CHAPITRE XV.
Combats entre Laval et Château-Gonthier.—Route par Mayenne, Ernée et
Fougères.—Mort de M. de Lescure.
Il fut résolu que l'armée passerait quelques jours à Laval; il était nécessaire de lui donner un peu de repos, d'y remettre l'ordre autant que l'on pourrait, et de donner à tout le pays le temps et les moyens de se soulever pour se joindre aux Vendéens.
Ce repos fît un grand bien à M. de Lescure; il reprit sensiblement ses forces, et, dès le second jour, il était beaucoup mieux. Le soir, plusieurs officiers étaient chez moi, quand tout-à-coup un bruit se répandit que les Mayençais venaient nous attaquer. On nous dit d'abord que ce n'était rien; cependant j'entendis bientôt les préparatifs du combat. On rassembla les soldats; on les encouragea. Ce n'était pas sans crainte qu'on se voyait assailli, de nuit, dans un pays de plaine, par ces redoutables Mayençais qui nous avaient chassés de notre pays. Nous étions logés à l'entrée de la ville, du côté de Château-Gonthier; je fis transporter M. de Lescure dans une maison du faubourg opposé.
M. Forestier partit d'abord avec quelques officiers, pour s'assurer de la marche de l'ennemi; il sut qu'en effet il s'avançait sur Laval, et revint en avertir les généraux. M. de La Rochejaquelein envoya faire une seconde reconnaissance par M. Martin, de l'armée de Bonchamps, à la tête de quelques cavaliers: il s'en acquitta avec promptitude et précision. On marcha alors à la rencontre des républicains qu'on trouva entre Laval et Antrames. Ils soutinrent un instant le choc de notre armée qu'ils croyaient peu nombreuse, et dont l'obscurité de la nuit leur dérobait les mouvemens. Bientôt ils furent tournés. On les prit en queue, et le désordre devint tel, que nos gens prenaient des cartouches dans leurs caissons, et eux dans les nôtres; mais cette mêlée fut favorable aux Vendéens: ils perdirent peu de monde, et en tuèrent beaucoup à l'ennemi. L'obscurité était telle, que M. Keller donna la main à un républicain pour sortir d'un fossé, croyant qu'il était des nôtres: la lueur du canon lui fit tout-à-coup reconnaître l'uniforme, et il le tua.
Le lendemain se passa fort tranquillement. M. de Lescure était si bien, qu'il revint à cheval à son premier logement. Le jour d'après, on sut, dès le matin, que toute l'armée des républicains venait attaquer Laval. La défaite de la division qui avait combattu, leur avait montré que les Vendéens étaient encore nombreux et redoutables; ils avaient cette fois réuni toutes leurs forces, qui se montaient bien à trente mille hommes de bonnes troupes.
On sentit l'importance de l'affaire qui allait avoir lieu; toutes les mesures furent prises avec soin, et on résolut de redoubler d'efforts et de courage: M. de Lescure voulut profiter de la faible amélioration de sa santé pour monter à cheval et aller au combat: nous eûmes bien de la peine à l'arrêter par nos instances. Voyant que nous nous opposions tous à ce projet insensé, il se mit à la fenêtre, et, du geste et de la voix, il encourageait tous les soldats qui partaient pour combattre. La fatigue et l'émotion de cette malheureuse matinée dissipèrent le fruit de trois jours de repos et de soins; et, depuis ce moment, son état alla toujours en empirant.
