VI.—Les Omissions.

J’arrive aux reproches.

Il paraît que j’ai péché par omission.

L’on m’accuse d’avoir négligé de parler de deux sujets importants: 1o la Charité; 2o la Religion.

Il est vrai, chère Françoise, que je n’ai pas traité dans mes lettres, isolément et directement, ce beau sujet: la charité. Et je pourrais me tirer de ce pas par une pirouette, en citant deux amusantes répliques empruntées au Fils de Giboyer:

Madame de la Vieuxtour.—Le père Vernier a été admirable ce matin... Il a eu sur la charité des pensées si nouvelles, si touchantes!

Giboyer.—A-t-il dit qu’il ne fallait pas la faire?

Il n’est pas aisé, en effet, de dire des choses neuves sur la charité, fût-on le père Vernier. Certaines vertus sont si évidemment nécessaires à l’équilibre, à la santé morale, qu’il semble superflu de les recommander lorsqu’on n’est pas, comme le père Vernier, choisi pour faire périodiquement l’inventaire et le blanchissage des âmes de ses ouailles. Cependant, pour les lectrices qui aiment à entendre des choses touchantes, sinon nouvelles, sur la charité, je veux insérer ici, tout simplement, la lettre d’une des leurs. Je ne saurais mieux faire, ni surtout mieux dire. Je prendrai la citation d’un peu haut, d’abord parce que la lettre est charmante, puis parce qu’elle montre gentiment combien est naturel, chez la femme, le passage du simple désir d’aimer à la charité:

«... Je n’ai plus l’âge de Françoise, hélas! Quoique jeune fille, j’ai déjà une épingle dans ma coiffe... Mais qu’importe? J’ai gardé quantité d’illusions; c’est un avantage, n’est-ce pas? Sœur aînée de cinq frères, n’ayant plus de mère, je suis maîtresse de maison absolue. Je ne pourrai jamais avoir le sort enviable de Françoise, et pourtant l’ai-je espéré, désiré de toute mon âme! J’aurais voulu, comme elle, être la compagne d’un être aimé; l’éducation que j’ai reçue de ma mère ressemble en tous points à celle que l’oncle donne à sa nièce. Et, si la Providence avait voulu qu’il y ait une Ellen II, votre livre aurait été mon bréviaire...

«Il y a pourtant une légère lacune: vous avez oublié les pauvres, et mademoiselle Françoise n’y songe pas non plus. Moi, l’humanité souffrante a toutes mes sympathies, et, si j’avais le temps, je lui consacrerais plusieurs heures par jour. Il est doux de faire l’aumône de sa pitié. Un sourire sur des lèvres flétries, un regard reconnaissant, valent toutes les récompenses. Les confidences des malheureux sont si intéressantes, ils aiment tant qu’on les écoute!...»

Encore un coup, peut-on mieux dire? Bien qu’il n’y soit plus question de la charité, je ne résiste pas au plaisir de citer la fin de la lettre:

«Je suis une petite campagnarde, j’aime la nature. Elle m’aide à vivre, et c’est avec elle que j’ai les rapports les plus agréables. Perchée sur les flancs du Môle, notre petite habitation domine la vallée de l’Arve... Notre panorama est superbe. Si vous aimez vraiment à boucler votre malle, oncle de Françoise, mettez-vous en route pour... (ici le nom d’une station d’été très connue); arrêtez-vous dans notre ville; puis ayez l’amabilité de vous faire conduire à... (ici le nom de la maison). Vous y trouverez une petite demoiselle heureuse de causer un instant...

«... Huit pages! je vous prie, monsieur, de m’excuser...»

Voilà, ma chère Françoise, une de ces lettres qui découragent les écrivains d’écrire des «Lettres de Femmes».

Pour ce qui est de cet autre grand sujet,—la religion,—je ne m’étonne pas que des lectrices me reprochent de ne l’avoir pas traité.

«... Pourquoi, me dit une mère, dans un programme si juste d’éducation omettre sciemment la place que doit tenir l’élément religieux?»

