repose)
A prendre son quartier tout son peuple dispose,
Et ceux-là qu’il conoit à la course legers
Il les fait essayer les terrestre dangers.
Ainsi Memembouré dispos à la poursuite
Est fait le general d’une troupe d’elite,
Medagoet d’autre part hardi aux grans exploits
Choisit de tout le camp les plus forts & adroits.
Mais le grand Sagamos pour tendre sa banniere
Attendit que l’Aurore eust épars sa lumiere
En tout son horizon: & lors que le Soleil
Eut esté reconduit au lieu de son reveil
Il met la voile au vent, tirant droit à la place
Où desja l’attendoit cette grand’ populace,
Où estant arrivé, partie de ses gens
A descendre apres lui se monstrent diligens.
Il saluë les chefs de cette compagnie,
Entre autres Olmechin, Marchin, & leur mesgnie.
Puis offre les presens dont j’ay fait mention,
C’estoient robbes, chappeaux, & chausses, & chemises.
Mais quand il fallut voir les autres marchandises,
Parmi les fers pointus, poignars, & coutelas,
Des trompes y avoit, dont on ne sçavoit pas
L’usage, ni la fin du mal qu’elles couvoient.
Les autres cependant dans le bois attendoient
Soigneusement l’appel qui avoit esté dit,
Quand Membertou voulant etaller son credit,
Il convoque ce peuple embouchant une trompe,
Et trompant, les trompeurs trompeusement il trompe.
Car tout en un instant lui qui n’avoit point d’armes
Oyant les siens venir feignit estre aux alarmes,
Et se trouvant garni de masses, & poignars,
D’arcs, fleches, coutelas, de picques & de dars,
Il en saisit ses gens, & chacun d’eux commence
Sur l’heure à chamailler sans grande resistence.
Ils en font grand massacre, & cependant du bois
Arrive le surplus criant à haute voix,
He, He, oukchegouïa, & parmi la melée
Se voit incontinent cette troupe melée.
L’Armouchiquois voyant que de lui c’estoit fait
S’il ne remedioit promptement à son fait,
A ce dernier besoin pense de se defendre
Plustot qu’à la merci de ceux icy se rendre.
Ils estoient la pluspart je de couteaux armez
Que de porter au col ilz sont accoutumez,
Mais ces armes bien peu lur servirent à l’heure.
Car Membertou muni d’une armure plus seure,
D’un bouclier de bois dur, & d’un bon coutelas,
Ains que le trenchant d’une faux met à bas
L’honneur des beaux épics: son epée de méme
Moissonoit l’ennemi d’une rigueur extreme.
Suivans le train du chef, ne manquent point de coeur,
Mais rendans des grans cris & voix épouvantables,
Tuent comme fourmis ces pauvres miserables,
Desquels lors c’estoit fait s’ilz n’eussent eu recours
Au bien qui vient parfois de tourner à rebours.
Ce peuple de tout temps amateur de pillage
Cuidoit sur Membertou avoir tel avantage,
Que d’armes pour cette heure il ne leur fut besoin,
Neantmoins en tous cas ilz avoient eu le soin
D’en faire un magazin au fond d’une vallée,
Où la troupe fuiarde en fin s’en est allée.
Là chacun se fournit d’arcs, fleches, & carquois,
De picques, de boucliers, & de masses de bois.
Là de tourner visage, & d’une face irée
Charger sur Membertou & sa gente enivrée
Su sang Armouchiquois. A ce nouvel effort
Fut Panoniagués au danger de la mort
Blessé d’un javelot environ la poitrine.
Chkoudun le courageux, y receut sur l’echine
Un coup qui l’atterra, & se vit en danger
(L’ennemi gaignant pié) de jamais n’en bouger.
Mais le fort Chkoudumech’ son frere, de sa masse
Fendant la presse, fit bien-tot se faire place
Pour le tirer de là: mais il y fut feru
D’un coup que lui chargea de toute sa vertu
Le cruel Olmechin. Mnefinou (dont la gloire
Par toute cette cotte est en tous lieux notoire)
Comme le plus hardi, s’efforce de son dard
Transpercer Membertou de l’une à l’autre part:
Mais le coup gauchissant par la subtile addresse,
Du Prince Souriquois, à son fils il s’addresse,
Son fils Actaudinech’, lequel il aime mieux
Que toutes les beautez de la terre & des cieux
Ce coup donques perçant le détroit de sa manche
Vite comme un éclair luy porta dans la hanche:
Dequoy effrayé le Prince Membertou,
Il se remet aux ieux du monstrueux Gougou
Le duel ancien qu’en sa jeunesse tendre
Jadis son pere osa hazardeux entreprendre,
Et redoublant sa force il étendit son bras,
Et le fendit en deux de son fier coutelas.
