V

Maxime de Chantel, ayant posé sa canne dans le coin d'un compartiment pour y marquer sa place, redescendit sur le quai de la gare du Nord. Le train qui le menait à la station de Chamblais ne partait qu'à trois heures cinq, dans cinq minutes.

Maxime se mit à arpenter le quai de son pas militaire, tout en inspectant les wagons de première classe. Il avait espéré voyager avec les dames de Rouvre qui dînaient aussi à Chamblais.

Il ne les vis point; elles étaient parties dans la matinée. Le train, d'ailleurs, était presque vide, bien que la pureté du ciel, la tiédeur printanière qui brusquement succédait à la fonte des neiges, engageassent les Parisiens aux excursions de banlieue.

Maxime n'avait point vu Maud depuis l'avant-veille, au mardi des Français; la journée d'hier et celle d'aujourd'hui s'étaient écoulées, pour lui, dans une telle détresse de coeur qu'il ne pouvait plus méconnaître l'impérieux besoin de cette femme. Il souffrait de sa détresse et ne voulait la confier à personne. Sa mère qu'il adorait, sa soeur qu'il avait élevée jalousement, leur présence lui pesait presque, car il sentait fixés sur lui des yeux tendres et inquiets qui n'osaient pourtant questionner. Oh ! la pensée qui obsède, qui garrotte, qui bouche les issues de l'âme, pour ainsi dire ! Ce n'était pas un caprice des sens, une fumée de désir que le vent emporte; c'était, depuis le jour où ils s'étaient rencontrés à Saint-Amand, un envoûtement de la tête et du coeur, ce terrible exil de la vie ambiante où jettent les grandes passions.

Les agents de la gare fermaient les portières, invitaient les voyageurs à monter. Maxime, regagnant son compartiment, le trouva en partie occupé par une grosse dame blonde, d'une élégance tapageuse, qui conversait dans un étrange langage mêlé de français et d'italien, avec deux jeunes femmes habillées pareil: celles-ci, Mme Avrezac et sa fille Juliette, Maxime les reconnut pour les avoir rencontrées chez les Rouvre, à sa première visite mais il vit bien qu'elles ne le reconnaissent pas. "Quoi d'étonnant ? On ne m'a même pas présenté; puis elles étaient trop occupées, chacune de son côté. Tant mieux, d'ailleurs; je n'aurai pas à tenir conversation."

Juliette, penchée à la portière, appela:

-- Monsieur Aaron !

Le banquier suant, haletant, accourait. Il grimpa dans le compartiment au moment où le train partait.

"Lui non plus ne me reconnaît pas," pensa Maxime.

En effet, le gros homme avait arrêté sur lui ses yeux ronds de myope, sans le saluer.

-- Et vous allez, vous aussi, chez notre Le Tessier ? demanda l'Italienne.

-- Oui. Paul m'a invité, répliqua Aaron d'une voix lippue, mouillée, coupée de halètements. Nous avons affaire ensemble... Leur propriété est magnifique. Vous la connaissez, n'est-ce pas, madame Ucelli ?

-- Ma ché ! J'y ai fait bien des parties en mail pendant que la duchesse de la Spezzia était à Paris. Mais Mme Avrezac et Juliette y viennent pour la première fois, n'est ce pas ?

Maxime, malgré lui, écoutait. Un pressentiment douloureux lui disait que ces gens allaient parler de la femme qu'il aimait. Il eût voulu, d'avance, leur défendre de prononcer son nom. Et justement, aussitôt, ce nom fut prononcé.

-- Vous savez, disait Mme Avrezac, que c'est Mme de Rouvre qui fait les honneurs de Chamblais ?

-- Elle les fera couchée sur sa chaise longue, alors ? observa Juliette.

-- Oh ! cara, c'est Maud, vous savez bien, qui mène tout dans ce petit monde, répliqua Mme Ucelli. La mère ne compte pas, c'est un zéro.

Elle prononçait "oune zerro", roulant l'r en tonnerre, et sous cette formidable nullité la pauvre Mme de Rouvre s'évoquait, écrasée, anéantie.

-- Paul Le Tessier, reprit-elle, était ami du père de Rouvre qui est mort... camarade de jeunesse. Il a connu Maud toute petite, il l'aime beaucoup.

