13. CONCLUSION

Une conclusion est difficile pour un tel sujet. On parlera plutôt de perspectives. Trois termes paraissent essentiels : stockage, organisation et diffusion. Dans un proche avenir, on devrait disposer de l’ensemble du patrimoine mondial stocké sous forme numérique, d’une organisation effective de l’information et du réseau internet adapté pour y accéder.

Au milieu des années 1990, le texte est omniprésent sur le web, par défaut peut-être, à cause des problèmes de bande passante. Il est ensuite mis de côté au profit de l’image et du son. Dix ans après, le texte revient en force, avec le livre numérique dans son sillage. On n’a jamais tant écrit, y compris dans les wikis et les blogs. Confidentiel en 2000, puis parent pauvre des fichiers musicaux et vidéo, le livre numérique est désormais en bonne place à côté de la musique et des films. Signe des temps, en 2005, il devient un objet convoité par les géants de l'internet pour la constitution de leurs bibliothèques planétaires.

Le futur sera-t-il le cyberespace décrit par Timothy Leary, philosophe, dans son livre Chaos et cyberculture (éditions du Lézard, 1998)? «Toute l’information du monde est à l’intérieur (de gigantesques bases de données, ndlr). Et grâce au cyberespace, tout le monde peut y avoir accès. Tous les signaux humains contenus jusque-là dans les livres ont été numérisés. Ils sont enregistrés et disponibles dans ces banques de données, sans compter tous les tableaux, tous les films, toutes les émissions de télé, tout, absolument tout.»

On n’en est pas encore là. Mais, en quelques années seulement, on ne court plus désespérément après l’information dont on a besoin. Cette information est à notre portée, disponible à l’écran, et souvent en accès libre. Un million de livres est disponible sur le web en janvier 2006, et 2,5 millions de livres en mai 2007, en ne comptant que les livres lisibles et téléchargeables gratuitement sans restriction aucune. Il existerait au moins 25 millions de livres appartenant au domaine public, toutes éditions confondues. Il reste donc beaucoup à faire.

Fondateur du Projet Gutenberg en 1971, Michael Hart précise souvent dans ses écrits que, si Gutenberg a permis à chacun d'avoir ses propres livres, jusque-là réservés à une élite, le Projet Gutenberg permet à chacun d'avoir une bibliothèque complète, jusque-là réservée à la collectivité, sur un support qu'on peut glisser dans sa poche, le support optimal actuel étant la clé USB.

Apparue en 2000, la première clé USB a une capacité de 32 mégaoctets, et elle est toujours disponible au prix de 5 dollars US. En 2006, une clé USB de 4 gigaoctets - le standard à un prix abordable - permet de stocker 10.000 livres zippés. Apparue en 2006, la clé USB de 32 gigaoctets devrait devenir le standard d'ici 2010. En décembre 2006, la capacité maximale d'une clé USB est 64 gigaoctets (à 5.000 dollars l’unité). On devrait disposer en 2020 d’une clé USB de 32 téraoctets permettant de stocker l'intégralité du patrimoine écrit de l’humanité.

Tim Berners-Lee est l'inventeur du web en 1990. A la question de Pierre Ruetschi, journaliste à la Tribune de Genève: «Sept ans plus tard, êtes-vous satisfait de la façon dont le web a évolué?», il répond en décembre 1997 que, s’il est heureux de la richesse et de la variété de l’information disponible, le web n’a pas encore la puissance prévue dans sa conception d’origine. Il aimerait «que le web soit plus interactif, que les gens puissent créer de l’information ensemble», et pas seulement consommer celle qui leur est proposée. Le web doit devenir un véritable «média de collaboration, un monde de connaissance que nous partageons». C’est chose faite quelques années plus tard.

Si, à l'origine, le web ressemble un peu à un grand livre composé de pages reliées entre elles par des liens hypertextes, et reproduisant les modèles connus de l’édition papier, le concept de web 2.0, lancé en 2004, met en avant les notions de communauté et de participation, avec un contenu alimenté par les utilisateurs, y compris une nouvelle génération de sites interactifs, par exemple les blogs et les wikis. Le web ne vise plus seulement à utiliser l’information, mais il incite les usagers à échanger et collaborer en ligne, par exemple sur Wikipedia, grande encyclopédie coopérative en ligne. La paternité du terme «web 2.0» revient d’ailleurs à un éditeur, Tim O’Reilly, qui utilise cette expression comme titre pour une série de conférences. Certains parlent de World Live Web au lieu de World Wide Web, le nom d’origine du web.

En 2007, on parle déjà d'un possible web 3.0. Ce web du futur serait un web sémantique capable d’apporter une réponse complète à une requête exprimée en langage courant, en faisant appel à des procédés d’intelligence artificielle qui seraient appliqués à large échelle. D’après la société Radar Networks, il s’agirait d’«un web doté d'une forme d'intelligence artificielle globale et collective». Des données pourraient être rassemblées sur les nombreux réseaux sociaux et participatifs existant sur le web. Elles pourraient être traitées automatiquement après avoir été structurées sur la base du langage descriptif RDF (resource description framework) développé par le W3C (World Wide Web Consortium), l'organisme international chargé du développement du web. Cette définition du web 3.0 est d’ailleurs loin de faire l’unanimité.

