LES ORIGINES
CHAPITRE PREMIER
LES VITTELSBACH—LES VISCONTI
Au milieu du XIVe siècle, le duché de Bavière[1] occupait un des premiers rangs de la hiérarchie du Saint Empire romain germanique[2], et, dans une chronique du temps, il était proclamé «la plus puissante et la plus florissante des provinces de la haute Allemagne[3]».
[1] Le duché de Bavière s'étendait des Alpes tyroliennes au Danube, des bords du Lech, à ceux de l'Inn.
[2] Cf. 1º Vit, prieur de l'abbaye bénédictine d'Ebersberg, (Haute-Bavière) Chronica Bavorum ab origine gentis ad annum MDIIII, dans Oefele, Rerum Boicarum scriptores, (Augsbourg, 1763, 2 vol. in-fº) t. II, p. 707.—2º Ange Rumpler, abbé bénédictin de Formbach, (diocèse de Passau, Basse-Bavière) Gestorum in Bavaria libri VI, dans Oefele.., t. I, p. 99.—Cf. aussi Johannes Turmair (dit Aventin), Annalium Boiorum libri VII, (Leipsig, 1710, in-fº).—Le Blanc, Histoire de Bavière, jusqu'au règne de Maximilien, (Paris, 1680, 4 vol. in-12) t. I.—S. Riezler, Geschichte Baierns, (Gotha, 1878, t. I... III in-8º) t. I.
[3] Vit, Chronica Bavorum.., chap. 1, dans Oefele, t. II, p. 707.
Ni son sol, ni le génie de son peuple n'eussent suffi à lui mériter cet honneur et cette réputation; il les devait surtout à la dynastie des Wittelsbach qui avait fait sa grandeur en même temps que son unité[4].
[4] Dans l'empire d'Allemagne, tel qu'il est actuellement constitué, le royaume de Bavière, le premier des États Secondaires, garde son originalité. «La nation bavaroise est dans l'Allemagne unie celle qui a conservé le plus son patriotisme distinct. Les mœurs, les coutumes, les traditions politiques et religieuses l'ont maintenue longtemps dans un certain isolement par rapport au reste de l'Allemagne, et c'est toujours là que se trouve le principal foyer de résistance au nouvel ordre de choses». E. Reclus, Nouvelle Géographie Universelle, t. III, l'Europe Centrale, p. 638.
Le pays, en effet, plateau pierreux et aride sous sa mince couche d'humus, quelquefois pittoresque en ses aspects sauvages, le plus souvent coupé de marais et de tourbières, n'offrait qu'aux bords du Danube une plaine fertile en céréales. Quant au peuple, depuis l'homme des hautes terres aux cheveux blonds, aux yeux bleus, timide et lourd, jusqu'à l'habitant des vallées et de la plaine, noir et trapu, à l'esprit un peu lent aussi, mais capable d'application[5], il possédait certaines qualités de fond dont l'ensemble lui composait une physionomie simplement intéressante[6]: du courage dans les combats, une grande patience au travail, une piété profonde[7].
[5] Ces différences de type et de mœurs sensibles encore maintenant, s'affirmèrent plusieurs fois au moyen âge dans la géographie politique par la division de la Bavière en deux provinces: Ober Baiern (Haute-Bavière) et Nieder Baiern (Basse-Bavière).
[6] Comme tous les peuples de la Germanie, les Bavarois étaient très fiers de l'ancienneté de leur race.
[7] Le Bavarois était épris des choses saintes «Geistlich», dévot aux statues et aux reliques, il se plaisait aux belles cérémonies du culte et aux mystères; les routes qui conduisaient aux sanctuaires vénérés étaient plus souvent sillonnées par les pèlerins bavarois que par les autres Germains. Toutefois cette religion un peu idolâtre n'était pas le trait caractéristique de toute la population; accentué chez les habitants de la Haute-Bavière, il apparaissait aussi, mais atténué, chez ceux du centre qui se signalaient plutôt par leur habileté au travail et même, le goût de ces bons ouvriers s'affinant, le sentiment des choses de l'art leur vint, de sorte qu'au XVe siècle, la Bavière fut un des centres de la Renaissance allemande.
Dans cette contrée qui, originellement, ne paraissait pas prédestinée à un avenir très prospère, la Maison de Wittelsbach avait fait circuler comme un courant de bravoure, d'intelligence, de volonté, et aussi d'ambitions: depuis un siècle et demi qu'elle régnait sur le duché de Bavière, toutes les ressources du pays avaient été exploitées; un grand nombre de marais, desséchés; les rives des cours d'eau navigables s'étaient couvertes de villages[8]; les anciens bourgs avaient été agrandis et fortifiés[9]; Salzbourg, Passau étaient devenus fameux par leurs églises aux merveilleuses sculptures, aux riches décorations; les quatre évêchés de la Bavière, fondés ou organisés par saint Boniface[10], comptaient parmi les principaux de l'Allemagne; Munich était une grande et belle ville, la capitale du duché[11]; la Bavière s'était assainie, policée, ornée. Les chroniqueurs du temps célèbrent cette transformation en termes pompeux: ils chantent les cités magnifiques, les splendeurs incomparables qu'elles renferment et les imposantes forteresses qui les défendent[12].
[8] Ange Rumpler vante le réseau fluvial de la Bavière: le Danube, le fleuve principal, l'Inn presque aussi important, l'Isar navigable dans tout son cours... et d'autres rivières «non ignobiles». Gestorum in Bavaria, dans Oefele.., t. I, p. 100.
[9] Landshut, très vieille ville, construite en briques, s'agrandit et s'embellit sans perdre son cachet d'originale simplicité. «Si te delectat jocus habebis in promptu, sin frugalitas, non deerit». Ange Rumpler, Gestorum in Bavaria.., dans Oefele.., t. I, p. 101—Burckhausen, «où l'on gardait les trésors des anciens princes», Ingolstadt, position importante sur le Danube, se peuplèrent et s'enrichirent par le commerce, ibid.
[10] Les évêchés établis en Bavière par saint Boniface étaient ceux de Passau, Freisingen, Ratisbonne et Salzbourg.
[11] Munich n'était en 1102 qu'une cella du couvent bénédictin de Tegernsee; le duc Henri le Lion, de la dynastie guelfe, en fit une Monnaie et un dépôt de sel. Les premiers ducs Wittelsbach bâtirent la ville; Louis II le Sévère en fit sa résidence et la capitale du duché (1255); l'empereur Louis V la reconstruisit en partie, après l'incendie de 1327.
[12] Vit, prieur d'Ebersberg, Chronica Bavorum.., dans Oefele.. t. II, p. 707.—Ange Rumpler, ibid, p. 101.
Certes, les résultats obtenus pouvaient paraître très beaux, mais surtout le mérite des Wittelsbach était grand d'avoir poursuivi et mené à bien cette œuvre de civilisation à travers les grandes difficultés que leur suscitaient la turbulence de vassaux rebelles, et les tentatives d'affranchissement de quelques villes enhardies par leur naissante prospérité. Aussi, vers 1350, la renommée des ducs de Bavière dépassait-elle les limites de leur duché; des princes allemands, des rois étrangers sollicitaient leur alliance et s'unissaient à eux par des mariages; toutefois, ces hommages s'adressaient moins à leur puissance politique qu'à la haute antiquité de leur race.
En effet, aucune autre famille de l'Europe chrétienne ne pouvait se prévaloir d'une plus lointaine, d'une plus glorieuse origine[13]. Arnoul, que les Bavarois avaient élu duc à la mort du dernier roi carolingien de Germanie (911), descendait, par son père le Margrave Luitpold, du mérovingien Dagobert II; par sa mère, de Louis le Germanique, petit-fils de Charlemagne. Quand Arnoul mourut, son fils aîné Eberhard, lui succéda, et le cadet, Arnoul, déjà investi du comté de Scheyern[14], dut se contenter du titre honorifique de comte palatin de Bavière; mais, tandis qu'à la seconde génération la branche ducale s'éteignait et que la Bavière passait successivement à plusieurs dynasties étrangères, la descendance de la branche cadette se perpétuait. Le cinquième héritier d'Arnoul de Scheyern, Othon III, voulant donner un témoignage signalé de la traditionnelle affection de sa famille pour l'ordre de Saint-Benoît, installa les moines bénédictins dans le château de Scheyern, et, sur les bords de la Paar, à quelque distance d'Augsbourg, bâtit la forteresse de Wittelsbach qu'il habita et dont sa dynastie porta désormais le nom[15].
[13] Voyez pour la généalogie des Wittelsbach et l'histoire des premiers seigneurs de cette maison: Dynastæ de Scheurn eorumque stemma atque genus, dans Johannes Turmair, Annalium Boiorum.., liv. VII, p. 620.—Bibl. Nat. f. fr. 20 780, fº 308.—Art de vérifier les dates, (Paris, 1787, 3 vol. in-fº.) t. III, p. 336-403.—Riezler, Geschichte Baierns, t. I. (des origines à 1180) etc...
[14] Scheyern, bailliage de Mühldorf, arrondt. de Traunstein, prov. de Haute-Bavière.
[15] Dynastæ de Scheurn.., dans J. Turmair, Annalium Boiorum libri VII, p. 620.—Bibl. Nat. f. fr. 20780, fº 308.
Un siècle après que cet Othon fut mort à la première croisade, les Wittelsbach n'étaient encore que des seigneurs féodaux sans puissance et sans richesse, lorsqu'en 1180 l'empereur Frédéric Ier Barberousse, pour récompenser les services de son grand maître du palais, le comte palatin Othon de Wittelsbach, lui donna le duché de Bavière[16]. Dès lors, et pendant plus de cent cinquante ans, en Allemagne dans les luttes féodales, en Italie contre la Papauté, à la Croisade, on trouve les Wittelsbach aux côtés des Empereurs, les étonnant par leur bravoure, les inquiétant par leur orgueil[17]. Et, en 1273, quand les princes germaniques, las de vingt années de discordes, voulurent mettre fin au grand Interrègne[18], c'est du duc de Bavière, Louis le Sévère, qu'ils prirent conseil comme du plus sage et du plus puissant des Électeurs; ils suivirent ses avis, et Rodolphe de Habsbourg reçut la couronne impériale. Enfin, en 1314, lorsqu'il s'agit de nommer un successeur à Henri VII de Luxembourg, la majorité des Electeurs jugea que des trois familles qui briguaient le trône: Habsbourg, Luxembourg, Wittelsbach, la dernière avait le plus concouru à la grandeur de l'Empire, et le deuxième fils de Louis le Sévère devint l'empereur Louis V.
