XV
Une découverte oubliée par Edison.—Les heures où l’on ne se voit pas agir.—Chateaubriand, Mme Récamier et Françoise.—Sauterie chez d’honnêtes gens.—Le cotillon.—L’«autre» Françoise.—Bienfaits de l’éducation: la pensionnaire et le saint-cyrien.—Système des compartiments étanches.—Françoise proteste.
Tous les gens soucieux de se lever chaque matin un peu moins mauvais que la veille (modeste et excellent programme de vie, ma chère Françoise) ont regretté de n’être pas observés constamment par un impartial témoin de leurs actes, de leurs pensées, des mouvements de leur cœur, qui les évoquerait ensuite à son tribunal comme autant de prévenus à juger. Il y a bien la conscience; mais nous la disciplinons si ingénieusement à tolérer nos faiblesses favorites! Et puis, l’examen de conscience dépend de la mémoire, tellement faillible! Il y a bien l’ange gardien. Mais ce personnage ailé de blanc s’obstine à demeurer aussi muet qu’indiscernable, en sorte que nous ne converserons avec lui qu’au moment où l’entretien n’offrira plus que du charme, sans nul profit. Ah! quel Edison du XXe siècle inventera l’appareil merveilleux, miroir et phonographe combinés, d’où notre vie, enregistrée mécaniquement, pourra ressurgir à volonté sous nos yeux?
Je veux être aujourd’hui pour vous, petite amie, cette mécanique enregistreuse. Certes, je vous sais capable de méditer sur vous-même et de vous apprécier sainement. Mais, à certaines heures (d’ordinaire agréables par leur surexcitation même), n’avez-vous pas remarqué que nous perdons la faculté de nous voir agir et, plus tard, de nous rappeler nos actes? Des forces jouent en nous, dirait-on, émancipées de notre contrôle; elles jouent avec l’harmonie aisée, l’impulsive infaillibilité de l’instinct. Après quoi, il nous semble que nous avons rêvé...
«L’azur du lac veillait derrière les feuillages; à l’horizon s’amoncelaient les sommets de l’Alpe des Grisons; une brise passant et se retirant à travers les saules s’accordait avec l’aller et le venir de la vague; nous ne voyions personne; nous ne savions où nous étions...»
Ainsi s’exprime le vicomte de Chateaubriand, contant une promenade sur le lac de Constance en compagnie de Mme Récamier. Elle approchait alors de la quarantaine; l’auteur d’Atala avait soixante-quatre ans sonnés... Quoi d’étonnant si une jeune personne de votre âge, qui n’a pas écrit les Études Historiques et pas tenu salon d’esprit à l’Abbaye-aux-Bois, perd en certaines circonstances la critique de son activité et, comme les deux passagers de la barque, ne sait plus, un temps, où elle est?...
Ce ne fut pas un paysage suisse qui servit de cadre à ceux de vos gestes et de vos propos que je veux vous rappeler. Les blancs murs stuqués, décorés de tableaux, d’un assez riche salon moderne remplaçaient l’Alpe des Grisons; l’incandescence des boules électriques suppléait à la lumière du soleil, depuis longtemps éteinte; le rythme continu d’innombrables valses eût empêché d’entendre le duo de la brise et de la vague,—quand même vous eussiez dansé cet interminable cotillon dans une villa du lac de Constance au lieu de vous y livrer sous les plafonds d’un appartement parisien. Aux côtés de Mme Le Quellien, j’assistais à cette innocente sauterie, donnée par les parents d’une de vos compagnes de Berquin, à l’occasion des dix-neuf ans de leur fille... Vous dire que la sauterie en soi me divertissait serait mensonger. Il y a beau temps que je ne prends plus une part militante à ces transpirations méthodiques; et, comme spectacle, tous les bals non costumés sont affreux à voir. Les parents de votre amie, notables commerçants vitraillistes, n’avaient point cherché à renouveler la formule. Pourtant, je ne me suis pas ennuyé. Tandis que votre mère et toutes les mères souriaient vaguement et murmuraient: «Comme ces petites s’amusent!»—je vous suivais des yeux obstinément, vous, Françoise. J’étais pour vos actions et vos paroles le vivant appareil enregistreur... Or, maintenant qu’on a tourné les commutateurs et renvoyé les violons rue de Miromesnil; que le vitrailliste est retourné à ses ateliers, les petites Berquin à leur pension, et le délicieux frère de Lucie Despeyroux à Saint-Cyr,—je vais vous faire part de mes observations et de mes réflexions. Leur opportunité est manifeste, puisque vous étiez, cette nuit-là, parfaitement absente de vous-même.
