XXVI

Examen.—Excellente attitude de Françoise.—Une autre candidate.—Les disgrâces d’Alexandrine.—Arthropodes, fractions, prisme.—Comment Françoise mène le sexe laid.—Retour par une après-midi d’été.—Rayonnement de Françoise.—La retraite.—Innocence de Mme Rochette.—Un commencement et une fin.

Eh bien! Françoise, le voilà passé, ce rébarbatif examen, et vous voilà nantie du brevet supérieur! Vous vous êtes, ma foi, fort adroitement tirée de l’épreuve. Sans aucun souci d’étonner le jury par des connaissances démesurées, vous avez sur-le-champ donné l’impression que vous étiez très intelligente et cultivée suffisamment. Et puis, il n’y a pas à dire, vous avez ce don merveilleux qui ne s’acquiert pas: l’autorité. Je vous observais, debout dans votre costume tailleur gris foncé, coiffée d’une toque de paille élégante,—pas trop élégante,—alors que vous exposiez votre science à la perspicacité de l’examinateur. Tandis qu’il proférait sa question, le regard de vos prunelles gris clair ne le quittait pas. Ce regard n’était pas effronté, loin de là! Il était moins encore timide ou implorant. Il marquait à la fois la curiosité et l’assurance. Il disait: «Mon cher monsieur, ne vous imaginez pas que, parce que vous m’examinez, je me considère comme livrée à votre bon plaisir... Je dois être reçue. Vous ne me troublerez pas et vous me recevrez... Par conséquent, inutile d’aller puiser au fin fond de votre sac à malices une de ces questions ingrates auxquelles on ne saurait congrûment répondre... Je veux une bonne question moyenne bien nette...» Et, ma foi! le docile universitaire obéissait... Il cessait d’être tatillon, nerveux, taquin. Votre épreuve semblait être pour lui un repos. Il vous laissait parler, sans vous tourmenter, sans chercher non plus à vous faire briller. Il pensait évidemment: «Celle-ci sera admise; ne nous fatiguons pas...» L’examen s’achevait: vous et lui échangiez un salut d’augures, et c’était tout. Heureuse Françoise!

Il n’en alla pas de même pour toutes les jeunes personnes qui, ce même jour, subirent cette épreuve... Une surtout attira mon attention et ma pitié; tandis que vous-même attendiez la proclamation des résultats, je me pris à suivre sa lamentable odyssée de candidate...

C’était une jeune fille de votre taille, chère enfant, je veux dire ayant à peu près les mêmes dimensions que vous; mais le divin potier, s’il vous avait à toutes deux consacré la même quantité de pâte, s’était donné une peine inégale pour modeler l’une et l’autre. Mlle Alexandrine F...—je vis son nom sur les listes affichées—ressemblait à certaines paysannes du Berry; petit visage aux traits indécis, au teint brouillé, aux cheveux blond-jaune; buste plat rejoignant les hanches sans amincissement apparent; grands pieds, lourdes mains. Tous les gestes qu’elle ébauchait, même en conversant avec sa mère ou ses compagnes, étaient gauches et manqués; la main, le bras, s’arrêtaient en route, revenaient au point de départ, comme s’ils n’avaient fait qu’une tentative de geste, ou qu’un instinct décourageant leur eût soufflé: «Non, ce n’est pas encore ce geste-là... Renonçons-y!...» Vêtue d’une robe vert-olive et coiffée d’un chapeau de velours sous lequel son front suait à gouttes pressées, Alexandrine s’isolait volontiers pour rouvrir fiévreusement ses cahiers de notes et ses manuels. Courbée en deux sur les pages, on voyait qu’elle comblait à la hâte les failles de sa science, qu’elle mastiquait tant bien que mal les fissures de sa mémoire, comme un entrepreneur en retard à la veille de l’inauguration... J’avais envie d’aller à elle, de lui ôter des mains son compendium, de lui dire: «Mais reposez-vous donc, ma petite! L’appoint de connaissances que vous acquérez actuellement est nul, et vous dépensez une force nerveuse qui vous fera cruellement défaut tout à l’heure...» Cette revision suprême de ses pauvres connaissances l’absorbait à ce point qu’elle n’entendit pas l’appel de son nom quand arriva son tour d’être examinée. Il fallut qu’une de ses compagnes la secouât par le bras, la réveillât comme d’un pesant sommeil, pour qu’elle se rappelât où elle était, qu’elle s’en vînt, trébuchante et l’œil écarquillé, jusqu’au tribunal scientifique où le juge, déjà, s’impatientait...

Au regard qu’il dirigea sur Alexandrine, je compris que les choses allaient tourner ardument pour la candidate... Ce fut un regard presque hostile,—le regard de l’homme excédé à qui l’on vient de voler une minute de son temps,—et tout de suite après j’observai une détente ironique de la physionomie qui signifiait: «Toi, je vais te faire un peu payer ma fatigue et mon ennui; nous allons nous distraire...» Hélas! tant qu’il y aura des juges et des examinateurs, pourquoi faut-il que certains candidats et certains prévenus soient infailliblement des bêtes noires, des souffre-douleurs sur lesquels professeur et magistrat «passent leurs nerfs» sans s’imaginer un instant qu’ils pèchent contre l’équité?...

