XXIV
Un dimanche de printemps.—Maxime en civil.—La jeunesse et Sarcey.—Un séducteur.—L’état des négociations.—Quelqu’un qui n’aime pas les longues fiançailles.—Discussions sur l’énergie.—L’ambition de Maxime.—Promesse d’alliance.
Dimanche dernier, chère Françoise, vers les trois heures après midi, comme j’étais en train de constater que le thermomètre de mon jardin marquait, à l’ombre, vingt-neuf degrés centigrades, j’entendis résonner le timbre de ma porte... Je regagnai aussitôt mon cabinet de travail et m’y trouvai face à face avec un jeune homme que l’on venait d’y introduire. Il était vêtu d’un complet gris fort ordinaire, mais que sa taille avantageuse rendait élégant. Sous ce vêtement, j’hésitai un instant à le reconnaître: d’ailleurs je ne l’avais pas vu très souvent, même paré du costume plus éclatant qui lui est habituel.
—Monsieur, me dit-il d’une voix parfaitement assurée, mais où la volonté de plaire s’exprimait dans je ne sais quelle inflexion déférente, monsieur, je suis Maxime Despeyroux, le frère de Lucie... J’espère que je ne vous dérange pas?...
—Vous ne me dérangez nullement, monsieur, répliquai-je. Asseyez-vous, et dites-moi ce qui me vaut l’avantage de vous voir chez moi.
Il s’assit, face à la clarté des grandes fenêtres, tandis que je choisissais un siège à contre-jour, propice à l’observation. Aussitôt assis, il commença une phrase adroitement tournée, ma foi, et qui ne sentait en rien la préparation. Il me dit que, peut-être un peu imprudemment, il s’était décidé à profiter d’une de ses sorties de Saint-Cyr pour venir me voir; je n’ignorais pas assurément quels intérêts chers à son cœur étaient en question à l’heure présente; il savait, de son côté, l’influence que j’exerçais sur Mme Le Quellien et sur sa fille; enfin, il espérait entendre de ma bouche que j’étais, bien franchement et sans nulle réserve, un allié pour ses projets de mariage.
Tandis qu’il parlait, je le regardais avec attention, et j’écoutais sa voix plus que ses propos. J’admirais d’abord la force juvénile que montrait ce visage sans ride et sans boursouflure, ces yeux d’ambre pâle, si clairs, ce teint net et sain sous le hâle des manœuvres, ces dents de loup adolescent, tout ce corps nerveux assoupli par les exercices physiques quotidiens. Belle et brève jeunesse, si propice aux hardies entreprises! Je lui donnai cet instant d’admiration un peu jalouse, et je fis, je ne sais pourquoi, un retour sur moi-même.
Je me vis, à peu près à l’âge de ce saint-cyrien, allant remercier le père Sarcey d’un bon article écrit spontanément sur mon premier roman... L’exclamation de Sarcey me chanta aux oreilles, l’exclamation presque irritée dont il me salua alors: «Ah! bon Dieu!... que vous êtes jeune!...» En considérant Maxime, je compris soudain ce qu’il y a de désobligeant dans un air trop évident «d’avoir une vingtaine d’années». C’est comme si un milliardaire vous rendait visite, portant son milliard dans un sac, bien en évidence... Puis je pensai à vous, Françoise, et je me dis que d’avoir su vous plaire et d’être pour vous le complice rêvé de l’avenir heureux—c’est une fortune autrement rare que de publier un roman loué par Sarcey ou d’être M. Pierpont Morgan, le célèbre milliardaire américain...
Toutes ces pensées se succédèrent bien plus vite que je ne le puis raconter; Maxime Despeyroux m’en laissait le loisir en développant avec abondance les raisons de sa visite, qu’il entremêlait de compliments sur mes livres... Et j’eus même encore le temps de remarquer la grâce réelle de ses gestes et l’adresse insinuante de sa phrase: ce jeune homme a bien tout ce qu’il faut pour plaire. Je me sentais contre lui, d’abord, une âme étrangement prévenue... Mais il n’était pas assis devant moi depuis dix minutes, enfilant d’agréables périodes où votre nom revenait fréquemment, que je songeais en moi-même:
«Toi, mon ami, tu feras de moi ce que tu veux, ou plutôt ce que veut cette futée de Françoise. Et cependant j’aperçois ce qu’il y a d’artificiel dans les choses gracieuses que tu me dis, et je sais pourquoi tu me les dis. Tu te moques de ma littérature comme de ton premier pompon; tu traites—in petto—de rabâchages ridicules mes correspondances avec ta fiancée. Si tu te maries avec Françoise, ton premier soin sera de la soustraire à ce que tu appelles «ma précieuse influence sur elle...» Je sais tout cela; je t’en veux d’ailleurs d’avoir vingt-trois ans et de nous voler Françoise;—cependant je ferai ce que tu souhaites. Je me dépenserai en démarches. J’essayerai de donner à Mme Le Quellien une confiance dans l’avenir que je n’ai pas moi-même absolument. Je me laisserai mener par toi—comme je me laisse mener par Françoise—parce que tu possèdes, comme elle, la force inflexible de la jeunesse en marche vers le bonheur!»