Et comme un chene haut abbatu par l’orage
Traine en bas quant & soy son plus beau voisinage,
Ainsi Mnefinou mort, maint des siens alentour
Alla voir de Pluton le tenebreux sejour.
L’Armouchiquois pourtant ne laisse de poursuivre,
Aimant mieux là mourir que honteusement vivre
S’il arrivait jamais que Membertou veinqueur
Leur laissat du combat l’eternel des-honneur.
Ainsi se r’assemblans font des stares diverses
Et à leur ennemi donnent maintes traverses.
Car jusques là n’avoient encor esté rangés,
Occasion que mal ilz s’estoient revengés.
Bessabés & Marchin ont les pointes premieres,
Que venans attaquer avec leurs bendes fieres
Le chef des Souriquois, une grele de dars
En l’un & en l’autre ôt tombe de toutes parts.
La clarté du soleil en demeure obscurcie,
Et le nombre des traits toujours se multiplie.
A cette charge ici quelques uns sont blessés
Parmi les Souriquois: mais plus de terrassés
Sont de l’autre côté: car de ceux-ci les fleches
A pointe d’os, ne font de si mortelles breches
Comme de ceux qui sont plus voisins des François
Qui des pointes d’acier ont au bout de leurs bois,
Toutefois de nouveau voici nouvelle force
Qui des Membertouquois les bras, non les coeurs, force.
Go, go, go, c’est leur cri, Abejou, Olmechin,
Le fort Argostembroet, & le fier Bertachin
En sont les conducteurs, qui de premiere entrée
Du vaillant Messamoet la troupe ont rencontrée,
Messamoet (qui jadis humant l’air de la France
Avoit de guerroyer reconu la science
Parmi les domestics du Seigneur de Grand-mont)
Apres mainte bricole avoit gaigné le mont
D’où il pensoit avoir un facile avantage
Pour mettre sans danger l’adversaire en dommage.
Mais cetui-ci rusé loin de là declina,
Et le gros escadron des Souriquois mena
Poursuivant vivement jusques dessus l’orée
Où deux fois chaque jour se hausse la marée,
Là Neguioadetch’ mere du decedé
Apres avoir long temps le combat regardé,
Voyant en desarroy de Membertou la troupe
Elle se met à terre, & sort de sa chaloupe,
Afin de donner coeur aux soldats étonnés
Qui leur premiere assiette avoient abandonnés.
Et comme des Persans les meres & les femmes
Jadis voyans leurs fils & leurs maris infames
S’enfuir du Medois qui les alloit suivant,
Courageuses soudain allerent au-devant,
Sans honte leur montrer de leur corps la partie
Par où l’homme reçoit l’entrée de la vie,
Les unes s’écrians: Quoy doncques voulez vous
Vous sauver ci-dedans pour eviter les coups
Ce cil qui vous poursuit? Les autres d’autre sorte
Crians à leurs enfans: R’entrez dedans la porte
Du logis dans lequel vous avés esté nés,
Ou contre l’ennemi promptement retournés.
Eux d’un spectacle tel se trouvans pleins de honte,
Un sang tout vergongneux à l’heure au front leur monte.
Si bien que retournans leurs faces en arriere
A l’Empire Medois mirent la fin derniere.
Ainsi fit cette mere en voyant le danger
Ou alloit Membertou & les siens se plonger.
Neguiroët son mari ores paralytique,
Mais qui de bien combattre entendoit la pratique,
S’y estoit fait porter: & bien reconoissant
Le desastre prochain qui les alloit pressant
S’il ne leur arrivoit quelque nouvelle force,
Se fait descendre à terre, & lui-méme s’efforce
De marcher au combat, afin de là mourir
S’il ne pouvoit au mons ses amis secourir.
Estant au milieu d’eux il leur donne courage
Et les conjures tous de venger son outrage.
Mes amis (ce dit-il) vous ne combattez point
Pour le fait seulement, helas! qui trop me point.
Il y va de l’honneur, il y va de la vie:
Ces deux ici perdus, la perte en est suivie
Des soupirs & regrets des femmes & enfans
De qui nos ennemis s’en iront triomphans
Tout ainsi que de nous. Ayez doncques courage,
Je les voy ja branler: c’est ici bon presage.
