CHAPITRE XVIII.

Retour à la Flèche.—Déroute du Mans.

Avant d'avoir rien décidé sur la route qu'on devait tenir, on se porta sur Beaugé qui fut occupé sans résistance. M. de Royrand mourut en chemin des suites de sa blessure. Le lendemain, la cavalerie dès bleus vint nous attaquer avec de l'artillerie légère. De ma fenêtre je voyais le combat. Les boulets roulaient dans le jardin qui était au-dessous. Nos gens se portèrent vivement sur les assaillans et les repoussèrent; on les poursuivit pendant deux lieues sur la route d'Angers, jusqu'au beau château de Jarzé, qui avait déjà été vendu nationalement. Les républicains y avaient mis le feu: on chercha inutilement à l'éteindre. Nous perdîmes un peu de monde dans cette affaire. M. Rouchen, commandant de la paroisse du Pin, fut douloureusement blessé par son fusil qui éclata dans ses mains, ce qui le mit hors d'état de combattre.

Il fallait cependant prendre un parti et déterminer la marche de l'armée. On parla d'aller à Saumur et à Tours; mais ces deux villes sont sur la rive gauche; d'ailleurs on ne pouvait y arriver que par la levée qui borde la Loire, et il était dangereux de s'engager dans une telle route. M. le chevalier Desessarts, à qui sa bravoure et sa facilité de parler et d'écrire donnaient parfois trop de présomption, mit beaucoup d'entêtement à soutenir ce plan. Il disait qu'en se mettant sur la levée, et en la coupant, on détournerait une grande partie des eaux de la Loire, et qu'elle deviendrait guéable. On ne pouvait le faire convenir de l'absurdité de ce projet.

Il fut enfin résolu qu'on marcherait sur le Mans par la Flèche. Les paysans du Maine passaient pour être royalistes; d'ailleurs, c'était se rapprocher de la Bretagne où l'on pouvait encore espérer de se recruter et de se défendre. On se mit donc en marche. J'étais en voiture avec le chevalier de Beauvolliers: son frère aîné vint nous parler à la portière. Il me remercia, les larmes aux yeux, des soins que j'avais pour son frère, et me pria de les continuer. «Pour moi, dit-il, je suis le plus malheureux des hommes; ma femme et ma fille sont prisonnières à Angers; j'espérais les délivrer: elles vont périr sur l'échafaud, sans que je puisse les sauver. Depuis Avranches, où l'on m'a si injustement accusé, on me voit de mauvais oeil; on me montre des soupçons: c'est aussi trop de malheur!» Il nous dit adieu, et se retourna encore en me criant d'avoir soin de son frère. Depuis ce jour, il quitta l'armée pour n'y plus revenir. Peut-être n'avait-il point formé le dessein arrêté de se retirer. Il avait laissé son propre argent et ses effets dans le chariot de la caisse militaire, et assurément il les eût donnés à son frère, s'il avait cru ne pas le revoir. Il m'a raconté, quand je l'ai retrouvé, qu'il s'était écarté de la route avec M. Langlois, son beau-frère, pour aller chercher des vivres, qu'il se vit coupé par les hussards, et prit décidément le parti qui roulait vaguement dans sa tête; son beau-frère fut pris et a péri.

Notre retraite était protégée par une arrière-garde nombreuse que commandait M. de Piron. Nous comptions être attaqués de ce côté-là; mais nous pensions trouver peu de résistance devant nous. Quelle fut notre surprise et notre douleur, lorsqu'en arrivant à la Flèche, on vit le pont coupé et trois ou quatre mille hommes placés sur l'autre rive! nous nous crûmes perdus, car, dans le moment même, on attaquait M. de Piron. M. de La Rochejaquelein ordonna de tenir ferme en avant et en arrière, et de continuer le feu: M. de Verteuil y fut tué. Henri prit trois cents braves cavaliers, qui mirent trois cents fantassins en croupe; il remonta la rivière à trois quarts de lieue, trouva un gué, arriva vers le soir aux portes de la ville, fit mettre pied à terre aux fantassins, et se précipita dans les rues à la tête de sa troupe, en criant: Vive le Roi! Les bleus, surpris et effrayés, prirent la fuite par la route du Mans. Henri fit en hâte rétablir le pont, et courut à l'arrière-garde où il repoussa les hussards ennemis[16]. Une partie de l'armée entra dans la ville; les bagages restèrent sur la route jusqu'au jour; je couchai dans ma voiture. Le lendemain, la cavalerie revint encore attaquer. L'armée était épuisée de fatigue. M. de La Rochejaquelein, accompagné de MM. de Beaugé et Allard, et d'un bien petit nombre d'officiers, défit encore les détachemens ennemis; et quand les bagages furent entrés, il fit de nouveau couper le pont, et procura vingt-quatre heures de repos à l'armée. Il fut douloureusement mécontent de l'insouciance des officiers qui étaient restés à la Flèche, le laissant combattre presque seul. «Messieurs, leur dit-il avec amertume, ce n'est donc pas assez de me contredire au conseil, vous m'abandonnerez au feu?»