[16] Voy., pour l'histoire des ducs de Bavière de la famille de Wittelsbach de 1180 à 1375, Riezler, Geschichte Baierns, t. II (de 1180 à 1347) t. III, p. 1-106.
[17] Othon II (le troisième duc) se montrait sans doute trop orgueilleux de la fortune rapide de sa Maison, car l'empereur Frédéric II en prit ombrage, et lui rappelant ses origines lui écrivit: «Avez-vous oublié que mon aïeul et moi nous vous avons tirés vous et votre grand'père de la poussière pour vous élever au faîte de la grandeur!»
[18] L'interrègne durait depuis la mort de Frédéric II, 1250.
Ce prince n'eut pas un règne heureux; sans cesse il dut lutter contre des compétiteurs, et, à sa mort, l'un d'eux, Charles de Luxembourg, fut appelé au trône sous le nom de Charles IV (1347).
Louis V, dans le but d'assurer à ses descendants de plus grandes chances à l'Empire, avait ajouté aux domaines des Wittelsbach, le Tyrol avec la Carinthie, le Brandebourg, le Hainaut, la Hollande avec la Zélande et la Frise. Prévoyant qu'une œuvre aussi hâtive pouvait être fragile, il avait, par un pacte, imposé à ses fils l'obligation de maintenir ses possessions indivises. Mais ses héritiers ne respectèrent ses volontés que pendant deux ans; en 1349, il y eut partage; la Bavière fut morcelée et son unité eût été pour toujours compromise, si Etienne II, deuxième fils de Louis V, ne fût parvenu, après quinze années de luttes et de négociations, à réunir sous sa seule autorité les duchés de Haute et de Basse-Bavière (1363).
Prince sage, Etienne II[19] renonça à la politique d'agrandissement; il s'occupa de réparer les maux causés par les récentes guerres, abandonnant la conduite des expéditions lointaines à ses trois fils, Étienne, Frédéric et Jean[20].
[19] Etienne II, appelé par ses contemporains Etienne le Vieux, pour le distinguer de son fils aîné, a été surnommé par les chroniqueurs du XVIe siècle Etienne l'Agraffé ou à l'Agraffe, sans doute à cause d'un portrait où son manteau était attaché par une boucle remarquable. Riezler, Geschichte Baierns.., t. III, p. 105.
[20] Ces trois princes étaient nés du mariage d'Etienne II avec Elisabeth de Sicile, fille du roi de Sicile Frédéric II. La duchesse étant morte en 1349, Etienne II s'était remarié en 1359 avec Marguerite fille de Jean, Burgrave de Nurenberg.
Ceux-ci étaient de caractères très différents[21]. Tandis que Jean, d'humeur pacifique, préférait aux aventures le soin des affaires publiques et n'était passionné que pour la chasse, que Frédéric, très brave, mais prudent, sensé, équitable, passait en Bavière pour le type du prince juste, Étienne, leur aîné, extrême en ses défauts comme en ses qualités, rappelait, beaucoup plus que ses frères, les vieux Wittelsbach.—Il était le plus vaillant et le plus brillant seigneur du duché; le corps toujours alerte, l'esprit toujours en éveil, il rachetait par son agilité, l'exiguité relative de sa taille[22]; partout où il y avait une guerre à soutenir, ou un allié à défendre, il y courait; quand la paix le contraignait au repos, il escortait les grands princes dans leurs voyages, rompant des lances dans tous les tournois. Il se montrait bon envers tous; sa générosité parfois allait jusqu'à la prodigalité; son faste, la magnificence de ses costumes étaient célèbres; chevalier accompli, il adorait les femmes. Sûr de l'affection des Bavarois, il avait en eux toute confiance: un jour que le duc de Milan faisait devant lui étalage de ses richesses, il se vanta de posséder un trésor que tout cet or et cet argent n'égalaient pas: la fidélité de ses sujets; il n'en était pas un chez lequel il n'eût pu dormir en toute sécurité.
[21] Cf. André de Ratisbonne, Chronicon de Ducibus Bavariæ.., (Amberg, 1602, in-4º) p. 96.—Jean Ebran de Wildenberg, Chronicon Bavariæ.., dans Oefele.., t. I, p. 308-312.—Ladislas Sunthemius, Familia ducum ex comitibus de Scheiern, dans Oefele... t. II, p. 568.—Johannes Turmair (Aventin), Annalium Boiorum.., liv. VII, ch. XXI, p. 762.—Johannes Adlzreiter, Annalium Boicæ gentis partes III (Francfort, 1710, in-fº) 2e partie, liv. VI, col. 113.—Le Blanc, Histoire de Bavière.., t. III. p. 253.
[22] «Stephanus parvæ sed procerrimæ fuit quantitatis». André de Ratisbonne, Chronicon de ducibus Bavariæ, p. 96.
Cependant Etienne ne méprisait ni ne dédaignait l'argent; ses ressources étant trop faibles pour satisfaire à ses dispendieuses fantaisies, il avait contracté de grosses dettes, c'est pourquoi, dans les négociations avec les princes ses voisins, il préférait souvent des indemnités pécuniaires à des cessions de villes ou de châteaux, et l'on peut affirmer qu'il accueillit avec un très vif empressement les offres de mariage que fit aux Wittelsbach, en 1365, une opulente famille d'Italie.
Bernabo Visconti, tyran de Milan, qui gouvernait alors, conjointement avec son frère Galéas, les cités de la Lombardie, ambitionnait de soumettre à sa suzeraineté tout le nord de la Péninsule. Ennemi de l'Empereur, en lutte avec le Pape, en guerre avec Florence et Venise, il cherchait des alliances qui pussent à la fois favoriser ses desseins politiques et procurer des établissements à ses enfants. C'est dans l'espoir d'atteindre ce double but qu'en 1365, il portait ses vues sur l'antique Maison de Bavière.
Famille de noblesse urbaine que les hasards des discordes civiles et l'amitié des empereurs d'Allemagne avaient investie du pouvoir, les Visconti n'étaient les maîtres dans Milan que depuis un demi-siècle environ[23]. L'empereur Louis V, en 1327, traitait encore l'un d'eux, Galéas Ier, comme un vassal et le punissait d'un acte de rébellion par l'emprisonnement dans les fours de Monza «où l'on ne pouvait se tenir ni debout ni couché.» Mais depuis, les Visconti avaient amassé des biens considérables; devenus puissamment riches, ils souhaitèrent de s'unir aux anciennes familles princières et ils y réussirent très vite: le roi de France, Jean II, pour payer sa rançon aux Anglais, (1361) consentit «à vendre sa chair» aux tyrans de Milan en donnant sa fille au fils de Galéas II, Jean Galéas, et, en 1364, Albert de Habsbourg, duc d'Autriche, demanda pour son fils Léopold la main de Virida, fille aînée de Bernabo[24].
[23] Sur les Visconti, cf. Art de vérifier les dates.., t. III, p. 642-48.—Bernardino Corio, Storia di Milano.., (Milan, 1855-1857, 3 vol. in-8º), t. II, p. 3-220.
[24] Bibl. Nat. f. fr. 20 780, fº 350 vº.
Les Wittelsbach, plus riches de gloire que de florins, suivirent ces illustres exemples; le 12 août 1365, de doubles fiançailles furent célébrées à Milan: Elisabeth, fille de Frédéric de Bavière et de Anne de Neuffen était promise à Marco Visconti, fils aîné du duc Bernabo;—la fiancée recevait en dot 45 000 florins d'or. En même temps, Thadée Visconti, fille du même Bernabo, était promise à Étienne le Jeune;—la dot de la jeune fille était de 100 000 ducats d'or[25].
[25] Corio, Storia di Milano, t. II, p. 220.—Bibl. Nat. f. fr. 20.7080, fº 350 rº.—J. Turmair Annalium Boiorum, liv. VII, ch. XXI, p. 762.—100 000 florins—ducats d'or équivalaient à 96.250 francs de l'époque, valeur intrinsèque.
Plus d'un an s'écoula entre ces fiançailles et la célébration des mariages[26]. Les noces d'Étienne et de Thadée eurent lieu à la fin de 1366 ou au commencement de 1367; la date est incertaine[27]; nous avons seulement trouvé que le 10 avril 1367, procuration fut donnée par Etienne II pour toucher la dot de sa belle-fille Thadée[28].
[26] Procuration d'Etienne l'Aîné, Etienne le Jeune et Frédéric pour contracter mariage entre le dit Etienne le Jeune et Thaddée Visconti, Burckhausen, 7 octobre 1366.—Procuration de Bernabon et de Marco, son fils, pour le mariage de Thaddée, fille de Bernabon avec Etienne le Jeune duc en Bavière, et de Marco, fils de Bernabon, avec Elisabeth fille de Frédéric, vendredi, 17 novembre 1366. Bibl. Nat. f. fr. 20780, fº 351 rº.
[27] Le mariage d'Élisabeth de Bavière et de Marco Visconti avait certainement été célébré avant le 14 janvier 1367, puisqu'à cette date Bernabo et Marco donnèrent procuration pour recevoir la dot de la jeune fille. Bibl. Nat. f. fr. 20780, fº 351. Les noces d'Étienne le Jeune et de Thadée eurent lieu sans doute quelques mois plus tard, puisque c'est en avril seulement que les princes bavarois demandèrent le paiement de la dot.
[28] Bibl. Nat. f. fr. 20780, fº 351.
Les chroniqueurs bavarois qui signalent le riche mariage d'Étienne le Jeune, ne donnent de détails ni sur le physique, ni sur le caractère de la jeune femme, mais nous savons de quelle race et de quel sang elle était héritière. Les Visconti s'étaient presque tous montrés cupides, fourbes et inhumains. Azzo, chez qui la bravoure s'alliait à la noblesse du cœur était une exception; les autres n'avaient guère triomphé que par la cruauté, comme ce Luchino qui faisait garder la porte de sa chambre par deux énormes molosses auxquels il désignait d'un geste les victimes à dévorer. Mathieu et Galéas, les deux oncles de Thadée, semblaient tourmentés par toutes sortes de passions et Bernabo, son père, le plus emporté et le plus avide des trois, était dévoré d'ambitions inouïes, insatiable de débauches et capable des actes les plus criminels pour entasser des trésors dans ses palais. Il se proclamait pape, empereur et roi sur son territoire et déclarait que «Dieu lui-même serait impuissant à faire quelque chose qu'il ne voudrait pas[29].»