La bataille commença sur les onze heures du matin. Les Vendéens attaquèrent vivement. Les républicains avaient deux pièces de canon sur une hauteur en avant. M. Stofflet, qui se trouvait à côté d'un émigré qui venait de rejoindre l'armée, lui dit: «Vous allez voir comme nous prenons les canons.» En même temps il ordonna à M. Martin, chirurgien, de charger sur les pièces avec une douzaine de cavaliers. M. Martin partit au galop: les canonniers furent tués et les deux pièces emportées. On les retourna sur-le-champ contre les républicains; on y ajouta des pièces à nous, et M. de la Marsonnière fut chargé de les diriger; une balle morte vint le frapper si rudement, qu'elle enfonça sa chemise dans les chairs. Il voulut continuer; mais la douleur devenant trop forte, il fut obligé de se retirer: M. de Beaugé le remplaça. Cette batterie était importante; elle était exposée au feu le plus vif de l'ennemi. MM. de La Rochejaquelein, de Royrand et d'Autichamp s'y tinrent presque continuellement avec M. de Beaugé, faisant toujours avancer les pièces en face des républicains qui reculaient. Les conducteurs étaient si épouvantés, qu'on était obligé de les faire marcher à coups de fouet. Un instant on manqua de gargousses; M. de Royrand partit au galop pour en faire apporter: en revenant, une balle l'atteignit à la tête; il mourut de cette blessure quelque temps après. Le courage et la ténacité de cette attaque décidèrent le succès de la bataille; il fut complet, lorsque M. Debargues, à la tête d'une colonne, eut tourné l'ennemi et l'eut attaqué par derrière. Alors les bleus se débandèrent et s'enfuirent en déroute jusqu'à Château-Gonthier; ils voulurent se reformer dans la ville, et placèrent sur le pont deux pièces pour le défendre. M. de La Rochejaquelein, qui les avait vivement poursuivis, dit à ses soldats: «Hé bien! mes amis, est-ce que les vainqueurs coucheront dehors, et les vaincus dans la ville?» Jamais les Vendéens n'avaient eu autant d'ardeur et de courage; ils s'élancèrent sur le pont: les canons furent pris. Les Mayençais essayèrent un moment de résister: ils furent culbutés, et nos gens entrèrent dans Château-Gonthier. M. de La Rochejaquelein continua la poursuite. Il vit que les bleus tentaient encore de faire front; il fit courir tout de suite à Château-Gonthier, pour qu'on lui amenât de l'artillerie. On aperçut plusieurs cavaliers qui revenaient à bride abattue; ils portaient l'ordre. Ceux de nos gens qui étaient dans la ville s'imaginèrent que l'ennemi venait de reprendre l'avantage: une terreur panique se répandit parmi eux; ils se précipitèrent en foule dans les rues avec un tel désordre, qu'il y en eut une vingtaine d'écrasés; le cheval de Stofflet fut étouffé entre ses jambes. Mais tout fut bientôt éclairci: les républicains furent une dernière fois rompus et poursuivis jusqu'à la séparation des routes de Segré et du Lion-d'Angers. La bataille avait duré douze ou quatorze heures.
M. de La Rochejaquelein déploya, dans cette bataille, un talent et un sang-froid qui firent l'admiration des officiers: on l'avait toujours vu jusqu'alors téméraire et emporté, se précipitant sur l'ennemi sans s'inquiéter si on le suivait; ce jour-là, il se tint constamment à la tête des colonnes; mais il les dirigeait, les maintenait en ligne, empêchait les plus braves de se porter seuls en avant, et de mettre par-là dans l'armée un désordre qui nous avait souvent été funeste. Il opposa toujours des masses aux républicains; et contre l'ordinaire, ils ne purent jamais reprendre l'avantage en faisant volte-face dans leur retraite, et repoussant le petit nombre d'officiers qui se lançaient à leur poursuite. On voit quelle importance Henri attacha à remporter la victoire aussi complètement qu'il fût possible.
C'est alors qu'il eût fallu changer de marche, et rentrer triomphans dans notre pays, après nous être ainsi vengés de ces Mayençais qui nous en avaient chassés. Il était facile de reprendre Angers et de repasser la Loire: c'était bien l'avis de M. de La Rochejaquelein, mais il était demeuré beaucoup de monde à Laval; plusieurs généraux et officiers marquans y étaient revenus aussi, au moment où la bataille avait été gagnée; la plupart des soldats les avaient suivis. M. de La Rochejaquelein était à Château-Gonthier avec l'avant-garde et les jeunes officiers; il n'osa pas prendre une résolution si importante: faire dire à tout ce qui était à Laval de venir le joindre, lui parut un acte trop absolu. Il se détermina à revenir à Laval, où l'on s'attendait cependant à recevoir de lui l'ordre de se mettre en marche pour Château-Gonthier. Un corps républicain s'était rassemblé à Craon; il prit cette route, et remporta encore un avantage complet.
