ÉCLAIRCISSEMENS HISTORIQUES.
I.
La troupe d'insurgés, que M. Charette commanda dans le principe, appartenait à un territoire peu étendu. Ce ne fut que successivement et à l'aide de circonstances, ou fortuites ou amenées par son habileté, qu'il parvint à réunir une armée assez nombreuse. Son rôle ne devint brillant que lorsque les armées d'Anjou et du centre eurent effectué le passage de la Loire.
Le pays, dans lequel il organisa sa première bande, ne comprenait que le district de Machecoul et une très-faible partie de celui de Challans. On ne pense pas que sa population guerrière, en la formant de tous les individus, depuis vingt ans jusqu'à cinquante, fournît au-delà de 4,000 hommes, et encore étaient-ce de bien mauvais soldats. Lorsque, dans la suite, ce pays ne fit plus qu'une division de l'armée de Charette, c'était celle sur laquelle il comptait le moins.
Le surplus du district de Machecoul et la partie insurgée de celui de Paimboeuf, connu sous le nom de Pays de Retz, obéissaient à M. le chevalier de La Cathelinière qui, pendant toute sa vie, entretint plutôt des relations d'amitié que de dépendance avec M. Charette. Ce dernier canton, découvert, accessible et entouré de villes et de postes qui étaient restés fidèles au parti républicain, ne tarda pas à être accablé; le chevalier de La Cathelinière, poursuivi à outrance, malade, fut pris à la fin de 1793, et les soldats de sa bande, commandés par Guérin l'aîné, ne pouvant plus tenir dans un pays que traversaient journellement les colonnes ennemies, vinrent se joindre à l'armée de M. Charette dont elle composait l'avant-garde. C'était là son meilleur corps, celui à qui il a dû la meilleure partie de ses succès dans la campagne de 1794. On pouvait envisager les paysans qui le composaient comme des soldats enrégimentés. Chassés par la force de leurs foyers, et n'y pouvant rentrer qu'à travers les plus grands périls, ils n'avaient d'asile et de ressource que dans les camps; et si cette position désespérée dut enflammer leur courage, il était encore exalté par le désir de venger le massacre de leurs familles et l'incendie de leurs maisons.
L'autre portion du district de Paimboeuf, les cantons actuels de Saint-Jean-Demont, Beauvoir, Saint-Gilles (le chef-lieu excepté), donnèrent naissance à une autre bande que commanda M. Guerres de la Fortinière, demeurant aujourd'hui à Chavane. Cette troupe, appelée Troupe du Marais, prit Noirmoutier dès le commencement de l'insurrection et ne la garda pas long-temps. La reprise de cette place indisposa les soldats de M. Guerres, comme celle de Pornic avait exaspéré ceux de M. de La Roche-Saint-André. La fuite du chef amena encore ce territoire sous l'obéissance de M. Charette.
Les sieurs Jolly et Savin furent deux autres chefs indépendans qui commandaient le territoire situé entre la route de Legé aux Sables et celle de La Roche-sur-Yon au même endroit, du moins leur pouvoir s'étendait peu au-delà de ces limites. Leurs troupes étaient séparées, mais agirent souvent de concert. Elles tentèrent deux fois le siège des Sables et furent repoussées.
Savin se plia de bonne heure aux volontés de M. Charette, aussitôt que celui-ci, chassé de Machecoul par le général Beysser, eut établi son quartier à Legé: il était d un caractère assez flexible. Jolly, ancien soldat, homme emporté et sans éducation, doué d'une valeur qui allait à la témérité, n'avait pas une aine aussi docile que Savin. Aussi cette humeur impétueuse engendra-t-elle avec M. Charette des démêlés violens qui se terminèrent par la catastrophe sanglante du rival imprudent. La mort de cet homme courageux a été imputée au général Charette qui devint ensuite maître absolu de la bande qu'il commandait.
Vieillevigne et les communes environnantes avaient levé un autre corps qui ne reconnut l'autorité immédiate de M. Charette qu'à la reprise de Machecoul, où le commandant Vrignaud fut tué. La Roche-sur-Yon et tout le pays qui existe entre cette ville et le Lay, avaient pour chefs MM. de Bukley et de Saint-Pol, qui ne coopérèrent activement avec M. Charette, qu'au moment où l'armée de Mayenne entra dans la Vendée et poussa devant elle les bandes de ce département sur l'armée d'Anjou. M. de Bukley passa la Loire, et M. de Saint-Pol, chef peu brave et peu considéré, céda à l'influence et à l'ascendant de M. Charette.
L'armée de Royrand suivit l'impulsion de l'armée d'Anjou et passa la Loire; le pays qu'elle occupa resta donc sans chef, et une partie se rangea alors sous les drapeaux de M. Charette; aussi, dès les premiers mois de 1793, l'autorité de ce chef embrassait tout le territoire compris entre la mer et la grande route de Nantes à Luçon.
Elle s'étendit encore plus loin en 1794. Par la mort de M. Lyrot de la Pasouillère, M. Charette acquit le pays situé entre la grande route de Nantes et la Sèvre, et celui renfermé entre cette rivière et la Loire, depuis Nantes jusqu'aux confins de l'Anjou. Ce territoire nourrissait trois divisions ou bandes qui ne se réunirent, il est vrai, à l'armée de Charette, que dans une ou deux occasions. Leur position difficile les obligeait constamment de se tenir sur la défensive.
L'on voit, dans les détails qui précèdent, combien les commencemens de M. Charette ont été faibles; le pays, qu'il a fini par commander seul, était donc, dans l'origine, partagé entre plusieurs chefs indépendans et jaloux les uns des autres. Aucun d'eux n'était assez marquant, n'avait occupé dans l'armée des emplois assez considérables pour faire taire l'envie, réunir tous les suffrages et couper court à ces rivalités dangereuses. Deux ou trois gentilshommes, dont le plus élevé n'avait pas dépassé le grade de capitaine, quelques hommes du peuple qui n'avaient d'autre recommandation que d'avoir vieilli dans l'emploi de caporal ou de sergent: tels furent les chefs de l'insurrection dans tout le territoire qui formait à la fin l'armée du général Charette.
Aussi est-ce à ce défaut de talens et surtout d'ensemble que l'on doit attribuer tous les mauvais succès que ces chefs éprouvèrent partiellement, et l'inaction désastreuse dans laquelle ils se tinrent quand ils n'étaient pas attaqués. Si toutes ces bandes eussent été organisées sous un seul chef dans les deux premiers mois de l'insurrection, la côte, depuis Luçon jusqu'à Paimboeuf, qui n'était pas défendue, dans cet intervalle de temps, par plus de trois à quatre mille hommes, aurait été entièrement balayée. Alors, n'ayant plus d'ennemis derrière eux, n'étant plus obligés de garder la défensive, état qui ne pouvait que décréditer les affaires du parti, les Vendéens auraient pu faire de gros détachemens et prêter la main aux armées d'Anjou qui se seraient alors avancées dans l'intérieur, seul plan militaire qui fût capable de mettre la république en danger.
II.
Les nuances que l'insurrection établit entre les paysans de l'armée de Charette et ceux des armées d'Anjou et du centre, étaient moins dues à des causes naturelles et locales qu'à des causes accidentelles. L'on ne peut disconvenir que les insurgés, quoique poussés à la révolte par des vexations de plus d'un genre, ne se seraient pas spontanément levés en masse; ils y ont été entraînés par des suggestions; ce sont des mécontens appartenant aux classes élevées, des émissaires cachés qui soufflaient dans la Vendée le feu de la sédition, et quoiqu'une populace déchaînée soit assez difficile à contenir dans les premiers momens d'effervescence, celle-ci connut des chefs immédiatement dans le Bas-Poitou, comme ailleurs, et ces chefs auraient eu assez de pouvoir pour empêcher les massacres dans tous les lieux, s'ils l'avaient fortement voulu. Cette vérité serait appuyée au besoin sur des exemples frappans.
Il est encore certain que les paysans qui composaient l'armée de Royrand n'étaient pas moins grossiers que ceux de l'armée de Charette. Le premier corps s'était recruté en partie dans l'ancien district de Montaigu.
Ainsi ce furent ces massacres eux-mêmes, ces assassinats réfléchis qui ensanglantèrent les communes de Machecoul, de Legé et de Rochecervières, qui altérèrent les ames des paysans qui les commirent; qui les changèrent en bêtes féroces; qui les enivrèrent, pour ainsi dire, de fureur et de vengeance. Il faut avoir été témoin oculaire de ces horribles scènes pour savoir jusqu'à quel degré elles portèrent dans les esprits des campagnards le fanatisme et la cruauté; et ce qui justifierait la justesse de l'observation, c'est que ces impressions atroces furent privatives aux communes qui avaient pris part à ces actes de barbarie, ou du moins elles y étaient infiniment plus sensibles.