... Donc, chère enfant, votre fiancé m’expose en fort bons termes l’état des négociations qui vous concernent tous les deux. L’aïeule rhumatisante, qui, par son accès de goutte, tenait depuis plusieurs semaines tout en suspens, commençait enfin à marcher, redevenait abordable. Les conciliabules de famille avaient repris leur cours; cette lutte, touchante au fond parce qu’elle s’inspire d’un sentiment altruiste,—la lutte des intérêts entre les parents pour l’avantage des enfants,—se poursuivait avec des incidents divers. On était, en somme, à peu près d’accord... Mme Le Quellien avait inopinément annoncé qu’elle augmenterait de près d’un quart la dot modeste dont vous vous saviez pourvue: admirable Mme Le Quellien, exemple de cette robuste économie française que nul déboire, nulle médiocrité ne lassent! Là-dessus, l’aïeule aux rhumatismes s’était piquée d’honneur, avait ouvert plus largement la veine par où elle se saignait au profit de son petit-fils le saint-cyrien... En résumé, tout allait au mieux sous le rapport des négociations d’intérêt, mais il restait cette terrible question de jeunesse sur laquelle Mme Le Quellien se montrait intraitable: «Françoise est trop jeune pour se marier avant deux ans, déclarait-elle. Et Maxime lui-même profitera très utilement de ces deux ans pour bien apprendre—à l’abri des distractions et des préoccupations d’un ménage—le métier qu’il doit exercer toute sa vie.»
Or, Françoise,—ce que je vous dis là ne vous causera pas d’étonnement,—notre ami Maxime ne partage pas sur ce point l’avis de votre mère ni le mien. Il n’a pas le goût des longues fiançailles, cet apprenti héros. Il ne m’a pas caché que le but principal de sa visite était de m’acquérir à son idée.
—Voyons, monsieur, s’est-il écrié, est-ce raisonnable de dire à Françoise et à moi: «Vous vous aimez; vos parents sont d’accord; votre mariage est décidé en principe: maintenant, retournez chacun chez vous, soyez, vous un bon officier, elle une bonne petite demoiselle: on vous unira dans deux ans!...» Mais on ne comprend donc pas que deux ans de remise sont proprement, pour Françoise et pour moi, de la vie perdue? Qu’est-ce que je vais faire de ces deux ans, moi, par exemple? M’exercer dans mon métier?... On s’imagine que j’y prendrai goût, à mon métier, alors que je ne penserai qu’à une seule chose,—savoir: que Françoise est loin de moi et que je voudrais être à ses côtés?... Ce n’est pas d’être heureux qui m’empêcherait de travailler, au contraire!... Je ne ferai rien de bon tant que j’aurai ce tourment au cœur. Je vous en prie, monsieur, usez de votre influence sur Mme Le Quellien... J’admets qu’on attende pour nous marier que je sois sorti de l’École et que Françoise soit sortie de pension... (Il accorde cela! cher Maxime! Est-il raisonnable!...) Mais je crois, moi, que notre mariage doit être le premier acte de notre liberté. Oui ou non, le but de notre vie est-il le bonheur à deux? Alors pourquoi ne pas nous mettre en route sur-le-champ? Les gens qui se proposent d’aller en Amérique attendent-ils deux ans le départ du paquebot avant de s’embarquer?
Maxime s’animait, et je constatais avec un certain contentement d’oncle qu’il marquait une bien autre conviction, une passion bien plus ardente que tout à l’heure, quand il me parlait de mes livres. Évidemment, Françoise, ce jeune guerrier ne vous considère pas avec indifférence. Je crus devoir, cependant, diriger son attention sur quelques réalités pratiques et morales qu’il me semblait négliger.
