CHAPITRE X.
Reprise de Châtillon.—Combats de Martigné et de Vihiers.—Élection de
M. d'Elbée.—Attaque de Luçon.
Westermann occupa Châtillon; il ne fit aucun mal aux habitans: six cents républicains étaient en prison; il leur rendit la liberté. Dès le lendemain, il envoya un détachement brûler le château de la Durbelière, appartenant à M. de La Rochejaquelein: c'était un vaste et antique bâtiment, caché au milieu des bois et entouré de larges fossés: aussi les bleus avancèrent avec plus de crainte encore qu'à Clisson, et ils se retirèrent précipitamment après y avoir mis le feu; alors les paysans vinrent arrêter l'incendie[11].
[Note 11: Le feu y a été mis cinq fois.]
Cependant les généraux rassemblaient en toute hâte la grande armée à Chollet; c'était de ce côté que Westermann attendait l'attaque, et il avait pris ses précautions en conséquence; mais nos gens passèrent la Sèvre à Mallièvre, et arrivèrent auprès de Châtillon au moment où Westermann, y pensant le moins, faisait chanter un Te Deum par l'évêque constitutionnel de Saint-Maixent. Les Vendéens étaient nombreux et animés d'un vif ressentiment: la prise de Châtillon et les incendies leur avaient inspiré une sorte de rage. Les bleus étaient campés sur une hauteur auprès d'un moulin à vent: les paysans se glissèrent en silence autour d'eux; le feu commença: les républicains, effrayés de se voir attaqués de plusieurs côtés, ne tinrent pas longtemps, le poste fut emporté et les canonniers tués sur leurs pièces; en un instant la déroute et le désordre furent complets; les caissons et les canons se culbutèrent dans la descente rapide qui mène à Châtillon; les renforts que Westermann envoyait furent emportés par des fuyards: lui-même n'eut pas le temps de se montrer, et fut heureux de pouvoir s'enfuir précipitamment à la tête de trois cents cavaliers.
La fureur des paysans s'accrut encore par le combat et la victoire; ils ne voulaient pas faire quartier; les chefs avaient beau crier aux républicains: «Rendez-vous, on ne vous fera pas de mal,» les soldats ne massacraient pas moins. Quand on fut parvenu dans la ville, le carnage devint plus affreux encore. M. de Lescure, qui commandait l'avant-garde, avait traversé Châtillon en poursuivant les fuyards, et il avait ordonné, en passant, d'enfermer plusieurs centaines de prisonniers: les paysans, au lieu d'obéir, se mirent à les égorger; M. de Marigny les conduisait. M. d'Elbée et d'autres qui voulurent s'y opposer, furent mis en joue par leurs soldats. On courut raconter ces horreurs à M. de Lescure qui arriva aussitôt. Une soixantaine de prisonniers qu'il venait de faire, s'étaient jetés autour de lui; ils s'attachaient à ses habits et à son cheval. Il se rend à la prison, le désordre cesse: les soldats le respectaient trop pour ne pas lui obéir; mais M. de Marigny, hors de lui, s'avança en lui criant: «Retire-toi, que je tue ces monstres; ils ont brûlé ton château.» M. de Lescure lui ordonna de cesser, ou qu'il allait défendre les prisonniers contre lui-même; il ajouta: «Marigny, tu es trop cruel; tu périras par l'épée.» Le massacre fut ainsi arrêté à Châtillon; mais beaucoup de malheureux fuyards furent assommés dans les métairies où ils s'égaraient. L'incendie du village d'Amaillou et celui de nos deux châteaux, premières atrocités de ce genre que les républicains eussent commises, avaient inspiré à nos paysans cette ardeur de vengeance. Depuis ils s'y accoutumèrent, pour ainsi dire, et revinrent à leur douceur naturelle.
Pendant le combat, M. Richard, médecin breton, voyant un hussard se précipiter sur M. de Lescure, se jeta au-devant, et reçut dans l'oeil une balle qui sortit derrière le cou. On parvint à lui sauver la vie à force de soins.
On fit plus de quatre mille prisonniers; le reste fut tué. Tous les bagages de l'armée républicaine tombèrent entre les mains des Vendéens; la voiture même de Westermann fut prise. Quatre jeunes officiers eurent l'étourderie de briser le coffre de cette voiture. Le bruit se répandit alors qu'ils y avaient trouvé beaucoup d'argent, et se l'étaient partagé. Mais M. de Lescure ayant dit au conseil que l'un des quatre, le brave M. Dupérat, lui avait donné sa parole d'honneur qu'il n'y avait rien dans le coffre, l'estime générale qu'inspirait cet excellent officier empêcha de donner suite à ces propos; ce qui fut bien honorable pour lui.