[29] J. Zeller, Histoire d'Italie, (Paris, 1886.) p. 264.
Seulement ces tyrans italiens, féroces et dissolus, goûtaient les jouissances de l'esprit; ils comprenaient et encourageaient les arts; leur luxe était élégant; depuis longtemps, en effet, ils avaient su attirer poètes et savants; ils honoraient la mémoire de Dante, Pétrarque était leur protégé; pour orner leurs palais, ils recherchaient les meilleures œuvres des peintres et des sculpteurs. En vérité, cette suite de seigneurs milanais et la lignée des preux Wittelsbach faisaient contraste. Toutefois, Étienne le Jeune, par son extraordinaire amour du luxe, était digne de Thadée qui ne pouvait comprendre la noblesse sans la magnificence. De leur union vont naître un fils et une fille qui offriront plusieurs des traits du caractère des Visconti allié à celui des Wittelsbach; très accusés chez Louis de Bavière, vrai type du condottiere en Allemagne, ces traits apparaîtront avec un relief moindre dans le personnage si complexe d'Isabeau[30].
[30] Etienne le Jeune avait un fils naturel Jean, dit de Moosburg, qui se rendit fameux par ses prodigalités. Devenu en 1384 évêque de Ratisbonne, il dissipa les trésors de son église, vendit ou engagea ses citadelles pour soutenir l'éclat de sa cour épiscopale. Il mourut en 1409.—Cf. J. Adlzreiter, Annalium Boicæ gentis..., 2e partie, liv. VI, col. 114.—André de Ratisbonne, Chronicon de ducibus Bavariæ, p. 89 et 90.—B. Gams, Series Episcoporum, (Ratisbonne, 1873, in 4º) p. 305.
CHAPITRE II
L'ENFANCE
Nous n'avons trouvé aucun texte fixant la date exacte et le lieu précis de la naissance d'Elisabeth; nous avançons qu'elle naquit très probablement dans l'un des premiers mois de 1370, nous appuyant sur deux témoignages que l'on n'a aucune raison de suspecter: la parole de Frédéric de Bavière qui, interrogé en septembre 1383 sur l'âge de sa nièce, répondit «qu'elle avait entre treize et quatorze ans[31],» et l'affirmation d'un véridique chroniqueur belge qui, en juillet 1385, écrivit «qu'elle n'avait pour lors que seize ans[32].»
[31] Jean Froissart, Chroniques... liv. II, ch. CCXXVII, éd. Buchon, dans la Collection des Chroniques françaises, in-8º, t. IX, p. 95.
[32] Istore et Croniques de Flandres, publ. par Kervyn de Lettenhove, dans la Coll. des Chron. Belges, (Bruxelles, 1879-1880, 2 vol. in-4º), t. II, p. 351.
Tout porte à croire que la fille d'Etienne le Jeune et de Thadée, vit le jour à Munich, résidence de son grand-père où se trouvait groupée la cour de Bavière[33], car, si toute autre ville eût été le lieu de la naissance et du baptême d'Elisabeth, elle figurerait certainement dans la liste des donations testamentaires de cette princesse—qui avait au plus haut point le culte de la famille et du passé. Or, en Allemagne, Munich et quelques sanctuaires vénérés furent seuls gratifiés de ses souvenirs. Dans son testament de 1407, on lit en tête de ses legs à la Bavière: «Item donnons et laissons à l'église Nostre-Dame de Munich vint francs pour faire en icelle un service solennel pour nous après nostre trepassement.» Et plus bas, ce sont vingt autres francs donnés aux Frères Mineurs de Munich pour que chacun des dits frères «dise une messe pour le repos de son âme[34].»
[33] Ch. Haeutle, Die Furstlichen Wohnsitze der Wittelsbacher in München, I. Die Residenz (München, 1892, in-8º), p. 2.
[34] Bibl. Nat. f. fr. 6544, pièce 7.
Etienne le Jeune donna à sa fille le nom d'Elisabeth, voulant ainsi la mettre sous la protection de la grande sainte de Hongrie qui avait été la gloire d'une famille à laquelle les ancêtres des Wittelsbach s'étaient alliés par plusieurs mariages. D'ailleurs, ce nom, cher à la Maison de Bavière, avait été porté par une fille de l'empereur Louis V et par la première femme d'Etienne le Vieux. La sœur d'Etienne le Jeune, femme du duc Othon d'Autriche[35], et la fille de Frédéric de Bavière, mariée à Marco Visconti, s'appelaient aussi Elisabeth; on peut supposer que c'est l'une de ces princesses qui présenta l'enfant à la bénédiction de l'évêque de Freisingen dans le baptistère de Notre-Dame de Munich.
[35] Riezler..., t. III, Zweite Beilage II.
Les chroniqueurs bavarois ont passé sous silence les quinze premières années de la vie d'Elisabeth; pour ces moines bénédictins, qui écrivaient leurs Annales dans un couvent d'Augsbourg ou de Ratisbonne, le nom de cette enfant ne pouvait être qu'un mince détail généalogique, tout au plus digne d'une brève mention; il faudra que la jeune fille se trouve placée en pleine lumière par son mariage pour qu'ils s'occupent d'elle; alors, ils lui prêteront les plus rares qualités du corps et de l'esprit, sans rechercher quels soins avaient formé et cultivé «sa vertu parfaite, sa beauté remarquable, la grâce de ses manières, l'élégance de ses mœurs[36]». Pourtant, l'Histoire que ces mêmes annalistes nous ont laissée des ducs de Bavière de 1370 à 1385 nous permet d'imaginer la vie calme et tout unie que mena le plus souvent Elisabeth enfant et adolescente.
[36] Johannes Adlzreiter, Annalium Boicae gentis..., 2e partie, liv. VI, col. 114.
La fille d'Etienne le jeune fut élevée au Ludwisburg[37], château de Munich, bâti en 1255 par le duc Louis le Sévère; dans cette forteresse les yeux de l'enfant rencontraient surtout d'antiques armures, trophées des preux Wittelsbach; dans quelques salles seulement, ils étaient récréés par les nouveautés que Thadée avait fait apporter d'Italie. Les vieux usages étaient toujours en vigueur à la cour de Bavière et le souvenir de l'empereur Louis V semblait encore remplir le château et inspirer ses habitants; les lieds populaires, que l'on chantait à la petite princesse, célébraient les hauts faits de son grand aïeul et sa tendre imagination confondait certainement ces exploits avec les aventures de Parsifal et des autres héros d'épopée dont sa nourrice lui contait les merveilleuses histoires.
[37] Ch. Haeutle, Die Residenz.., p. 2. Le Ludwigsburg, quoiqu'agrandi par l'empereur Louis V, était devenu trop étroit pour contenir tous les services nécessaires à ses nombreux hôtes princiers; et, vers 1375, il fallut transférer dans des hôtels de la Burgstrasse les écuries et la meute des ducs.
Elisabeth grandissait entourée de nombreuses affections, car dans l'antique château vivaient avec Etienne II et Thadée Visconti, Anne de Neuffen, femme de Frédéric, et le duc Jean avec sa jeune femme Catherine de Görz[38]; à de longs intervalles, entre une Croisade en Prusse et une campagne sur les bords du Danube, arrivaient à Munich le duc Frédéric et le duc Etienne[39], et le séjour de celui-ci était toujours marqué par quelque fête.
[38] Le mariage de Jean II de Bavière avec Catherine, fille du comte Mainhard de Görz avait eu lieu en 1372. Riezler, Geschichte Baierns, t. III, Zweite Beilage II.
[39] Riezler..., t. III, p. 95-97.
Elisabeth, «ayant naturellement du sens, fut pourvue de doctrine[40]», c'est-à-dire que des maîtres l'instruisirent avec soin; elle apprit, en effet, assez de latin pour lire les livres d'heures, les Vies des Saints et, dans les chroniques, les Gestes de ses ancêtres; mais ses lectures favorites étaient les poèmes épiques en langue bavaroise, fort en honneur à la cour ducale et dont le plus récent, «la Chasse», œuvre d'Hadamar de Labar, exaltait les vertus de la femme[41]. Dans les fêtes données par son père, elle entendit les premiers des Minsinger, ces jongleurs de l'Allemagne.—Ses distractions préférées étaient les pieuses cérémonies, célébrées avec pompe à Notre-Dame et à Saint-Michel de Munich, et les pèlerinages à l'abbaye de Ramsdorf[42], à l'évêché de Freisingen, et au sanctuaire de Nordlingen auxquels dans l'un de ses testaments, (1407) elle assignera des donations[43]. Les loisirs de la jeune fille étaient consacrés à l'élevage des oiseaux et à la culture des fleurs, ses plus chers passe-temps, sans doute, puisque, devenue reine, elle se fera construire une ferme modèle pour essayer d'y revivre les plus doux moments de son enfance. Le compagnon ordinaire de ses jeux était son frère Louis, plus âgé qu'elle de trois ans environ[44]. Les deux enfants s'aimaient beaucoup; on verra plus tard quel profit l'aîné saura tirer du tendre attachement que sa sœur lui avait voué.
[40] Froissart, Chroniques..., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 98.
[41] Le chevalier Hadamar III de Labar avait été l'un des compagnons de l'empereur Louis V. Son poème «la Chasse» écrit dans une langue noble et aux images saisissantes, est une excellente étude de la nature et du cœur. Riezler..... t. II, p. 553.
[42] Aujourd'hui Ramersdorf, faubourg de Munich.
[43] Bibl. Nat. f. fr. 6 544, pièce 7.
[44] Louis de Bavière était certainement l'aîné d'Elisabeth de quelques années. M. Haeutle dans sa Genéalogie des... Hauses Wittelsbach, (München, 1870) p. 124, donne comme date de la naissance du duc Louis le 20 décembre 1365, d'après J. L. Wünsch, Genealogie Cronologica augustæ Carolino-Palatino-Boicæ gentis.... nativitatem, matrimonium et mortem indicans, (Mannheim, 1773). Mais cette date ne saurait être acceptée puisque le mariage d'Etienne et de Thadée n'eut lieu qu'en 1366.