Ces affreux événemens firent un tort incalculable au parti royaliste; ils glacèrent d'effroi les villes voisines, et surtout celle de Nantes dont la défection eût peut-être été décisive; et les circonstances étaient bien propres à l'attirer dans le système des insurgés. Nantes, soumise alors à un gouvernement aussi absurde que tyrannique; administrée par des énergumènes tirés pour la plupart des classes inférieures; Nantes, si florissante par le commerce des colonies, et qui voyait ce commerce près d'être anéanti, et par les excès d'une liberté insensée proclamée au sein des noirs, et par la guerre maritime que la mort de Louis XVI venait d'allumer; Nantes, détrompée de ses illusions, voyait chaque jour refroidir la chaleur révolutionnaire de ses citoyens: nul doute donc qu'un grand nombre de ceux-ci ne fussent entrés dans les rangs des royalistes, si leur ville eût hésité à embrasser ouvertement leur parti. C'est là un fait qu'on a vu attester par des témoignages nombreux.
De-là vint aussi la différente composition des armées, et que celles d'Anjou montrèrent toujours plus de tactique et de résistance; les désertions y affluèrent; ce qui provient d'avoir des corps mieux disciplinés, ce qui fournit des soldats plus intrépides, parce qu'ils étaient dégagés des affections et des soins domestiques, et que leur salut, leurs espérances étaient désormais attachés aux succès du parti qu'ils avaient embrassé; tandis que cette précieuse ressource fut ôtée à l'armée de Charette par les actes sanguinaires de Machecoul et autres endroits. Celui qui aurait tenté de déserter n'avait que la mort en perspective, et il eût fallu une force d'ame bien prononcée pour braver ainsi les dangers des deux partis: aussi le nombre des transfuges ne s'éleva pas peut-être à dix, et encore ceux-ci tenaient ou à une caste proscrite dans les temps malheureux, ou s'étaient fait remarquer par des étourderies qui alors étaient réputées pour des crimes.
Les massacres de Machecoul durèrent pendant plus de cinq semaines; chaque soir on égorgeait un certain nombre de prisonniers, après les avoir attachés, en avoir formé une espèce de chaîne. Les assassins, ne rougissant point d'attacher une idée de religion à ces épouvantables forfaits, appelaient cette tragédie le Chapelet; et dans le fait on récitait cette prière au moment où l'on répandait le sang de ces malheureux. L'imagination frémit en rappelant des horreurs aussi long-temps prolongées; près de six cents victimes furent ainsi massacrées de sang-froid, et c'étaient des hommes de toutes les classes qui avaient été gagnés par les opinions nouvelles, et que les insurgés avaient ramassés dans la ville de Machecoul et autres communes environnantes.
III.
Les premières défaites donnent une idée du genre de courage qui signala ensuite l'armée Charette, et du terrain convenable pour s'y déployer. Jamais cette armée n'a eu de succès en plaine et dans un pays découvert, à moins d'offrir un nombre infiniment supérieur à celui de l'ennemi. Pour être redoutable, il fallait qu'elle pût se retrancher derrière des buissons ou des fossés, c'est-à-dire dans des endroits où la cavalerie et le canon de l'ennemi étaient sans effet.
Le mécontentement qui éclata pendant quelque temps entre la bande de Vrignaud et celle de M. Charette, ne fut point produit par le désir de supplanter ce dernier, mais par son insouciance habituelle. Cette première troupe, réunie aux insurgés des communes qui avoisinent Nantes, formait un corps avancé qu'on avait porté aux Sorrinières, à l'embranchement des deux routes qui conduisent de cette dernière à Legé et Montaigu. Elle avait à soutenir des combats fréquens, parce que les Nantais, assiégés pour ainsi dire sur ce point, faisaient des sorties journalières. Il était donc fort intéressant de maintenir ce camp qui couvrait ceux de Legé et de Chantonnay, et de fournir au moins des vivres à ceux qui le composaient. Et sous le rapport des subsistances, le canton de Vieillevigne, alors fort peuplé, et principalement de fabricans, à une époque peu éloignée de la récolte, se trouvait dans une position difficile; il lui était impossible de nourrir des soldats; et M. Charette, pour qui ceux-ci étaient un rempart précieux, s'était engagé à le faire.
Mais jamais obligation ne fut plus mal remplie. Cette malheureuse division manquait de tout; elle passait des journées entières sans pain; les officiers, qu'on envoyait au quartier-général de Charette pour en demander et se plaindre de cet affreux dénuement, trouvaient ce général entouré de femmes et de jeunes gens, ou mollement assis sur un sopha, prenant part à des conversations frivoles, ou se livrant à des danses folâtres avec cette cour efféminée. Un pareil spectacle n'était pas fait pour concilier l'affection et l'estime de jeunes officiers bouillans, d'une humeur altière et indépendante, qui venaient de laisser leurs soldats en proie à la faim, murmurant contre leurs chefs, et menaçant de regagner leurs foyers. Des propos violens se tenaient de part et d'autre; ils circulaient ensuite dans les rangs de la division avec les détails de la vie riante et commode qu'on menait à Légé, et le mécontentement était porté à son comble.
Voilà exactement les causes des dissensions et de l'aigreur qui régnaient à cette époque entre les deux bandes. Celle de Vrignaud se regardait comme indépendante, et ne devant conserver avec Charette qu'une harmonie d'opinion et de mesures; mais son chef n'a point prétendu au commandement général.
Charette n'éprouva point de sédition dans sa propre armée, quoique sa conduite dissipée, son existence oisive et ses deux promenades de Montaigu le décréditassent beaucoup dans le parti. Il ne fut entièrement rétabli dans l'opinion que par la reprise de Mâchecoul qui fut emporté de vive force, quoique défendu par une garnison de quinze cents hommes et dix-huit pièces de canon.
Il serait néanmoins possible que la marquise de Joulami, femme d'un esprit très-délié et très-intrigant, ait eu le projet de faire ôter le commandement à Charette: elle avait beaucoup d'influence à Vieillevigne, et si elle avait pu porter l'une de ses créatures à la place de celui-ci, elle eût été l'ame des opérations militaires, ou du moins elle a pu se l'imaginer. Charette et cette femme ont eu des démêlés, et l'on assure que, dans une réponse que lui fit le général, pour la rappeler ironiquement à un genre d'occupations plus convenable à son sexe, il joignit une quenouille à sa lettre. On doit penser qu'un pareil cadeau aura été mal reçu.
IV.
Charette vint se réfugier deux fois à Montaigu. Sa première fuite fut causée par une terreur panique, parce que les républicains, sortis des Sables, s'étaient avancés jusqu'à Palluau, et que l'armée de Beysser occupait en même temps Machecoul. M. de Royrand le reçut très-mal, et lui observa assez rudement que du moins il fallait voir l'ennemi avant de décamper.
Le courroux de M. de Royrand tenait aussi à des causes personnelles; le poste de Légé évacué, il se trouvait à découvert de sa droite, et il pouvait être pris entre deux feux.
D'un autre côté, et c'était là le principal motif, l'armée de Charette, si elle fût demeurée sur son territoire (celui de l'armée Royrand), pouvait l'affamer dans quelques jours. Ce dernier chef, homme délicat et probe, était très-avare de réquisitions et nourrissait son armée au moyen des excursions qu'il faisait sur le pays ennemi, ou avec des grains qu'on payait en partie avec la caisse prise sur le district de Montaigu. L'armée Charette eût donc dérangé le système d'ordre et d'économie, et elle eût même pu amener la disette dans les communes ou elle se serait répandue. D'ailleurs, stationnée à Montaigu, quel service pouvait-elle rendre au parti? Et elle laissait à la merci des républicains les bandes de Savin et de Jolly, qui pouvaient être facilement coupées.
Le poste de Saint-Colombin était gardé par quatre cents hommes environ, tirés d'anciens régimens de ligne; celui de Rohan en avait fourni la meilleure partie. Ce poste fut surpris et fit peu de résistance. La moitié fut faite prisonnière.
Charette soutint vers ce temps-là un autre combat contre une colonne sortie de Machecoul, forte de cinq à six cents hommes, et qui vint l'attaquer à Légé; il la battit complètement et prit les deux pièces de canon qu'elle avait amenées avec elle. Ce détachement était en partie composé de Nantais.