On retrouva à Châtillon M. de la Trésorière, que les Vendéens avaient mis en prison comme soldat républicain, et que Westermann avait délivré. Il avait rendu de fort bons offices à la ville, en réclamant pour elle auprès du général, et témoignant pour les habitans. Au lieu de se sauver avec les bleus, il revint se constituer prisonnier, et demanda instamment qu'on eût confiance en lui et qu'on l'admît dans l'armée vendéenne comme simple soldat. Il s'y conduisit toujours avec valeur, et fut bientôt officier.
Nous attendions aux Herbiers l'issue de la bataille avec une grande anxiété. Dès que nous sûmes qu'elle avait été gagnée, nous revînmes à la Boulaye. M. de Lescure vint aussi y soigner sa blessure qui le faisait encore beaucoup souffrir.
Après quelques jours de repos, on apprit que les républicains, changeant leurs plans, allaient attaquer la Vendée par un autre point, et entrer par le pont de Cé, en Anjou. On commença à faire des préparatifs de défense et à rassembler les soldats.
Le 15 juillet, l'armée républicaine, après avoir passé les ponts de Cé, arriva par Brissac jusqu'auprès de Martigné. Toute l'armée vendéenne était rassemblée; M. de Bonchamps commandait sa division en personne: c'était sa première sortie depuis sa blessure de Fontenay. Il fut d'avis, ainsi que M. de Lescure, de marcher toute la nuit et de prendre le chemin le plus court pour aller à la rencontre de l'ennemi, afin de n'avoir pas à combattre pendant la chaleur qui était extrême en ce moment-là. Un vieux M. de L***, qui était venu à l'armée cette fois, et qu'on n'y a pas revu depuis, insista fortement pour qu'on choisît une autre route plus longue, et assura que l'attaque serait plus avantageuse de ce côté-là. Il avait soixante-dix ans, une ancienne réputation de bon militaire: on se rangea à son avis.
Les paysans eurent trois lieues de plus à faire; ils arrivèrent à Martigné excédés de fatigue: la chaleur était étouffante. L'avantage fut d'abord du côté des Vendéens, ils s'emparèrent de cinq pièces de canon; mais M. de Marigny, ayant voulu tourner l'ennemi à la tête d'un détachement de cavalerie, se trompa de chemin et revint au galop. La poussière empêcha nos gens de distinguer ceux qui arrivaient sur eux; ils crurent que les ennemis les chargeaient, et se retirèrent emmenant trois pièces de canon ennemi. On fît de vains efforts pour les ramener; la chaleur leur ôtait toute activité. M. de Bonchamps fut atteint d'une balle qui lui fracassa le coude; un des bons officiers de sa division, Vannier, valet de chambre de M. d'Antichamp, fut grièvement blessé.
Les républicains, qui souffraient aussi de la chaleur, ne poursuivirent pas, et les Vendéens perdirent peu de monde au combat; mais la soif et la chaleur firent périr une cinquantaine de paysans, qui imprudemment burent avec avidité des eaux corrompues. M. de Lescure, qui était épuisé de fatigue, et qui avait beaucoup crié pour exciter les soldats, ne trouvant ni vin, ni eau-de-vie, but aussi de cette eau; il se trouva mal, et demeura évanoui pendant deux heures.
MM. de Lescure et de La Rochejaquelein retournèrent à Chollet pour rassembler les paysans et recommencer une nouvelle attaque. Les républicains continuèrent leur mouvement, entrèrent à Vihiers, et de-là avancèrent sur Coron. Ces messieurs se hâtèrent d'envoyer du monde de ce côté. Heureusement toutes les paroisses de ce canton-là étaient très-peuplées, et fournissaient, pour ainsi dire, les meilleurs soldats de l'armée. Le 17, l'ennemi arrêta sa marche, et le 18, comme il y avait déjà beaucoup de paysans assemblés, on attaqua les bleus qui s'avançaient du côté de Vihiers. MM. de Lescure et de La Rochejaquelein n'étaient pas encore arrivés, il n'y avait que des officiers; aucun chef ne se trouvait là. L'abbé Bernier persuada aux soldats que leurs généraux étaient présens; il donna d'excellens conseils, et ce fut lui, en quelque sorte, qui dirigea le mouvement. MM. de Piron, Forestier, de Villeneuve, Keller, de Marsange, Forêt, Herbault, Guignard, conduisirent les soldats avec habileté et courage. Au bout de trois quarts d'heure, les républicains furent mis en déroute et abandonnèrent leurs canons et leurs munitions: le général Santerre, qui les commandait, s'enfuit des premiers. On savait qu'il était là, et les Vendéens avaient un vif désir de prendre l'homme qui avait présidé au supplice du roi; on voulait l'enchaîner dans une cage de fer. Forêt se lança à la poursuite de Santerre, et allait le saisir, lorsque celui-ci parvint à faire franchir à son cheval un mur de six pieds. M. de Villeneuve manqua aussi de prendre le représentant Bourbotte qui sauta de son cheval derrière une haie. Les bleus, en fuyant, eurent la folle barbarie de brûler la ville de Vihiers. Les Vendéens ne l'eussent pas fait; mais ils ne purent éprouver aucun regret sur le sort de cette ville, car elle avait toujours favorisé les républicains. Trois maisons furent sauvées par hasard, dont une appartenait au seul royaliste qui fût à Vihiers.