Aaron rapprocha des trois femmes sa basse figure qui semblait encaustiquée de rouge comme un carreau, et atténuant la voix, mais non sans que Maxime l'entendît:

-- Et le frère, dit-il, Hector le Tessier, celui qui ne fait rien, est-ce qu'il n'est pas aussi très bien avec Mlle de Rouvre ? Pour l'épouser, bien entendu ! ajouta-t-il tout de suite, effaré de ce qu'il osait dire.

-- Altro! s'écria l'Italienne... Notre Hector ! Épouser Maud ! Il est bien trop Parisien... comment dites-vous ? bien trop "à la coule" pour épouser... Surtout celle-là !

-- M. Hector n'aime pas les jeunes filles qui flirtent avec d'autres qu'avec lui, déclara Juliette.

-- Mais, fit Mme Avrezac, Maud flirte-t-elle tant que ça ? Je trouve qu'elle se tient très bien, moi.

Pour cette parole de banale défense, Maxime eût souhaité baiser les mains de cette femme. Mme Ucelli répliqua:

-- Elle est très forte... comment dites-vous ? très "roublarde..." mà! Et le jeune Lestrange ?... Et le comte roumain, qui a été tué sans que l'on sût comment ? Et maintenant, le beau Julien de Suberceaux... Dio mio ! Vous ne le nierez pas, celui-là ?

-- Bah ! fit Mme Avrezac avec indulgence, toutes les jeunes filles flirtent aujourd'hui. C'est la nouvelle mode. Juliette me dit que les jeunes filles qui ne sont pas flirt ne se marient pas. Moi, je trouve que celles qui flirtent ne se marient pas non plus.

-- Tu as raison, maman, fit Juliette. On ne veut plus de nous; mais, au moins, si nous ne nous marions pas nous nous amusons un peu. C'est autant de pris.

-- Il y a flirt et flirt, dit Mme Ucelli. Des autres, je ne dis rien, ma per Suberceaux... Enfin... L'ho visto; so dic he parlo...

Elle acheva sa phrase en italien, pour elle-même, au moment où le train s'arrêtait à une station... Maxime l'entendit mal. Il avait seulement perçu le nom de Maud mêlé à ceux de Suberceaux, de Lestrange, d'Hector, au souvenir du "comte roumain tué sans que l'on sût comment". Certes il eût voulu refouler dans les gorges les mots qui souillaient son idole... Mais, plus fort que tout, le désir d'apprendre, de savoir, le tenait immobile, anxieux des paroles qu'il haïssait.

Le train reparti, Aaron questionna, toujours à demi-voix:

-- Alors Suberceaux... vraiment... croyez-vous que... ?

-- Ah ! s'écria l'Italienne, en menaçant du doigt le banquier, vous êtes jaloux !... Birbante ! soyez patient... C'est encore pour vous que je parierais -- de tous les amoureux.

Maxime, à ces mots qu'il perçut, eut un sursaut si brusque que Mme Avrezac et sa fille, Aaron et Mme Ucelli se retournèrent de son côté... Vraiment, une minute, le voile rouge se tendit devant ses yeux, ses muscles se crispèrent pour frapper dans ce tas de vipères, pour les écraser à coups de poing et de talon... Il se maîtrisa violemment, comprenant que Maud serait mal servie par un scandale. Les autres cependant se taisaient; Aaron se pencha vers les femmes, après avoir considéré Maxime à la dérobée. Sans doute, reconnaissant cette fois l'ancien officier, il prévenait ses compagnes. On fit silence jusqu'au moment où le train stoppa en gare de Chamblais.

Hector Le Tessier et Jacqueline de Rouvre attendaient les voyageurs.

-- Nous sommes venus en tête-à-tête dans le dog-cart, fit Jacqueline, comme deux amoureux. Il m'a fait tellement la cour que j'en rougis encore.

-- Toi, rougir ? répliqua Juliette, non... C'est le grand air, va.

-- Malhonnête !

Elles s'embrassèrent, frottant l'un contre l'autre leurs museaux délicats, avec d'amusantes mines de chattes rivales. Hector, quand on fut sorti de la gare devant laquelle stationnaient un landau fermé et la petite voiture d'osier, fit les présentations. Aaron tendit la main à Maxime qui sembla ne pas apercevoir le geste et salua légèrement, détournant la tête.

-- Moi, déclara Juliette Avrezac, je monte dans le dog-cart avec Le Tessier. J'ai envie de rougir comme Jacqueline.

-- Juliette ! fit sévèrement Mme Avrezac.