V.
L'attaque de Nantes ne fut faite activement que par la grande armée. Celle de Charette n'y pouvait faire qu'une parade inutile. Comment en effet aurait-elle tenté avec succès de pénétrer à travers une demi-lieue d'une espèce de défilé, d'une gorge étroite, formée par les ponts de la Loire et de la Sèvre, sans pontons et sans bateaux? Aussi ne s'avança-t-elle que jusqu'au pont Rousseau, et elle dressa en cet endroit des batteries avec lesquelles on tira sur la ville à boulets rouges; une batterie voisine des républicains ripostait et tua une cinquantaine d'hommes. Les patriotes ne pouvaient, rien craindre de ce côté; ils le défendirent avec un faible poste et quelques canonniers.
Les paysans accourus à ce siège s'élevaient, à ce que l'on prétend, au moins à vingt mille. On remarquait dans cette armée des vieillards et des femmes qui s'étaient pourvus de sacs, afin de profiler plus amplement du butin qu'aurait procuré une ville aussi opulente; on annonçait hautement l'intention de la piller; et si toute cette populace eût réussi à s'y introduire, il eût été malaisé d'empêcher ce brigandage. De pareilles dispositions, connues des assiégés, étaient bien propres à enflammer leur courage et à augmenter la résistance.
On a dit dans le temps que si l'armée d'Anjou eût forcé la ville, le dessein des chefs qui la commandaient était de garder aussitôt les ponts, afin de s'opposer à l'entrée de l'armée Charette dont les principaux officiers seuls eussent été exceptés de cette défense.
Il n'est pas présumable que Charette ait montré des prétentions ouvertes au poste de généralissime. Il ne pouvait pas raisonnablement conserver le moindre espoir d'être nommé; il était peu connu dans les armées d'Anjou et du centre; il n'avait eu aucune relation directe avec elles, à l'exception de M. Royrand; l'on ne pense pas qu'il eût envisagé les autres chefs à cette époque; il députa deux ou trois officiers à l'assemblée qui devait faire l'élection, et il aura été mécontent, comme beaucoup d'autres, de la promotion de M. d'Elbée qui, à la vérité, ne méritait pas la préférence. On aura peut-être envisagé les réflexions qu'il aura faites sur ce choix, comme le dépit de l'amour-propre offensé.
Il serait plus exact de croire que Charette s'imaginait qu'on devait, dans cette assemblée de chefs, s'occuper non-seulement du chef principal mais de l'organisation de toutes les armées, opération qui, dans le fait, aurait été bien sage. Charette eût voulu, dans ce cas, être élevé au commandement de l'armée du Bas-Poitou, c'est-à-dire de tout le territoire insurgé qu'il gouverna après le passage de la Loire. Tout le pays eût ainsi été divisé en trois armées principales, et relativement au nombre, à l'importance et aux ressources territoriales, Charette eût commandé incontestablement la seconde.
Il aura donc été très-piqué d'une omission qui le laissait à la tête d'une bande assez médiocre, et toujours en butte aux tiraillemens, aux intrigues et l'insubordination des autres chefs. Si son projet eût réussi, la nomination d'un généralissime l'eût peu gêné, tant parce que le commandement du centre de celui-ci eût été éloigné, que parce que l'obéissance de chef à chef était dans ce temps-là très-imparfaite.
VI.
Charette avait commis une faute grossière dans l'établissement de son camp de Légé, et qui lui ôtait absolument toute facilité de résister à l'invasion des républicains et aux attaques qu'ils auraient dirigées contre lui dans cet endroit. Légé était couvert de tous côtés par des arbres et des haies touffues, retranchemens naturels qui s'adaptaient merveilleusement au génie militaire des insurgés. Charette détruisit cet avantage de fond en comble; il fit abattre tous les arbres, raser les buissons, et convertit Légé en une vaste plaine. Son aimée travailla pendant tout l'été de 1793 à cette imprudente opération. Dès ce moment le poste ne fut plus tenable pour des paysans qui l'abandonnaient aussitôt qu'ils apercevaient l'ennemi; et il devint pour celui-ci un poste de prédilection qu'il occupa constamment dans la suite, et qui le plaçait au centre du pays insurgé. On ne conçoit pas comment les expériences malheureuses, faites par Charette dans les endroits trop découverts, ne lui avaient pas fait rejeter ce projet insensé; mais c'est encore dans cette occasion qu'on remarque une des principales nuances de son caractère, la suffisance et la présomption. En traçant à Légé un camp retranché, il singeait le général d'une armée régulière.
VII.
Charette montra dans sa première lutte contre le général Haxo une autre nuance de son caractère, la légèreté et l'imprévoyance unies à beaucoup de bravoure et de fermeté. C'est bien dans cette occasion qu'on remarque qu'il n'adoptait aucun plan militaire, mais qu'il vivait au jour le jour, bravant le danger lorsqu'il se présentait, mais ne sachant ni le calculer, ni faire naître ou préparer des circonstances avantageuses. Après la prise de Noirmoutier, Charette n'y demeura que quelques jours; il les employa à faire entrer quelques vivres dans la place et à expédier un aviso en Angleterre. Ce fut La Roberie aîné, officier de mérite, qu'il y envoya. La garnison qu'il laissa à Noirmoutier était d'environ huit cents hommes, et ce poste fut médiocrement envié par les soldats de son armée, qui avaient une répugnance invincible pour toute position où l'on n'avait point de retraite. Le gouverneur était un M. de Tinguy, officier peu connu, et qui, parmi plusieurs autres officiers restés aussi dans la place, ne devait pas jouir d'une grande autorité.
Charette ramena donc incontinent son armée à Touvois, à une lieue de Légé, apparemment parce que cela le rapprochait de sa nouvelle conquête, et qu'il avait éprouvé devant une division de l'armée de Mayence, qu'il n'y avait aucune résistance à tenter dans son ancien poste qui équivalait à une rase campagne: il y campa pendant plus de trois semaines. Enfin, vers le milieu de novembre 1793, Haxo sortit de Nantes et entra par plusieurs points sur le pays insurgé. La division des Sables pénétra aussi, et Charette vit qu'il allait être enveloppé à Touvois, pendant que la division de l'armée de Haxo, qui avait débouché par Machecoul, lui couperait la retraite de Noirmoutiers. Dans une position aussi épineuse, Charette devait prendre un parti décisif, et il n'en prit point; il décampa de Touvois, s'avança vers la Garnache et Saint-Gervais: Haxo le suivait rapidement à la tête de quatre à cinq mille hommes et de l'artillerie.
Charette essaya un instant de lui résister dans ce dernier endroit, mais il fut chassé à coups de canon et acculé dans Bouin, dont il ne se tira avec sa troupe qu'en franchissant ou traversant les fossés. Il laissa là une belle artillerie, ses caissons, ses équipages. Son armée ne sauva qu'un seul cheval, celui de La Roberie; mais l'on ne sache pas qu'elle ait tué les autres ni encloué ses canons. Elle effectuait une retraite ou plutôt une déroute précipitée, accompagnée du plus grand désordre, et, certainement, elle n'eut pas le temps, ni peut-être la pensée de détruire les ressources qu'elle était forcée d'abandonner à l'ennemi. Ce désastre n'avait point été prévu, et il était bien facile de l'éviter. Charette devait examiner, en sortant de Touvois, s'il avait une force suffisante pour défendre Noirmoutiers et pour en empêcher le siège; il ne pouvait s'agir de s'y enterrer, car alors tout le parti se serait trouvé concentré dans un seul point, et il était irrévocablement abattu par la chute de ce lieu de refuge. Pour prendre une pareille résolution, il eût fallu attendre à une époque déterminée un secours que l'Angleterre aurait envoyé, et qui eût été capable de faire lever le siège. Ce plan était donc impraticable, quand même on admettrait, ce qui eût éprouvé une grande difficulté, que l'armée eût consenti à l'exécuter.
Et si l'armée de Charette était trop faible pour tenir tête à l'ennemi, il fallait donc se garder soigneusement de se laisser engager avec tous ses moyens militaires sur un terrain désavantageux, et qui ne laissait aux insurgés, en cas de défaite, que la perspective d'une destruction totale.
Bien plus, un semblable échec devait décourager entièrement la garnison de Noirmoutiers: il était propre à lui enlever l'espoir d'être jamais secourue, et par suite celle énergie morale et ces illusions du courage, qui sont toujours les meilleurs garans d'une défense opiniâtre. La facilité avec laquelle elle se rendit atteste assez l'abattement et la consternation que produisit la victoire de Haxo dans l'ame des assiégés.