M. de Lescure et de La Rochejaquelein, entendant le canon, pensèrent bien que l'attaque avait été, contre leur attente, avancée de vingt-quatre heures; ils arrivèrent en toute hâte, et trouvèrent les paysans qui emmenaient des canons. M. de Lescure demanda ce que c'était: «Comment! mon général, vous n'étiez donc pas à la bataille? c'est donc M. Henri qui nous commandait?» D'autres en disaient autant à M. de La Rochejaquelein. Les officiers vinrent expliquer aux généraux qu'on s'était servi de leur nom pour encourager les soldats.
La défaite des républicains avait été si complète, que le pays en était entièrement délivré; ils avaient regagné Saumur.
Le quartier-général revint à Châtillon: j'allai y dîner; et ce jour-là, je fus témoin d'une scène qui montrera quel était le caractère des soldats vendéens. Un officier avait mis en prison deux meuniers de la paroisse des Treize-Vents, qui avaient commis quelque faute; c'étaient de bons soldats, aimés de leurs camarades. Tous les paysans qui se trouvaient à Châtillon commencèrent à murmurer hautement, disant qu'on les traitait avec trop de dureté. Quarante hommes de la paroisse allèrent se consigner en prison; ils répétaient qu'ils étaient aussi coupables que les meuniers. Le chevalier de Beauvolliers vint me raconter ce qui se passait, et m'engagea de solliciter la grâce de ces deux hommes auprès de M. de Lescure, qui ne voulait pas avoir l'air de céder à cette rumeur, et qui m'envoyait chercher pour la lui demander. Je vins sur la place; je dis aux paysans que je rencontrai, que je m'intéressais à leurs camarades, parce que le château de la Boulaye était de la paroisse des Treize-Vents. M. de Lescure arriva comme par hasard; je le suppliai publiquement de leur rendre la liberté. Il fit semblant de se faire prier, et m'accorda ma demande. J'allai moi-même à la prison, suivie de tout le peuple; je fis sortir les prisonniers. «Madame, nous vous remercions bien, me dirent les gens de Treize-Vents; mais cela n'empêche pas qu'on a eu tort de mettre les meuniers en prison; on n'avait pas ce droit-là.» Tels étaient nos soldats, aveuglément soumis au moment du combat, et hors de là, se regardant comme tout-à-fait libres.
Cependant, le 14 juillet, le brave Cathelineau avait succombé à sa blessure où la gangrène s'était mise. Un de ses parens se présente au peuple assemblé devant la maison, et lui dit: «Le bon Cathelineau a rendu l'ame à celui qui la lui avait donnée pour venger sa gloire.» Quelles paroles simples et profondes la religion suggère à un paysan[12]! On parla de le remplacer; on sentit combien il serait avantageux de nommer un gênerai qui commandât en chef, non pas seulement la grande armée, mais aussi toutes les insurrections vendéennes. Ce fut en effet dans cette intention qu'on procéda à l'élection; mais elle fut faite tout de travers; au lieu de convoquer les députés de toutes les divisions, tout s'arrangea par une petite intrigue de M. d'Elbée. Quelques officiers peu marquans des divisions de MM. de Charette, de Bonchamps et de Royrand, se rassemblèrent avec un grand nombre d'officiers de la grande armée: ils convinrent qu'on écrirait cinq noms sur chaque billet, et que celui qui réunirait le plus de suffrages serait généralissime; les quatre suivans seraient chargés de commander, chacun à leur rang, en l'absence du général en chef, et devaient se choisir chacun un commandant en second. Le conseil de guerre devait être formé de ces neuf personnes, et décider de toutes les opérations. Ce fut M. d'Elbée qui présida à tout cet arrangement. M. de Bonchamps, qui, suivant l'opinion de tous les gens sensés, devait être nommé, était retenu à Jallais par ses blessures, et sa division était restée en Anjou. M. de Charette ignorait presque que l'on s'occupât d'une pareille nomination; M. de La Rochejaquelein ne s'en occupait pas; M. de Lescure était malade, et fort étranger à toute espèce de menée, de même que mon père. On laissa M. d'Elbée placer en foule, dans les électeurs, les officiers subalternes qui lui étaient attachés. Comme il n'y avait ni grade ni rang bien déterminés, on ne savait guère qui devait obtenir ce privilège ou en être exclu.