Et, tout bas, elle lui dit à l'oreille:

-- Tu ne vas pas laisser ce monsieur avec nous dans le landau, n'est-ce pas ? Il a l'air de vouloir nous dévorer vivantes.

On s'accorda vite. Aaron montait en landau avec les dames; Maxime accompagnait Hector dans le dog-cart... Bien attelée d'une jolie ponette harnachée de jaune, la petite voiture ne tarda pas à prendre une forte avance. Un tournant déroba le landau dès qu'on atteignit les bois.

Hector disait à son compagnon:

-- Vous verrez notre ermitage sans sa robe de printemps qui le pare si bien; mais tel qu'il est, avec ses arbres nus, ses bois ravinés, ses étangs encore jaunis par la fonte des neiges, il vous plaira, à vous qui ne demandez pas une campagne d'opérette... Vous connaissez l'histoire du château ?

-- Non, dit Maxime, distrait, obsédé par l'écho des mauvaises paroles.

-- C'est un partisan du dernier siècle, reprit Hector, M. de Beauregard, qui possédait ces forêts. L'habitation n'était alors qu'un petit rendez-vous de chasse... M. de Beauregard y mena, un jour, une danseuse de l'Opéra, nommée Héro, dont il était éperdument épris, et qui se refusait par caprice, bien qu'il la comblât de cadeaux. Mlle Héro goûta le site, lui trouvant une ressemblance au décor d'un acte d'Armide. "Quel malheur, ajouta-t-elle, qu'il y manque le château !..." Six mois après, le financier, toujours amoureux, ramena à Chamblais son amie toujours cruelle: le site n'avait pas changé, mais, sur l'emplacement du rendez-vous, une baguette magique avait bâti le château d'Armide. Cette fois, dit-on, Héro succomba...Mais vous ne m'écoutez point, cher ami... qu'avez-vous ?

Maxime répondit:

-- C'est vrai... Je suis bouleversé... Ces gens avec qui j'ai voyagé, l'Italienne qui ne me connaissait pas, les Avrezac et Aaron qui ne m'ont pas reconnu, ont parlé pendant le voyage...

-- Ils ont parlé de Mlle de Rouvre et vous les avez entendus ?

-- Oui.

-- Je ne vous demande pas ce qu'ils ont dit, je le sais d'avance. La Ucelli est la pire langue de Paris, et cet ignoble Aaron qui poursuit Maud de ses plates courtisaneries ne lui pardonne pas de les dédaigner. Ne vous avais-je pas prévenu ?... Ils ont parlé de Suberceaux, de Lestrange ?

-- Oui... et d'un certain comte roumain.

-- Le comte Christeanu a demandé régulièrement Maud en mariage; il s'est fait tuer quinze jours après, à Bucharest, pour une querelle de cercle. Je ne vois pas en quoi Maud y fut compromise.

-- Ils ont parlé aussi de vous.

-- De moi ? A propos de Maud !...

-- Vous êtes très intime avec elle, interrompit vivement Maxime, vous l'appelez "Maud" tout court.

La route montait. Hector mit la jument au pas.

-- Ah ça ! mon cher laboureur, devenez-vous fou, voyons ? J'ai connu Maud à quatorze ans, vous dis-je, en jupes courtes; son père et mon frère se tutoyaient... Savez-vous que c'est bien mal aimer une femme que de la suspecter ainsi ? Vous faut-il ma parole d'honneur que je n'ai jamais été que le camarade de Maud de Rouvre ?

-- Vous avez raison, répondit Maxime, baissant le front. Je veux croire en elle... Et pourtant... si vous me donniez votre parole d'honneur... cela effacerait peut-être l'horrible impression de ce que j'ai entendu tout à l'heure.

-- Eh bien ! je vous la donne, homme de peu de foi. Etes-vous content ?

Maxime le remercia d'un regard. Ils ne dirent plus rien jusqu'au moment où, entre les silhouettes éclaircies des arbres, parurent les blanches façades du château d'Armide. "Etrange garçon, pensait Hector... Et moi-même ne suis-je pas plus bizarre que lui ? Voilà que je me mets à défendre passionnément cette fille, comme si j'étais sûr d'elle... Je ne l'épouserais pas, pourtant... Mais qui épouserais-je ? Et puis, vraiment, c'est trop lâche d'empêcher une fille de se marier en racontant sur son compte de sales histoires..."

Descendu devant le perron, Maxime, sans s'attarder au délicieux décor de cette maison de fée, un Trianon plus vaste en plus somptueux, dit à Hector:

-- Combien avons-nous de temps encore avant le dîner ?