Alexandrine faisait un effort pénible pour sourire, gracieusement et humblement, à son bourreau... Une grimace déplaisante résultait de cet effort.

—Veuillez, mademoiselle, dit l’examinateur d’un ton extrêmement poli, m’expliquer la division en classes des arthropodes?

Le visage d’Alexandrine se décomposa: il s’y peignit un véritable désespoir. Les arthropodes! quelle question allait-on dénicher pour elle!... Elle fit cependant un effort, ramassa tout ce qui lui restait de lucidité et de salive, murmura:

—Les arthropodes... les arthropodes... sont les hannetons... les écrevisses... et les... (un temps, puis, piteusement:) et les hannetons.

L’examinateur sourit sèchement et répliqua:

—Non, mademoiselle...

Ce «non» brusque acheva de désarçonner la pauvre fille. Il y eut un silence pénible. Alexandrine reprit d’une voix de déroute:

—Les hannetons... les écrevisses... et les... crustacés... sont des arthropodes.

L’examinateur se contenta de hausser les épaules. Puis, prenant son couteau à papier de buis, il se mit à l’examiner de tout près, comme si c’eût été un objet d’art extrêmement curieux. Alexandrine, plus à l’aise maintenant qu’il ne la regardait plus, reconquit un peu d’assurance.

—Les hannetons, proféra-t-elle sans s’apercevoir que les spectateurs eux-mêmes commençaient à ricaner lâchement, sont des insectes qui passent successivement par plusieurs métamorphoses. Ils sont d’abord œuf, puis larve, puis nymphe, puis insecte parfait... L’œuf du hanneton...

Elle continua ainsi, d’abord troublée, peu à peu avec une volubilité et une assurance croissantes, décrivant d’un ton de récitation les métamorphoses du hanneton. Elle ne s’arrêta qu’au bout de sa science.

—C’est tout? demanda l’examinateur d’un ton détaché.

Elle fit signe que oui, que c’était bien tout.

—Vous apprenez des manuels par cœur, mademoiselle, déclara l’homme au coupe-papier. Mais le morceau que vous venez de me réciter n’a aucun rapport avec ce que je vous demandais... (Il dessina lentement une note sur la feuille placée devant lui.) Voyons... Voulez-vous me dire ce qui se passe quand vous ajoutez un même nombre aux deux termes d’une fraction?

Cette fois, ce fut la débâcle de la triste Alexandrine. Elle essaya bien d’énoncer quelques théorèmes sur les fractions, mais on l’arrêta net, la ramenant au cas spécial proposé, qu’elle était évidemment hors d’état de traiter... On vint à la physique: elle dit quelques mots du prisme à réflexion totale, mais s’embrouilla dans le dessin explicatif du phénomène, qu’on exigea d’elle. Et, quand le «Je vous remercie» traditionnel eut été prononcé, elle garda juste assez de forces pour aller se trouver mal dans les bras de ses maîtresses et de ses compagnes...

—Voilà, pensai-je, le vice cruel des examens publics et de leurs programmes. Cette pauvre fille a évidemment une culture secondaire très ample; elle est considérée comme une bonne élève dans son école; cependant elle sera refusée parce que, faute de souplesse d’esprit et de toupet, elle a mal répondu sur le prisme à réflexion totale, sur un point très spécial de la théorie des fractions et sur les arthropodes. Or, les arthropodes et le prisme à réflexion totale sont absolument oubliés de la plupart des gens cultivés, l’époque de leurs examens révolue. Des fractions, l’on connaît à peu près la pratique des opérations, et c’est tout... Donc il est bien inutile de savoir ces trois questions; donc on a tort d’examiner et surtout de refuser là-dessus... On devrait se faire une loi de n’interroger que sur quelques questions très générales, très importantes, en poussant l’élève à fond pour s’assurer qu’il les a bien comprises... Pourquoi, d’ailleurs, pourquoi enseigner aux élèves des choses qu’ils ne peuvent ni ne doivent retenir?

J’en étais là de mes réflexions, quand une main légère se posa sur mon épaule, tandis qu’une voix bien timbrée me disait:

—Mon oncle, si vous voulez, nous pouvons partir... Je suis reçue... Et ici il fait un peu chaud.

C’était vous, Françoise, toujours calme, aussi calme que la veille, aussi calme que pendant l’examen.

—Reçue?... m’écriai-je. Mais le résultat ne sera connu que dans deux heures?...

—Oui, mon oncle. Mais j’ai dit à ce bonhomme que vous voyez là, au garçon de bureau, à cette espèce d’huissier, enfin... de s’arranger pour savoir mes notes... Les voilà...