[Note 12: Ceci est tiré de la Vie de Cathelineau, ouvrage curieux et touchant, imprimé en 1821.]
Bref, M. d'Elbée fut nommé généralissime. Les quatre généraux de division furent MM. de Bonchamps, de Lescure, de Donnissan et de Royrand. M. de Lescure choisit pour second M. de La Rochejaquelein; M. de Royrand choisit, je ne sais pourquoi, M. de C***; M. de Bonchamps ne choisit personne, à ce que je crois. Pour mon père, voyant que dans une formation générale de l'armée, on oubliait M. de Charette, il le nomma. M. de Charette fut sensible à cette marque d'égards de mon père; mais il trouva tout cet arrangement de nomination fort plaisant. M. de Bonchamps écrivit de son lit ce peu de mots à M. d'Elbée: «Monsieur, je vous fais mon compliment sur votre élection; ce sont probablement vos grands talens qui ont déterminé les suffrages.» Il n'en vécut pas moins bien avec lui par la suite.
Cette nomination de M. d'Elbée parut singulière: on se borna à en plaisanter. C'était un homme de cour, plein de sentimens vertueux; et comme on était sûr qu'il ne gênerait personne, qu'il laisserait chacun faire à sa guise, tout aise de porter le titre de généralissime, et bornant là toute son ambition, on ne songea pas à renverser ce qui venait d'être fait; on savait très-bien que tout resterait comme par le passé, malgré ce qui avait été statué. De son côté, M. d'Elbée, pour se faire pardonner son élection et pour montrer de l'affabilité, redoubla de révérences et de complimens; il les prodiguait au moindre aide-de-camp.
M. de Talmont continua à commander la cavalerie, et M. de Marigny l'artillerie; il s'adjoignit M. de Perault, qui était venu à l'armée depuis quelque temps: c'était un officier de ce que l'on appelait autrefois les troupes bleues de la marine, chevalier de Saint-Louis, qui avait cinquante ans ou environ. Il montra constamment beaucoup de bravoure, de mérite et de modestie. MM. de Marigny et de Perault, uniquement occupés de leurs devoirs, sont restés toujours unis, sans jalousie et sans rivalité.
Beaucoup d'autres officiers étaient venus successivement se réunir aux Vendéens. C'est un devoir et une consolation pour moi de placer ici leurs noms, et de contribuer, autant qu'il est en moi, à l'honneur de leur mémoire. Je voudrais n'en omettre aucun; mais c'est impossible. M. de Lacroix, émigré, chevalier de Saint-Louis, était très-brave, fort bon homme et sans aucune prétention: M. Roger Moulinier était actif, dur et strict; les soldats le craignaient et avaient confiance en lui, à cause de son excessive bravoure: le chevalier Durivault, de Poitiers, était fort jeune; M. de Lescure le choisit pour aide-de-camp, et n'eut jamais qu'à s'en louer: un frère de MM. de Beauvolliers, âgé de quinze ans, vint les retrouver; la première fois qu'il vit le feu, il ne se montra pas ferme; M. de Beauvolliers l'aîné le fit venir devant tout le monde, et lui reprocha publiquement sa conduite; depuis, il a toujours été digne de sa famille.
J'ajouterai aux noms de ces officiers que j'ai eu l'occasion de
connaître plus particulièrement, ceux de MM. de Chantereau, de Dieuzy,
Caquerey, Bernés, pages du roi; MM. Beaud de Bellevue, Bernard, de
Cérizais; Blouin, Bonin, des Aubiers; Pallierne, Frey, de Brunet, de
Brocour, Genest, de Josselin, Morinais, de Nesde, de la Pelouze, de
Saujeon frères; Tranquille, d'Izernay, Valois, Texier frères, de
Courlay; un autre Texier, canonnier, bien connu dans l'armée par sa
bravoure, etc.