Ce malheureux événement prouve donc l'hésitation, l'incertitude et l'absence de tout plan fixe de la part de Charette. C'était plutôt un sentiment confus que des réflexions éclairées qui le portait ainsi dans la direction de Noirmoutiers. Peut-être avait-il l'idée vague de s'y jeter et d'y cantonner une partie de son armée, sauf à la rejeter, si d'autres motifs paraissaient ensuite peu favorables. C'était toujours l'événement actuel qui déterminait sa conduite, et la mobilité des circonstances n'était pas plus rapide et plus variée que celle de ses pensées et de ses résolutions. Si celle que l'on analyse ici eût reçu le moindre degré de maturité, s'il eût pesé un seul moment les résultats que pouvait amener, au milieu d'un marais, une lutte inégale, il aurait porté son armée dans le sein du Bocage, sur un terrain où il devait bientôt recueillir tant de succès: et, comme Haxo voulait reprendre Noirmoutiers, et comme, pour achever ce dessein, il avait besoin de protéger ses derrière; par un corps d'observation, que les munitions et les subsistances nécessaires à sa troupe devaient arriver librement, et que, pour assurer ces approvisionnemens, il lui fallait tenir une chaîne de postes depuis Noirmoutiers jusqu'à Nantes, les événemens de la mer étant trop hasardeux; il eût été bien difficile que Charette n'eût pas trouvé jour à entraver des dispositions si multipliées, et à gagner peut-être sur son ennemi des avantages importans.
Aussi faut-il dire que cette défaite de Bouin terrassa le parti. Elle fut à l'armée de Charette ce que la défaite de Luçon avait été aux armées réunies. Dans les deux endroits on perdit son artillerie et ses munitions, et cette dernière perte surtout était incalculable pour des gens qui n'avaient point de postes fortifiés, qui étaient obligés de traîner tous leurs moyens après eux. Charette n'était plus, à proprement parler, un général d'armée, parce que tout ce qui constitue une armée avait échappé de ses mains; il devenait un simple partisan, occupé à fuir habituellement devant l'ennemi lorsqu'il déployait une force supérieure, et à épier les occasions dans lesquelles ce même ennemi se serait négligé ou affaibli par excès de confiance.
Charette essaya ce genre de combattre en sortant de Bouin. Il surpris à Bois-de-Cene un détachement républicain de quatre cents hommes à peu près, qui fut presque entièrement égorgé. Cet avantage lui procura quarante chevaux. Il se porta le lendemain sur Légé que gardait une troupe plus nombreuse et pourvue de canons; il l'attaqua valeureusement, et il fut repoussé après un combat de quelques heures.
C'est de cette époque que date toute la campagne faite par Charette, pendant l'hiver de 1794, et dans laquelle les revers de ce chef restèrent bien au-dessous de ses avantages. Plusieurs causes contribuèrent à ses succès.
La première et la plus considérable fut la proscription générale des Vendéens, l'interdit qui fut jeté sur leur malheureuse contrée, et les horreurs inouies dont elle devint le théâtre journalier; une soldatesque effrénée n'y connaissait ni amis ni neutres: les femmes et les enfans furent enveloppés dans ce carnage impitoyable; des communes qui avaient livré les armes furent ensuite livrées à la dévastation, au fer et à la flamme; des hommes revêtus des fonctions et des livrées républicaines furent fusillés; il n'y eut donc alors d'asile que dans les camps et les forêts, de sûreté et de garantie que sous les armes, de protection efficace que dans des réunions nombreuses. La crainte du péril et le sentiment de sa conservation formèrent l'armée, et la terreur générale produisit le courage le plus exalté, le courage du désespoir.
A ce mobile aussi puissant que les républicains avaient exercé contre eux, il faut ajouter le défaut absolu de renseignemens et de lumières dont ils auraient eu besoin pour guider leurs opérations, et dont ils étaient privés. Ils avaient, par leur conduite atroce et cruelle, élevé un mur d'airain entre les Vendéens et leurs soldats. Les deux partis n'étaient plus composés que d'ennemis acharnés: ainsi les armées patriotes n'ayant aucune espèce de relation dans le pays où elles combattaient, ne pouvaient marcher qu'à l'aventure; leurs généraux ne pouvaient former, pour ainsi dire, que des combinaisons divinatoires. Ils poursuivaient les insurgés à la piste; ils ne reconnaissaient que par la trace des lieux, par les routes qu'ils tenaient, semblables au chasseur qui rembuche des bêtes féroces; et comme cette manière de découvrir n'était praticable que pendant le jour, il s'ensuivait que les Vendéens étaient toujours en sûreté pendant la nuit, et qu'ils avaient une grande facilité pour cacher leur marche et échapper à l'ennemi. Cette considération explique pourquoi, dans cet hiver, ils furent si rarement surpris, et ils ne l'auraient même jamais été, si cette sécurité habituelle ne les eût fait relâcher quelquefois de toute espèce de précaution.
Ensuite la nature du terrain du Bocage de la Vendée était inestimable pour des révoltés pendant le cours de l'hiver. Couvert de bois et de buissons, n'ayant que peu de chemins et des chemins impraticables, il était presque impossible à une troupe d'y conduire de l'artillerie; le transport des vivres et des bagages y était de la dernière difficulté. La cavalerie la mieux montée y était ruinée eu quinze jours; tous les obstacles enfin se pressaient autour des opérations militaires, et si les colonnes républicaines n'eussent été éclairées par des réfugiés du pays, elles auraient probablement été réduites à une inaction complète. Une attitude active ne leur était pas plus favorable, puisqu'en agissant avec des corps nombreux, les républicains étaient affamés, et ils couraient risque d'être écrasés dès qu'ils se montraient en petites masses. Ils en firent une rude épreuve dans la campagne que l'on rappelle. Rassemblés en grande force, ils ne trouvaient personne et ils étaient assaillis de privations. Éparpillés en petits détachemens, ils étaient battus. L'on fera remarquer dans la suite que le général Hoche termina facilement la guerre civile, parce qu'il sut prévoir et parer à tous ces inconvéniens. La Vendée eût été pacifiée dix fois avant la dernière, si l'on eût remplacé les trois quarts des soldats républicains qui y sont péris, par de la modération et du bon sens.
VIII.
Le pays insurgé se trouva le plus souvent débarrassé des troupes républicaines pendant l'été de 1794. Des colonnes le traversèrent trois ou quatre fois, mais sans s'y arrêter. Ce plan de l'ennemi était motivé, ou sur les courses infructueuses faites pendant l'hiver et qui leur avaient coûté tant de monde et tant de fatigues, ou sur la nécessité de renforcer les armées des frontières moins exposées pendant les mauvaises saisons, ou principalement pour border et défendre les côtes sur lesquelles on craignait toujours quelques débarquemens d'Anglais qui auraient coopéré avec les insurgés. Charette eut donc le temps de respirer à son aise et d'entreprendre lui-même des attaques, au lieu de repousser ou d'esquiver celles des républicains. Sans doute ce repos qu'il aura présenté à ses soldats sous des couleurs adroites, comme étant la suite de l'abattement ou de l'impuissance de l'ennemi, releva le courage des siens, leur donna une haute idée de leur force, et augmentait leur confiance dans le général qui les avait guidés à travers tant de dangers. En envisageant dans leur ensemble tous ceux qui les avaient assaillis, les Vendéens le regardaient comme le libérateur de leur pays, le sauveur de leur existence, et la guerre qu'ils avaient soutenue sous ses ordres, comme ayant été le seul moyen d'échapper à cette terrible catastrophe; les esprits reçurent donc de ces considérations des impressions d'enthousiasme et d'énergie, qui préparèrent les succès que les Vendéens obtinrent contre les camps retranchés des patriotes.
Le camp dont l'attaque, est sans contredit, un des plus beaux faits d'armes du général vendéen, n'était point assis à Saint-Christophe, mais à Freligné, auprès d'une chapelle de ce nom, à un quart de lieue de Touvois. Les républicains avaient un détachement dans le premier endroit, et c'est sur ce point que la troupe battue effectua une retraite bien difficile; la garnison de ce camp était de quinze cents hommes, et plus de la moitié fut tuée. Les Vendéens montrèrent dans cette occasion une valeur et une fermeté que l'on ne pouvait pas raisonnablement attendre; l'événement seul justifia l'attaque d'un poste que l'on regardait comme imprenable par des troupes irrégulières.