—Mon cher monsieur, lui dis-je, vous venez de prononcer quelques paroles qui me plaisent sur le bonheur à deux. Votre impatience même m’est sympathique. Cependant, puisque nous voilà en tête à tête et que ni Françoise ni sa mère ne nous écoutent, souffrez que, d’homme à homme, je vous pose une question. Croyez-vous sérieusement que l’organisation de ce bonheur à deux doive être le but principal de votre activité?
Maxime Despeyroux n’hésita pas une seconde et répliqua:
—Oui, monsieur, c’est mon avis.
—Vous ne pensez pas, repris-je, qu’un homme de votre âge a tout de même d’autres devoirs et doit nourrir d’autres ambitions que celles dont la famille occupe et limite le champ? Par exemple, vous êtes soldat; vous aimez votre métier?...
—Beaucoup.
—Eh bien! dans ce métier, vous avez des projets, je suppose? Vous désirez être quelque chose de distingué, de brillant?...
Maxime hocha la tête:
—Ma foi! monsieur, si vous voulez ma vraie pensée, je vous avoue que je ne me monte pas la tête sur le point de ma carrière d’officier. Ou bien j’aurai la chance d’une guerre, et alors ce sera bien le diable si je ne fais pas un bond en avant; ou bien il n’y aura pas de guerre, et je ne connais pas de moyen sûr pour avancer plus vite et plus loin que les camarades... Ce n’est la faute de personne, remarquez-le bien... Toutes les grandes armées font à peu près la même situation à l’officier. N’empêche que je vous dirai aujourd’hui, sans me tromper de trois ans sur l’ensemble, à quelle date je serai lieutenant, capitaine, commandant... toujours le cas de guerre excepté... Où voulez-vous qu’il y ait place, là-dedans, pour l’ambition?... Reste à faire son métier en conscience: je vous répète que mon métier me plaît.
Je réfléchis un instant, puis je repris:
—Soit! Mettons à part l’ambition professionnelle... Vous n’êtes pas seulement un officier, vous êtes un homme. Vous devez avoir le désir de cultiver votre esprit, de devenir journellement meilleur—dans le sens le plus large du mot—que vous ne l’étiez la veille... C’est, à proprement dire, un devoir que de se perfectionner ainsi. Ne croyez-vous pas que ce soit un but de la vie aussi important que d’être «heureux à deux», selon votre mot?
Maxime eut un sourire un peu ironique.
—Je crois, monsieur, répliqua-t-il, que l’on peut travailler à son perfectionnement individuel tout en étant heureux en ménage.
—Trop de félicité intime rend paresseux à l’effort... Et puis, vous éludez ma question... Qu’est-ce qui vous importera le plus: être heureux ou être «meilleur»? A quoi travaillerez-vous le plus: à votre culture ou à votre quiétude?
—Franchement, monsieur, je chercherai d’abord à être heureux, par des moyens que, d’ailleurs, je juge honorables:—par la famille et l’accomplissement régulier de mon travail. Ai-je tort?... Si j’ai tort, pardonnez-moi la sincérité de mes réponses et ne m’en veuillez pas.
... Non, jeune homme, je ne vous en veux pas. D’abord, vous êtes un adroit séducteur, et vous avez compris tout de suite que mieux valait me dire votre vraie pensée plutôt que de soutenir quelque belle théorie où votre bonne grâce eût été mal à l’aise. Et puis, nous avons assisté à de telles faillites, dans ma génération, qui parlait beaucoup d’énergie—(vers 1890, il n’était si humble revue, si pauvre journal, où l’énergie ne se professât couramment)—que nous finissons par nous demander si les vrais hommes d’action ne sont pas hommes d’action à leur insu. Craignons de partir pour la bataille de la vie costumé en Tartarin tueur de lions et de revenir avec quelques modestes alouettes pour tout butin... Qui sait, ô Maxime, tranquille et lucide jouteur, si le prix de la lutte ne vous est pas réservé? Rostand ne raconte-t-il pas que, dix ans avant Cyrano, il ne songeait même pas à la gloire littéraire?...
Et tout à coup, en regardant l’aimable visage de cet adolescent qui voulait une seule chose,—épouser Françoise, mais qui le voulait avec l’absolutisme de l’instinct,—j’eus la pensée que ce serait peut-être lui, un jour, le grand victorieux que ce pauvre pays de France, impatient de gloire, espère depuis si longtemps.
Rassurez-vous, Françoise, et rassurez-le: je tâcherai d’obtenir de Mme Le Quellien que le temps de vos fiançailles soit réduit à une seule année.