En 1375, Etienne II mourut[45]; quelque grave que parût d'abord l'événement, la situation de la cour de Bavière n'en fut pas modifiée. Lorsqu'ils eurent déposé le cercueil de leur père dans le caveau de Notre-Dame de Munich, Étienne III, Frédéric et Jean s'entendirent pour maintenir le duché indivis; ils s'en partagèrent seulement l'administration, et comme la Haute Bavière échut à Etienne et à Jean[46], Élisabeth continua de demeurer à Munich. Les six années qui suivirent furent, disent les chroniqueurs, les plus heureuses de la Bavière au XIVe siècle[47]. La fille d'Etienne le Jeune entendait donc vanter cette prospérité due à la sagesse et au bon accord des princes; et, si éloignée qu'elle fût tenue des bruits du dehors, l'écho lui parvenait des merveilleuses chevauchées de son père qui, à la tête de deux cents chevaliers, courait d'Alsace en Hongrie, puis descendait en Italie où des villes se livraient à lui, où les princes lui offraient des fêtes splendides[48]; à mesure qu'elle avançait en âge, elle comprenait mieux les éloges décernés à la bravoure, et à la générosité du duc Etienne[49] surnommé, par ses sujets, tantôt le libéral, tantôt le magnifique[50]. Mais en 1380, Anne de Neuffen, femme de Frédéric, mourut et dès lors la famille de Bavière éprouva des deuils et des malheurs successifs. Le 28 septembre 1381, Étienne le Jeune perdait sa femme. Le corps de Thadée fut déposé dans le caveau des Wittelsbach à Notre-Dame de Munich près de l'autel que l'empereur Louis V avait élevé pour la célébration d'une messe perpétuelle en l'honneur de la Vierge et de la Sainte-Croix[51]. Élisabeth gardera pieusement le souvenir de sa mère et, devenue reine de France, elle fondera un obit annuel pour Madame Thadée.
[45] Etienne II mourut le 19 mars.—Marguerite de Nurenberg lui survécut deux ans (le 19 septembre 1377).
[46] Riezler, Geschichte Baierns, t. III, Zweite Beilage II.
[47] J. Adlzreiter, Annalium Boicæ gentis..., 2e partie, liv. VI, col. 107.—J. Turmair. Annalium Boiorum..., liv. VII, ch. XXI, p. 760.
[48] Riezler, Geschichte Baierns..., t. III, p. 119.
[49] André de Ratisbonne, Chronicon de Ducibus Davariæ... p. 96.
[50] Les Bavarois appelaient Etienne le Jeune «der gütige Herzog» ou «der Kneissel». Riezler..., t. III, p. 105.
[51] Alterthümer und Kunstdenkmale der Bayerischen Herrscher Hauses, (Munich, 1871. in-f.) notice.
L'année suivante la nouvelle parvenait à Munich qu'Élisabeth, fille du duc Frédéric, n'avait survécu que quinze jours à son mari Marco Visconti[52]. Les liens qui unissaient la Maison de Bavière au duc de Milan se trouvaient ainsi rompus; mais Frédéric les renoua en épousant en secondes noces, Madeleine Visconti, sœur de Thadée[53]. Les fêtes de ce mariage ne furent qu'une courte diversion aux graves préoccupations politiques des Wittelsbach; maintenant la jeune Élisabeth ne voyait plus autour d'elle que des visages contristés ou irrités; elle n'entendait plus que des menaces ou des plaintes. L'insurrection des villes souabes contre l'Empereur et les princes avait gagné la Bavière; Ratisbonne se soulevait, Frédéric et Etienne partaient pour en faire le siège. Des prodiges inouïs éclataient[54]; l'apparition d'une comète à longue crinière effrayait toute la contrée; on massacrait les Juifs. Un moment Élisabeth put croire que de terribles calamités allaient fondre sur les siens. En 1384 Frédéric et Etienne se brouillèrent avec leur frère Jean, à propos du règlement de leurs pouvoirs respectifs[55]; la querelle fut de courte durée, mais Munich, qui avait embrassé le parti de Jean, faillit payer chèrement sa préférence: dans le but de la châtier, Etienne et Frédéric avaient déjà rassemblé une armée, lorsque les bourgeois de la ville leur envoyèrent des députés pour capituler. Les ducs firent grâce, mais à des conditions humiliantes. Élisabeth put voir son père et son oncle reçus aux portes de Munich par tous les habitants contraints de les acclamer tandis que, à genoux, les principaux leur présentaient les clés[56]. Alors, au Ludwisburg, la vie reprit un cours paisible.
[52] Corio, Storia di Milano, t. II, p. 295.
[53] Corio, ibid.—Riezler..., t. III, p. 130.—Bibl. Nat. f. fr. 20 780, fº. 351.—Le contrat fut signé le 25 avril 1382; Madeleine Visconti apportait à Frédéric une dot de 100.000 ducats.
[54] Johannes Adlzreiter, Annalium Boicæ gentis..., 2e partie, liv. VI, col. 111-114.
[55] Riezler.... t. III, p. 130.
[56] Riezler..., t. III, p. 131.
CHAPITRE III
LE MARIAGE
Pour permettre d'apprécier toute l'importance diplomatique du mariage de Charles VI avec Elisabeth de Bavière, il nous faut, avant d'exposer les préliminaires immédiats de cet événement, établir qu'ils étaient le prolongement d'un plan politique aux origines déjà lointaines.
L'une des préoccupations du roi de France Charles V, pendant sa longue lutte contre les Anglais, avait été de s'assurer l'alliance de l'Allemagne. Des liens de parenté très étroits l'unissant à la famille de Luxembourg[57], c'était à l'empereur Charles IV, son oncle maternel, qu'il s'était d'abord adressé; en 1372[58], il avait conclu, avec celui-ci, un traité d'alliance qui, depuis, avait été solennellement ratifié dans la célèbre entrevue de Paris (janvier 1378)[59]. L'Empereur mort, Wenceslas, son fils et successeur, reçut de Charles V les plus grandes marques de sympathie; il les accueillit avec tiédeur; néanmoins l'alliance de 1372 fut renouvelée entre eux (1380)[60].
[57] Sa mère était Bonne de Luxembourg, fille du Roi Jean de Bohême, tué à la bataille de Crécy 1346.
[58] A. Leroux, Recherches critiques sur les relations politiques de la France avec l'Allemagne 1292-1378, p. 277.
[59] Ibid, p. 282.
[60] A. Leroux, Nouvelles recherches critiques sur les relations politiques de la France avec l'Allemagne 1378-1461, p. 38.
Presqu'en en même temps, la Maison des Wittelsbach, par son rang dans l'Empire, et par ses possessions dans les Pays-Bas, avait attiré l'attention de Charles V. A deux reprises, des traités rappelèrent, en les confirmant, les anciens rapports de la France et de la Bavière et préparèrent des mariages qui devaient resserrer ces liens. La première fois, ce fut avec la branche de la Maison Bavaroise dont le territoire servait en quelque sorte de passage entre la France et l'Angleterre: les comtés de Hainaut, Hollande, Zélande et Frise étaient gouvernés par le duc Albert de Bavière, fils de l'empereur Louis V[61]. Or, le duc de Bourgogne, Philippe, marié[62] à l'héritière du comté de Flandre, de Brabant et de Limbourg[63], avait intérêt à ce qu'une entente cordiale existât entre la Hollande et la France; très aisément, il fit entrer son frère Charles V dans ses vues, et le 3 mars 1373, à Saint-Quentin, fut signé le contrat des fiançailles de Guillaume, fils aîné d'Albert de Bavière, avec la fille du roi de France, Marie, encore tout enfant[64]. De plus, le 28 février 1374, le duc Albert, «pour plusieurs bonnes et justes causes touchant le bien, honneur et profit de lui et de ses sujets», conclut avec Charles V «bonnes fermes et seures confederacions et alloyances perpétuelles», en vertu desquelles le duc et son fils aîné s'engageaient à ne jamais être les ennemis du royaume, à ne jamais contracter mariage avec des adversaires de la France[65].
[61] Albert de Bavière gouvernait depuis 1357, avec le titre de Ruward, ou de Bail (Protecteur ou Régent) à la place de son frère aîné Guillaume I, frappé de folie. Art de vérifier les dates, t. III, p. 212.
[62] Depuis 1369.
[63] Marguerite, fille unique de Louis II de Mâle, comte de Flandre.
[64] Albert de Bavière et Marguerite, sa femme, s'engageaient à ce que Guillaume fût seul héritier des pays de Hainaut, Hollande, Zélande et Frise, et reçût dès le jour de son mariage la moitié de la comté de Hainaut, avec le titre de comte d'Ostrevant. Le douaire de Marie était fixé à 12 000 livres de rente pour le cas où Guillaume survivrait à son père, à 8 000 livres s'il mourait avant lui. Charles V donnait à sa fille 100 000 livres de dot, dont la moitié devait être employée en achat de terres françaises entre la rivière de l'Oise et le Hainaut. Arch. Nat. J. 412, pièce 1.
[65] Arch. Nat. J. 412, pièce 3.—Le 8 juin 1375, le duc Albert réglait le douaire de Marie et agréait les dispositions du contrat de mariage. J. 412, pièce 2.—Le même mois, il ratifiait la clause du traité portant donation à son fils, Guillaume, des comtés de Hainaut, Hollande, etc. J. 412, pièce 4,—et il renonçait pour lui et pour son fils à toute réclamation sur le royaume de France et le Dauphiné. J. 412, pièce 5.—Le 17 septembre, il donnait des lettres portant qu'il était venu à Paris avec Guillaume jurer l'exécution des traités des 3 mars 1373 et 28 février 1374. J. 412, pièce 6.
L'union de Guillaume et de Marie ne fut pas consommée: la jeune princesse mourut en 1377[66]. Les contrats de Saint-Quentin se trouvèrent annulés, mais le traité de 1374 demeura intact.
[66] Le Père Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la maison Royale de France (Paris, 1726, in-fº) t. I, p. 110.
La seconde démarche de Charles V auprès des Wittelsbach s'adressa à la branche de cette Maison qui depuis quatre-vingts ans régnait sur le Palatinat du Rhin[67]. Longtemps inférieurs à leurs cousins les ducs de Bavière en puissance et en dignités, les comtes Palatins du Rhin avaient prospéré, grâce à la richesse de leur pays, et, pendant la période de déclin politique que traversa la Bavière après la mort de Louis V, leur importance s'accrut de tout ce que perdait la branche ducale; en 1356, ils se virent attribuer, à eux seuls, la voix électorale qu'ils avaient jusqu'alors partagée avec les Bavarois (Bulle de l'empereur Charles IV[68]).