-- Une heure et demie, à peu près... Votre habit est dans votre valise ?

-- Oui. En vingt minutes je serai prêt. Permettez-moi de ne pas me montrer encore... Je suis trop bouleversé... Si je rencontrais le banquier ou l'Italienne, je lâcherais des mots que je regrettais après. Laissez-moi me promener un instant, seul, dans le parc... Tout seul, je me calmerai.

-- Eh bien ! allez. Quand vous rentrerez, faites le tour de la maison, vous ne serez pas vu. Un valet de pied vous indiquera la chambre où vous pourrez faire votre toilette.

-- Oui, dit Maxime, j'aime mieux cela. De cette façon, je ne verrai Mlle de Rouvre qu'au moment du dîner. Au revoir.

Le landau apparaissait en haut de la montée: les deux hommes se serrèrent la main. Maxime s'éloigna vite vers les régions les plus touffues du parc, une longue charmille qui s'ouvrait à gauche, pareille à une nef. D'un ciel merveilleusement pur, le soir tombait, lent comme un crépuscule d'été. Et un large croissant de lune, déjà, mêlait à la pâleur rousse de ce crépuscule sa pâleur argentée.

Maxime marchait devant soi, sans voir, le coeur houleux, tâchant de se contenir et de revoir clair en lui-même. Une voix parlait en lui et lui disait: "Prends garde ! vois comme tu souffres déjà par cette femme, et tu ne lui as pas même dit que tu l'aimais ! Prends garde ! Elle n'est pas faite pour toi, ni toi faite pour elle... Il est temps encore de partir !"

Oui, il était temps, et une minute il y songea. Fuir ! courir, par la forêt, jusqu'à la station, et là, se jeter dans le premier train, se sauver comme un voleur, à Paris, se terrer dans les solitudes de Vézeris, jusqu'à ce que l'oubli vînt cautériser sa plaie.

"L'oubli ! Mais je n'oublierai point... Quand j'ai quitté SaintAmand, je ne l'aimais pas, je ne pouvais pas l'aimer, l'ayant à peine entrevue. Et pourtant je n'ai pas oublié..."

Ses pas hasardeux l'avaient mené au bord d'un étang immense, que l'incertitude du soir grandissait encore, effaçant les limites dans la brume. Attachée au bord de l'étang, une petite yole se balançait doucement. Elle ne contenait point d'aviron, mais seulement une de ces rames à large palette que les canotiers appellent une pale et qui suffit à mouvoir et à guider les embarcations légères.

Maxime sauta dans la barque, détacha l'amarre et nagea violemment pour user ses nerfs. Mais sur le lac aux bords mystérieux, aux eaux plombées par le crépuscule, plus seul encore en face de lui-même, la voix se fit plus impérieuse:

"Prends garde ! cette femme c'est l'inconnu: elle apporte dans le pan de sa robe le mystère et le drame..."

Il ne ramait plus, il laissait la barque glisser d'un mouvement qui, lentement, se mourait. Soudain la cloche du château d'Armide sonna au delà de l'étang, au delà des bois. C'était le premier appel annonçant le dîner. Maxime évoqua l'image de Maud, la Maud des soirs, aux cheveux nus, aux épaules nues. Elle était là, si près de lui ! Il n'avait plus que quelques heures à la voir, et il la fuyait ! Un violent reflux de désir et de tendresse submergea ses hésitations. Il regagna vivement le bord, rattacha la yole, courut au château. Sept heures étaient passées de quelques minutes. Il n'eut que le temps de se vêtir à la hâte. Au moment où il descendit au salon, on annonçait le dîner. Il entrevit seulement Mlle de Rouvre, dans la tache sombre d'une robe de velours vert; elle quittait le salon au bras d'Hector; mais à table, il se retrouva près d'elle. Elle le questionna distraitement sur la cause de son retard: il répondit du même ton... L'autre voisin de la jeune fille était le romancier à la mode, Henri Espiens: elle s'entretint avec lui presque tout le temps; il faisait des phrases molles et rondes de causeur pour salons sur l'amour, sur les femmes, avec des rires satisfaits quand il avait achevé. Maud écoutait, souriait, répondait peu.

