I

L’Institution Berquin.—Première apparition de Lucie et de Françoise.—L’invitation à la maturité.—Ce que suggèrent le jardin, la table à écrire et le lit.—On réclame un professeur de vie «ambiante».—Mme Le Quellien.—L’oncle de tout repos.

Quand je vous quittai, avant-hier soir, ma petite amie, dans le parloir de cette célèbre institution Berquin, rue du Ranelagh, où je vous remis aux mains de Mme Rochette, vous me dites ces mots que ma mémoire a conservés dans leur ordre, ou, si vous voulez, dans leur désordre gracieux:

—Merci, mon oncle! Ah! voilà Lucie Despeyroux!... Cette grande, là-bas, vous voyez? avec de gros cheveux blonds... Elle a un frère à Saint-Cyr, qui est si bien, si bien!... N’oubliez pas ce que vous m’avez promis. Écrivez-moi de temps en temps... Oh! je suis contente! je vous répondrai... Seulement, aurez-vous le temps de m’écrire?... Lucie! attends-moi!... Au revoir, mon oncle: je monte me coucher; j’ai sommeil... J’aime beaucoup quand vous venez dîner à la maison et quand vous «me rentrez»... Je n’aime pas quand c’est mon oncle Roger.

—Vrai? Pourquoi ça?

—Il ne sait causer de rien. Et puis, il a l’air trop jeune.

Ces propos, avec le ton et la mine dont vous les prononçâtes, servirent de thème à mes méditations, tandis que de la rue du Ranelagh je regagnais mon logis, sur les hauteurs du Trocadéro. Vous connaîtrez un jour, dans une vingtaine d’années, peut-être un peu plus tôt, car vous êtes femme, ces étranges malaises qui envahissent l’âme aux approches de la quarantaine, quand un incident quelconque nous rappelle brusquement que notre jeunesse est abolie. Rien au dedans de nous ne nous avertit encore: nos goûts, nos espoirs, nos appétits sont demeurés à peu près les mêmes qu’à vingt-cinq ans. La vigueur de nos muscles nous semble plutôt accrue. Habitués à voir les glaces nous renvoyer quotidiennement notre image, il ne nous paraît pas que cette image ait sensiblement changé. Nous avons besoin d’un effort de raisonnement pour nous démontrer à nous-mêmes que le temps a marqué sa trace sur nous comme sur toutes les choses environnantes,—que nous avons, en un mot, vieilli d’un jour par jour. La clairvoyance d’autrui nous y aide, heureusement, et corrige notre erreur par des rappels—utiles, s’ils sont désagréables.

C’est ainsi que lorsque je rentrai chez moi, petite amie Françoise, je ne songeais plus au succulent dîner que j’avais fait le soir même à votre table, place Possoz, assis entre votre maman et vous,—ni aux importantes confidences que ce dîner nous avait values de vous, sur la façon dont, à dix-sept ans et demi, vous comprenez la vie,—ni à l’Institution Berquin, à la respectable Mme Rochette, à Lucie qui a de gros cheveux blonds et un joli saint-cyrien de frère, ni presque à vous-même,—mais seulement à cette triste chose que je suis le plus vieux de vos deux oncles et que vous le proclamez avec une joyeuse franchise.

En de telles méditations, ma jolie nièce, je fumai une cigarette dans le jardin, car, s’il vous en souvient, la température de cette soirée de septembre s’attiédissait d’une singulière douceur. Mon jardin, vous le connaissez: plusieurs fois vous y êtes venue, avec votre mère, respirer et moissonner des fleurs. Il domine la place du Trocadéro. En temps d’Exposition, les feuillages des acacias, les géraniums, les bégonias, les asters des massifs se parent du reflet des coupoles et des tourelles illuminées: par intervalles les projections lunaires de la tour Eiffel les balayent de larges rais bleuâtres... Le gravier des allées craquait discrètement sous mes pas, tandis que je rêvais au temps où j’étais moi-même quelque chose d’analogue à ce que vous êtes aujourd’hui: l’être humain adolescent, au seuil de la vie, encore enclos pour un an dans la chrysalide de l’internat et déjà rêvant aux joies de la prochaine liberté. Vingt années ont passé depuis: ces vingt années me représentaient alors toute la vie qui valût la peine de vivre. Les voilà écoulées, et il se trouve, hélas! que ma curiosité de la vie n’a pas été épuisée par leur expérience ni par leurs déceptions. Si je me jugeais moi-même, je me jugerais à peine plus mûr qu’en ce temps-là: seulement l’opinion de mes contemporains, et la vôtre en particulier, chère Françoise, est que je ne suis plus jeune. Vous me l’avez dit en propres termes au moment de me quitter. Mais, tandis que nous faisions à pied la route de la place Possoz à la rue du Ranelagh, vous aviez déjà glosé sur l’idée.