[Note 16: Un paysan qui me parlait, il y a quelque temps, de cette affaire, me dit: M. Henri, au moment de charger, fit son grand signe de croix, à quoi il ne manquait jamais, quand le danger était fort; puis il poussa son cheval en avant.]

Je cherchai, pendant le séjour de la Flèche, un asile pour ma pauvre petite fille. Personne ne voulait s'en charger, malgré les récompenses que j'offrais; elle était trop enfant pour qu'on put la cacher et l'empêcher de crier. Madame Jagault parvint à trouver une personne qui se chargea de sa fille; mais celle-là ayant quatre ans, pouvait fort bien comprendre le danger, et ne pas compromettre ses hôtes.

L'armée se porta sur le Mans. Le pont n'était point coupé; mais on y avait élevé un rempart et on l'avait garni de chevaux de frise, de chausse-trapes et de planches percées par de gros clous, pour empêcher le passage de la cavalerie. Cependant M. de La Rochejaquelein, après un combat assez vif, pénétra promptement dans la ville. Ce fut à cette affaire que M. de Talmont se distingua par un beau fait d'armes. Défié par un hussard qui s'attacha à lui à cause de son écharpe de général, il lui cria: «Je t'attends.» Il l'attendit en effet, et lui partagea la tête d'un coup de sabre.

Tout le monde était accablé de fatigue; la journée avait été forte. Les blessés et les malades, dont le nombre allait toujours croissant, demandaient avec instance qu'un séjour plus long fût accordé dans une grande ville où l'on ne manquait ni de vivres ni de ressources. D'ailleurs on voulait essayer de remettre un peu d'ordre dans l'armée, de concerter quelque dessein, de remonter un peu les courages: généraux, officiers et soldats, tout le monde était abattu. On voyait clairement qu'un jour ou l'autre nous allions être exterminés, et que les efforts qu'on pouvait faire étaient les convulsions de l'agonie. Chacun voyait souffrir autour de soi: le spectacle des femmes, des enfans, des blessés, amollissait les âmes les plus fortes, au moment où il aurait fallu avoir une constance miraculeuse. Le malheur avait aigri les esprits; la haine, la jalousie, les reproches, les calomnies même, avaient divisé tous les chefs; l'échec d'Angers, la perte de l'espérance qu'on avait conçue de rentrer dans la Vendée, avaient porté le dernier coup à l'opinion de l'armée; tout le monde désirait la mort; mais comme on la voyait certaine, on aimait mieux l'attendre avec résignation, que de combattre pour la retarder: le sort d'ailleurs le plus affreux était celui d'être blessé. Tout présageait que c'était fini de nous.

Le Mans est situé sur la grande route d'Angers à Paris; c'est par-là que nous arrivions: deux routes viennent se joindre avec celle-là à une demi-lieue; l'une est celle de Tours à Alençon; un large pont, sur la Sarthe, se trouve à moitié chemin, entre les routes et le faubourg. Le grand chemin d'Alençon passe par une grande place dans la ville, puis par une petite où aboutit une rue étroite, qui est le prolongement de la route de traverse du Mans à Laval: j'étais logée sur cette petite place.