Vous étiez absente de vous-même, et je ne m’en étonnais pas. Cette ordinaire sauterie fut pour vous une sorte d’acompte inespéré et prématuré sur «l’entrée dans le monde» dont une dizaine de mois vous séparent encore, et à laquelle vous rêvez sans cesse. Avisée comme vous l’êtes, vous savez fort bien que le «monde» n’est pas tout à fait ce salon de la rue Miromesnil, ni par le décor, ni par les gens qu’on y rencontre, ni même par les danseurs, choisis exprès, ce soir-là, parmi de très jeunes gens. Mais tant de lumière, de bruit et de mouvement vous grisait; votre imagination, votre plaisir et votre désir de vivre transfiguraient les choses autour de vous... Griserie qui persista jusqu’au bout de la fête, jusqu’au moment où je posai votre manteau sur vos épaules chastement décolletées. Je vous mis en voiture avec votre mère. Vos yeux brillaient, vous parliez abondamment, vous riiez un peu nerveusement... Je rentrai chez moi. Mon cinématographe était si chargé d’observations que j’en notai quelques-unes avant même d’aller me coucher.
—Voici, pensai-je, une des mieux nées, des mieux douées, des mieux élevées entre les jeunes filles de la génération nouvelle. Elle a l’honnêteté dans les moelles; le mal lui fait horreur... Jusqu’ici, elle m’assurait (et cela me semblait véritable) qu’elle n’aimait guère être courtisée. Les courtisans la gênaient, l’intimidaient. Je ne l’ai guère perdue de vue ce soir: et j’ai contemplé avec stupeur une Françoise Le Quellien nouvelle, que j’ignorais... D’abord, sans aucun doute, durant cette nuit mémorable, le commerce des jeunes hommes lui fut agréable. Elle a cru, il est vrai, devoir me glisser à l’oreille, dans l’intervalle de deux valses: «Vous savez, ils sont encore plus nigauds que nous autres, tous ces petits gigolos.» Entre la société d’une «petite Berquin» et celle des danseurs qu’elle appelle tranquillement «des gigolos», elle n’hésitait pas. Elle a écouté sans rougir ni se rebeller des fadeurs (que j’écoutais aussi, indiscrètement) sur l’insuffisante échancrure de son corsage. L’interlocuteur était un grand gaillard blond à monocle, avec un œil fripé, dangereux, sous le monocle. Elle dansa enfin le cotillon avec le frère de Lucie Despeyroux, ce saint-cyrien célèbre au parloir de Berquin pour sa jolie taille et son visage fin. Et, quoi qu’elle m’en dît si je l’interrogeais, ce n’était pas seulement la joie de se trémousser en mesure avec un parfait danseur qui éclairait ses joues et ses yeux... Le plaisir insolite qu’elle éprouvait troublait un peu sa conscience. De temps à autre, ayant remarqué que je l’observais sans relâche, elle me jetait un regard affectueux, comme pour me faire entendre: «Mes vieilles amitiés n’ont à craindre aucune concurrence.» Vers la fin du bal, les regards changèrent d’expression. Ils me télégraphièrent à peu près ceci: «Ah! mais... je fais ce qui me plaît, je suppose? Et je ne veux de leçons de personne...» Puis Mme Le Quellien et moi nous fûmes effacés de la pensée de Françoise, et Françoise, oubliant même de danser, s’isola dans sa conversation avec le joli saint-cyrien.