Maxime, lui, contemplait cette tablée de mondains et, sans les pénétrer encore à demi-mot, à demi-vue, comme un Le Tessier ou un Suberceaux, il commençait à comprendre tous ces oisifs, ni meilleurs, ni pires que le reste de Paris, mon Dieu ! mais soucieux de leurs plaisirs, indulgents aux vices les uns des autres, sortes d'entre-metteurs réciproques, incapables de jalousie et de passion, curieux d'intrigues, de liberté de sexe à sexe, avec l'accident de la débauche complète de temps en temps, -- rarement.

Etabli par Mme de Rouvre et Paul Le Tessier, l'arrangement des places favorisait, avant toute chose, la sensualité des convives masquée du nom indifférent, léger, de "flirt". On avait placé Lestrange entre Jacqueline et Marthe de Reversier, pour qu'il pût à loisir exercer son métier d'énerveur; Aaron mâchait des histoires grasses dans les seins épandus de Mme Ucelli, qui, de l'autre côté, s'aiguisait les yeux à regarder les frisons châtains de Juliette Avrezac. Hector, le sage Hector, causait à voix basse avec Madeleine de Reversie qui, de temps en temps, affectait de lui frapper sur les doigts pour le faire taire. Paul Le Tessier s'était généreusement donné Etiennette comme voisine; il ne se gênait guère pour la regarder tendrement, ni elle pour lever sur lui ses yeux de câlinerie, un peu atristés par moments, au souvenir de sa mère laissée rue de Berne, dont le mal s'aggravait chaque jour. Tous ces gens faisaient les uns en présence des autres leurs petites affaires de sensualité, sous l'oeil indifférent des mères: Mme de Rouvre, Mme de Reversier, Mme Avrezac, et d'un ou deux pères, égarés là, sans emploi prévu. Et lui-même, Maxime, ne l'avait-on pas mis à droite de Maud afin qu'il pût, comme les autres, pousser son aventure, gagner quelque complaisance sur sa voisine !

"Heureusement Suberceaux n'est pas invité, pensa-t-il amèrement; on l'aurait mis de l'autre côté, sans doute, à la place du romancier."

Toute cette tablée lui faisait l'effet d'une sorte de cabinet de restaurant, mais plus pervers, plus frelaté, avec je ne sais quoi en plus de débauche inavouable qui lui venait de la présence des jeunes filles.

"Heureusement aussi, pensa Maxime, Jeanne et ma mère ne sont pas là !"

Sur le conseil discret d'Hector, Mme de Chantel était restée à Paris avec sa fille, et c'était Hector également qui engageait Maxime à ramener sa soeur à Vézeris avec lui, au lieu de la laisser à Paris avec Mme de Chantel.

Aaron, en ce moment, achevait le récit d'une aventure mondaine qui défrayait les entretiens de la semaine: la femme d'un officier étranger surprise dans un rez-de-chaussée de la rue La Bruyère, au milieu d'une bande de petites vendeuses du Bon Marché. Et le croustillement des détails avait arrêté les conversations particulières. Maxime regarda Maud: elle semblait absente, la pensée ailleurs; évidemment elle n'écoutait pas. Mais les autres jeunes filles tendaient l'oreille. Maxime eut un geste nerveux de colère qui abattit sa main à plat sur la table et fit tomber l'éventail de Maud. Il se baissa aussitôt pour le ramasser, et se releva plus pâle; il avait aperçu la jambe de Marthe de Reversier à cheval sur le genou de Lestrange.

-- Qu'avez-vous ? demanda Maud, inquiète de son silence et de son agitation, bien qu'un instinct infaillible de femme lui dît qu'il était bien à elle en ce moment, plus ligotté encore par sa jalousie.

-- Je n'ai rien, répliqua Maxime. Seulement il fait ici une chaleur horrible.

En effet, dans cette salle close, chauffée au commencement du repas, la température devenait insupportable. Tout le monde soupira de soulagement en passant dans la pièce voisine où le café était servi: un immense hall moderne habilement accolé à l'aile gauche du château. Par les vitres aux stores relevés, on apercevait le parc baigné de clarté et la lune cornue nageant dans le ciel.

-- Oh ! sortons, s'écria Etiennette, allons dans le parc ! Il fait si beau. Il nous reste une heure encore avant le train...

L'idée fut applaudie par toute la jeunesse; on prit le café vivement, tandis que les domestiques apportaient les manteaux. Maxime aida Mlle de Rouvre à passer le sien: un long fourreau de soie doublé d'hermine, serré à la taille par une ceinture intérieure. Maud lui prit le bras.

-- Sortons, dit-elle à demi-voix, menez-moi loin de ces gens.