Le camp des Chrimières, que Charette força quelques jours après, n'était pas aussi fort et aussi nombreux: celui-ci fut surpris dans un moment où l'ennemi était mal préparé. Les soldats avaient lavé et nettoyé leurs armes ce jour-là, et un grand nombre était répandu dans les vignes dont la maturité approchait. Cette attaque imprévue était la suite de la défaveur qui entourait les républicains et de l'impossibilité dans laquelle ils s'étaient placés, par leurs cruautés, de recevoir aucun renseignement. Les localistes, avec qui ils vivaient sans défiance, étaient les premiers à les trahir; ainsi les Vendéens étaient prévenus à temps de toutes les occasions favorables qui se présentaient, et les républicains ne l'étaient jamais. On ne peut se faire une idée de la haine profonde, de l'horreur que ceux-ci avaient excitées dans le pays insurgé; les femmes, les enfans en étaient envenimés; ces sentimens étaient comme mêlés dans leur substance, et portés au dernier degré d'exaltation.
IX.
On ne peut néanmoins dissimuler que la fureur des soldats républicains s'était grandement ralentie pendant cet été de 1794, et avant l'événement du 9 thermidor qui l'adoucit encore bien davantage. Le retour aux maximes de modération qui fit sourire l'humanité désolée, commença d'affaiblir le parti des insurgés; il brisait ou du moins relâchait son principal ressort, le désespoir du malheur, la nécessité toujours présente de vaincre ou de périr: aussi peut-on remarquer que, depuis cette amélioration dans l'opinion, les Vendées ne donnèrent plus le spectacle d'actions aussi brillantes et aussi courageuses que pendant la période de la terreur.
Ce camp de Freligné, dont on parlait à l'instant, et qui resta plusieurs semaines sans être menacé, déploya constamment une manière opposée à la marche dévastatrice des colonnes qui avaient fait les campagnes d'hiver: il avait été établi en cet endroit, quelque temps avant la récolte, et couvrant un pays fertile et découvert, entretenant des communications journalières avec Machecoul et Challains, il inspirait des craintes bien vives à tous les cultivateurs qui voyaient mûrir leurs moissons sur cette partie du territoire. Ces malheureux n'avaient d'autre perspective que la mort donnée par l'ennemi ou par la famine plus cruelle encore; une position aussi critique enhardit quelques-uns d'entre eux; ils se hasardèrent à couper leurs grains, quelque chose qui leur en pût arriver. Les cavaliers républicains les aperçurent et ne les inquiétèrent point; ils rassurèrent même les fuyards, et cette épreuve, bientôt connue, rappela de toutes parts les moissonneurs effrayés, en ne guérissant partout qu'une bien faible partie de leur défiance.
La position de ces pauvres laboureurs était difficile; une expérience affreuse leur avait prouvé que ces intervalles d'une douceur apparente n'avaient été précédemment que le sommeil du tigre; que l'ennemi avait quelquefois endormi leur vigilance et leur précaution, et recommencé tout-à-coup ses actes de barbarie. Freligné était précisément situé dans cette paroisse de Falleron, dont la plupart des hommes avaient été égorgés, l'hiver passé, au camp de Légé où les républicains les avaient attirés sous l'espoir de la paix après la leur avoir jurée dans un banquet, après leur avoir présenté la coupe de la réconciliation: une catastrophe aussi récente avait gravé dans les âmes de terribles souvenirs.
Les paysans de ce canton, pressés de ramasser leur subsistance et celle de leurs enfans, devaient éprouver de grandes craintes; d'un autre côté, ils devaient la cacher aux républicains qui les environnaient à tout instant; et il leur fallait encore, par la démonstration l'un dévouement bien prononcé, empêcher que les chefs vendéens ne prissent ombrage de ces relations équivoques, toute communication prétendue volontaire avec les républicains étant punie de la peine de mort; et les délateurs ne manquaient pas plus dans ce parti que dans le parti patriote: la même espèce d'hommes jouait ce rôle infâme; les mômes motifs les animaient; c'était également des sans-culottes royalistes que peignaient la prospérité de leurs voisins et la soif de leurs dépouilles; et la crédulité, exagérée par la peur, assassinait, sur ces rapports, des hommes qui n'avaient d'autres torts que d'avoir allumé les désirs de quelques misérables.
Ainsi le même mobile tyrannisait pareillement les deux partis les plus opposés; la terreur avait peuplé les armées républicaines, elle entretint aussi les réunions des insurgés. Ces bandes s'affaiblirent en nombre et en audace dès que le paysan, lassé de cette lutte sanglante, et désespérant d'atteindre le but de ses premiers efforts, acquit la certitude qu'il pourrait désormais respirer sous son toit, et cultiver en paix le champ de ses pères: sa répugnance à combattre de nouveau éclata d'une manière bien sensible, lorsque Charette rompit la paix de Jacmaye.
Lorsqu'on fit à Charette les premières ouvertures de paix, et que l'on fit entrevoir à ses officiers que l'état critique des insurgés pourrait se terminer par un dénoûment qu'on n'eût jamais dû prévoir, ces propositions conciliatrices arrivèrent dans un moment très-propre à les faire accueillir; la résistance était devenue, pour ainsi dire, impossible.
Les Vendéens étaient alors à peu près sans munitions. Je vis poser en fait, dans un conseil de guerre où la plupart des chefs étaient réunis pour réfuter l'opiniâtreté de quelques-uns d'entre eux qui votaient pour la continuation de la guerre, qu'en exceptant les cartouches que chaque soldat pouvait avoir à sa disposition, l'on n'avait pas en magasin trente livres de poudre. Ce fait était précisé devant Charette, les généraux de l'armée du centre, et les principaux officiers des deux corps, et il ne fut démenti par personne.
En effet, depuis bien du temps l'on n'avait emporté aucune place qui eût servi d'entrepôt pour des munitions de guerre. Les républicains ne menaient plus d'artillerie avec eux. Le soldat portait toutes ses cartouches avec lui. Les insurgés ne profitaient donc que de celles trouvées sur les ennemis morts ou prisonniers. Les camps retranchés dont ils s'étaient emparés étaient dépourvus de caissons; les cartouches manquaient, assure-t-on, aux républicains de Freligné: ainsi il devait arriver un instant, et cet instant était tout proche, où les insurgés auraient été dans l'impossibilité de brûler une seule amorce.
Aussi, pendant l'intervalle de la pacification, tous les soins des chefs se portèrent sur cet objet intéressant. Les communications les plus actives furent entretenues avec Nantes par des Vendéens affidés qui s'y procuraient de la poudre, et reformaient peu à peu le matériel de chaque division: ces approvisionnemens n'étaient pas difficiles. Nantes était alors peuplée de mécontens, d'hommes qui soupiraient après le retour de la royauté et qui favorisèrent de tout leur pouvoir les manoeuvres des insurgés.
Mais, en définitive, on ne pense pas que ces manoeuvres eussent été favorables au parti vendéen: si elles lui procurèrent quelques munitions, elles livrèrent aussi à l'ennemi le secret de ses forces et du mode sous lequel elles avaient été employées, parce que, de la part de ces hommes simples et grossiers, le récit détaillé de leurs succès passés était toujours le langage de l'indiscrétion. Ainsi la Vendée se vit enlever son rempart principal, le prestige qui avait couvert jusque-là ses opérations militaires et avait fasciné les yeux de ses ennemis sur sa puissance réelle: le mystère d'illusion fut dévoilé, et les patriotes purent appliquer à ce pays l'apologue des bâtons flottans sur l'onde.
En second lieu, depuis que les moeurs des soldats républicains s'étaient adoucies, les habitans qui environnaient leurs postes avaient pu se procurer les papiers publics; les patriotes cherchaient même à répandre ceux qui contenaient des nouvelles avantageuses à leur cause; et à l'époque que l'on rappelle, quelques-unes des puissances coalisées avaient ou subi le joug de la république, ou fait la paix avec elle. Cette circonstance était connue des chefs qui la cachaient sans doute à leurs soldats, mais qui ne pouvaient se dissimuler combien les chances étaient inégales à combattre un parti que l'Europe entière désespérait d'abattre: ils devaient donc pencher vers la pacification offerte.
En troisième lieu, le parti vendéen, malgré ses succès de 1794, avait été cruellement affaibli. Toute la partie du marais de Beauvoir et Soullones avait été soumise dans l'été de cette dernière année; ses canaux, pendant les inondations, rendaient le pays impénétrable; mais les chaleurs, le retour de la belle saison, lui ôtaient ce moyen de défense, et alors des républicains y entrèrent sans peine. Le parti vendéen ne perdait pas sans doute des auxiliaires bien courageux, mais il perdait la portion la plus intéressante de son territoire, sous le rapport des subsistances.
