1996: ENSEIGNEMENT ET INTERNET
[Résumé]
Sur le site de l'Internet Society (ISOC), qu'il fonde en 1992 pour promouvoir le développement de l’internet, Vinton Cerf explique: "Le réseau fait deux choses (…): comme les livres, il permet d’accumuler de la connaissance. Mais, surtout, il la présente sous une forme qui la met en relation avec d’autres informations. Alors que, dans un livre, l’information est maintenue isolée." De plus, l’information contenue dans les livres reste la même, au moins pendant une période donnée, alors que l'internet privilégie l’information la plus récente qui, elle, est en constante mutation. Il s'ensuit un changement dans la manière d'enseigner. En septembre 1996, Dale Spender, professeur à l’Université de Queensland (Australie), tente d’analyser ce changement lors d'une communication de la 14e conférence mondiale de l’IFIP (International Federation of Information Processing).
[En détail]
Vinton Cerf co-invente en 1974 avec Bob Kahn le protocole TCP/IP, à la base de tout échange de données sur le réseau. Sur le site de l'Internet Society (ISOC), qu'il fonde en 1992 pour promouvoir le développement de l’internet, Vinton Cerf explique: "Le réseau fait deux choses (…): comme les livres, il permet d’accumuler de la connaissance. Mais, surtout, il la présente sous une forme qui la met en relation avec d’autres informations. Alors que, dans un livre, l’information est maintenue isolée."
De plus, l’information contenue dans les livres reste la même, au moins pendant une période donnée, alors que l'internet privilégie l’information la plus récente qui, elle, est en constante mutation. Il s'ensuit un changement dans la manière d'enseigner. Dès septembre 1996, dans Creativity and the Computer Education Industry, une communication de la 14e conférence mondiale de l’IFIP (International Federation of Information Processing), Dale Spender, professeur à l’Université de Queensland (Australie), tente d’analyser ce changement. Voici son argumentation résumée en deux paragraphes.
Depuis plus de cinq siècles, l’enseignement est essentiellement basé sur l’information procurée par les livres. Or les habitudes liées à l’imprimé ne peuvent être transférées dans l’univers numérique. L’enseignement en ligne offre des possibilités tellement nouvelles qu’il n’est guère possible d’effectuer les distinctions traditionnelles entre enseignant et enseigné. Le passage de la culture imprimée à la culture numérique exige donc d’entièrement repenser le processus d’acquisition du savoir, puisqu'on a maintenant l’opportunité sans précédent de pouvoir influer sur le type d’enseignement qu'on souhaite recevoir.
Dans la culture imprimée, l’information contenue dans les livres reste la même pendant un certain temps, ce qui encourage à penser que l’information est stable. La nature même de l’imprimé est liée à la notion de vérité, stable elle aussi. Cette stabilité et l’ordre qu’elle engendre sont un des fondements de l’âge industriel et de l’ère des sciences et techniques. Les notions de vérité, de loi, d’objectivité et de preuve sont le fondement de nos croyances et de nos cultures. Mais le numérique change tout ceci. Soudain l’information en ligne supplante l’information imprimée pour devenir la plus fiable et la plus utile, et l’usager est prêt à la payer en conséquence. Cette transformation radicale de la nature même de l’information doit être au coeur du débat sur les nouvelles méthodes d’enseignement.
En juillet 1998, Patrick Rebollar, professeur de français et d’informatique dans des universités japonaises, analyse l’impact de l’internet sur sa vie professionnelle: "Mon travail de recherche est différent, mon travail d’enseignant est différent, mon image en tant qu’enseignant-chercheur de langue et de littérature est totalement liée à l’ordinateur, ce qui a ses bons et ses mauvais côtés (surtout vers le haut de la hiérarchie universitaire, plutôt constituée de gens âgés et technologiquement récalcitrants). J’ai cessé de m’intéresser à certains collègues proches géographiquement mais qui n’ont rien de commun avec mes idées, pour entrer en contact avec des personnes inconnues et réparties dans différents pays (et que je rencontre parfois, à Paris ou à Tokyo, selon les vacances ou les colloques des uns ou des autres). La différence est d’abord un gain de temps, pour tout, puis un changement de méthode de documentation, puis de méthode d’enseignement privilégiant l’acquisition des méthodes de recherche par mes étudiants, au détriment des contenus (mais cela dépend des cours). Progressivement, le paradigme réticulaire l’emporte sur le paradigme hiérarchique - et je sais que certains enseignants m’en veulent à mort d’enseigner ça, et de le dire d’une façon aussi crue. Cependant ils sont obligés de s’y mettre…"
Professeur au département d’études françaises de l’Université de Toronto, Russon Wooldridge relate en mai 2001: "Mes activités de recherche, autrefois menées dans une tour d'ivoire, se font maintenant presque uniquement par des collaborations locales ou à distance. (…) Tout mon enseignement exploite au maximum les ressources d'internet (le web et le courriel): les deux lieux communs d'un cours sont la salle de classe et le site du cours, sur lequel je mets tous les matériaux des cours. Je mets toutes les données de mes recherches des vingt dernières années sur le web (réédition de livres, articles, textes intégraux de dictionnaires anciens en bases de données interactives, de traités du 16e siècle, etc.). Je publie des actes de colloques, j'édite un journal, je collabore avec des collègues français, mettant en ligne à Toronto ce qu'ils ne peuvent pas publier en ligne chez eux."