[67] Louis I, duc de Bavière, avait reçu, en 1231, le Palatinat du Rhin, en fief. Louis II le Sévère, duc de Bavière et comte palatin du Rhin, légua, en 1294, le Palatinat à son fils aîné, Rodolphe I, qui fut la tige de la dynastie des comtes Palatins, et la Bavière à son second fils Louis.
[68] La Bulle d'Or,—qui régla définitivement la composition du Collège électoral du Saint Empire.
Le 20 février 1379, la fille du roi de France, Catherine, âgée de deux ans, fut fiancée à l'infant Rupert de Bavière, petit-neveu et futur héritier de l'électeur palatin Rupert le Vieil[69]. Charles V méditait de gagner celui-ci à sa politique dans les affaires du Schisme. Depuis un an, en effet, la chrétienté était divisée par le schisme d'Occident. Urbain VI[70] à Rome, Clément VII[71] à Avignon, se prétendaient l'un et l'autre régulièrement élus par le Conclave: l'Empereur, les princes allemands, et en particulier les Wittelsbach, tenaient pour le pape italien; le roi de France, pour le pape français; si donc, Charles V parvenait à détacher de la cause d'Urbain VI l'influent Rupert le Vieil, il pouvait espérer que cet exemple serait suivi par les autres électeurs germaniques et que l'unité d'obédience se trouverait rétablie au profit de Clément VII[72]. Mais, pas plus que Wenceslas, Rupert ne consentit à seconder Charles V dans ses desseins[73].
[69] Le contrat fut conclu entre Rupert le Vieil, Rupert le Jeune, son neveu, Frédéric Burgrave de Nurenberg, d'une part—Aimery, évêque de Paris, et Charles de Bouillé, gouverneur du Dauphiné, procureurs du roi de France, d'autre part. Le mariage devait être célébré dans sept ans. Catherine serait dotée «selon l'état et convenance d'une fille de France». Rupert le Jeune, père de l'infant, donnerait sa ratification dans le courant du mois. L'acte fut dressé à Francfort-sur-le-Main dans la maison des Frères de Saint-Jean de Jérusalem, à six heures du soir. Arch. Nat. J. 408, pièce 38.
[70] Élu le 8 avril 1378.
[71] Élu le 20 septembre 1378.
[72] Cf. N. Valois, La France et le grand schisme d'Occident, t. I: (le schisme sous Charles V.)
[73] A. Leroux, Nouvelles recherches critiques..., p. 5 et note 3.
Malgré ces mécomptes, le roi de France persista à orienter sa politique extérieure du même côté, et, sur son lit de mort (1380), il ordonna que «Charles, son fils, fût assigné et marié, si on pouvait avoir lieu pour lui en Allemagne, pour quoi des Allemands plus grandes alliances se fissent aux Français[74]».
[74] Jean Froissart, Chroniques, dans la Collection des chroniques nationales françaises (éd. Buchon, Paris, 1824, in-8º) t. IX, p. 92 et 93.—Pour l'intelligence des citations, nous avons préféré cette édition qui, en respectant le tour de la phrase, rajeunit les expressions et l'orthographe, aux récentes éditions critiques qui reproduisent le texte et l'orthographe en dialecte picard. Cf. Kervyn de Lettenhove, Œuvres de Froissart (Bruxelles, 1877, 25 vol. in-8º).—S. Luce et G. Raynaud, Chroniques de Froissart dans la Collection de la Société de l'histoire de France, (Paris, 1869..., t. I...XI... in-8º). Voici, comme exemple, le même passage dans l'édition Raynaud «que Charles, ses fils, fust assegnés et mariés, se on en pooit veoir lieu pour lui, en Alemaigne, pour quoi des Alemans plus grans aliances se fesissent as François...» t. XI, p. 323.
Philippe de Bourgogne[75] avait été, du vivant de Charles V, le véritable inspirateur de la politique étrangère. «Prince de grant scavoir, grant travail et grant volente», il avait certainement à cœur «l'augmentacion, bien et acroissement de la couronne de France[76]», mais, avant tout, il se préoccupait des intérêts de son duché, et plus encore, peut-être, de son héritage de Flandre, «le plus riche, noble et grant qui fust en crestiente[77]». Le jeune âge de Charles VI, le départ du duc d'Anjou[78] pour la conquête du royaume des Deux-Siciles, la retraite du duc de Berry dans le gouvernement du Languedoc, laissaient à Philippe toute liberté pour continuer l'œuvre diplomatique de Charles V, l'alliance de Wenceslas; mais, découragé par la brusque et nette déclaration de celui-ci en faveur d'Urbain VI[79], (12 octobre 1383) il se tourna vers les Wittelsbach. Dans Heidelberg, ses ambassadeurs ratifièrent avec ceux de l'électeur palatin Rupert, le contrat de mariage qui avait été signé en 1379; on stipula cette fois que l'union de Catherine devrait être célébrée dès que la jeune princesse serait nubile[80]. C'était affirmer l'un des plus chers désirs de Charles V; par contre, la volonté suprême du feu roi ne paraissait pas près d'être exécutée: récemment le bruit avait couru de pourparlers engagés avec l'Angleterre, en vue de marier le roi Richard II avec une princesse bavaroise[81]; puis, ces négociations ayant échoué, les ministres anglais s'étaient adressés à l'empereur Wenceslas qui bientôt leur avait promis, pour leur prince, la main de sa jeune sœur, Anna[82].
[75] Philippe, quatrième fils du roi Jean II, né en 1342, surnommé le Hardi pour son courage à la bataille de Poitiers 1356, avait reçu de son père, en 1363, le duché de Bourgogne, en fief apanagé.
[76] Christine de Pisan, Le livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V dans la Collection des Mémoires pour servir à l'Histoire de France (éd. Michaud et Poujoulat, Paris, 1896, in-8º) t. II, p. 19.
[77] Ibid.
[78] Les oncles tuteurs de Charles VI étaient les ducs: Louis d'Anjou, Jean de Berry, Philippe de Bourgogne, frères de Charles V et Louis de Bourbon, frère de la Reine.
[79] A. Leroux, Nouvelles Recherches.... p. 7-11.
[80] Acte de Rupert le Vieil et de Rupert le Jeune nommant Frédéric, comte de Leiningen et Maître Conrad de Geilenhusen, prévôt de l'église de Worms, ambassadeurs en France, pour conclure avec Charles VI et Philippe de Bourgogne, le mariage de Catherine et de l'Infant Rupert. En cas de «dédit et manquement» de leur part, les princes palatins s'engageaient à abandonner plusieurs terres à Catherine. Arch. Nat. J. 408, pièce 39.—Le 10 juillet, à Paris, les articles du contrat étaient signés par les ambassadeurs des princes Rupert et les évêques de Laon et de Bayeux, Arnaud de Corbie, premier président du Parlement de Paris, Philippe de Molins, chantre de Notre-Dame de Paris, plénipotentiaires du roi de France. Arch. Nat. J. 409, pièce 1.
[81] G.-K. Lochner, Geschichtliche Studien..., II: Isabellas von Bayern Verheirathung mit König Karl VI von Frankreich (Nürnberg, 1836, in-8º) p. 58 et note 1.
[82] En 1380, quelques mois avant la mort de Charles V, Wenceslas, s'était montré favorable à un projet de mariage entre la princesse Anna et Charles, dauphin de France. N. Valois, La France et le Grand Schisme d'Occident, t. I p. 300 et 301.
Dès lors, la pensée dominante de Philippe de Bourgogne fut de conclure en Allemagne une alliance solide et capable de contrebalancer celle des Luxembourg et des Plantagenets. Aussi, lorsque l'existence de la petite-fille d'Etienne le Vieux fut révélée aux tuteurs de Charles VI, par Frédéric de Bavière, dans les circonstances qui vont être rapportées, Philippe comprit qu'il tenait enfin l'occasion si longtemps cherchée.
Une grande expédition, dans le nord de la France, avait été projetée par le duc de Bourgogne pour l'été de 1383; elle devait être dirigée à la fois contre les Anglais qui avaient repris les hostilités, et contre les villes flamandes qui s'étaient déclarées leurs alliées[83]. Pour réunir un nombre de troupes imposant, Charles VI convoqua, dans Arras, tous ses grands barons et les plus renommés des chevaliers étrangers, amis de la France. Frédéric de Bavière répondit à l'appel un des premiers, «tant il «se désirait à armer pour les Français, et «venir en France; car il aimoit tout honneur «et on lui avoit dit, si s'en tenoit pour tout «informé, que toute honneur et chevalerie «etoient et sont en France[84]».
[83] Froissart, Chroniques.., (éd. Buchon), liv. II, chap. CCIX, t. VIII, p. 430.
[84] Ibid., p. 431.
Au mois d'août, il arrivait par le Hainaut[85] à Saint-Omer, à la tête de ses chevaliers bavarois. Il fut reçu par les grands barons de France qui le remercièrent d'être venu de si lointaines marches pour servir le royaume[86].» Charles VI, lui-même, lui fit grand'chère, et dès lors, et pour tout le temps du voyage, voulut que le duc bavarois eût sa tente dans le voisinage de la sienne[87].
[85] Frédéric demeura quelque temps au Quesnoy, capitale du comté de Hainaut «pour se reposer et rafraîchir» auprès de son oncle le duc Albert, de sa tante la duchesse Marguerite et de leurs enfants. Froissart,... t. VIII, p. 436.
[86] Froissart.., liv. II, chap. CCX, t. VIII, p. 439.
[87] Ibid. Cf., Riezler, Geschichte Baierns, t. III, p. 127.