Vous me tendîtes un papier sur lequel, d’une grosse écriture maladroite et appliquée, le garçon de bureau avait écrit vos notes,—excellentes,—à côté du nom de chaque examinateur.

J’admirai une fois de plus votre maîtrise à manier la volonté des hommes, quels qu’ils fussent... Je vous demandai:

—Vous ne tenez pas, alors, à entendre proclamer votre gloire?

—Mon oncle, répliquâtes-vous avec un sourire, je n’ai pas besoin de vos conseils pour estimer cette gloire à son prix!

Un fiacre découvert nous ramena, par la chaude splendeur du Paris d’été, vers la place Possoz, où Mme Le Quellien nous attendait, infiniment moins calme que sa fille. Vous, Françoise, malgré votre admirable équilibre, la joie d’être délivrée d’une sotte épreuve, et sans doute aussi la pensée de votre prochaine émancipation, animaient votre visage et vous incitaient à parler plus et plus gaiement que de coutume... Je remarquai que nul passant ne vous croisa sans recevoir au vol, comme un reflet envoyé par un miroir, le coup de lumière de votre joyeuse jeunesse. Plus d’un sans doute envia ma place à côté de vous, sans se douter qu’il souhaitait honnêtement d’être votre oncle. J’avoue que vous étiez exquise à voir: un charmant objet de fraîcheur, de vigueur, de bonheur. Et peut-être fus-je le seul, parmi ceux qui vous admirèrent entre la place Saint-Sulpice et Passy, à sentir cette admiration se mêler d’un peu de mélancolie... Car je songeais, en égoïste et presque malgré moi, que bientôt un autre que moi serait votre chaperon officiel et que la situation d’oncle sans nièce est dépourvue de prestige... Votre succès, votre amusante loquacité, votre bonne grâce, me faisaient aussi penser, par une naturelle évocation, à la pauvre Alexandrine... J’imaginais son retour dans sa famille et son entrée dans la vie,—humble être disgracieux, malchanceux, maladroit... Combien ce mot unique «la vie» signifie une réalité variable selon que le caprice de la nature nous fit le cerveau ou même le nez de diverse façon!... Et quelle place étroite et incommode la société laisse aujourd’hui à la femme laide!...

Cependant votre intelligent babillage berçait mes réflexions:

—... Vous comprenez, mon oncle, j’aimerais bien mieux quitter Berquin tout de suite, puisque voilà mon examen passé... Mais vous savez que Mme Rochette tient énormément à l’usage de la maison: faire faire une retraite de huit jours à l’élève qui va quitter la pension pour entrer dans le monde.

—Je ne trouve pas cela si bête, répliquai-je. Est-ce une retraite dans le sens religieux du mot?

—Il y a de cela, naturellement... Mais c’est aussi un temps de méditation sur la vie qu’on va mener dans le monde, sur le mariage, sur la conduite d’une maison. Un peu le sujet des lettres que vous m’écrivez, mon oncle... C’est Mme Rochette qui dirige les méditations.

—Pourquoi riez-vous en disant cela, Françoise?

—Parce que cette brave Mme Rochette, qui ne fut jamais autre chose qu’une maîtresse d’école, est tellement ignorante de la vie, tellement innocente!...

Je vous regardai sur ce mot, Françoise: et votre œil lucide, fixé sur moi, et le son de votre voix, et je ne sais quoi de toute votre allure, me démontrèrent qu’en effet Mme Rochette n’aurait pas beaucoup de clartés à vous donner sur «la vie»...

—Eh bien! répliquai-je, c’est vous qui l’instruirez. Vous proposerez à Mme Rochette une série de méditations sur la jeune fille du XXe siècle et sur la nécessité de marcher avec son époque.

Cette idée vous plut, vous fit rire... Nous arrivions à la place Possoz. Je vous laissai aux félicitations émues de Mme Le Quellien, et je m’en retournai chez moi.

Je n’étais pas très joyeux, je vous l’avoue. Je regardais sans complaisance les arbres et les fleurs de mon jardin, qui, eux, vivaient avec énergie sous le soleil de cinq heures, déjà moins ardent. Je me disais que quelque chose de ma vie allait prendre fin—cette correspondance de quinzaine, qui, peu à peu, m’était devenue précieuse... Dans quinze jours, vous serez sortie de pension définitivement, la fameuse retraite finie... Vous n’aurez qu’à regarder vous-même les choses autour de vous, de ces yeux gris-bleu qui voient si bien. Le truchement de l’oncle deviendra superflu... Bien vite, d’autres plaisirs et d’autres soucis que de correspondre avec moi s’imposeront à vous... Ainsi, ce qui vous apparaît comme un commencement prometteur m’apparut, à moi, comme un morne achèvement...

Je me rappelai le soir où, dans ce même jardin, notre échange de lettres avait été décidé... Je comptai les mois... Il y en avait tout près de douze. Et ces douze mois de plus me pesèrent lourdement sur les épaules.