Ce fut après ce retour, pendant tous les conseils qui furent tenus pour aviser à ce qu'on aurait à faire, que les cabales, les jalousies, les manoeuvres secrètes commencèrent à diviser les chefs et les officiers de l'armée.
Le grand sujet de discussion, outre les incidens journaliers qui devenaient des occasions continuelles d'aigreur, était la marche de l'armée et le parti qu'il était convenable de prendre. Ce n'était plus le moment d'essayer de repasser la Loire; on avait laissé aux républicains le temps d'y mettre obstacle: c'était là le grand regret des Vendéens. M. de Talmont, qui se croyait sûr de toute la Bretagne, voulait qu'on se dirigeât sur Paris. Beaucoup d'autres chefs demandaient que l'on allât à Rennes qui était bien disposé pour nous; de-là, on aurait pris des mesures pour faire soulever tout le pays.
Pendant la bataille, on avait apporté une lettre adressée à MM. les généraux de l'armée royaliste. M. de Lescure était le seul chef qui se trouvât en ce moment à Laval; on lui remit la lettre; je l'ouvris, et je lui en fis la lecture. Elle était courte: après des complimens emphatiques sur les succès et la bravoure de l'armée royale, on annonçait qu'une armée de cinquante mille révoltés était prête à se lever auprès de Rennes, et que les chefs désiraient un sauf-conduit pour venir de l'endroit où ils étaient cachés, conférer avec nos généraux. Cette lettre venait, je pense, de M. de Puisaye; elle fut trouvée fort bizarre: je ne me rappelle pas les signataires; mais après chaque nom il y avait un grade: c'étaient des généraux, des majors-généraux, des commandans. On s'amusa beaucoup de ces généraux qui commandaient une armée invisible de cinquante mille hommes, et qui demandaient si près de nous un sauf-conduit. On fit venir l'homme qui avait apporté la lettre: il ne voulut donner ni détails, ni explications, et refusa de faire connaître l'exprès qui la lui avait remise. Alors on soupçonna que ce pouvait bien être un espion, et que sa lettre était supposée. On répondit verbalement que, puisque nous étions à douze lieues seulement de Rennes, les cinquante mille hommes pouvaient commencer à agir, et que nous étions prêts à les seconder; quant au sauf-conduit, qu'on pouvait parler à nos généraux sans en être muni. Cette lettre ne pouvait inspirer assez de confiance pour influer sur notre marche; mais comme nous étions assurés par d'autres voix qu'il y avait de ce côté quelque fermentation et un commencement de révolte, et Rennes étant d'ailleurs la capitale de la Bretagne, sans doute le meilleur parti eût été de suivre cette direction.
On parla aussi d'aller attaquer un port de mer. Un officier du génie, nommé M. d'Oppenheim, qui avait pris part à la révolte du général Wimpfen et des Girondins, et qui venait de se joindre à nous, parla de Granville, dit qu'il en connaissait le côté faible, et qu'il s'offrait à diriger l'attaque. M. de Talmont insistait toujours pour l'expédition sur Paris; il assurait que si l'on ne pouvait y entrer, il serait toujours facile d'aller rejoindre les Autrichiens en Flandre. Henri combattait ce projet; il représentait combien une pareille marche était impossible à une armée qui traînait avec elle des femmes, des enfans, des blessés. La saison était aussi une grande objection, sans parler des obstacles militaires que l'ennemi opposerait sûrement; il ajoutait que jamais les paysans vendéens ne voudraient entreprendre un tel voyage. Enfin, il fut à peu près résolu qu'on marcherait sur Fougères; de-là on pouvait également se porter à Rennes ou vers la côte.
