1879
À M.***
Paris, 63, avenue de l'Alma.
Votre lettre a cela de bon pour vous, qu'elle provoque irrésistiblement des conseils qu'il est impossible de refuser même lorsqu'on ne les demande pas.
1° Ne parlez jamais de droits qu'on vous accorde ou de faveurs qu'on ne vous refuse pas, ce qui est plus exact...
2° Ne renvoyez jamais de guitare en mauvais état.
3° N'attendez jamais qu'on vous offense pour vous battre, si vous voulez vous battre.
Et enfin soyez bon chrétien, écrivez sans espoir qu'on vous réponde que vous êtes lu et que vos lettres ne sont pas livrées à la publicité.
À Mademoiselle Colignon.
Mai 1879.
Chère amie,
Je dois vous dire qu'ayant fini de peindre à quatre heures, je n'ai cessé de lire le Nabab, roman d'Alphonse Daudet. C'est très intéressant, et ce type de nabab ressemblerait à quelqu'un d'autre, si on l'affinait et l'anoblissait. Je sais bien que la ressemblance n'est pas flatteuse, aussi il faut, je le dis, affiner, anoblir, spiritualiser. Ce n'est pas que l'on soit idéal, extra-fin et nobilissime... C'est-à-dire je ne sais au juste... je ne me fie pas à mon jugement; lorsqu'on est idéal je crois que je prends de la fadaise pour de la distinction, et quand on me semble énergique et extraordinaire, je crains que ce ne soit de la rusticité, du commun, du bourgeois. Heureux, heureux, celui qui sait dire comme il pense. Je vous écris comme si j'écrivais dans mon journal.—Non, vrai, si je devais me gêner avec mon journal pour dire toutes les fantaisies qui me passent par la tête, ce serait trop ridicule!
Ainsi, écoutez: quant aux fantaisies, voyez le bonhomme Joyeuse dans le Nabab, vous avez sans doute compris que c'est tout à fait moi pour l'imagination. Comme moi il suffit d'un mot pour que je m'imagine tout un roman, dix romans, vingt romans, et tout cela en quelques minutes. Il y en a pourtant qui durent des semaines... Non, il y a des moments de lassitude, pendant lesquels on voudrait en finir avec tout, et pour en finir, il n'y a que deux moyens: mourir ou aimer.
Oh! si vous saviez comme je suis fatiguée de cette vie de tristesse! Quand tout grimace, tout fuit, tout se moque...!
Tout à vous.
À son frère.
Paris, novembre 1879.
Cher Paul,
Aujourd'hui, M. Gavini nous envoie deux billets et nous allons à la nouvelle Chambre. J'aimais mieux Versailles, on se retrouvait mieux étant obligés de partir par le même train. Ici, on s'en va quand on veut et il n'y a pas l'amusante sortie de là-bas. Il y a du monde plus élégant qu'à Versailles, mais les loges sont un peu comme au théâtre, toutes pareilles, et celle du président dans laquelle nous sommes ne diffère en rien des autres.
On retrouve tout le monde aux mêmes places: C. est affaissé et éteint, Gambetta paraît maigre, Bescherelle court toujours. J'examine les magnifiques Gobelins et les affreuses statues.
Rouher a pour la première fois aujourd'hui, depuis la mort de l'infortuné prince, reparu à la Chambre, à la Chambre de Paris, à l'ancien Corps législatif. Il a dû avoir de drôles de visions.
La pensée de cet homme depuis la mort de ce prince m'a fait mal, il doit être bien malheureux. G. me dit qu'il lui en a voulu de ce qu'on ne lui ait pas indiqué la loge où j'étais.
Hier, dîner chez M. M. J'ai complimenté Gaillard sur son Chant des races latines publié dans la revue de Mme Adam. C'est un jeune homme d'Avignon, à face irrégulière de Sarrasin, avec un épi au sommet de l'occiput qui lui donne l'air cocasse avec son emphase et son calme étrange de méridional. Je cause avec lui et il me propose d'écrire quelque chose pour la Revue, de lui faire des traductions du russe.
Tu penses bien que je suis enchantée et le ferai quand il voudra.
Ah! j'ai oublié de te raconter que ce matin maman a eu un grand succès à l'église russe. Le grand-duc Nicolas l'a saluée et lui a parlé. Le grand-duc lui a demandé si elle avait quelqu'un de sa famille décoré de l'ordre de Saint-Georges (c'était une messe à l'occasion de la fête des chevaliers de Saint-Georges). Alors maman lui a répondu qu'en effet, pendant la guerre de Crimée, à Malakoff, son frère, à peine âgé de seize ans, a été décoré par lui-même sur le champ de bataille. Le grand-duc s'est rappelé du fait et a été extrêmement gracieux en ajoutant que toute la famille était héroïque, puisque maman n'a pas craint de sortir par un temps aussi effroyable.