Il lui sut gré de traduire aussi fidèlement son propre désir. Ils s'éloignèrent vers le bois. D'autres couples suivaient; mais Maxime reprit la traverse qu'il avait découverte tantôt, descendit vers l'étang, et tous deux aussitôt se sentirent comme isolés du reste du monde. L'étang n'avait plus de limites, pareil à ces lacs mystérieux de l'Afrique, au bord desquels s'arrête le voyageur, se demandant: "Est-ce la mer ?" Les arbres nus brodaient le rivage de leurs linéaments noirs et rigides, et la lune criblait l'eau doucement mouvante, la pailletait d'argent en fusion.

-- Que c'est beau ! murmura la jeune fille.

Du bout de son pied aigu, elle frôlait la barque, les yeux sur l'immensité du lac, plus radieuse que ce lac, que ce ciel, que ces astres, -- beauté de femme victorieuse de la beauté des paysages, grâce de femme éclipsant la poésie de la nuit.

-- Si vous voulez ?... fit Maxime, montrant le bateau.

-- Oh ! oui, s'écria-t-elle... Allons-nous, là-bas...très loin, bien seuls...

Il sauta dans la yole, reçut Maud dans ses bras solides, la posa sur le banc de l'arrière aussi aisément qu'une enfant. Il s'assit en face d'elle, et la yole démarrée glissa sur l'étang, mue par cette pale qui ne faisait aucun bruit.

"Je l'adore, je l'adore, pensait Maxime, de nouveau conquis. Je ne veux pas qu'elle appartienne à un autre qu'à moi."

Bientôt ils eurent perdu de vue les futaies noyées de brume pâle. Maxime jeta la rame au fond du bateau; ils eussent pu se croire vraiment au plein milieu de la mer. Il dit à voix basse:

-- Je voudrais que cette heure n'eût point de fin, ou que cet étang nous engloutît tous les deux, mais que jamais personne ne vous vît plus.

Elle répondit, en fixant sur lui ses yeux dont elle savait le pouvoir magnétique:

-- Pourquoi doutez-vous de moi ?

Et à ces simples paroles, tant elles le bouleversèrent, il fut à ses pieds, baisant sa main qu'elle lui laissait prendre, balbutiant:

-- Pardon ! pardon !

-- Croyez-vous donc, reprit Maud, que je vive dans le monde où je souhaiterais vivre ? Ah ! dès que je pourrai m'en évader, de cet horrible Paris !...

Les lèvres sur cette main qui maintenant voulait se dérober, Maxime osa répéter:

-- Pardonnez-moi ! Je vous aime tant !

Elle retira sa main et dit sans colère, mais la voix émue:

-- Ramenez-moi !

Il reprit doucement la rame. Ils abordèrent sans rien dire, après une traversée silencieuse. Mais comme ils regagnaient le château, Maxime reprit courage sous la voûte des arbres nus.

-- Maud, dit-il, vous savez que je vous appartiens. Je ne me donne pas à demi: je suis votre esclave, pour toujours, si vous voulez. Mais, je vous en supplie, si vous devez me repousser, ne jouez pas avec moi comme avec un de ces hommes au coeur léger qui vous entourent... Vous savez que je pars bientôt. Je pensais rester trois semaines à Vézeris, puis revenir ? Dois-je revenir ?

Elle serra de sa main droite le bras du jeune homme:

-- Avez-vous foi en moi, maintenant ?

Il répondit:

- J'ai foi en vous.

-- Comme en votre soeur ?

-- Comme en ma soeur.

-- M'aimez-vous ?

-- Plus que ma soeur, plus que ma mère, plus que tout.

-- Eh bien ! répliqua Maud, revenez. Durant ces trois semaines, pensez à moi, pensez à l'avenir. Je n'accepte qu'une affection réfléchie. Moi, je vous promets que jusqu'à votre retour, on ne me verra ni au théâtre, ni dans le monde; je ne sortirai pas.

-- Oh ! pardon ! pardon encore ! s'exclama Maxime. Je suis indigne de vous !

Il voulait l'attirer contre lui, -- heureux aussitôt de la sentir se dérober, refuser même la plus chaste étreinte de fiançailles. Et dans cette retraite brusque, sincère comme celle d'une pudeur farouche, il ne sut pas démêler la révolte instinctive de la femme amoureuse, coeur et corps, d'un autre homme, et neuve encore au partage.

DEUXIÈME PARTIE.