—Voyez-vous, mon oncle, me disiez-vous, j’aime bien à causer avec vous parce que je peux vous parler de choses dont je ne parlerais pas à maman, dont je n’aurais même pas parlé à mon pauvre papa, il me semble, s’il avait vécu,—et parce que, malgré ça, je suis avec vous comme avec un frère qui serait bien, bien plus âgé que moi... Je n’aime pas qu’on me fasse la cour... Plus tard, probablement, cela m’amusera. Mais, pour le moment, cela m’assomme. Et avec vous je suis bien tranquille.

Sur ce dernier mot, votre rire éclatant résonna dans le silence de Passy: l’imagination que votre oncle, le plus vieux de vos deux oncles, pourrait faire la cour à Françoise, vous paraissait évidemment très comique.

Vous avez raison, Françoise. Auprès de moi, vous êtes en sûreté. L’idée de vous courtiser ne me viendrait même pas: je n’en ai aucune envie. Moi aussi, sans même avoir besoin d’évoquer ma parenté d’oncle ni les graves fonctions de subrogé tuteur dont je suis investi depuis que vous êtes orpheline, je vous considère comme une petite sœur très chère. J’ai rassemblé sur votre tête enfantine l’amitié que je portais à votre père et celle que j’ai pour votre mère. Je n’ai nulle envie de vous faire la cour, bien que vous ayez dix-sept ans passés et que, demain, vous deviez être une femme. Cela ne m’empêche d’ailleurs ni d’être sensible à la préférence que vous me témoignez ni de goûter à l’extrême—sous les agréments extérieurs, encore un peu indécis, de votre personne—le charme de votre nature curieuse et ardente, tempérée par un certain esprit pratique, par une honnêteté, une bonté héréditaires.

Cependant, quand j’eus regagné mon cabinet de travail, après la cigarette fumée au jardin, je me pris à regretter l’imprudente promesse que je m’étais laissé arracher par vos gentilles instances: celle de vous écrire à des intervalles réguliers, pendant votre dernière année de pension. Pour obtenir de moi cette promesse, vous aviez su improviser d’excellentes raisons, notamment dans la rue Mozart, tandis que nous descendions la chaussée vide, déjà semée de feuilles sèches.

Vous me disiez:

—Les mois de pension, n’est-ce pas? c’est peut-être indispensable, mais ça n’est pas suffisant pour vous préparer à la vie. (De quelle voix ardente et charmante vous prononcez ce mot: la vie!) On nous apprend l’arithmétique, la géographie, la couture; mais il ne faudrait pas demander à cette bonne Mme Rochette ni à aucune de nos maîtresses des renseignements sur la vie. Je vous assure qu’elles n’y entendent guère plus que moi. Or, moi, je ne suis pas destinée à être une espèce de religieuse laïque comme Mme Rochette et les dames de l’institution Berquin. J’ai l’intention d’aller le plus possible dans le monde dès que je serai sortie de pension, et de ne pas rester vieille fille. Croiriez-vous que ni maman ni ces dames de l’institution ne semblent penser jamais que mon avenir sera celui d’une Parisienne mariée? Ne serait-il pas sage de me préparer un peu à cette épreuve du monde, plus redoutable assurément que le brevet supérieur? Eh bien! si je disais à maman ce que je vous dis là:—que je veux savoir un peu à l’avance ce qui m’attend hors de la pension—je l’épouvanterais et je la ferais pleurer. Si je le disais à Mme Rochette, elle me répondrait que j’ai «mauvais esprit». Pourtant, je tiendrais beaucoup à être renseignée sur tout ce qui n’est pas matière à examens... Il me semble que je suis si ridiculement ignorante! Je n’ai lu que des livres de classe, je n’ai entendu que des conversations nulles; on ne me conduit jamais au théâtre... Quand on me mènera dans le monde, pendant six mois au moins je n’oserai rien dire, je serai comme au milieu de gens qui ne parleraient pas la même langue que moi... Sans doute, je finirai par me former, mais cela m’ennuiera de perdre du temps.

Goût merveilleux de vivre! Vous avez peur, chère enfant, de quelques «mesures pour rien» dans la musique de la vie mondaine... Plus tôt que vous ne le pensez, vous vous lasserez de cette musique-là! Cependant, j’avoue que l’éducation qu’on vous donne, pour respectable qu’elle soit, et malgré qu’elle soit celle de la majorité des petites Françaises, ne me paraît pas des plus sensées. Quand vous dites qu’on vous apprend tout à l’école, sauf l’essentiel, vous ne faites pas preuve d’un si mauvais esprit. L’école est bonne, mais il y faudrait adjoindre un professeur informé et sûr, qui vous renseignât, en se mettant à votre portée, sur les choses de la vie ambiante.

Une ville, une société, une nation, une époque, sont autour de vous, et vous en êtes séparée par une véritable cloison étanche, qu’on lèvera brusquement un jour, parce que vous aurez passé heureusement certain examen classique. Je conviens que c’est absurde.

Mais suis-je donc qualifié pour être, moi, votre «professeur de vie ambiante»?