Après s'être emparée de Bergues[88], l'armée du Roi vint mettre le siège devant Bourbourg[89] où s'étaient retirés les Anglais. Pendant les loisirs que leur laissait l'attente de l'assaut[90] ou de la capitulation, la plupart des chefs vivaient en joie et en liesse; rivalisant de luxe, ils se recevaient les uns les autres magnifiquement[91]. Frédéric, déjà fameux par sa bravoure, se faisait encore remarquer par la politesse de ses mœurs et la sagacité de ses propos. Les oncles du Roi le recherchaient, et, un jour que lui parlant des anciennes relations de la France et de la Bavière, ils rappelaient qu'autrefois ceux de sa Maison étaient toujours du Conseil du Roi, ils lui demandèrent s'il n'avait pas une fille à marier. Frédéric répondit que non, mais que son frère aîné Etienne en avait une belle.—«Et de quel âge?—Entre treize et quatorze ans[92].»—Les oncles tombèrent d'accord que c'était précisément là ce qu'ils désiraient pour leur neveu qui voyait volontiers toutes les belles femmes et les aimait. Il fut donc convenu que des propositions seraient transmises à Etienne III, par Frédéric lui-même, au nom des ducs français, et que la jeune fille serait amenée en pèlerinage à Saint-Jean d'Amiens, où elle se rencontrerait avec le Roi qui ne serait prévenu qu'au dernier moment. Alors la beauté d'Elisabeth, le cœur inflammable du prince concluraient, sans doute, ce que la politique venait de préparer[93].
[88] Le 7 septembre.—Bergues, ch.-l.-de cant., arr. de Dunkerque, dép. du Nord.
[89] Bourbourg, ch.-l. de canton, arr. de Dunkerque, dép. du Nord.
[90] Cf. E. Petit, Itinéraires de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur dans la Coll. des Doc. Ined. sur l'Histoire de France (Paris, 1888, in-4º). Itinéraire de Charles VI: p. 160.
Samedi 12 septembre aux champs devant Bourbourg
Dimanche 13 — aux tentes — —
Lundi 14 — — — —
Mardi 15 — à l'ost — —
Mercredi 16 au samedi 19 aux champs —
E. Petit, Séjour de Charles VI, 1380-1400. (Paris, 1880, plaqu. in-8º).
[91] Froissart.., liv. II, ch. CCXI, t. VIII, p. 450.
[92] Froissart.., liv. II, chap. CCXXVI, t. IX, p. 94 et 95.
[93] M. Jarry, dans sa Vie politique de Louis d'Orléans, (Paris, 1886, in-8º), p. 21, a fait remonter à l'année 1381 le premier projet de mariage; mais l'ambassade de Guillaume Mauvinet et d'Ancel de Salins, auprès du duc de Brabant et du duc Albert de Bavière-Hollande, qu'il signale comme chargée à cette date d'engager des pourparlers, n'eut lieu que le 23 septembre 1383. Bibl. Nat., pièces orig., Mauvinet, nº 8.—Le 30 mai 1383, Colart de Tanques, premier écuyer de Charles VI, avait été envoyé auprès de ces princes, mais les relations suivies de la France avec les Maisons de Brabant et de Bavière-Hollande et les projets de l'expédition contre les Anglais suffisent à expliquer cette mission. Arch. Nat. K. 53A, pièce 21.
Quand Bourbourg eut capitulé et qu'on eut arrêté les préliminaires d'une trêve, qui, disait-on, serait le prélude d'une paix générale, Charles VI licencia son armée et adressa ses remercîments aux chevaliers étrangers[94]. Frédéric de Bavière se retira emportant un bon souvenir de l'aimable accueil des princes et de l'affabilité du Roi. Jusqu'au moment même de son départ, il avait été l'objet d'attentions particulières; à l'instigation du duc de Bourgogne, on venait de lui offrir une pension de quatre mille livres s'il consentait à devenir le vassal du roi de France[95]. En regagnant la Bavière, il passa par le Hainaut et le Brabant afin d'instruire son oncle Albert ainsi que le duc et la duchesse de Brabant de la mission dont il était chargé[96].
[94] Froissart.., liv. II, chap. CCXV, t. VIII, p. 471.
[95] Riezler, Geschichte Baierns, t. III, p. 128.—Une pension de quatre mille livres était servie depuis plusieurs années à Albert de Bavière. Pensionner ses voisins était un des moyens politiques de Charles V, qu'adopta aussi Charles VI. A. Leroux, Nouvelles recherches critiques... p. 111 et 112.
[96] Froissart... liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 96.—C'est alors que Guillaume Mauvinet et Ancel de Salins, chevaliers et conseillers du roi, furent envoyés en Brabant et en Hainaut; par lettres royales données à Amiens le 23 septembre «à la relacion de Messeigneurs les ducs de Berry et de Bourgogne», il était alloué à chacun des ambassadeurs «six-vins frans d'or... pour eulx aidier et deffrayer de missions et despens qu'ils feront oudit voyage». Bibl. Nat., pièces orig., Mauvinet, nº 8.
Quand Etienne III eut entendu de la bouche de Frédéric les propositions de la cour de France «il pensa moult longuement[97]»; puis il remercia son frère, convenant avec lui qu'il serait très glorieux que sa fille devînt reine de France, mais n'était-ce pas l'usage dans ce pays éloigné que la fiancée du Roi «fût regardée et avisée toute nue par dames à savoir si elle était propice et formée à porter enfant[98]?» Il se révoltait à la seule pensée que cette humiliante formalité serait infligée à sa fille et son orgueil s'irritait à l'idée qu'une princesse du sang de Bavière pourrait être déclarée stérile. Enfin, était-ce sûr qu'Elisabeth plairait au roi? Étienne n'admettait pas que son enfant lui fût enlevée pour lui être peut-être ramenée, et il conclut: «J'ai assez plus cher que je la marie à mon aise delez moi[99]». Frédéric fit connaître le refus d'Étienne au duc de Bourgogne et en avisa aussitôt le duc Albert et Madame de Brabant.
[97] Froissart.., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 95.
[98] Ibid., p. 93.
[99] Près de moi. Froissart.., liv, II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 95.
Les oncles du Roi cherchèrent alors parmi les jeunes princesses de l'Europe celle qui pouvait le mieux convenir à Charles VI. On pensa à la fille du duc Jean de Lorraine, à une princesse d'Autriche, à une fille de Lancastre[100]. Le Conseil royal était divisé: les uns tenaient pour le mariage autrichien, les autres trouvaient plus avantageuse l'alliance lorraine[101]; le duc de Bourgogne conservait quelque espoir de réussir en Bavière.
[100] Chronica Caroli Sexti, Chronique latine du Religieux de Saint-Denys... 1380-1422 dans la Coll. des Doc. In. sur l'Hist. de France, (éd. et trad. Bellaguet, Paris, 1839-1852, 6 vol. in-4º) t. I, p. 357-359.—Froissart.., ch. CCXXVI, t. IX, p. 96.—Juvenal des Ursins, Histoire de Charles VI (éd. Godefroi, Paris, 1653, in-fº) p. 57.
[101] Ils espéraient amener le duc de Lorraine à l'obédience du pape Clément VII.
Le moine chroniqueur de Saint-Denis raconte que pour arriver à une solution, il fut décidé d'envoyer aux ducs de Lorraine, de Bavière et d'Autriche un peintre habile qui ferait le portrait de leurs filles et que les images seraient soumises au choix du roi. Le projet aurait été exécuté et Charles VI se serait prononcé pour Elisabeth de Bavière. Cette anecdote a fait fortune. On a même cru, au XVIIe siècle, avoir retrouvé le portrait d'Elisabeth dans l'œuvre non signée d'un peintre flamand, représentant une jeune fille au visage un peu allongé, les yeux bleus et bien fendus sous un front bombé, le nez tombant droit, la bouche petite et agréable[102]. Mais, la facture de cette toile ne permet pas le doute sur sa date: un tel fini d'exécution n'a été atteint que très avant dans le XVe siècle[103].
[102] Vallet de Viriville, Isabeau de Bavière, reine de France (Paris, 1859, 40 p. in-8º), p. 1.
[103] Ce portrait, longtemps exposé dans une des galeries du Musée du Louvre, est actuellement placé dans le cabinet d'un des conservateurs qui a bien voulu nous donner son opinion sur la date de la peinture.
Quel que soit le charme de l'ingénieuse historiette rapportée ou inventée par le chroniqueur de Saint-Denis, il faut renoncer à y ajouter foi[104]; la vérité est qu'aucune des trois alliances proposées ne plaisait au duc de Bourgogne dont la voix était prépondérante dans les affaires diplomatiques. Non moins déçu que les autres princes par le sec refus d'Etienne III, Philippe avait accepté qu'on se mît en quête d'une autre union pour Charles VI; mais au fond, il n'avait pas abandonné ses vues sur la Bavière, et quand il eut reconnu que la France ne pouvait tirer aucun profit, pour ses guerres, de la Lorraine, de l'Autriche, ni de la maison de Lancastre, il fut d'avis de laisser «la chose demeurer[105]», se réservant de renouveler plus tard, en préparant les voies avec plus de soin, les démarches auprès des Wittelsbach[106]. Or, dans la conduite de cette affaire qu'il avait pourtant faite sienne, il fut devancé par l'initiative d'une femme experte en ce genre de négociations.
[104] Pour tout ce qui concerne le mariage de Charles VI, le moine chroniqueur de Saint-Denis est peu ou mal renseigné. Son récit d'ailleurs est en contradiction avec celui de Froissart, témoin oculaire des cérémonies du mariage.
[105] Froissart..., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 96.
[106] Philippe de Bourgogne... «Nul temps à peine avoit repos, puis à conseil, puis à chemin querant voyes tous jours d'actraire aliances... traictant et conseillant divers mariages pour actraire les Alemans affin de bien». Christine de Pisan, Le livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V (éd. Michaud et Poujoulat), t. II, p. 19.
Le 12 avril 1385, à Cambrai, en présence de Charles VI, de toute la chevalerie de Bourgogne, de Brabant et de Hainaut furent célébrées de doubles noces: le duc Albert mariait son fils aîné, Guillaume d'Ostrevant à la fille du duc de Bourgogne, Marguerite; et une de ses filles, Marguerite de Hainaut, à Jean, comte de Nevers, fils aîné du duc de Bourgogne[107]. Cette union des Maisons de Bourgogne et de Bavière-Hollande, était l'œuvre de Jeanne, duchesse de Brabant[108], qui avait mis au service de la Maison de Bourgogne ses rares talents de diplomate. C'était elle qui menait et surveillait les intrigues, les ambassades et les messages; elle assistait aux conférences, prenait part aux débats; sa logique triomphait des objections intéressées et l'entente se faisait sur ses avis habilement présentés. Encouragée par son double succès, elle projeta de reprendre en sous-œuvre, la mission confiée au seul Frédéric de Bavière. Les offres faites par la cour de France à Etienne III l'avaient vivement occupée, et son désappointement était grand qu'elles eussent été déclinées.