En ce qui concerne l'infrastructure, la connexion au réseau sera permanente, les technologies WiFi (wireless fidelity) et WiMAX (worldwide interoperability for microwave access) n’étant que des étapes intermédiaires. La prochaine génération de l’internet serait un réseau pervasif permettant de se connecter en tout lieu et à tout moment sur tout type d’appareil à travers un réseau unique et omniprésent. Le concept de réseau pervasif est développé depuis plusieurs années par Rafi Haladjian, fondateur de la société Ozone. «La nouvelle vague touchera notre monde physique, notre environnement réel, notre vie quotidienne dans tous les instants, explique-t-il sur le site de la société. Nous n’accéderons plus au réseau, nous l’habiterons.» Les composantes futures de ce réseau (parties filiaires, parties non filiaires, opérateurs) seront transparentes à l’utilisateur final. Il sera toujours ouvert, assurant une permanence de la connexion en tout lieu. Il sera également agnostique en terme d’application(s), puisque fondé sur les protocoles mêmes de l’internet.

Webmestre du site hypermédia cotres.net, Jean-Paul résume la situation en janvier 2007: «J’ai l’impression que nous vivons une période "flottante", entre les temps héroïques, où il s’agissait d’avancer en attendant que la technologie nous rattrape, et le futur, où le très haut débit va libérer les forces qui commencent à bouger, pour l’instant dans les seuls jeux.»

«La chance qu’on a tous est de vivre là, ici et maintenant cette transformation fantastique», écrit à la même date Pierre Schweitzer, inventeur du projet @folio, une tablette numérique de lecture nomade. «Quand je suis né en 1963, les ordinateurs avaient comme mémoire quelques pages de caractères à peine. Aujourd’hui, mon baladeur de musique pourrait contenir des milliards de pages, une vraie bibliothèque de quartier. Demain, par l’effet conjugué de la loi de Moore et de l’omniprésence des réseaux, l’accès instantané aux oeuvres et aux savoirs sera de mise. Le support de stockage lui-même n’aura plus beaucoup d’intérêt. Seules importeront les commodités fonctionnelles d’usage et la poétique de ces objets.»

Selon Denis Zwirn, président de la librairie numérique Numilog, interviewé en août 2007, «2008 pourrait sans doute marquer un premier point d'inflexion dans la courbe de croissance du marché des livres numériques. Plusieurs facteurs sont réunis pour cela: (1) le développement de vastes catalogues en ligne utilisant pleinement les fonctionnalités de la recherche plein texte dans les livres numérisés, comme ceux de la future Bibliothèque numérique européenne, de VolltextSuche Online, de Google et d'Amazon. Une fois le contenu trouvé dans un des ouvrages ainsi "sondé" par ce type de recherche révolutionnaire pour le grand public, il est naturel de vouloir accéder à la totalité de l'ouvrage… dans sa version numérique. (2) Des progrès techniques cruciaux tels que la proposition commerciale d'appareils de lecture à base d'encre électronique améliorant radicalement l'expérience de lecture finale pour l'usager en la rapprochant de celle du papier. Par exemple l'iLiad d'Irex ou le Sony Reader, mais bien d'autres appareils s'annoncent. Le progrès concerne toutefois tout autant le développement des nouveaux smartphones multifonctions comme les BlackBerry ou l'iPhone, ou la proposition de logiciels de lecture à l'interface fortement améliorée et pensée pour les ebooks sur PC, comme Adobe Digital Edition. (3) Enfin, le changement important d'attitude de la part des professionnels du secteur, éditeurs, et probablement bientôt aussi libraires. Les éditeurs anglo-saxons universitaires ont massivement tracé une route que tous les autres sont en train de suivre, en tout cas aux Etats-Unis, en Europe du Nord et en France : proposer une version numérique de tous les ouvrages. Même pour les plus réticents encore il y a quelques années, ce n'est plus une question de "pourquoi?", c'est simplement devenu une question de "comment?". Les libraires ne vont pas tarder à considérer que vendre un livre numérique fait partie de leur métier normal.

Le livre numérique n'est plus une question de colloque, de définition conceptuelle ou de divination par certains "experts": c'est un produit commercial et un outil au service de la lecture. Il n'est pas besoin d'attendre je ne sais quel nouveau mode de lecture hypermoderne et hypertextuel enrichi de multimédias orchestrant savamment sa spécificité par rapport au papier, il suffit de proposer des textes lisibles facilement sur les supports de lecture électronique variés qu'utilisent les gens, l'encre électronique pouvant progressivement envahir tous ces supports. Et de les proposer de manière industrielle. Ce n'est pas et ne sera jamais un produit de niche (les dictionnaires, les guides de voyage, les non voyants…): c'est en train de devenir un produit de masse, riche de formes multiples comme l'est le livre traditionnel.»

Volume imprimé ou fichier numérique, le livre est d’abord un ensemble de mots émanant d’une personne voulant communiquer ses pensées, ses sentiments ou son savoir à large échelle. Souvent appelé le père de l'internet parce que co-fondateur en 1974 des protocoles du réseau, Vinton Cerf aime à rappeler que l'internet relie moins des ordinateurs que des personnes et des idées. Ce fut le cas pour la préparation du présent livre. Merci à tous - professionnels du livre et apparentés - pour leur participation, pour leur temps et pour leur amitié.