XXII
L’attente.—Utilité d’une vie réglée dans les moments de crise morale.—L’ordre imposé; l’ordre choisi.—La plupart des vies féminines sont désordonnées.—Comment régler sa vie?—Examen des aptitudes personnelles.—La veille et le sommeil.—Un vers latin.—Le profit du soir.
Parce que vous avez le mariage en tête, petite Françoise, et que vous m’avez chargé de plaider votre cause, je n’entends pas abdiquer mes vieilles fonctions d’oncle prêcheur... Laissons Mme Le Quellien et les Despeyroux déblayer la carrière où vous rêvez de vous élancer en compagnie de Maxime, et revenons, pour cette fois, à nos exercices familiers. Aussi bien vous n’êtes pas encore mariée...
—Mais, mon oncle, je ne pense plus qu’à mon mariage!...
Voilà justement l’excès à éviter. Tout être humain traverse, au cours de la vie, un certain nombre de crises qu’on pourrait appeler des crises d’attente, pendant lesquelles un événement qui ne dépend pas de lui, mais qui le touche, est en suspens... Et la tentation est forte, pendant de telles crises, de tout laisser là, de renoncer à l’effort, de ne pas vivre, en un mot, jusqu’au moment où l’événement s’accomplit.
Eh bien! c’est une mauvaise hygiène de l’âme.
La bonne hygiène est au contraire de s’appliquer, par le temps de crise, à ne négliger aucune des habituelles occupations de la vie courante, travaux, lectures, délassements... Actuellement, Françoise, cette discipline vous est facile, car votre journée à l’institut Berquin est réglée heure par heure, et vous n’avez qu’à faire exactement et minutieusement ce qui vous est imposé pour que le temps coure assez vite et que l’activité amortisse l’anxiété... Plus tard, quand vous serez maîtresse de vos journées et que nulle règle imposée n’en distribuera les heures, le point sera d’assurer vous-même cette distribution, puis, vous étant ainsi imposé une règle, d’y obéir. Ainsi vous parerez au péril de voir votre volonté se dissoudre par les tourmentes morales, et les périodes de paix seront défendues contre l’ennemi sournois de la quiétude: l’ennui.
L’absence de règle dans la vie fut longtemps considérée comme une marque d’indépendance d’esprit, et le désordre comme le compagnon nécessaire du génie. On est revenu aujourd’hui de cette fantaisie romantique. Un artiste fort pénétrant, Georges de Porto-Riche, a écrit franchement dans une curieuse pièce: «Les vrais artistes sont des réguliers.» L’observation est juste: Gœthe, Hugo, George Sand, furent des réguliers, en ce sens du moins que nulle crise de leur vie n’arrêta leur labeur. Leconte de Lisle écrivait quatorze vers chaque jour, quitte à les déchirer le lendemain s’il les trouvait mauvais. L’œuvre énorme d’un Zola n’est humainement possible que lorsque l’écrivain (et c’est le cas de l’auteur de Travail) s’impose quotidiennement l’effort d’un certain nombre de pages.
Ce qui est vrai de tels artistes, petite Françoise, l’est à plus forte raison des gens qui ne travaillent pas pour la gloire et dont la modeste activité se borne aux limites de la maison, du foyer. Une vie désordonnée qui a produit un chef-d’œuvre n’est pas entièrement perdue; mais à quoi aura servi une vie médiocre si elle fut, en plus, désordonnée? Or, la règle, l’ordre, sont encore plus universellement absents de la vie des femmes que de celle des hommes. Dans la classe à laquelle vous appartenez, chère enfant, l’homme a d’ordinaire une fonction sociale, un métier comportant des heures laborieuses, des rendez-vous d’affaires, des nécessités périodiques de bureau et de démarches... La femme au contraire est, chez elle, maîtresse de son temps. Elle a autant de devoirs que l’homme, mais ces devoirs ne lui sont dictés que par sa conscience. Elle a plus d’indépendance et plus de loisirs... Hélas! l’usage qu’elle fait de cette liberté est rarement satisfaisant. Les plus frivoles se laissent simplement vivre; des sous-ordres accomplissent tant bien que mal le gros œuvre domestique; la maîtresse du logis n’intervient que par quelques impatiences et quelques colères... Sa vie a deux parts: les divertissements plus ou moins fréquents qui la distraient d’elle-même, et les intervalles de ces divertissements, où elle s’ennuie... Quant aux femmes plus sérieuses, à celles qui vraiment s’occupent de «leur intérieur», de leur mari, de leurs enfants, leur péché est souvent l’excès opposé: elles se laissent envahir par les menus soucis, par la collaboration superflue à toutes les intimes besognes de la maison. Elles ne réservent rien de leur journée pour ce devoir impérieux de tout être humain: connaître sa personne morale et la diriger vers le mieux.