Au revoir, je t'embrasse.
À M. X.
Vous me demandez, mon ami, comment j'ai accueilli la grande nouvelle.
Je l'ai accueillie par des murmures. M'étant mise en dehors de tout ce qui fait la vie des femmes, je parle du haut de la montagne n'ayant pas cette pudeur qui empêche de dire sa pensée lorsqu'on est intéressée soi-même.
Que vous arrive-il donc? Est-ce le moment psychologique des chanteuses qui se retirent à l'heure où l'on dira encore: quel dommage! J'aime assez cette idée: pourtant si vous accomplissiez l'acte sans cette raison majeure, je verrais que je m'étais trompée sur vous. Je vous prenais pour un monument public, pour une propriété nationale... Imaginez-vous l'Arc de Triomphe ou le Louvre passés en des mains particulières. Je ne vous le pardonnerais qu'en ma faveur, de même que je trouverais monstrueux si l'on donnait ces monuments à une autre qu'à moi.... Ce qui serait également bizarre, mais excusable à mes yeux.
Vous vous aveuglez, mon ami: souvenez-vous de votre passé.... Je sais bien, que vous vous dites: Moi, c'est autre chose.... Comme tous ceux qui y ont passé.
Je ne vous ménage plus, dans la certitude que j'ai que rien ne pourra vous détourner de la voie nouvelle, c'est-à-dire que c'est la même voie connue, le même morceau de musique, seulement vous ferez la basse cette fois, vous accompagnerez.... au bal, au spectacle. Mais ces avis sont superflus, rien au monde ne saurait empêcher l'événement, un homme qui a inspiré tant de passions, dépravé tant de cœurs, brisé tant de fidélités, doit fatalement se marier. C'est l'expiation.
À son frère.
Paris, mercredi, 10 décembre 1879.
Cher Paul,
Nous sommes allées voir le Père Didon au couvent des Dominicains[12].
Ai-je besoin de te dire que le Père Didon est le prédicateur dont la gloire grandit à vue d'œil depuis deux ans et dont en ce moment tout Paris s'occupe. Il était prévenu; aussitôt que nous arrivons, on va l'appeler et nous l'attendons dans une des sortes de stalles-cellules de réception, toute vitrée, avec une table, trois chaises et un bon petit poêle. J'avais déjà vu son portrait hier, et je savais qu'il a des yeux splendides (beauté qui manque à L. P.). Il arrive, très aimable, très homme du monde, très beau avec sa belle robe de laine blanche, qui me rappelle les robes que je porte à la maison. Sans la tonsure, ce serait une tête dans le genre de celle de P. de C., mais plus éclairée, les yeux plus francs, l'attitude plus naturelle, quoique très haute; un visage qui commence à devenir épais et qui a le même quelque chose de désagréablement de travers dans la bouche que C. Mais une grande distinction, pas de charme outré de créole, un teint mat, un beau front, la tête haute, les mains adorablement blanches et belles, un air gai et même autant que possible bon garçon. On voudrait lui voir une moustache. Beaucoup d'esprit, malgré un grand aplomb. On voit tellement qu'il mesure toute l'étendue de sa vogue, qu'il est habitué aux adorations, et qu'il est sincèrement heureux du bruit qui se fait autour de lui!
La mère M. l'a naturellement prévenu par lettre de la merveille qu'il allait voir et nous lui parlons de faire son portrait.
Il n'a pas refusé, tout en disant que ce serait difficile, presque impossible... une jeune fille faisant le portrait du Père Didon... il est si en vue... on s'en occupe tant...
Mais c'est justement pour cela, idiot!...
On m'a présentée comme son admiratrice fervente. Je ne l'avais jamais ni vu ni entendu, mais je le pressentais tel qu'il est, avec ses inflexions de voix, passant des notes caressantes à des éclats presque terribles, même dans la simple conversation.
C'est un portrait que je sens tout à fait et si cela pouvait s'arranger, je serais une bienheureuse personne.
Ce grand diable de moine ne doit pas être sage. Même avant de l'avoir vu, il me faisait un peu peur. Je n'aurais qu'à rougir quand on parlera de lui. Ce serait désagréable, un moine! C'est un être qui pourrait avoir de l'influence sur moi et je n'ai pas envie de cela.
Il a promis de venir nous voir et pendant un instant, j'ai désiré qu'il en restât à sa promesse.
Mais c'est bête, et tout ce que je désire à présent est qu'il consente à poser. Rien au monde ne ferait mieux mon affaire de peintre ambitieux.
Je t'embrasse.
Note 12: [(retour)]
Une partie de cette lettre se trouve reproduite dans le journal de Marie Bashkirtseff (pages 159 et 160 du tome II).