Enfin, le repos laissé aux insurgés depuis la récolte, pendant trois ou quatre mois; le loisir de calculer et d'apprécier l'étendue des calamités passées; le souvenir des privations, des besoins en tout genre qu'ils avaient éprouvés; la crainte de voir ou brûler ou ravir encore les fruits de la récolte qu'on avait été si heureux de ramasser, et l'idée si pénible que tant de périls et de désastres n'avaient point changé la face des choses: toutes ces considérations réunies glaçaient l'ame du soldat, et il eût désiré hautement la paix, si les craintes dont on l'entourait lui avaient permis de croire à une paix solide.
Il est certain toutefois que cette pacification fut accompagnée de grandes précautions et d'un appareil extraordinaire: Charette avait été logé avec les autres généraux vendéens et huit principaux officiers au château de la Jaunaye; la cavalerie qui leur servait d'escorte était stationnée dans un château voisin.
Le local des conférences avait été établi, au milieu d'une lande située à quelque distance du premier château, sous une tente ou pavillon dressé à cette fin; chaque jour, à une heure convenue, les représentans du peuple et les chefs insurgés s'y rendaient respectivement avec une escorte déterminée qui se rangeait en bataille des deux côtés du pavillon, à la distance de quelques centaines de pas.
Les négociations durèrent plusieurs jours: les négociateurs de chaque parti étaient en nombre égal; d'un côté figuraient neuf représentans membres de la Convention; les insurgés étaient représentés par trois généraux, un chef de division, et quatre employés civils.
La manie de la déclamation et l'enthousiasme de la tribune étaient tellement épidémiques dans ces temps de délire, que la tente de la Jaunaye ne put être à l'abri de cette fureur oratoire; les représentans y prononçaient de longs discours avec l'accent et le geste le plus animés; très-souvent ils ne s'entendaient pas entre eux, et cette contrariété donnait à la discussion un nouveau degré de véhémence.
Les négociateurs vendéens éprouvaient dans cette lutte une grande infériorité. Retranchés dans leurs forêts, au milieu d'un peuple grossier, demeurés étrangers pendant près de deux ans à toutes les discussions politiques qui avaient ébranlé l'État, et amené tant d'événemens et de catastrophes, ils étaient peu capables d'improviser et d'imiter le langage de leurs adversaires: aussi, pour ne pas rester au dépourvu, rédigeaient-ils, dans l'intervalle de chaque conférence, des factum en réponse aux objections de la veille; et comme leur opinion était toujours énoncée avec franchise et une certaine rudesse, ces notes ouvraient un vaste champ à l'éloquence révolutionnaire des députés, et devenaient pour eux une source intarissable de babil.
Du reste, ce qui prouve à quel degré de barbarie cette guerre civile avait amené le peuple, et que le droit des gens n'y était pas plus respecté qu'au milieu des nations les plus sauvages, c'est que M. Ruteau, qui fut le premier et le principal entremetteur de la négociation, courut les plus grands dangers en abordant dans la Vendée, quoiqu'il s'annonçât comme porteur de paroles de paix; il eut toutes les peines imaginables à désarmer la défiance des paysans qui le rencontrèrent, et à se faire conduire au quartier-général le plus voisin, celui de La Roberie qui occupait Saint-Philibert de Grand-Lieu; celui-ci le mena sur-le-champ à l'armée de Charette, qui était alors rassemblée dans l'intérieur du Bocage.
X.
Charette ne témoigna point de répugnance à faire la paix: il en démontra lui-même la nécessité dans tous les conseils de guerre qui furent tenus pendant les conférences. La rébellion de Delaunay le refroidit, parce qu'il craignit que les intrigues de ce chef audacieux et de quelques autres officiers ne tournassent contre lui l'esprit du peuple, et ne lui fissent perdre son ascendant, peut-être même son autorité: il avait le premier frayé le chemin à cette fatale défection par les catastrophes assez récentes de Jolly et de Marigny. L'on pouvait donc rétorquer contre lui les motifs et les examples qu'il avait donnés dans ces deux occasions.
Mais il est vrai de dire que la paix était désirée par l'immense majorité de tous les insurgés qui avaient des propriétés et reçu quelque éducation. Parmi les généraux qui avaient assisté aux négociations (ils étaient quatre en y comprenant Charette), trois en étaient les partisans zélés, MM. de Couëtier, Fleuriot et Sapinaud: leur ame honnête et sensible ne pouvait supporter la pensée des malheurs que l'on pouvait finir, et cette manière de voir était partagée par le plus grand nombre de leurs officiers.
Les antagonistes de la pacification n'étaient que des déserteurs, des transfuges, et ceux qui s'étaient élevés à un commandement quelconque des derniers rangs de la société. La paix remettait ceux-ci dans leur ancienne condition, et les autres n'avaient en perspective que le mépris d'un parti qu'ils avaient trahi, et peut-être des dangers réels: et il faut le dire ici; par suite d'une politique qui dévoilait bien la sombre défiance et le despotisme de Charette, ses principaux officiers, ses chefs de division avaient tous été choisis dans la classe populaire ou parmi les déserteurs. La Roberie faisait seul exception dans ces nominations indiscrètes. Charette ne craignait point d'en exprimer le motif qui était d'obtenir une obéissance aveugle et d'écarter jusqu'à l'idée de la résistance: il a dit qu'un chef ne devait pas se croire à l'abri du bâton: on l'a vu poursuivre à grands coups de pied, autour d'une troupe rangée en bataille et faisant l'exercice, des officiers qui lui paraissaient commettre quelques fautes dans les manoeuvres.
Bien plus, ce que l'on ne croirait pas, si dix mille témoins ne rendaient hommage à la vérité du fait, Charette, en introduisant le châtiment du bâton parmi ses soldats, était lui-même l'exécuteur de la punition des coupables. Le minimum était vingt-cinq coups qu'il leur appliquait sur les épaules avec la plus grande vigueur. Le battu était ordinairement si maltraité, qu'il lui était malaisé de finir la campagne, et qu'il lui fallait des soins et du repos pour le rétablir de ses blessures. Cet exemple odieux était suivi par les chefs de division; ils réprimaient les écarts de leur troupe de la même manière, et toujours de leur propre main. Il semblait même que cette indécente brutalité fût une prérogative, puisqu'elle n'était pas exercée par les officiers subalternes. Le droit de bastonnade n'était attaché qu'aux grades élevés: c'étaient les droits de haute justice.
XI.
L'on ne saurait dire si Charette entra à Nantes de plein gré, ou s'il ne fut amené à cette démarche que par une condescendance pénible; mais ses partisans blâmèrent le séjour qu'il y fit, et surtout le plus grand nombre de ceux qui l'accompagnaient: il ne devait y rester, disaient-ils, que pendant quelques heures, et faire, avec discernement, le choix de ceux qui auraient composé son escorte. Cette opinion était assez réfléchie; et sous le dernier rapport, l'on peut assurer qu'il découvrait, aux yeux d'une grande cité, la faiblesse de ses moyens, ainsi que l'ineptie et la nullité de la plupart de ses officiers. Ceux-ci se répandirent partout, dans les cercles du bon ton comme dans les cabarets; ils y étalèrent autant d'ignorance que de forfanterie, y débitèrent les histoires les plus ridicules et les plus maladroites; quelques-uns donnaient le spectacle public de la crapule et de l'ivrognerie; d'autres y prirent des querelles sérieuses avec les militaires de la garnison; le plus grand nombre enfin n'y montra que des moeurs grossières et y porta l'oubli de toutes les convenances. L'illusion du parti perdit donc de sa force, dans cette rencontre, et c'était celle où il fallait la maintenir et même y ajouter de nouveaux prestiges: on cherchait dans cette troupe indisciplinée ce qui avait pu exciter tant de terreurs et nourrir tant d'espérances, et l'or pourrait assurer que, dans le calme de la réflexion, les républicains et les royalistes ne regrettèrent point leurs hôtes.
Charette, en rentrant dans son quartier de Belleville, y annonça par des signes bien évidens qu'il n'avait signé qu'une paix plâtrée. La cocarde blanche fut arborée, comme auparavant, dès qu'on rentra dans le pays insurgé; le drapeau blanc fut promené aux exercices et aux cérémonies; l'ancien état de choses subsista dans son entier; les insurgés acquirent de plus, par leur prétendue soumission, la sécurité qu'ils n'avaient pas avant la trêve.