Si quelques-unes de ces «femmes sérieuses» lisaient les lignes que je vous écris en ce moment, ma mignonne amie, je suis bien sûr qu’elles hausseraient les épaules.
«Il est bon, vraiment, ce psychologue, avec sa personne morale et sa direction vers le mieux!... On voit bien qu’il n’a pas de ménage à surveiller ni d’enfants à élever...»
Eh bien! le psychologue insiste; il affirme qu’une femme n’est pas obligée d’être ou étrangère aux soins de son foyer ou abrutie par ces mêmes soins. Souci du perfectionnement personnel, soins de l’intérieur, tout cela peut trouver place dans la même vie féminine, à la condition que cette vie connaisse l’ordre et s’astreigne à la règle. «Il faut, disait un chimiste dont le nom m’échappe,—Sainte-Beuve le cite dans son article sur Louvois,—il faut commencer quatre fois plus de choses qu’on n’en peut accomplir.» La phrase est paradoxale, mais la vérité en est toute proche, et c’est que «chacun de nous peut accomplir quatre fois plus de choses qu’il n’en commence». Car presque personne, sorti du collège, n’a de règle et d’ordonnance dans sa vie, sinon celles qu’imposent les événements et le métier. Or, la vraie règle est celle qu’on s’impose à soi-même, la règle de sa propre liberté.
Comment régler sa vie, Françoise? ou, pour préciser, comment régler votre vie, le jour prochain où vous cesserez d’être une pensionnaire disciplinée pour devenir, d’abord une jeune fille maîtresse de ses heures, puis une épouse? Considérez cette vie indépendante, qui va bientôt être la vôtre, comme un canevas solide et nu: quelle étoffe allez-vous broder dessus? Sera-ce un simple fouillis de points analogues aux tapisseries que font les enfants pour se divertir, ou sera-ce une broderie savante, conduite avec méthode sur un dessin médité et soigneusement tracé à l’avance?... Votre choix est fait, n’est-ce pas? Vous voulez broder d’harmonieuses arabesques sur le canevas de votre vie de femme?
Étudions ensemble les procédés pratiques, jolie brodeuse.
Il faut d’abord bien fixer le dessin, c’est-à-dire (parlons sans figure) bien déterminer l’objet de votre activité. J’ai eu assez souvent le plaisir de m’entretenir avec vous pour connaître vos penchants, vos aptitudes, un peu de vos rêves. Vous avez le goût des choses de l’esprit, avec une tendance aux sciences d’observation, au document sur les réalités modernes. Vous prisez les arts, sans passion, cependant avec une ferveur spéciale pour la musique, un peu d’indifférence pour la poésie ou même la littérature pure... Vous aimez les humbles, les pauvres, les ignorants, et leur situation inférieure dans la vie sociale vous préoccupe, vous émeut, ce qui est fort bien... Vous avez besoin, pour vous bien porter, d’exercices physiques, et vous y êtes leste et résistante. Enfin vous êtes ménagère adroite. Aucun de ces principes d’activité ne devra être exclu de votre vie, et le dessin de la fameuse broderie devra associer, sans les embrouiller, les traits distincts auxquels chacune de vos aptitudes, chacun de vos goûts, fournit le départ et l’essor.
Les nécessités quotidiennes, d’abord chez votre mère et plus tard dans votre ménage, vous offriront l’occasion d’employer vos capacités de gouvernement domestique. Il ne s’agira pour vous que de limiter le temps que vous y consacrerez. Quand une femme vous dit: «Mon intérieur ne me laisse pas un instant de repos», n’en croyez rien. Il n’y a pas d’intérieur si compliqué, si surchargé, dont une femme intelligente ne puisse assurer le fonctionnement avec deux heures d’effort bien employé par jour, en temps normal. A ces deux heures de travail domestique, si vous ajoutez le temps nécessaire à la toilette, aux courses indispensables, aux repas, vous constaterez vite que huit heures vous sont prises quotidiennement par le devoir courant, par votre «métier de femme». Restent seize heures à partager entre le sommeil et le loisir.