Le second jour, de grand matin, les républicains vinrent attaquer le Mans: on ne les attendait pas sitôt. La veille, des levées en masse s'étaient présentées, et avaient été bientôt dispersées. L'ennemi s'avança, par trois colonnes, sur le point où les routes se croisent. M. de La Rochejaquelein embusqua un corps considérable dans un bois de sapins, sur la droite: ce fut là que la défense fut la plus opiniâtre; les bleus même furent repoussés plus d'une fois; mais leurs généraux ramenaient sans cesse les colonnes. Nos gens se décourageaient en voyant leurs efforts inutiles. Peu à peu il en revenait beaucoup dans la ville; des officiers même s'y laissaient entraîner; enfin, sur les deux heures de l'après-midi, la gauche des Vendéens étant entièrement enfoncée, il fallut abandonner le bois de sapins. Henri voulut poster la troupe qui lui restait dans un champ défendu par des haies et des fossés, où elle eût facilement arrêté la cavalerie; jamais il ne put la rallier: trois fois, avec MM. Forestier et Allard, il s'élança au milieu des ennemis, sans être suivi d'aucun soldat; les paysans ne voulaient même pas se retourner pour tirer un coup de fusil. Henri tomba, en faisant sauter un fossé à son cheval dont la selle tourna; il se releva: le désespoir et la rage le saisirent. On n'avait pas décidé quelle route on prendrait en cas de revers; il n'y avait aucun ordre donné, ni pour la défense de la ville, ni pour la retraite. Il voulut y rentrer pour y pourvoir et pour essayer de ramener du monde. Il mit son cheval au galop et culbuta ces misérables Vendéens qui, pour la première fois, méconnaissaient sa voix. Il rentra au Mans; tout y était déjà en désordre; il ne put pas trouver un seul officier pour concerter ce qu'on avait à faire; ses domestiques ne lui avaient pas même tenu un cheval prêt; il ne put en changer. Il revint, et trouva les républicains qui arrivaient au pont; il y fit placer de l'artillerie, et on se défendit encore long-temps. Enfin, au soleil couchant, les bleus trouvèrent un gué, et passèrent: le pont fut abandonné. On se battit ensuite à l'entrée de la ville, jusqu'au moment où, renonçant à tout espoir, le général, les officiers, les soldats se laissèrent presque tous entraîner dans la déroule, qui avait commencé depuis long-temps; mais quelques centaines d'hommes, restèrent dans les maisons, tirèrent par les fenêtres, et ne sachant pas au juste ce qui se passait, arrêtèrent toute la nuit les républicains qui osaient à peine avancer dans les rues, et qui ne se doutaient pas que notre défaite fût aussi entière. Il y eut des officiers qui se retirèrent à quatre heures du matin seulement; les derniers furent, je crois, MM. de Scépeaux et Allard: de braves paysans eurent assez de constance pour ne quitter la ville qu'à huit heures, s'échappant comme par miracle. C'est cette circonstance qui protégea notre fuite désordonnée, et qui nous préserva d'un massacre général.

Dès le commencement du combat, nous présagions que l'issue en serait funeste. J'étais logée chez une madame T***, qui était fort riche, fort bien élevée et très-républicaine: elle avait sept petits enfans qu'elle aimait beaucoup et qu'elle soignait avec tendresse. Je résolus de lui confier ma fille: c'était son admirable belle-soeur qui avait recueilli la petite Jagault. M. T***, fort honnête homme, était absent. Je la suppliai de s'en charger, de l'élever comme une pauvre petite paysanne, de lui donner seulement des sentimens d'honneur et de vertus. Je lui dis que si elle était destinée à retrouver une position heureuse, j'en remercierais le ciel; mais que je me résignais à ce qu'elle fût toujours misérable, pourvu qu'elle fût vertueuse. Madame T*** me refusa absolument, et me dit honnêtement que si elle prenait ma fille, elle la traiterait comme ses enfans. J'ai su depuis, et j'en ai été surprise, que cette dame, qui appartenait à une famille distinguée et respectable, s'était conduite avec férocité envers nos prisonniers, après notre défaite, tant elle était exaltée contre nous. Pendant que je conjurais madame T***, les cris de déroute commencèrent à se faire entendre, elle me laissa. Alors, voyant que c'en était fait, n'espérant plus rien, je voulus du moins sauver mon enfant; je la cachai, à l'insu de tout le monde, dans le lit de madame T***; je comptais qu'elle n'aurait pas la cruauté d'abandonner cette innocente créature. Je descendis; on me mit à cheval, on ouvrit la porte; je vis alors la place remplie d'une foule qui se pressait et se culbutait en fuyant, et dans l'instant je fus séparée de toute personne de ma connaissance. J'aperçus M. Stofflet qui s'en allait avec les porte-drapeaux. Cependant, le long du mur de la maison, il y avait un espace libre; je me glissai par-là; mais quand je voulus tourner dans la rue qui conduit au chemin de Laval, je ne pus y pénétrer, c'était là que la presse était plus grande, et que l'on s'étouffait. Des chariots étaient renversés; les boeufs couchés par terre, ne pouvaient pas se relever et frappaient à coups de pieds ceux qui étaient précipités sur eux; un nombre infini de personnes foulées aux pieds criaient sans être entendues. Je mourais de faim, de frayeur; je voyais à peine, le jour finissait. Au coin de la rue, deux chevaux étaient attachés à une borne, et me barraient le chemin; la foule les repoussait sans cesse vers moi, et alors j'étais serrée entre eux et le mur; je m'efforçais de crier aux soldats de les prendre et de monter dessus: ils ne m'entendaient pas. Je vis passer auprès de moi un jeune homme à cheval, d'une figure douce; je lui pris la main: «Monsieur, ayez pitié d'une pauvre femme grosse, et malade; je ne puis avancer.» Le jeune homme se mit à pleurer, et me répondit: «Je suis une femme aussi; nous allons périr ensemble, car je ne puis pas non plus pénétrer dans la rue.» Nous restâmes toutes deux à attendre.