Leur départ du château voisin, de celui de la Jaunaye, où l'on a dit que l'escorte de Charette avait été casernée, fut marqué par des actes qui ne laissaient que trop de prise aux récriminations des patriotes. Le pillage y fut commis par les cavaliers de l'armée, gens avides de butin comme les Cosaques. Ils emportèrent les rideaux des lits qu'on avait eu l'attention de leur fournir.
Quelques-uns des chefs ne furent pas plus délicats; ils profitèrent de leur séjour à Nantes, et de la liberté des communications qui s'en suivit, pour se procurer des habillemens et des harnais de toute espèce; ils leur furent fournis à crédit, et sur la garantie de personnes qui professaient leurs principes. Le renouvellement des hostilités eut lieu avant que les engagemens eussent été remplis, et l'on ne saurait dire lesquels ont perdu des fournisseurs ou des cautions. Les insurgés suivirent l'exemple des Hébreux, lorsqu'ils empruntèrent les vases de l'Égypte.
XII.
Le repos, l'insouciance de Charette, dans son camp de Belleville, pendant la pacification, n'étaient troublés que par la correspondance qu'il lui fallait entretenir avec les princes ou les émigrés, et les généraux et représentans républicains. Ceux-ci se plaignaient journellement de quelques infractions faites à l'amnistie; et les autres n'épiaient que l'occasion favorable pour lui faire reprendre les armes; mais le nombre des émigrés qui vinrent le joindre fut assez petit. On ne croit pas qu'on pût en compter plus d'une douzaine, et Charette ne se souciait pas qu'il fût plus multiplié.
XIII.
Ce chef présomptueux et défiant, craignant toujours que quelques officiers-généraux de l'ancien régime ne vinssent lui ravir, ou même partager son autorité, s'il désirait des auxiliaires, ne voulait que des subalternes, des sous-officiers incapables de lui porter aucun ombrage. Ils auraient discipliné les bandes, ils leur auraient donné de la consistance et de l'à-plomb, et la gloire de ses succès lui serait demeurée à lui seul. Aussi manifesta-t-il cette impolitique jalousie, en communiquant une lettre que lui écrivait un royaliste d'un rang élevé, pour lui offrir un certain nombre d'officiers émigrés: il observa que cette recrue pourrait semer la division dans l'armée par les sentimens d'ambition qu'elle ne manquerait pas de manifester; et qu'il valait bien mieux recevoir un secours de sergens et de caporaux.
S'il faut parler avec impartialité des infractions que commirent les deux partis relativement à la pacification, l'on peut affirmer hardiment que les insurgés furent les moins scrupuleux. Cette affligeante version va reposer sur des éclaircissemens et des faits positifs.
L'on a déjà remarqué que Charette ne s'inquiéta même pas de sauver les apparences, en supprimant du moins les signes publics du royalisme, puisque cette feinte momentanée n'eût point changé le dévouement et les principes de ses soldats, et les communications étant libres avec les villes républicaines, les insurgés y allant tous les jours, et des patriotes traversant aussi quelquefois le pays insurgé, ces démonstrations maladroites étaient notoires; les républicains en étaient informés avec exactitude, et ils étaient en droit de penser que les négociations de paix n'avaient été entrées que sur l'hypocrisie et la mauvaise foi.
En second lieu les républicains ne témoignèrent point l'intention de resserrer davantage le général royaliste, ni de menacer ses positions; et, si quelques postes furent établis sur les grandes routes, à Palluau, par exemple, c'est que les villes étaient dépourvues de subsistances, qu'on y mourait de faim, que la ration même du soldat était extrêmement réduite, et que la Vendée avait été représentée comme renfermant encore beaucoup de ressources dont l'excédent pouvait être reversé sur des militaires qui manquaient de pain, et avec qui l'on venait de se réconcilier. Aussi les chefs de ces postes s'efforcèrent-ils de vivre dans la meilleure intelligence avec les commandans royalistes dont ils suspectèrent probablement la sincérité, lorsqu'ils virent qu'on ne subviendrait eu aucune manière à leurs besoins.
Les patriotes n'envoyèrent point un détachement à Belleville pour enlever Charette; ce fut tout simplement un mouvement ordonné par le général Canclaux, pour faire passer huit cents hommes de Chantonnay, ou endroit voisin, à Palluau, et pour écarter de Charette tout soupçon de surprise et de perfidie, le général Canclaux lui-même se trouvait à la tête du détachement. Charette, informé subitement de ce passage, en conçut de vives inquiétudes, et entra dans une étrange colère: il prit néanmoins une résolution courageuse et digne de sa fermeté; il monta à cheval, accompagné seulement de quelques officiers, et il s'avança au-devant de la troupe républicaine. Les deux généraux se rencontrèrent à une médiocre distance de Belleville, au milieu d'une lande. Charette témoigna son étonnement au général Canclaux, et celui-ci lui prouva l'innocence de sa démarche. Il la justifia sur le bien-être du soldat qui ne pouvait gagner le point sur lequel il le portait, que par une route quatre fois plus longue et trop pénible pour des hommes exténués de besoin. Il représentait en outre que ce n'était pas violer la paix que de traverser paisiblement un pays rentré au sein de la patrie, et qui venait de se soumettre à la République.
Les généraux se séparèrent après cette explication, et le détachement continua sa marche; mais ce corps était tellement affaibli par le besoin de nourriture, qu'il laissa derrière lui plus de cent traînards qui furent impitoyablement massacrés en détail dans les endroits écartés et pendant la nuit qui survint. Des relations de ces horreurs furent envoyées au quartier-général et n'y furent pas désapprouvées.
M. Allard avait succédé à M. Delaunay dont il était le major; c'était un homme honnête, mais dont l'autorité était contrebalancée par quelques-uns de ses officiers beaucoup moins humains que lui. Son arrestation fut causée par la découverte d'un crime dont il était innocent. Deux hussards républicains avaient été égorgés sur la grande route de Palluau à Lamotte par des cavaliers de sa division; les harnais avaient été déposés à son quartier-général; ils y furent trouvés par les camarades des victimes qui s'étaient mis à leur recherche; les apparences étaient contre le chef royaliste; il avait armé les assassins, ou du moins il approuvait cette atrocité: ils l'emmenèrent aux Sables, où sans doute il se lava de cette odieuse imputation, puisqu'il n'a pas été mis en jugement. M. Allard est plein de vie, il attesterait ce fait.
Toujours est-il vrai qu'on ne réclama point la liberté du détenu qui fut remplacé dans le commandement par le frère aîné de M. Charette.
Des assassinats furent commis sur différens points du territoire insurgé sur des militaires isolés et principalement sur des réfugiés. Des plaintes journalières et très-vives en étaient faites par les représentans du peuple et par les commandans républicains; des informations juridiques, des procédures criminelles furent adressées à M. Charette pour lui signaler les coupables et provoquer leur punition. Quelques hommes de son parti osèrent lui représenter combien ces réclamations étaient justes; qu'il était même politique pour lui de ne pas tolérer de pareils crimes, et que les scélérats qui les commettaient n'étaient pas dignes de combattre pour une bonne cause: ces remontrances restèrent sans effet, et n'étaient même accueillies que par le silence.
Enfin, l'on ne pourrait pas citer un Vendéen estimable et circonspect qui, pendant cette période de paix, ait été dupe de sa confiance et menacé dans sa liberté. L'on entrait en toute sécurité dans les villes qu'occupaient les républicains; l'on y revoyait ses parens et ses amis; l'on y faisait tranquillement ses affaires, et l'on ne pouvait se plaindre que des manières rébarbatives des réfugiés, dont la plupart, délirant d'un faux patriotisme, haineux, exaspérés, sanguinaires, ont précédemment ajouté aux calamités qui ont désolé le pays: ceux-ci désiraient la continuation de la guerre civile aussi vivement que les fanatiques de l'autre parti, et des deux côtés leurs vues étaient bien moins pures qu'intéressées.