Trois jeunes filles, qui signent côte à côte: Yvonne, Louise, Marguerite, m’écrivent:

«... L’éducation de la jeune fille moderne, sérieuse et instruite, nullement asservie aux anciennes formules et pourtant avertie des périls d’un excessif affranchissement, nous paraît idéale et absolument complète, en ajoutant toutefois à l’ensemble de ses perfections l’idée religieuse comme motif dominant

Une des rares lettres non signées professe:

«Que vos lettres soient lues dans tous pays, c’est là mon grand désir. Avec cette saine morale, et en plus la grande pensée de Dieu, notre créateur, il y aura moins de ménages malheureux, beaucoup moins de souffrances morales et matérielles pour les femmes. Je ne dis rien des hommes, parce que ceux-là trouvent toujours le moyen de souffrir gaîment.»

Ainsi parlent quelques lectrices; mais une autre leur répond, en me répondant:

«Un peu plus âgée que Françoise, mais jeune fille encore, même pour ceux qui mettent la limite à vingt-cinq ans, j’ai reçu l’éducation et l’instruction dans un couvent de religieuses cloîtrées où les idées sont absolument traditionnelles...

«Assurément, je rejette beaucoup de ce que je croyais alors, ou je le crois différemment. Et de là ce peu d’empressement que je mets à retourner au couvent... On m’a reproché cette abstention: est-il vrai que je sois moins bonne que d’autres plus fidèles? Je ne puis le croire. Il est certain que je suis différente, comme piété par exemple. J’ai aujourd’hui, avec assez d’indifférence, le goût de la discussion...»

Il suffit qu’il y ait des âmes d’honnêtes jeunes filles comme cette dernière pour que les autres m’excusent de ne pas avoir traité la question religieuse. D’ailleurs, pour professer la religion ou les religions, il y a des ministres qualifiés. Quelle autorité porterais-je, moi laïc et profane, en une telle matière? Si respectueux qu’il soit de ce mystérieux attrait, la Foi, qui aimante et dirige les âmes à travers l’inconnaissable,—un laïc comme moi estime que l’enseignement exclusivement fondé sur le sentiment religieux ne saurait avoir un caractère de généralité. Il peut blesser les consciences désaimantées de la Foi. Il peut au moins leur paraître inutilisable. Or les Lettres à Françoise doivent servir à toutes les Françoises. C’est donc systématiquement que j’ai traité les seules questions inscrites en marge de la Foi... Si mes idées sur ce point intéressent les lecteurs ou les lectrices, ils les trouveront dans d’autres de mes livres. Je ne les ai jamais cachées.

Et me voilà, ma nièce, au bout de cette revision de ma correspondance. Ce n’est pas sans allègement. Je me sens moins coupable envers tant de charmantes âmes qui voulurent bien me donner de leur pensée, de leur temps. Plus que jamais, je les supplie de rester mes collaboratrices. Ne voient-elles pas que leur concours n’a pas été superflu? Elles vont sans doute, à d’autres Françoises, faire un peu de bien. Il y a là de quoi les satisfaire, et cela vaut mieux pour elles, à tout prendre, qu’un remerciement banal confié à la poste.

Cela vaut mieux... et pourtant ce n’est guère. Certes, je ne me juge pas quitte avec elles! Je regarde le tas des papiers épars sur ma table de travail, si divers de nuance, d’aspect, d’origine, couverts d’écritures variées comme les âmes qui les inspirèrent et les mains par qui elles furent tracées. Je pense que chacun de ces précieux billets représente une heure de méditation, un petit acte d’énergie volontaire, un désir touchant d’être écoutée et conseillée... N’est-il pas un peu triste que le temps trop court et l’espace trop vaste m’interdisent à jamais de les voir, ces correspondantes inconnues, de leur parler, d’apprendre davantage de leur cœur et de leur sort? Que de grâce, d’espoir, quel chaste désir de goûter les joies de la vie, quel parfum de jeunesse, pour tout dire, s’exhalent de ces feuillets entassés! A l’instant de les enfermer de nouveau, me voici tout ému.

Ah! puissent-elles être heureuses, ces enfants! Puissent-elles comme vous, Françoise, comprendre, vouloir, posséder leur destinée de femmes!