Vers la fin de notre séjour à Laval, je vis M. de Lescure souffrir de plus en plus. Il avait d'abord été soulagé par le repos des premiers jours; on avait retiré beaucoup d'esquilles de sa plaie; il avait été pansé plus régulièrement: mais il était peu docile à ce qui lui était ordonné; il ne voulait prendre aucun remède, et faisait toute sa nourriture de riz au lait et de raisin. L'os du front était fendu jusqu'à la partie postérieure du crâne, ce qui n'avait pas été aperçu d'abord. Ses cheveux, collés par le sang, la sueur et l'humeur de sa plaie, le gênaient beaucoup; il voulut qu'on l'en débarrassât. Agathe, fort adroite à le panser, et qui suppléait très-bien le chirurgien absent ce jour-là, se chargea de les couper. Je voulais qu'on ne lui en ôtât qu'une petite partie, il insista pour qu'on les coupât tous, assurant que cela le soulagerait: rien ne put le faire céder. J'ai toujours pensé que c'étaient cette opération et la fatigue qu'il éprouva le jour du second combat, qui lui avaient été funestes, et qui avaient détruit les espérances que nous avions d'abord conçues. Les événemens de la guerre, la mésintelligence des chefs, la situation de l'armée, étaient aussi, pour lui, des motifs continuels de souffrance. Tout ce dont il s'occupait, s'emparait fortement de son ame et lui donnait une agitation extrême, qui tenait même un peu de l'égarement et qui me pénétrait d'une frayeur affreuse; toute la journée il parlait de la guerre, de ce qui s'était passé, de ce qui pouvait arriver. Un matin le brave Bourasseau, des Échaubroignes, vint le voir, et lui raconta qu'avant le passage de la Loire, cette paroisse avait déjà perdu cinq cents hommes tués ou blessés. Pendant ce jour-là, M. de Lescure ne nous entretint que du courage des gens des Échaubroignes, exaltant sans cesse leur héroïque dévouement. Je m'efforçais en vain de le calmer. Le soir, la fièvre le prit, et son état empira sensiblement. Je fis venir M. Desormeaux, très-bon chirurgien, qui ne me quitta plus; car dans les premiers momens du passage de la Loire, il y avait un tel désordre, que, pour lui procurer un chirurgien pour le panser, on était souvent obligé de battre la caisse. Je ne pouvais envisager l'horrible malheur qui me menaçait.
Nous séjournâmes neuf jours à Laval. La sur-veille de notre départ, j'étais le matin couchée sur un matelas, près du lit de M. de Lescure: je le croyais assoupi; tout le monde était sorti de la chambre, même M. Durivault; il m'appela et me dit avec sa douceur accoutumée, qu'il reprit alors et qui ne le quitta plus: «Ma chère amie, ouvre les rideaux.» Je me levai, je les ouvris. «Le jour est-il clair? continua-t-il.—Oui, répondis-je.—J'ai donc comme un voile devant les yeux; je ne vois plus distinctement. J'ai toujours cru que ma blessure était mortelle: je n'en doute plus. Chère amie, je vais te quitter: c'est mon seul regret, et aussi de n'avoir pu remettre mon roi sur le trône. Je te laisse au milieu d'une guerre civile, grosse et avec un enfant; voilà ce qui m'afflige: tâche de te sauver, déguise-toi, cherche à passer en Angleterre.» Quand il me vit étouffant de larmes: «Oui, continua-t-il, ta douleur seule me fait regretter la vie; pour moi, je meurs tranquille. Assurément j'ai péché; mais cependant je n'ai rien fait qui puisse me donner des remords et troubler ma conscience: j'ai toujours servi Dieu avec piété; j'ai combattu et je meurs pour lui; j'espère en sa miséricorde. J'ai souvent vu la mort de près, et je ne la crains pas; je vais au ciel avec confiance. Je ne regrette que toi: j'espérais faire ton bonheur. Si jamais je t'ai donné quelque sujet de plainte, pardonne-moi.» Son visage était serein; il semblait qu'il fût déjà dans le ciel; seulement, quand il me répétait: «Je ne regrette que toi,» ses yeux se remplissaient de larmes; il me disait encore: «Console-toi, en songeant que je serai au ciel: Dieu m'inspire cette confiance. C'est sur toi que je pleure.» Enfin, ne pouvant soutenir tant de douleur, je passai dans un cabinet voisin. M. Durivault revint; M. de Lescure lui dit d'aller me chercher et de me ramener. Il me trouva à genoux, suffoquée par les larmes; il chercha à me rendre quelque courage, et me reconduisit dans la chambre.