[107] Froissart..., liv. II, ch. CCXXII, t. IX, p. 51 et 52, 54-56. Sur la magnificence des fêtes de Cambrai. Cf. E. Petit, Itinéraire des ducs de Bourgogne.., preuves, p. 518.—Jean, comte de Nevers était né à Dijon en 1871.
[108] Jeanne de Brabant était souveraine de ce duché depuis la mort de son père Jean III (1355); mariée au duc Wenceslas de Luxembourg (frère de l'Empereur d'Allemagne Charles IV), mort le 7 décembre 1383, elle n'avait pas d'enfant et destinait son héritage à sa nièce Marguerite de Mâle, duchesse de Bourgogne. Art de vérifier les dates, t. III, p. 107.
Pendant les cinq jours que durèrent les fêtes des deux mariages, la duchesse de Brabant, dans le palais de l'évêque où Charles VI logeait, à l'hôtel du duc de Bourgogne et dans sa propre demeure, eut maintes occasions d'entretenir les Princes français. Elle en profita pour leur rappeler qu'il existait toujours en Bavière une jeune princesse à marier; elle vanta l'alliance avec les Wittelsbach, déclarant que le duc Etienne «pouvait rompre trop de propos des hauts seigneurs de l'Empire, qu'il était aussi grand et plus grand que l'empereur[109]».
[109] Froissart..., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 93 et 96.—Etienne III était en grande réputation dans les Pays-Bas. «Le plus grand duc de Bavière que on nomme Estène». Istore et croniques de Flandres, t. II, p. 365.
Philippe de Bourgogne, acquis d'avance à cette opinion, la défendit avec toute son autorité[110], et le Conseil du Roi s'y rangea, décidant qu'une nouvelle tentative serait faite auprès du duc Etienne pour obtenir la main de sa fille[111]; on convint toutefois de ne pas ébruiter ce dessein, personne ne pouvant répondre du consentement du père d'Elisabeth.
[110] «Philippe, cherchant à prouver que son bien-aimé neveu pouvait s'unir sans déroger à la fille du duc Etienne de Bavière, exaltait par un pompeux éloge la noblesse des princes bavarois». Religieux de Saint-Denis, Chronique.., (trad. Bellaguet), t. I, p. 357-9. Devenu possesseur de la Flandre par la mort du comte Louis de Mâle (9 janvier 1384), le duc de Bourgogne était d'autant plus désireux de resserrer son alliance avec la famille de Bavière.
[111] Cependant quelques conseillers continuaient à reprocher aux Wittelsbach leur attitude dans les affaires du schisme.
La duchesse de Brabant, rentrée dans ses États, écrivit à Frédéric de Bavière en termes pressants, pour l'engager à renouveler à son frère, avec toute l'insistance convenable, la demande des oncles de Charles VI; elle affirmait son entière confiance dans l'heureuse issue de la démarche qu'elle conseillait, elle annonçait même, au nom des Princes, que la présentation d'Elisabeth à Charles VI aurait lieu, en juillet, au pèlerinage de Saint-Jean d'Amiens[112].
[112] Pèlerinage célèbre en France et dans les pays voisins, on y honorait le chef de saint Jean-Baptiste.
Frédéric fit donc l'assaut des hésitations de son frère; de nouveau, il lui développa les avantages de l'alliance offerte; il lui redit les beautés du riche pays de France, insistant toujours sur ce point que lui-même conduirait sa nièce et la présenterait aux Princes. Etienne céda, moitié par ambition, moitié par lassitude; mais à l'heure des adieux, lorsqu'il eut embrassé sa fille longuement et tendrement, il prit Frédéric à part et lui fit remarquer qu'il emmenait Elisabeth «sans nul seur état»; que, refusée par le roi de France, la jeune fille serait à jamais déshonorée. «Avisez au partir, dit-il enfin, car si vous me la ramenez, vous n'aurez pire ennemi de moi[113].»
[113] Froissart..., liv. II, chap. CCXXXI, t. IX, p. 97 et 98.
Il est très probable qu'Elisabeth, en quittant son père, ne connaissait ni les vrais motifs, ni le but exact de son voyage; son oncle Frédéric paraissait l'emmener à quelque lointain pèlerinage[114]; du reste, elle n'avait pour compagnes de route que sa bonne nourrice et Catherine de Fastavarin, sa meilleure amie, sa sœur d'élection[115].
[114] La piété bien connue de Frédéric de Bavière rendait ce prétexte très vraisemblable. Cf Jean Ebran de Vildenberg, Chronicon Bavariæ, dans Œfele, Rerum boicarum scriptores..., t. I, p. 312.
[115] Ce sont les deux seules personnes, venues d'Allemagne, que l'on voit auprès de la Reine, dans les premiers temps de son mariage.—Le Religieux de Saint-Denis raconte tout autrement la venue d'Elisabeth de Bavière en France. Son récit, très vague d'ailleurs, ne mérite aucune créance. «On envoya donc des chevaliers demander au père de la jeune princesse la main de sa fille que le roi de France voulait associer à sa haute fortune, et dont il espérait avoir ce que les hommes ont de plus cher au monde, des enfants... le duc devait savoir, ajoutaient les ambassadeurs, qu'elle ne manquerait pas de richesses et qu'elle partagerait un trône glorieux, il ne devait pas regretter d'unir son sang et sa race à ceux d'un si grand roi. Telles furent les considérations qu'ils exposèrent dans un long discours. Le duc accueillit leurs paroles avec de grands témoignages de joie et de reconnaissance, ne se croyant pas digne d'un tel honneur. Il confia sans plus tarder sa fille chérie à leur fidélité. Les envoyés offrirent à la princesse des cadeaux de fiançailles, la firent revêtir, comme il convenait à une reine, d'une robe magnifique tout en soie brodée d'or et la conduisirent à Amiens dans un char couvert avec un brillant cortège d'hommes et de femmes.» Chronique de Charles VI, t. I, p. 359.
Vers la Pentecôte, les pèlerins arrivèrent à Bruxelles; ils furent reçus par la duchesse de Brabant qui fit grande liesse à tout l'équipage, trois jours durant; au moment du départ, elle promit à Elisabeth qu'elle la reverrait bientôt, à Amiens, devant l'autel de Saint-Jean Baptiste[116].
[116] Froissart..., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 97.
Les voyageurs gagnèrent ensuite Le Quesnoy[117] où les attendaient le duc Albert et sa femme Marguerite. Frédéric leur ayant raconté les hésitations de son frère, et «le parti où lui-même s'était mis pour l'avancement d'Elisabeth», la duchesse assura que celle-ci serait reine de France, «car Dieu y ouvrera!». En attendant, elle traita la jeune fille «liement et doucement», et ne négligea rien pour la rendre digne du haut rang qui lui était réservé. En moins de quatre semaines, Madame de Hainaut transforma la petite princesse bavaroise; elle lui fit quitter «l'habit et l'arroy où elle était venue», et les remplaça par d'élégants costumes et de riches parures; chaque jour, Elisabeth reçut des leçons de maintien; on lui apprit à se présenter, à saluer à la mode de France; on façonna toute sa personne à la séduction. Les progrès furent rapides, favorisés qu'ils étaient par une coquetterie instinctive.
[117] Le Quesnoy, ch. I. de cant., arr. d'Avesnes, dép. du Nord.
Cependant l'époque fixée pour l'entrevue du Roi et d'Elisabeth approchait. Les Princes français et les principaux du Conseil royal avaient tenu la chose secrète. Ils ne s'en étaient ouverts qu'à Charles VI, et ils avaient publié que celui-ci se rendait à Amiens pour diriger la nouvelle expédition projetée dans le Nord contre les Anglais et dont tous les préparatifs étaient terminés le 9 juillet.
Le 10, le Roi quitta Paris avec le duc de Bourgogne[118]; comme au début de toute campagne, ils s'arrêtèrent à Saint-Denis pour y faire leurs dévotions. Le soir même, ils soupaient et gîtaient à Asnières; puis, en deux jours, par Creil, Clermont et Montdidier, ils arrivèrent à Boves[119] où ils déjeunèrent; le jeudi 13, ils entraient dans Amiens où déjà les attendait la duchesse de Brabant. Charles VI choisissait pour demeure le palais de l'évêque. A peine installé, il y recevait la visite du Sire de Coucy[120], «venu en grand hâte d'Avignon apporter des nouvelles du pape[121]». Le projet de mariage du Roi avec la fille d'un prince allemand dont les sentiments de fidélité à la cause d'Urbain VI étaient bien connus[122], pouvait inquiéter Clément VII, aussi le duc de Berry, qui gouvernait le Languedoc, avait-il eu soin d'envoyer le sire de Coucy «de ce parler en Avignon».
[118] E. Petit, Itinéraire des ducs de Bourgogne.... p. 180.
[119] Boves, canton de Sains, arr. d'Amiens, dép. de la Somme.
[120] Enguerrand VII, sire de Coucy, comte de Soissons, gouverneur de Picardie, grand bouteillier de France, (le Père Anselme, Histoire Généalogique..., t. VIII, p. 542).
[121] Froissart..., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 99.
[122] Etienne III, pendant son voyage en Italie (1380), s'était engagé pour quatre mois au service du pape Urbain VI; et il en avait reçu 16 000 florins d'or. N. Valois, La France et le grand schisme d'Occident..., t. I, p. 302.
Dès les premiers jours du même mois, Elisabeth avait quitté Le Quesnoy, accompagnée de Frédéric, du duc Albert, de la duchesse Marguerite et de leur fils Guillaume; de nombreux chevaliers formaient l'escorte[123]. Le lundi 3, le cortège traversait Braine[124], et le 5, Mons[125]; puis par Cambrai, il parvint à Amiens.
[123] Froissart..., t. IX, p. 98.
[124] Cartulaire des Comptes de Hainaut, éd. L. Devilliers, Coll. des Chroniques Belges, (Bruxelles, 1881-1892, 5 vol. in-4º) t. V, p. 679.—Braine-le-Comte, prov. de Hainaut (Belgique).
[125] Ibid.—Le séjour à Mons se prolongea jusqu'au 9 juillet (Cartulaire..., t. II, p. 385).