J’ai peur que non.

—Si! si! me répondiez-vous. Nous avons de si bonnes causeries pendant les vacances, quand vous venez dîner à la maison, rien qu’avec maman et moi!

Vous êtes un auditoire d’une indulgence excessive, Françoise; faut-il vraiment que vous soyez dénuée de truchements plus érudits et plus éloquents entre le monde et vous pour me proclamer un truchement idéal! Cette préférence sur l’oncle Roger m’ôta sans doute la prudence: aux abords de la rue du Ranelagh vous m’aviez fait promettre que je continuerais par lettres les propos de nos dîners de vacances.

A la réflexion, je déplorai ma faiblesse. Que vous écrire, en somme? Et d’abord par quelle voie vous écrire? Toutes les lettres que vous recevez à la pension passent sous les yeux de vos maîtresses, et il me déplairait d’être en contradiction, même accidentelle, avec la respectable Mme Rochette sur quelque point d’éducation ou d’enseignement. D’autre part, vous ne supposez pas un instant que je m’autorisasse de ma qualité de subrogé tuteur pour correspondre avec vous à l’insu de votre mère?...

Je me mis au lit fort perplexe, laissant au sommeil le soin de débrouiller le chaos de mes idées et de mes résolutions. C’est un bon moyen. Ce qui demeure en nous de pensée durant le sommeil est à la fois inconscient et instinctif: les résolutions qu’il nous fournit ont l’infaillibilité de l’instinct. Au réveil, outre que je m’accommodai fort gaîment d’avoir dix années de plus que l’oncle Roger, je vis clairement la solution de ce problème de correspondance. Je m’habillai, et, par la tiédeur d’un joli matin, je m’acheminai vers le logis de votre mère.

Je trouvai cette femme exquise dans l’appartement de la place Possoz, si agréablement provincial de site, d’aspect et de mobilier... Il était onze heures environ. Mme Le Quellien, vêtue de noir, chaussée de bottines, ses bandeaux grisonnants soigneusement lissés de chaque côté de sa figure reposée et toujours jeune, me reçut dans sa chambre, une chambre qu’on devinait avoir été faite, cirée, parfumée de verveine dès sept heures du matin. Entre les deux fenêtres, le petit bureau d’acajou Louis-Philippe était ouvert, et votre maman, assise à ce bureau, quittait, pour me tendre la main, une forte plume d’ébonite et un gros cahier de comptes domestiques écrit tout entier par elle-même. Une Journée du chrétien, avec une petite image pieuse fichée dans les tranches en guise de signet, voisinait avec le cahier de comptes.

Et, dans son cadre de peluche verte, on apercevait aussi (photographie album coloriée, prime du Soleil) les cheveux châtains, les yeux gris-bleu, le teint éclatant de Mlle Françoise.

—Vous, si matin? J’espère qu’il n’est rien arrivé à la petite?

Je rassurai les alarmes de Mme Le Quellien. Elle sut que je vous avais remise, pleine de santé, entre les mains de Mme Rochette. J’exposai alors l’objet de ma visite: notre conversation de la rue Mozart, votre envie de recevoir de moi des «Lettres sur les choses» qui vous enseigneraient ce que les pensions de demoiselles n’enseignent pas. Je m’attendais à voir votre mère s’inquiéter, discuter le projet. Il n’en fut rien.

Elle ne fit qu’une objection:

—Évidemment, ce serait très désirable... Je me rends bien compte que je ne suis plus assez au courant de mon époque pour diriger utilement cette petite... Mais c’est folie de vous demander cela... Vous n’avez pas le temps.

J’affirmai à Mme Le Quellien que j’avais le temps et que, même, cela m’amuserait. Seulement, je ne voulais pas que mes lettres fussent lues par Mme Rochette: la nuit m’avait suggéré de les adresser directement à votre mère, qui, elle, les lirait d’abord et vous les remettrait au parloir.

—Parfait! s’écria Mme Le Quellien. D’ailleurs, je trouve bien inutile de les lire à l’avance. Cela humilierait Françoise, et j’ai pleine confiance en vous, mon ami. N’êtes-vous pas le subrogé tuteur de la petite et ne vous traite-t-elle pas, un peu, comme un père?...

Elle aussi, l’excellente femme, me rappelait innocemment à la juste appréciation de mon âge!... Entendu, je suis un oncle de tout repos,—je suis presque un père. Voilà une promotion qui met un homme à l’aise pour correspondre avec une jeune demoiselle de pensionnat!

Allons, petite Françoise, c’est décidé: l’oncle de tout repos vous écrira chaque quinzaine. Il tâchera de compléter ex partibus l’éducation que vous distribuent Mme Rochette et ses acolytes... Toutefois, aujourd’hui, daignez vous contenter de ce billet. Ce n’est pas trop de quinze jours de méditations, si oncle et si père que je sois, pour me préparer à catéchiser dignement selon le monde une jeune personne fringante et ironique comme Mlle Françoise.