M. de Lescure continua de me parler avec tendresse et piété; et voyant ce que je souffrais, il ajouta avec complaisance, que peut-être il se trompait sur son état, et qu'il fallait faire une assemblée de médecins. Je les fis venir tout de suite. Il leur dit: «Messieurs, je ne crains pas la mort; dites-moi la vérité: j'ai quelques préparatifs à faire.»
Il voulait, je pense, recevoir les sacremens et renouveler un testament qu'il avait fait en ma faveur; mais je repoussai avec horreur tout ce qui pouvait annoncer une mort prochaine. Les médecins donnèrent quelque espoir. Il leur répondit tranquillement: «Je crois que vous vous trompez; mais ayez soin de m'avertir quand le moment approchera.»
On quitta Laval le 2 novembre, sans avoir décidé bien formellement si l'on marchait sur Rennes; la route de Vitré était plus courte pour y aller. Stofflet, de sa propre autorité, prit le chemin de Fougères avec les drapeaux et les tambours qui d'ordinaire étaient sous sa direction.
En route, M. de Lescure apprit une nouvelle que je lui avais cachée avec soin, et qui lui fit bien du mal. La voiture étant arrêtée, quelqu'un vint lui lire, dans une gazette, les détails de la mort de la reine; il s'écria: «Ah! les monstres l'ont donc tuée! Je me battais pour la délivrer! Si je vis, ce sera pour la venger: plus de grâce!» Cette idée ne le quitta plus; il parla sans cesse de ce crime.
Le soir, nous nous arrêtâmes à Mayenne; le lendemain nous continuâmes notre route. L'armée, après un léger combat où elle obtint un succès complet, entra à Ernée; nous y couchâmes.
J'étais accablée de fatigue; je me jetai sur un matelas auprès de M. de Lescure, et je m'endormis profondément. Pendant mon sommeil, on s'aperçut tout-à-coup que le malade perdait ses forces et qu'il devenait agonisant: on lui mit les vésicatoires. Il demanda le même confesseur qu'il avait eu à Varades; mais un instant après il perdit la parole et ne put lui parler; il reçut l'absolution et l'extrême-onction. On n'avait pas fait de bruit pour ne pas me réveiller. A une heure du matin le sommeil me quitta, et je vis l'état affreux où était tombé M. de Lescure. Il avait encore sa connaissance, sans pouvoir parler; il me regardait et levait les yeux au ciel en pleurant; il me serra même la main plusieurs fois. Je passai douze heures dans un état de désespoir et d'égarement impossible à dépeindre. On ne conçoit pas qu'on ait pu supporter tant de douleur.
Vers midi il fallut quitter Ernée et continuer le voyage; cela me parut impossible. Je voulus qu'on nous laissât, au risque de tomber entre les mains des bleus. Le chevalier de Beauvolliers demandait à rester avec nous. On me représenta que m'exposer à une mort affreuse, c'était désobéir à M. de Lescure; on me dit que son corps tomberait au pouvoir des républicains. Je m'étais déjà frappée de cette idée. Les indignités auxquelles avait été livré le corps de M. de Bonchamps, m'avaient fait une profonde impression d'horreur, et je ne pouvais soutenir l'image d'une pareille profanation; on me décida à quitter Ernée. Quelle guerre affreuse! quels ennemis nous avions! On était obligé de dérober à leur fureur un mourant qui les avait si généreusement combattus, et qui tant de fois les avait épargnés! Ainsi je fus condamnée à voir ses derniers momens troublés et hâtés par l'agitation de ce funeste voyage. Je me mis d'abord dans la voiture, sur un matelas, auprès de M. de Lescure; Agathe était de l'autre côté. Il souffrait et gémissait. Tous nos amis me représentèrent que le chirurgien était plus utile que moi, et que je l'empêchais de donner les secours nécessaires. On me fit sortir de la voiture; on me remit à cheval. Ma mère, le chevalier de Beauvolliers, MM. Jagault, Durivault, le chevalier de Mondyon, m'entouraient et prenaient soin de moi. Je ne voyais rien; j'étais anéantie; je ne distinguais ni les objets, ni même ce que j'éprouvais intérieurement: tout était enveloppé dans un nuage sombre, dans un vague affreux.