Cependant le fidèle Bontemps, domestique de M. de Lescure, ne voyant pas qu'on s'occupait de ma fille, la chercha partout: il la trouva et la prit dans ses bras. Au milieu de la foule il m'aperçut, et élevant l'enfant, il me cria: «Je sauve l'enfant de mon maître.» Je baissai la tête et je me résignai. Un instant après, je distinguai un autre de mes domestiques: je l'appelai. Il prit mon cheval par la bride, et me faisant faire place avec son sabre il me fit suivre la rue. Nous arrivâmes à grande peine vers un petit pont, dans le faubourg sur la route de Laval: un canon y était renversé et embarrassait le passage; enfin je me trouvai dans le chemin, et je m'arrêtai avec beaucoup d'autres. Quelques officiers étaient là, tâchant de ramener encore les soldats; mais tous les efforts étaient inutiles.

Les républicains entendant beaucoup de bruit de notre côté, y pointèrent des canons et tirèrent à toute volée par-dessus les maisons: un boulet siffla à un pied au-dessus de ma tête. L'instant d'après, j'entendis une nouvelle décharge, et je me baissai involontairement sur mon cheval. Un officier qui était là, me reprocha, en jurant, ma poltronerie. «Hélas! Monsieur, lui dis-je, il est bien permis à une malheureuse femme de baisser la tête, quand toute l'armée fuit.» En effet, ces coups de canon recommencèrent à faire courir nos gens qui s'étaient arrêtés: peut-être, s'il eût fait jour, aurait-on pu les ramener.

Je suivis la déroute; je rencontrai M. de Sanglier. Il avait perdu sa femme la veille; il était malade, et portait à cheval ses deux petites filles qui étaient malades aussi; son cheval n'avait même pas de bride. Il m'apprit que c'était vers Laval qu'on s'enfuyait. Successivement je trouvai quelques personnes de ma connaissance, que je reconnus à la faveur du clair de la lune. A quelques lieues du Mans, je vis arriver mon père et M. de La Rochejaquelein; ils avaient long-temps essayé de rallier les soldats. Henri vint à moi: «Ah! vous êtes sauvée, me dit-il.—Je croyais que vous aviez péri, lui répondis-je, puisque nous sommes battus.» Il me serra la main, en disant: «Je voudrais être mort.» Il avait les larmes aux yeux.

J'étais dans un horrible état. Un domestique conduisait toujours mon cheval par la bride et me soutenait pour me donner un peu de force. Des soldats me firent boire de l'eau-de-vie à leur gourde: je n'en avais jamais goûté; je voulais qu'on y mêlât de l'eau, on ne trouvait que celle des ornières. Mon père ne me quitta plus; ma mère et ma fille étaient sauvées; mais j'ignorais où elles étaient. A douze lieues du Mans, je m'arrêtai dans un petit village. La nuit était devenue si noire, qu'une femme, qui me suivait, passa avec son cheval sur une chaussée de moulin; elle tomba dans l'eau, comme cela aurait bien pu m'arriver: je ne sais si on put la sauver.