A quelque distance de la ville, dans la journée du jeudi 13, Elisabeth et Madame de Hainaut s'entendirent souhaiter la bienvenue par deux des plus importants conseillers du Roi, Bureau de la Rivière et Guy de La Trémoille. Ces deux seigneurs conduisirent la duchesse et sa nièce jusqu'à l'hôtel qui leur avait été préparé[126]. La soirée fut employée par les Princes à se visiter et à s'entendre sur le programme du lendemain, tandis que chez Madame de Hainaut on s'occupait des derniers détails de la toilette d'Elisabeth et, qu'au palais épiscopal, le Roi, qui depuis plusieurs nuits n'avait pu dormir, menait une veille agitée, s'entretenant avec le sire de la Rivière à qui il demandait à chaque instant: «Et quand la verrai-je?» Ce mot fut rapporté aux duchesses qui en eurent «bon ris[127]».
[126] Froissart..., t. IX, p. 99.—Bureau, sire de la Rivière, premier chambellan et ami de Charles V, qui était mort entre ses bras, remplissait le rôle de gouverneur du jeune roi Charles VI. Voy. Siméon Luce, La France pendant la guerre de Cent ans (2e série), p. 148-156.—Guy V, sire de la Tremoille, de Sully, comte de Guines, conseiller et chambellan du Roi, grand chambellan héréditaire de Bourgogne, était le principal favori du duc Philippe de Bourgogne; il avait été surnommé le Vaillant pour ses exploits en Flandre, (le Père Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la maison de France..., t. IV, p. 163).
[127] Froissart, Chroniques.., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 99.
Enfin l'heure tant désirée arriva; Elisabeth, parée somptueusement, fut conduite au palais par Mesdames de Brabant, de Bourgogne et de Hainaut. Charles VI attendait, entouré de son oncle, le duc de Bourgogne, de son cousin Guillaume, des sires de la Rivière et de Coucy, du connétable Olivier de Clisson[128] et des quelques seigneurs qui étaient dans la confidence.
[128] Olivier IV, sire de Clisson, né en Bretagne vers 1332, entré au service de Charles V en 1370, était devenu le frère d'armes de Du Guesclin et son meilleur lieutenant dans la guerre contre les Anglais. Nommé connétable en 1381, il avait commandé l'avant-garde de l'armée française à la bataille de Rosbecque 1382.
En entrant, Elisabeth se prosterna; le Roi fit quelques pas et prenant la jeune fille par la main, il l'aida à se relever; après quoi, il la regarda de «grand manière». Debout, les yeux baissés, Elisabeth restait «toute coie, ne mouvant œil, ni bouche», sous le regard de Charles VI qui la détaillait longuement. Des propos qu'échangèrent autour d'elle les seigneurs et les dames, la princesse ne comprit rien, car «elle ne savoit point de francois[129]», mais elle sentit très bien que le Roi la contemplait avec admiration et amour.
[129] Froissart..., t. IX, p. 100.
L'entrevue terminée, Elisabeth, en compagnie des trois duchesses, regagna l'hôtel de Hainaut. A peine y était-elle rentrée, que le duc de Bourgogne arriva à cheval, suivi de plusieurs hauts barons. Il annonça que le Roi s'était rendu, sans rien dire, en son retrait, accompagné du seul sire de la Rivière, et qu'à la question de celui-ci: sera-t-elle Reine de France?—«Par ma foi, oïl,—avait répondu Charles VI,—nous ne voulons autre, et dites à mon oncle de Bourgogne, pour Dieu, que on s'en délivre».
Des cris de Noël! Noël! remplirent alors l'hôtel de Hainaut, saluant la haute fortune d'Elisabeth de Bavière. Le soir même, l'heureuse jeune fille fut avertie que le mariage serait célébré à Arras; tel était le désir du duc de Bourgogne qui prévoyait qu'un grand concours de peuple affluerait dans sa capitale d'Artois à la nouvelle des noces royales. Mais le lendemain, au moment où Elisabeth se trouvait dans la chambre de Madame de Hainaut, se préparant au départ fixé pour l'après dîner, elle vit arriver le duc Philippe avec quelques seigneurs du Conseil. Il venait rapporter que le Roi, le matin, en revenant de la Messe, avait été fort étonné de voir faire des préparatifs de voyage et qu'il avait demandé où l'on prétendait aller. Le projet de célébrer les noces à Arras lui ayant été révélé, il avait répliqué: «Beaux oncles, nous voulons ci épouser en cette belle église d'Amiens, nous n'avons que faire plus destrier». Donc, puisque le Roi avouait «ne pouvoir ennuit dormir de penser à sa fiancée», le mariage se ferait à Amiens, et sans retard, dès le lundi 17. Supposant que l'impatience d'Elisabeth était égale à celle du Prince, Philippe avait conclu en riant «nous guérirons ces deux malades»[130].
[130] Froissart.., liv. II. ch. CCXXVII, t. IX, p. 102.
La journée du samedi et celle du dimanche furent consacrées aux apprêts des noces, et au règlement du cérémonial. Quand on en vint au contrat[131], Charles VI, soit spontanément, soit à l'instigation de Philippe de Bourgogne, déclara ne demander au duc Etienne aucune dot: les belles qualités de la princesse lui en tiendraient lieu; il refusa même la somme d'argent apportée par Frédéric comme cadeau de noces[132]. Le dimanche, Elisabeth reçut de son fiancé une couronne dont la valeur égalait la fortune d'une province[133].
[131] L'existence d'un contrat est certifiée par le chroniqueur belge Jean Brandon «Eodem anno, XVIe die julii, Rex Francorum Ambianis desponsavit Ysabel filiam Stephani ducis Bavarie et altera die matrimonium cum ea fecit, copula consequente carnali.» Chronique des Dunes, dans la Collection des Chroniques Belges, (textes latins, éd. Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, 1870, in-4º, p. 9).
[132] Excerpta Boica ex Chronico Burchardi Zengii Memmigani, dans Œfele, Rerum Boicarum scriptores..., t. I, p. 259.—Johannes Adlzreiter, Annalium Boicæ gentis..., 2e partie, liv. VI, col. 114.
[133] Froissart..., liv. II, chap. CCXXIX t. IX, p. 107.
Le lundi 17, dans la matinée, les duchesses de Brabant et de Bourgogne accompagnées de nombreuses dames et damoiselles vinrent quérir la mariée et sa tante, la duchesse Marguerite; les dames prirent place dans de beaux chars couverts, autour desquels paradaient à cheval le duc Albert, le duc Frédéric, Guillaume de Hainaut et plusieurs barons ou chevaliers, tous en brillant arroi. Les voitures déposèrent le cortège devant la cathédrale. Presque en même temps le Roi arriva, assisté du duc de Bourgogne et suivi de toute la haute baronnie de France. Elisabeth, la couronne au chef, fut conduite à l'autel par les seigneurs et les dames. Jean III Roland, depuis de longues années évêque d'Amiens[134], donna la bénédiction nuptiale[135]. Après la grand'messe et les cérémonies d'étiquette qui suivirent, un festin richement appareillé fut offert au palais épiscopal. La Reine dîna avec les dames, et le Roi, avec les seigneurs; des comtes et des barons firent le service. Le reste de la journée se passa en réjouissances. Le soir venu, les dames, dont c'était l'office, couchèrent la mariée, et puis «se coucha le Roi qui la désirait à trouver dans son lit».—«S'ils furent cette nuit ensemble en grand déduit, ce pouvez-vous bien croire», dit le chroniqueur[136].
[134] Jean Roland était évêque d'Amiens depuis le 14 janvier 1376, Gallia Christiana (Paris, 1715-1860, in-fº), t. X, col. 1196.
[135] Ibid.
[136] Froissart... liv. II, ch. CCXXIX, t. IX, p. 108.
L'auteur de la «Geste des Nobles» constate que les noces d'Elisabeth furent célébrées «à peu de solennité[137]». En effet, les choses furent menées en si grande hâte qu'on n'eut le temps de préparer aucun divertissement public. A ces noces royales, les bourgeois et le populaire d'Amiens ne furent pas régalés de ces brillantes joutes, de ces magnifiques spectacles qui avaient rendu fameuses les noces, seulement princières de Cambrai[138]. Pourtant des largesses, des aumônes, des actes de clémence durent signaler dans la contrée le mariage de Charles VI. On trouve même qu'à Tournay, deux prisonniers, «doubtant d'être exécutez et mis a leur dernier jour», purent bénir «le joyeux advenement de la Reine en la ville d'Amiens», car il leur valut la grâce du Roi[139].
[137] Guill. Cousinot, Geste des Nobles, (éd. Vallet de Viriville, Paris, 1859, in-8º) p. 107.
[138] Froissart ne rapporte aucun grand divertissement.—Le Religieux de Saint-Denis ne parle des fêtes du mariage que par ouï dire et ne donne aucun détail précis.—De même, on lit dans les Istore et Chroniques de Flandres, t. II, p. 365 et note I: «Il ne fu point li feste grande».—Seul Juvénal des Ursins, historien du XVe siècle, dit «et y eust joustes et grandes festes faites». Histoire de Charles VI. p. 65.—Les principaux chroniqueurs belges ont simplement noté le mariage d'Elisabeth, sans nous dire de quelles cérémonies et réjouissances il fut l'occasion.
[139] Lettres de rémission en faveur de Pierre de la Marquette dit Haue et Hennequin, son fils, coupables de sévices sur Jaquot Bachier, dans une taverne des environs de Tournay. Arch. Nat. JJ. 127, fº 472.
Dans les divers récits de cette journée, ce qui nous a le plus frappé, c'est l'impression d'immense étonnement que causait à tous l'élévation d'une princesse jusqu'alors ignorée; la cour et les duchesses avaient vraiment tenu très secret leur dessein puisque son accomplissement surprenait tout le monde.
Vingt-cinq ans plus tard, le poète Eustache Deschamps, vieilli et désabusé, évoquant le souvenir de tant
«De granz orgueils et de grans vanitez
«De traïsons et de crudelitez»,
qu'il avait vus durant sa vie, rappellera les radieuses noces d'Amiens[140] comme une des plus saisissantes antithèses au mélancolique refrain de sa Ballade:
«C'est tout néant des choses de ce monde».
[140] Œuvres complètes d'Eustache Deschamps, éd. de Queux de Saint-Hilaire et G. Raynaud, dans la Coll. des Anciens textes français, (Paris, 1878-1901, 10 vol. in-8º), t. VI, p. 40 et 41.