J'avouerai que ce jour-là, trouvant sur la route les corps de plusieurs républicains, une sorte de rage secrète et involontaire me faisait, sans rien dire, pousser mon cheval, de manière à fouler aux pieds ceux qui avaient tué M. de Lescure.
Au bout d'une heure environ, j'entendis quelque bruit dans la voiture, et des sanglots: je voulus m'y élancer. On me dit que M. de Lescure était dans le même état; que le froid l'incommoderait si l'on ouvrait la portière: on m'éloigna. Je me doutai de mon malheur, mais je n'osai insister; je craignais la réponse qu'on me ferait; je repoussais et n'osais envisager le triste soupçon qui avait traversé mon ame; j'étais sans nulle force; je m'abandonnai à ce qu'on voulut faire de moi.
Je demeurai sept heures à cheval auprès de cette voiture. Le temps était pluvieux. En approchant de Fougères, nous sûmes que la ville avait été prise après un combat qui avait été meurtrier pour les républicains. Ils avaient élevé quelques remparts en terre devant l'entrée, et nos gens avaient fait dans ces fortifications une ouverture où un seul chariot pouvait passer; ainsi il y avait beaucoup d'encombrement à notre arrivée. On nous dit qu'il fallait bien deux heures avant que la voiture pût entrer dans la ville; il était même presque impossible de passer à cheval. On me supplia de m'en aller à pied. Je souffrais des douleurs de reins insupportables. On me représenta que c'était un devoir de me conserver pour l'enfant dont j'étais grosse, et dont j'avais tant exposé l'existence. Je me laissai conduire, en exigeant du chevalier de Beauvolliers sa parole d'honneur qu'il me mènerait auprès de M. de Lescure, dès que la voilure serait arrivée. Ma mère s'y opposait; déjà plus d'une fois elle avait voulu m'arracher de ce spectacle de douleur.
Quand je voulus marcher, j'éprouvai que cela m'était comme impossible; la souffrance et la fatigue m'avaient courbée; je ne pouvais me relever. Il était nuit close. La foule et l'obscurité furent cause que, séparée de ma famille et de mes gens, le chevalier de Beauvolliers se trouva seul par hasard près de moi; il voulut essayer de me porter; mais bien qu'il fût très-robuste, il était lui-même tellement abattu, qu'il ne put y réussir. Nous arrivâmes, en nous traînant, dans la première maison de Fougères. De bons soldats qui y étaient logés, me firent chauffer, me donnèrent un peu de vin, et prirent soin de moi jusqu'au moment où une voiture, envoyée par ma mère, vint me prendre et me conduire au logement qu'elle avait dans la ville. J'y trouvai un lit préparé: on voulut me faire coucher. Je me mis auprès du feu, sans rien dire. Je demandais, de temps en temps, si la voiture de M. de Lescure arrivait. Quand je l'entendis, je fis sortir tout le monde, et je demandai au chevalier de Beauvolliers de remplir sa promesse; lui seul alors et moi nous ignorions que c'en était fait. Il sortit; un instant après il rentra baigné de larmes, me prit les mains, et me dit qu'il fallait songer à sauver mon enfant. Tout le monde rentra; on me mit au lit.
En effet, le moment où j'avais entendu du bruit dans la voiture, avait été le dernier pour M. de Lescure. Le chirurgien était sorti; Agathe avait voulu en faire autant; mais songeant ensuite qu'en la voyant, je serais sûre de mon sort, elle avait eu le courage de passer sept heures de suite, sans quitter cette malheureuse place: en descendant, elle resta évanouie pendant plus de deux heures. Elle avait été élevée avec M. de Lescure, dès son enfance.