Madame de Bonchamps se réfugia dans la même maison que moi. Une grande partie de l'armée s'arrêta à ce village. Il n'y avait que peu de place dans les chaumières. La route était couverte de pauvres gens qui, accablés de lassitude, s'endormaient dans la boue, sans songer même à se garantir de la pluie.

Le lendemain matin on repartit. La faim, la fatigue, les souffrances, avaient tellement épuisé tout le monde, qu'un régiment de hussards aurait exterminé l'armée vendéenne. Peu à peu ceux qui étaient restés en arrière et dans la ville pendant la nuit, nous rejoignirent. Un paysan conta qu'il avait quitté le Mans à huit heures passées. Henri l'embrassa. Il ne se consolait point de notre horrible défaite, lui seul se faisait d'injustes reproches de n'être pas resté le dernier au Mans, de n'y avoir pas péri. Il lui semblait, malgré tout ce qu'on pouvait, lui dire, que c'était un devoir.

Nous arrivâmes à Laval; j'y retrouvai ma mère et ma fille: ce fut là qu'on eut le loisir de s'apercevoir des pertes que l'on venait de faire. La déroute du Mans coûta la vie à plus de quinze mille personnes. Ce ne fut pas au combat qu'il en mourut le plus; beaucoup furent écrasées dans les rues du Mans; d'autres, blessées et malades, restèrent dans les maisons, et furent massacrées; il en mourut dans les fossés et dans les champs voisins de la route; une assez grande quantité suivit le chemin d'Alençon, et là elles furent, prises et conduites à l'échafaud.

Pendant la bataille, le chevalier Duhoux fut tué. M. Herbault, ce vertueux et vaillant homme, fut blessé à mort. On voulut prendre soin de lui: «Non, dit-il, que personne ne s'expose pour moi; qu'on me porte seulement à côté de M. le Maignan.» Ils forcèrent tous deux leurs amis à les abandonner après leur avoir distribué leurs armes et leurs effets, et attendirent la mort avec une résignation toute chrétienne. Deux braves officiers blessés à Angers, MM. l'Infernat et Couty, y périrent aussi.

Un grand nombre d'officiers ne reparurent plus. M. de Solilhac fut pris et déposé dans une église pour être fusillé le lendemain, il parvint à se sauver en décidant treize Vendéens qui étaient avec lui à se jeter la nuit sur le corps-de-garde; sept s'échappèrent. Au milieu des massacres horribles auxquels se livrèrent les vainqueurs, il y eut des traits courageux d'humanité, qui préservèrent plusieurs Vendéens; mais en sortant du Mans, ils couraient de nouveaux périls; ils allaient se faire prendre, et périr plus loin. MM. de La Roche-Courbon, Carrière, Franchet, de la Bigotière, eurent ce triste sort. M. d'Autichamp fut plus heureux, car ayant été pris, M. de Saint-Gervais, son parent, officier républicain, le reconnut et l'habilla en hussard, ainsi que M. de Bernès. Ces messieurs se trouvèrent donc enrôlés parmi les républicains; ils firent la guerre comme soldats, pendant un an, à l'armée du nord. Ils ont ensuite reparu dans la seconde insurrection.

M. d'Oppenheim disparut aussi au Mans. Depuis il a pris et conservé du service dans l'armée républicaine. Cette circonstance, rapprochée des conseils qu'il avait donnés pour l'attaque de Granville, a fait concevoir d'étranges soupçons; on en avait eu déjà même auparavant. Cependant on doit dire que M. d'Oppenheim s'est toujours battu bravement; et que, spécialement à l'affaire de Granville, il montra assez de courage et de dévouement, pour que les officiers qui se trouvèrent près de lui ce jour-là aient toujours défendu sa bonne foi.

Telle fut la déplorable déroute du Mans où l'armée vendéenne reçut le coup mortel. Il était inévitable: le jour que l'on quitta la rive gauche de la Loire, avec un peuple de femmes, d'enfans et de vieillards, pour aller chercher un asile dans un pays que l'on ne connaissait pas, sans savoir la route qu'on devait tenir, et au commencement de l'hiver, il était facile de prévoir que nous finirions par cette terrible catastrophe. Le plus beau titre de gloire pour les généraux et pour les soldats, c'est d'avoir pu la retarder si long-temps.