Ce partage, chacun doit l’effectuer suivant son tempérament; mais l’usage ordinaire est de ne pas l’effectuer du tout, de laisser le hasard, la veulerie accidentelle, faire la répartition des heures entre la veille et le repos. Or, on peut affirmer comme une loi générale que toute vie humaine où les heures du sommeil ne sont pas fixes est une vie désordonnée. Notez qu’il ne s’agit pas de se lever à telle ou telle heure, de dormir un plus ou moins grand nombre d’heures, mais simplement que ces heures soient invariables. Balzac dormait de six heures du soir à minuit; mais il travaillait de minuit à six heures du lendemain. Levez-vous à midi s’il vous plaît, mais alors levez-vous toujours à midi, et que votre vie soit organisée sur le lever méridien. Dans la pratique, il est évidemment préférable de se lever au moment où commence à fonctionner la vie autour de soi: il est donc naturel qu’un citadin quitte son lit plus tard qu’un paysan...
D’autre part, toute une vie intense, une vie de sociabilité et d’intellectualité, à Paris, se vit le soir; l’activité parisienne s’apaise entre minuit et une heure du matin; elle recommence vers huit heures. Je ne dis pas qu’une Parisienne doive se lever à huit heures et se coucher à minuit. Je dis seulement qu’elle dépensera beaucoup de temps inutilement et perdra beaucoup du bénéfice social de la grande capitale si elle se couche à neuf heures du soir pour se lever à cinq heures du matin. Un grand principe d’harmonie vitale est de vivre en conformité avec son milieu. Si cette conformité semble impossible au tempérament, mieux vaut changer de milieu résolument.
Le temps du sommeil utile, c’est trop évident, varie suivant les natures et les âges. Un vieil adage latin disait:
Vix pigris septem, nemini concedimus octo!
Ce qui signifie: «Sept heures pour les paresseux—et encore!—huit heures pour personne...» Je dirais plutôt qu’il faut, là-dessus, que chacun fasse sur soi-même un essai loyal. Couchez-vous quinze jours durant exactement à la même heure: la nature se chargera d’établir l’heure moyenne de votre réveil, qui doit être celle du lever... Le sommeil est presque le seul besoin physique dont on puisse mesurer ainsi quasi mathématiquement l’intensité.
J’admettrai, Françoise, qu’à votre jeune âge les huit heures refusées par l’hexamètre ci-dessus aux paresseux soient excusables. Cela vous permet encore de vous coucher à onze heures pour vous lever à huit. Ma préférence est pour ces deux dernières heures. Non pas que je vous conseille de passer toutes vos soirées au théâtre ou dans le monde: si vous épousez Maxime, il n’y faudra pas songer, et d’ailleurs ce n’est guère enviable. Mais la soirée au logis, dès qu’elle est organisée, est un des moments les plus agréables et les plus fructueux de la vie. Convenons que presque dans aucun ménage parisien elle n’est organisée. Dépenser sa soirée dehors jusqu’à deux heures du matin, ou se coucher à neuf heures si l’on ne sort pas, voilà le régime de nos concitoyens. Il est imbécile. Entre neuf heures du soir et cette heure du coucher qui se place fort bien de onze heures à minuit, il y a pour les âmes soucieuses de leur progrès personnel un laps de temps précieux. Sans crainte d’être dérangé ou distrait on peut alors lire, écrire, ou simplement méditer, bien mieux que dans le brouhaha fiévreux de la journée parisienne. N’usât-on que deux fois par semaine de ces heures nocturnes, songez, Françoise, qu’elles suffiraient, dans l’espace de deux années, à un esprit prompt comme le vôtre, pour apprendre une langue usuelle, pour connaître les chefs-d’œuvre d’une littérature, pour accomplir un progrès décisif dans une science, dans la technique d’un art. Oh! je vous en prie, chère enfant, ne supprimez pas de vos projets l’usage studieux de quelques soirs par semaine! Quand certaines femmes que je connais, et qui sont d’honnêtes et charmantes femmes, regardent en arrière et se remémorent les soirs de leur vie entre vingt-cinq et trente-cinq ans, il me semble qu’elles doivent rougir d’avoir si vainement jeté au vent une monnaie précieuse...
Me voilà, Françoise, au bout de mon papier; c’est donc ma prochaine lettre qui vous proposera une règle des heures diurnes.