A ces mots Membertou fait tirer les Mousquets
Qu’au partir les François lui avoient tenus prets.
Chkoudun en fait autant (car il a eu de méme
Deux Mousquets pour autant que les François il aime)
Lesquels estoient parez pour la necessité
Comme un dernier remede au corps debilité.
Aux coups de ces batons en voila dix par terre.
Et le reste effrayé au bruit de ce tonnerre.
Abejou, Chitagat, Olmechin, et Marchin
Quatre des plus mauvais de ce peuple mutin
A ce choc sont tombés. Chkoudun qui a memoire
Du coup qu’il a receu ne point que la gloire
En demeure au donneur, mais d’un trait donne-mort
Valeureux il attaque Argostembroet le fort,
Et presse le surplus d’une roideur si grande,
Qu’au seul bruit de son nom l’ennemi se debende.
Membertouchis aussi l’ainé de Membertou
A l’aile de son pere assisté de Kichkou,
Se faisant faire jour d’un coup trois en renverse,
Et ja deça, delà, tout est à la renverse.
A cinq cens pas plus loin se trouvans Ouzagat,
Et Anadabijou empechés au combat,
Ilz furent secourus par la troupe hardie
De Panoniagués, qui bien-tot fut suivie
D’Ougimech’ & les siens: si bien qu’en peu de temps
L’ennemi fut fauché comme l’herbe des champs:
Car tout ce que restoit, quoy que puissant en nombre,
Ne porta gueres loin le malheureux encombre
Qui l’alloit tallonnant: d’autant que Oagimont
Avec Memembouré estant au pied du mont
Que nagueres j’ay dit, les fuyars attendirent,
Et valeureusement poursuivans les battirent.
Mais Oagimont s’estant eloigné de son parc,
Trop prompt, y fut blessé grievement d’un trait d’arc.
Memembouré (trop chaut) préque en la méme sorte
L’ennemi poursuivant y eut la jambe torte,
Ce qui plusieurs en fit de leur mains échapper,
Mais ne peurent pourtant leur ennemi tromper.
Car Etmeminaoet l’homme qui de six femme
Peut, galant appaiser les amoureuses flammes,
Et Metembrolebit, Medagoet, Chahocobech’
Bituani, Penin, Actembroé, Semcoudech’,
Tous vaillans champions, soldats & Capitaines
Acheverent du tout ces races inhumaines.
Mais ce qui est ici digne d’étonnement,
C’est que des Souriquois n’est mort un seulement.
L’Armouchiquois éteint, cette armée defaite,
Membertou glorieux fait sonner la retraite,
On trouve de blessés encores Pechkmet,
Oupakour, Ababich’, Pigagan, Chichkmeg,
Umanuet, & Kobech’, dont les playes on pense,
Tandis que du butin d’autre côté l’on pense.
La cure en est sommaire. Entre eux est un devin
(Ignorant toutefois) qu’on appelle Aoutmoin.
Cetui prognostique de l’état du malade
Feint vers quelque demon pour lui faire ambassade,
Et selon sa reponse, en ceci comme en tout,
Il juge s’il sera bien-tot mort ou debout.
Avec ce de la playe il va sucçant le sang,
Il la souffle, & soufflant il s’émeut tout le flanc:
Ceci fait, il applique au dessus de la playe
Du roignon de Castor: & par ainsi essaye
(Le bendage parfait) son malade guerir.
Le butin recuilli, avant que de partir
Des chefs Armouchiquois ils enlevent les tétes
Pour en faire au retour maintes joyeuses fétes.
Ja ilz sont à la voile, & approchent du port
Où ilz doivent donner à leurs femmes confort,
Lesquelles aussi tot que de leur arrivée
Elle ont eu nouvelle, aussi-tot la huée
Elles ont fait de loin, desireuses sçavoir
Quel avoit esté là de chacun le devoir.
Et en ordre marchans, qui en main une masse,
Qui un couteau trenchant (ayans toutes la face
De couleurs bigarée) elles s’attendoient bien
Toutes sur l’heure avoir un Armouchiquois sien,
Afin d’en faire tot cruelle boucherie,
Mais sans cela convint faire leur tabagie.
Et pares le repas la danse s’ensuivit,
Qui dura tout le jour, & qui dura la nuit,
Et toujours durera en s’écrians sans cesse,
Chantans de Membertou la valeur & proüesse
Tant que leur estomach la voix leur fournira,
Ou que quelque mal-heur reposer les fera.