Je me livrai alors à une invocation intérieure dont je ne fis point part à ma voisine tranquillement souriante, mais que vous entendrez, belle danseuse. «O mères, disais-je, mères honnêtes et chrétiennes qui regardez tout cela d’un air paisible, vous ne comprenez donc rien, vous ne savez donc rien?... Si l’on vous avait proposé, quand vos filles avaient six ans, de les élever dans les mêmes classes, les mêmes préaux et les mêmes études que ces danseurs pimpants, qui s’en allaient alors par la vie en culotte mal ajustée et le nez mal mouché, vous eussiez poussé des cris d’orfraies en croix. Vos filles furent éduquées entre filles, tandis que les petits gamins s’acheminaient entre gamins vers le cigare, le monocle et le reste... Aujourd’hui qu’ils ont de vingt à vingt-trois ans, et elles de seize à vingt, vous trouvez tout simple de faire communiquer les deux compartiments jusque-là étanches, et, comme entrée de jeu, vous autorisez l’aparté et le corps à corps! Vous ignorez donc le principal souci de ces jeunes hommes, le sujet des pensées qu’ils avaient en venant ici, des conversations qu’ils auront tout à l’heure entre eux, quand vous leur aurez repris vos filles et qu’ils fumeront une cigarette en regagnant leur logis? Vous ne savez donc pas qu’élevés, eux aussi, soigneusement à part de l’autre sexe, ils ne songent, une fois émancipés, qu’à rejoindre cet autre sexe et à en jouir! On ne vous a donc pas dit sur quels exemplaires ils apprennent la femme? J’entends vos protestations: «Un salon est un salon, ces jeunes gens sont bien élevés, ils se savent en présence de pures jeunes filles, et d’ailleurs nos filles les remettraient à leur place si...» Comptez surtout sur vos filles, en effet. Il est parfaitement vrai que la plupart d’entre elles rebuteront le danseur maladroitement impertinent. Mais n’est-ce donc rien que de les troubler ainsi à l’improviste et de les exposer? Hier, à la même heure, la froide couchette du pensionnat: ce soir l’étreinte du bras masculin, les moustaches contre les joues, les propos admirateurs. Si le propos devient leste, pourtant? Si l’étreinte se fait caresse, dans le tourbillon de la danse? Votre fille aura beau répliquer sèchement qu’elle «est un peu fatiguée» et se faire reconduire à sa place, elle n’en aura pas moins entendu le propos et subi la caresse. Et neuf fois sur dix elle ne vous en dira rien. «A quoi bon tracasser maman? Un rien l’affole...» Dans le cas le plus heureux, quand les danseurs se tiennent correctement, ce qui est rare, n’est-il pas dangereux de soumettre un tempérament de jeune fille à ces brusques alternatives de froid et de chaud? Songez que peut-être (il me paraît que c’est aujourd’hui le cas d’une demoiselle de ma connaissance) ce jeune tempérament, par un cours plus vigoureux du sang, par l’approche de l’émancipation définitive, par une sorte de disposition printanière, est ce soir mieux préparé à s’émouvoir!... L’enfant innocente, prenant cet émoi de nerfs pour de l’amour, ne va-t-elle pas imprudemment, malgré vous et malgré elle, engager son cœur?»
Ainsi, ce n’était pas vous que j’accusais, chère Françoise, mais bien la mode absurde de l’éducation qui vous fut imposée, et que vous vous garderez, je l’espère, d’imposer à vos filles, si vous en avez.
Les jours qui suivirent cette nuit mémorable, je ne cessai pas de penser à vous avec un peu de tristesse... Car je savais bien que, dans un cœur comme le vôtre, le trouble ne serait pas d’une nuit seulement. Tout ce qui s’apprête en vous de dévouement, de tendresse, était en jeu. Vous n’êtes point de celles qui disent, une fois mariées: «Jusqu’à mon mariage, j’ai eu au moins vingt toquades...» Et vous avez raison, il ne faut pas assouplir son cœur, l’emplir et le vider comme une outre. On ne met pas les essences précieuses dans des outres, mais dans des flacons qu’on ferme aussitôt à l’émeri. Vous voilà donc dans l’alternative ou d’aimer sérieusement le danseur d’une nuit, qui déjà, peut-être, ne songe plus à vous,—ou d’apprendre à traiter légèrement, par cette première expérience, les émotions de votre cœur: périlleux entraînement aux toquades.
