III
Et l'homme que j'allais voir a exalté son activité cérébrale au delà de toutes les limites humaines.
Près de Dorking, au pied de la colline de Box-Hill, en face des prairies blondissantes de Surrey, semées d'arbres trapus, mamelonnés, d'un doux vert d'émeraude, entre des ormes et des frênes, la maison de George Meredith est nichée contre la pente fertile du sol. Plus haut, sur le versant de la colline, après des massifs de bleuets et de coquelicots, un cottage de bois, à deux pièces seulement. C'est là que M. Meredith travaille. Jadis, il y couchait. Il s'y enferme depuis dix heures du matin jusqu'à six heures du soir. Il interdit, sous peine de son plus sévère déplaisir, qu'on le dérange pendant cette période de la journée. Même son fidèle Cole, son domestique, «le meilleur de l'Angleterre,» qui le sert depuis quatorze ans, n'oserait affronter forage. S'il y a urgence, on communique de la maison avec M. Meredith par une sonnerie électrique et un appareil téléphonique.
Je fus d'abord frappé du résultat d'une telle surchauffe cérébrale, quand je vis s'avancer M. Meredith, qui venait de quitter la page commencée. M. Meredith est de haute taille; les cheveux et la barbe sont gris; la figure droite, belle, imposante, les yeux d'un bleu profond; mais ces yeux, pendant les premières minutes où il me parla, étaient littéralement ivres de pensée.
En me conduisant vers sa cellule, M. Meredith me dit: «On prétend que le cerveau se fatigue. N'en croyez rien. Le cerveau ne se lasse jamais. C'est l'estomac qu'on surmène. Et moi, je suis né avec un mauvais estomac,» ajouta-t-il en souriant.
Dans le cabinet de travail, une grande baie vitrée s'ouvre sur les larges pâturages et les bouquets de grands arbres bas du gras pays de Surrey; une autre petite fenêtre donne sur un taillis noir de pins qui gravissent la colline. C'est là qu'est la table où écrit M. Meredith. «Le cerveau a besoin d'obscurité pour que les pensées puissent jaillir et se mouvoir librement,» m'a-t-il dit.
Il ne cessait de regarder un oiseau qui volait, infatigable, çà et là, à travers le ciel. «Voyez vous cet oiseau», me dit M. Meredith, «il m'intéresse extraordinairement; tout le jour, il voleté sans jamais se poser, sans jamais s'arrêter: nous l'appelons swift (martinet); et chaque fois que je le regarde, je pense que son mouvement éternel est semblable au mouvement inlassable de notre cerveau qui ne se pose et ne s'arrête jamais (Just like the flitting of the brain.)»
Je ne sais comment je vins à parler de la vieille tour d'Utrecht, dont la grosse cloche ne sonne qu'à la mort du roi.—«Et je ne voudrais pas qu'elle sonnât même alors, s'écria M. Meredith. Je hais le son des cloches (loathe the bells), avec leur rythme persistant; à Bruges, je m'en souviens, elles m'empêchaient de penser pendant la nuit; oh! je les hais!»
A une intelligence si constamment tendue, on voit bien que les figures et les voix doivent se présenter avec une intensité hallucinatoire. Balzac annonçait à ses visiteurs la mort de Lucien de Rubempré, les larmes aux yeux. M. Meredith a vécu dans son collage de bois avec tous les personnages qui sont sortis de son imagination.
Parmi cette solitude de cloître, devant la petite fenêtre obscure, il a écrit sous leur dictée. «Quand le père de Harry Richmond est venu me trouver d'abord, m'a-t-il dit, quand j'ai entendu la pompeuse parole de ce fils d'un duc de sang royal et d'une actrice de dix-sept ans, je me souviens d'avoir ri aux éclats.» (I perfectly roared with laughter.) Puis, comme nous causions de Renée dans Beauchamp's Career: «N'est-ce pas que c'était une délicieuse créature? Je crois que je suis encore un peu amoureux d'elle.» (Was she not a sweet girl? I think I am a little in love with her yet.)
Et c'est ici le lieu de fixer le caractère le plus étrange et le plus frappant de la conversation de M. Meredith. Son langage est semblable à celui de ses personnages qui traduisent en anglais ce qu'ils ont pensé en italien, en allemand ou en français. On éprouve vivement que M. Meredith traduit ce qu'il dit, et que ses métaphores sont le résultat d'une transposition de signes. En d'autres termes, de même que le calculateur Jacques Inaudi ne se sert pas déchiffrés pour son travail mental, mais de symboles qui lui sont propres, M. Meredith ne pense ni en anglais, ni en aucune langue connue: il pense en meredith. Et comme Inaudi transcrit en chiffres le résultat de ses opérations, M. Meredith traduit en paroles son mouvement cérébral, donnant ainsi le spectacle de la fonction intellectuelle la plus prodigieuse de ce siècle.