La chambre où j'étais couchée, à Fougères, servait de passage. Les allées et venues continuelles, la présence de nos gens qui traversaient, bien qu'ils n'osassent me parler, étaient un supplice pour moi. Je crois pourtant que si j'étais restée livrée à mon désespoir, sans contrainte, je n'aurais pu y résister. Je commençais à sentir des douleurs qui semblaient annoncer une fausse couche; mes souffrances redoublaient et devenaient si violentes, qu'elles m'arrachaient des cris. On fit appeler M. Putaud, médecin, chez lequel nous logions. Il déclara que je ferais une fausse couche, si l'on ne me saignait à l'instant. M. Allard se trouvait là; et ne sachant pas où les chirurgiens étaient logés, il descendit dans la rue en criant: «Un chirurgien! au secours, c'est une femme qui se meurt!» Un homme se présenta: il me l'amena sur-le-champ. Je n'ai jamais su le nom de ce chirurgien; mais sa figure et la frayeur qu'il me causa me sont encore présentes; il avait six pieds, un air féroce, quatre pistolets à sa ceinture et un grand sabre. Je lui dis que la saignée me faisait peur. «Hé bien! moi, je n'ai pas peur, dit-il; j'ai tué plus de trois cents hommes à la guerre; encore ce matin j'ai coupé le cou à un gendarme: je saurai bien saigner une femme. Allons, donnez votre bras.» Je le tendis, il me piqua; le sang sortait avec peine: je me trouvai mal. Cependant, à force de secours et de soins, on me sauva. Toute la nuit, M. Putaud me donna des soins empressés.
Le lendemain, MM. de La Rochejaquelein, de Beaugé, Desessarts et le chevalier de Beauvolliers, entrèrent dans ma chambre; ils s'assirent loin de moi, sans proférer une parole, en pleurant amèrement. Au bout d'un quart-d'heure, Henri se leva et vint m'embrasser. «Vous avez perdu votre meilleur ami, lui dis-je; après moi, vous étiez ce qu'il avait de plus cher en ce monde.» Il me répondit, avec un accent de douleur que jamais je n'oublierai: «Ma vie peut-elle vous le rendre? prenez-la.» Le vieux M. d'Auzon vint m'embrasser aussi. Tout le monde pleurait; pour tous ceux qui l'avaient connu, la perte de M. de Lescure était un grand et sensible malheur.
Bientôt ce fut pour moi une sorte de consolation que de parler sans cesse de M. de Lescure, de rappeler tous les souvenirs qui avaient rapport à lui, de me rapprocher de tous les objets qui lui étaient chers, d'entendre dire combien il était regretté, et combien il méritait d'admiration, et de douleur. Ce sentiment ne me quittera jamais; il sera celui de ma vie entière: c'est lui qui m'a inspiré d'abord le besoin d'écrire ces récits.
J'avais toujours une terreur affreuse de voir le corps de M. de Lescure en proie aux outrages des républicains; je voulais le faire embaumer et le porter avec moi dans la voiture: on s'y opposa, en me représentant les dangers où j'exposais l'enfant que je portais. Je fis promettre à M. l'abbé Jagault qu'il se chargerait de ce triste devoir. Il fit célébrer un service solennel à Fougères, et il y fit inhumer les entrailles. Le corps fut mis dans un cercueil et placé sur un chariot. On avait trouvé sur ce corps les marques du cilice que M. de Lescure avait porté dans sa jeunesse, à l'insu de tout le monde.
M. Jagault tomba malade quelques jours après à Avranches; on profita de cette circonstance pour faire disparaître si secrètement le cercueil, que, malgré mes recherches, je n'ai jamais pu savoir ni où ni comment. Je crois que ce fut mon père qui l'ordonna ainsi; il avait toujours fortement combattu mon dessein de ne pas m'en séparer, parce qu'il voyait que notre position rendait la chose impossible. Quoi qu'il en soit, c'est encore pour moi un sujet de regret d'ignorer où furent déposés ses restes: j'ai du moins la certitude qu'ils ne sont pas tombés entre les mains des républicains, ce qui ne pouvait guère manquer d'arriver, sans les sages dispositions de mon père.
Les vives inquiétudes que l'on avait sur ma santé se calmèrent un peu; il ne me resta plus qu'une fièvre lente et continue, qui dura plus de six mois, et qui me réduisit à un état de faiblesse et d'étisie.