Ce ne fut pas votre faute, j’y insiste. Les relations entre jeunes gens et jeunes filles, à la fin du XIXe siècle, et en France principalement, ont été réglées de façon détestable. Par une séparation jalouse, à l’âge où leur réunion ne présente aucun inconvénient, on surchauffe la curiosité des uns et des autres. Chaque sexe prend pour l’autre l’apparence et l’attrait d’un fruit défendu: premier inconvénient. Le second, c’est qu’à l’âge où on les mêle garçons et filles ne savent rien les uns des autres. Toute leur adolescence s’est écoulée dans des travaux et des plaisirs différents. Soyons sincères: ils n’ont en commun qu’une seule préoccupation: l’amour. Amour plus idéal chez les jeunes filles, plus terre-à-terre chez les garçons; soit, mais amour... «Dans les collèges, a dit justement Balzac, on parlera toujours de la femme, et, dans les pensionnats, de l’amoureux.» L’adolescence s’achève, les jeunes gens commencent à retrousser leur moustache, les jeunes filles n’ont plus mains rouges ni corsages plats; vite on profite de cet instant physiologique pour mettre en présence ces deux ignorances curieuses, ces deux timidités ardentes... Il n’y a décidément qu’un mot pour qualifier ce système éducatif: il est idiot.
Le système raisonnable n’est pourtant pas bien malin à découvrir; il nous est indiqué par la nature même, et le raisonnement comme l’expérience sont d’accord avec les indications naturelles. La nature compose les familles de garçons et de filles, au hasard des naissances; il en résulte, entre les frères et les sœurs, un chaste sentiment de confiance et de protection. Que si par fortune un cousin, une cousine du même âge sont élevés avec les frères et les sœurs, cela ne cause aucun trouble. C’est un frère, une sœur de plus... Pourquoi le projet d’élargir tout simplement ce mode familial d’éducation se heurte-t-il en France à une si vive répugnance? La nécessité le fait appliquer au tiers de nos écoles primaires, sans le moindre inconvénient. Mais, dès qu’il s’agit de l’enseignement secondaire et des enfants des villes, on se hâte de revenir aux compartiments étanches. Élever en commun les deux sexes demeure jusqu’à présent le privilège des grandes civilisations nouvelles.
Vous portez, Françoise, la peine de notre vieux système, antinaturel et antimoral. Malgré votre instinct de progrès, votre goût de la liberté, ce clair et curieux regard que vous attachez sur l’avenir des femmes,—une éducation demi-cloîtrée influe sur les mouvements de votre cœur. J’ai constaté, l’autre nuit, que l’atmosphère d’un bal, d’un bal à peine mondain, peut faire de vous pour quelques heures une autre Françoise. Connaissez le péril et soyez armée. Plus heureuses que vous, les jeunes filles de la génération prochaine pourront peut-être aller au bal sans autre pensée que de se divertir. Les danseurs ne seront plus pour elles des compagnons nouveaux «dont le cœur n’est pas sûr». Elles les connaîtront aussi bien que leurs propres compagnes. Vous, il vous faut faire d’abord l’apprentissage de ces compagnons. Appliquez là votre faculté de pénétration et d’ironie. Et jusqu’à ce que vous ayez une idée un peu nette de ce qu’est un jeune homme moderne, de ce qu’il sait, de ce qu’il désire, de ce qu’il vaut, mettez au cran d’arrêt les battements sentimentaux de votre propre cœur...
... J’entends les éclats de rire de Françoise:
—Non! mon oncle... mais ce que vous êtes coco, aujourd’hui!... Parce que j’ai un peu flirté avec le frère de Lucie!...
«Coco» ou pas «coco», je souhaiterais que Mme Rochette enseignât à ses élèves que le mot «flirt», avec son apparence pimpante et inoffensive, est parfois un assez vilain mot.