Dans les commencemens, tous les déserteurs des troupes républicaines devenaient officiers ou cavaliers dans l'armée vendéenne; mais le nombre des fantassins étant devenu assez considérable, bien qu'il ne l'ait jamais été beaucoup, on en forma trois compagnies: l'une française, commandée par M. de Fé; l'autre allemande, la troisième suisse. Chacune était de cent vingt hommes ou environ; elles faisaient une sorte de service régulier à Mortague où étaient les magasins. La compagnie suisse était presque entièrement composée de fugitifs d'un détachement du malheureux régiment des gardes: ils étaient en garnison en Normandie, pendant qu'on massacrait leurs camarades au 10 août; ils respiraient la vengeance, et chacun d'eux se battait héroïquement. M. Keller, suisse, un des plus courageux et des plus beaux hommes de l'armée, était leur commandant. Ces compagnies ne combattaient pas en ligne; elles se seraient fait écraser si elles ne s'étaient pas dispersées à la manière des paysans.
Tout de suite après l'élection de M. d'Elbée, on retourna attaquer les républicains. La division de M. de Bonchamps les avait battus deux fois, et leur avait fait repasser la Loire. MM. d'Elbée et de La Rochejaquelein se portèrent sur Thouars, et trouvèrent peu de résistance de ce côte-là; Henri fit même une excursion jusqu'à Loudun. Pendant ce temps-là, M. de Lescure, qui ne se portait pas bien, était resté à la Boulaye; il y reçut une lettre d'un officier de l'armée de M. de Royrand, par laquelle on demandait instamment des secours à la grande armée. Cette division avait quelquefois agi de concert avec nos généraux. Dans les commencemens de la guerre, elle avait eu un succès éclatant à Chantonnay; depuis elle avait défendu, contre quelques attaques, le pays de Montaigu et la route de Fontenay à Nantes; elle avait essayé une fois, sans succès, d'entrer à Luçon. M. de Royrand était un homme de grand mérite, et avait quelques officiers distingués: MM. Sapinaud de la Verrie, Béjarry frères, de Verteuil, de Grelier, etc.; mais il comptait avec eux des officiers qui avaient peu d'ardeur et de capacité. Pour les soldats, ils passaient pour les moins courageux de tout le pays insurgé.
Les républicains sortirent de Luçon; ils attaquèrent successivement le Pont-Charron et Chantonnay, toujours avec succès; ils prirent et ils égorgèrent M. Sapinaud de la Verrie. C'était une suite de revers dont on faisait le récit à M. de Lescure. Il partit sur-le-champ pour aller trouver M. de Royrand. La lettre qu'il avait reçue racontait d'une façon si déplorable la détresse de cette division, qu'il vit bien qu'on ne pouvait trop se hâter d'amener à M. de Royrand des soldats et des officiers. Il rendit compte de son départ aux autres généraux qui se trouvaient alors à Argenton; ils vinrent le joindre aux Herbiers, et l'armée s'y rassembla.
Les républicains se retirèrent jusqu'à Luçon: on les y attaqua. Le combat tourna d'abord à l'avantage des Vendéens; mais quelques soldats et même des officiers s'étant mis à piller dans les maisons voisines, mirent du désordre dans l'armée: l'ennemi en profita. Nos généraux ne purent rallier les soldats ni ramener la victoire, malgré leurs efforts courageux. M. de Talmont se distingua beaucoup à la tête de la cavalerie, et sa fermeté contribua à sauver l'armée. M. de Lescure eut son cheval blessé; M. d'Elbée courut quelques risques d'être pris.
Cette marche de l'armée ne servit donc qu'à recouvrer le poste important de Chantonnay. Le rassemblement avait été précipité et peu nombreux: c'était le moment de la moisson; les paroisses ne pouvaient pas fournir autant de monde. Cependant il est sûr que l'affaire de Luçon aurait eu une autre issue, sans le désordre auquel deux ou trois officiers participèrent. On voulut faire passer les coupables au conseil de guerre; mais on craignit de mécontenter les soldats, et on ne voulut pas avoir à faire un exemple sur des officiers d'une classe inférieure. Il fallait tant de ménagemens pour conserver la bonne volonté de l'armée, que la discipline n'était pas facile à maintenir: heureusement les cas où il aurait fallu punir étaient fort rares. On cassa néanmoins un officier; et on annonça que la déroute était une punition de Dieu.