Les républicains se plaignaient de toutes ces infractions; les royalistes se plaignaient aussi et alléguaient des représailles; les murmures réciproques exigeaient une explication; et, ils donnèrent matière à de nouvelles conférences qui furent tenues dans les environs de la Jaunaye. Les représentans du peuple n'y vinrent point. L'horizon politique s'obscurcissait; des deux parts on était en défiance et sur ses gardes. Les généraux républicains et royalistes s'entrevirent, mais d'une manière peu franche et très-fugitive. Stofflet était pour lors rallié à Charette; cependant ces deux chefs se haïssaient mutuellement; mais Stofflet ne recommença sa levée de boucliers que lorsque son rival fut accablé. Le fameux Bernier était présent à cette entrevue: il fut chargé de la rédaction de la note que les Vendéens opposaient aux demandes des patriotes. C'était une espèce de déclaration ambiguë et équivoque, témoignage d'un mécontentement caché et d'une rupture prochaine. On se sépara le jour même fort peu contens les uns des autres.
XIV.
La pacification fut rompue par Charette sans dénoncer la trêve, et de la manière la plus brusque. Il tomba à l'improviste sur le poste des Essarts qui était dans une telle confiance, qu'un grand nombre fut surpris jouant à la boule. Ce détachement n'eut pas le temps de se mettre en défense; il fut taillé en pièces avant d'avoir le temps de se reconnaître. Charette y fit des prisonniers, ainsi que dans un autre poste qui fut attaqué le lendemain avec la même brusquerie sur la route de Palluau à la Motte-Achard: ces prisonniers dépassaient le nombre de deux cents.
On arrêta à la même époque une escouade de cavalerie qui passait près de Belleville et se rendait à Palluau. Elle était composée d'une trentaine d'hommes et d'un officier.
Cette reprise des hostilités était évidemment concertée avec la descente de Quiberon. Les instigations pressantes des princes avaient rejeté Charette dans les chances de la guerre; la trahison exercée sur les prisonniers émigrés faits dans cette fatale expédition détermina sans doute l'affreuse représaille qu'il exerça sur les siens. Ces malheureux, au nombre de plus de cent, furent emmenés dans un bois peu distant de Belleville et assommés à coups de bâtons et de pieux par les soldats qui formaient la garde de Charette. Ces cannibales revinrent de cette sanglante exécution en portant comme un trophée les dépouilles sanglantes de leurs victimes: le reste fut fusillé dans la cour de la prison, et ces deux horribles scènes se passèrent un dimanche, au moment où Charette, accompagné d'une partie de sa troupe, entendait la messe. La fusillade avait lieu dans le château de Belleville, et ainsi les cris des mourans et des assassins se mêlaient aux chants que l'on entonnait à la louange de la Divinité.
Depuis ce moment, la guerre civile reprit son ancien caractère de fureur et d'acharnement; mais elle se fit sans succès par les insurgés. Ceux-ci allèrent chercher les munitions et les effets d'équipement que les Anglais débarquèrent sur la côte de Saint-Jean-de-Mont; Ce secours était peu considérable; le présent, de la part d'une puissance, était plus que mesquin; l'on disait que c'étaient quelques débris sauvés de la catastrophe de Quiberon; les munitions et objets débarqués ne valaient peut-être pas vingt mille écus.
Cette expédition eut lieu vers la fin de l'été; et loin que quelques mois s'écoulassent entre cet événement et la reprise des opérations militaires, Charette ne jouit que d'un repos fort court: dès la mi-septembre, les colonnes républicaines, conduites par le général Hoche en personne, s'avançaient de plusieurs points sur Belleville; il voulut dissiper les illusions de son armée, en lui faisant toucher, pour ainsi dire, ce boulevard du royalisme, qu'elle s'imaginait être un lieu fortifié par l'art et la nature. Peut-être croyait-il lui-même que Charette l'y attendrait, et terminer la guerre dans une seule bataille. Il ne se présentait point avec des forces considérables; il n'avait avec lui que cinq à six mille hommes; mais Charette décampa à son approche; et il n'eût point accepté le combat, quand même son ennemi eût été deux fois moins nombreux.
L'armée insurgée avait perdu tout son ressort, l'enthousiasme que lui avaient donné ses succès inespérés, et le sentiment de désespoir qui les lui avait fait obtenir. Les propriétaires, les simples cultivateurs avaient goûté les douceurs de la paix; ils avaient repris pendant quelque temps leurs travaux et leurs paisibles habitudes; cet état de tranquillité leur avait offert de nouveaux charmes, lorsqu'ils songeaient aux périls de leur condition passée; leur répugnance et leur chagrin à se voir engagés dans une lutte aussi périlleuse, avaient éclaté dès les premiers momens qu'ils avaient été contraints de rejoindre leurs drapeaux: ces sentimens étaient fortement gravés sur leurs visages, et la terreur seule en avait comprimé l'essor.
XV.
Le général Hoche ne fit qu'une promenade militaire. Ayant manqué son ennemi à Belleville, il revint précipitamment sur ses pas, et il mit aussitôt à exécution le plan de campagne qu'il avait médité, et dont le succès était infaillible pour soumettre la Vendée sans résistance et sans effusion de sang. Il revint à la limite du pays insurgé, en débouchant de Nantes, et il établit une ligne le postes assez serrés pour contenir le canton qu'ils occupaient, et empêcher que Charette n'inquiétât ses derrières assez nombreux, en même temps pour ne pas craindre qu'ils fussent délogés à force ouverte. Des ouvertures pacifiques étaient faites à tous les habitans indistinctement; des proclamations conciliantes étaient répandues avec provision; les principaux propriétaires étaient reçus avec cordialité par les commandans; on leur donnait toutes les sauve-gardes qu'ils pouvaient désirer; les prêtres témoignaient-ils quelque méfiance sur la sincérité de nos promesses et sur le maintien de la liberté du culte, le général Hoche répondait qu'ils pouvaient venir célébrer la messe dans sa chambre.
Chaque poste procédait ensuite, dans le rayon qu'il occupait, au désarmement des gens suspects ou qui ne présentaient pas une garantie suffisante; des permis de port-d'armes étaient délivrés aux propriétaires honnêtes et sur lesquels on pouvait compter. Cette opération achevée sur toute la ligne, les postes étaient établis en avant sur une autre ligne, et à une distance de la première qui permettait l'exécution des mêmes mesures. Par ce moyen Charette était resserré chaque jour de plus en plus, le nombre de ses soldats diminuait, et sa faiblesse réelle sautait aux yeux de ses partisans.
Le général républicain avait surtout recommandé à ses généraux de ne pas risquer le moindre engagement où l'avantage pût être balancé; il voulait prévenir l'engouement et les reviremens qu'auraient entraînés quelques succès. Ces incidens pouvaient encore séduire les esprits, et retarder l'oeuvre de la pacification. Aussi le général Gratien fut-il fortement blâmé pour avoir exposé à quelque distance de Rochesaviré un détachement qui fut défait une première fois, et qu'il rétablit au même endroit, en bravant un second échec. Ce fut là le dernier avantage que Charette remporta sur une poignée d hommes, et il y perdit un de ses meilleurs officiers, le jeune La Roberie, dont la bravoure téméraire était merveilleuse pour ranimer les courages refroidis et rebutés à cette époque.
Quelque temps auparavant, immédiatement après sa sortie de Belleville devant Hoche, au combat de Saint-Cyr, et en voulant forcer un faible détachement retranché dans une église, Charette avait perdu Guérin l'aîné, son meilleur chef de division, celui qui connaissait le mieux la tactique de cette nature de guerre. Les républicains suivirent sans interruption celle prescrite par le général Hoche qui dirigeait toutes les opérations de son quartier-général de Nantes ou de Montaigne où il se trouvait quelquefois.
On ne poursuivait point Charette avec vivacité, le pays était seulement traversé par de petits corps de cavalerie pour empêcher la réunion des Vendéens. On pacifiait successivement; on enlevait les armes, et chaque jour le cercle où Charette végétait était resserré. Ce ne fut que lorsqu'il fut très-étroit, même lorsque presque toutes les communes furent soumises, que ce chef royaliste fut suivi sans relâche et à la piste; et encore eût-il facilement échappé à ces recherches, si son grand coeur eût pu le résoudre à se cacher.
XVI.
Il y eut réellement une négociation entamée entre Charette et le général Gratien, pour qu'il fût permis au premier de sortir de France et de se retirer chez l'étranger. L'entremetteur de cette affaire était le sieur Guesdon, curé de la Rabatelière. On ne dira point si le général républicain lui offrait, avec la liberté de ce passage, une somme considérable; mais il lui était accordé d'emmener avec lui tous les officiers de son parti qui auraient suspecté la sincérité de la pacification, et préféré de partager sa fortune; la défiance empêcha que cette négociation fût conduite à sa fin; on appréhenda que ces propositions ne fussent qu'un leurre employé pour saisir les restes du parti insurgé. Charette était d'un caractère fort soupçonneux, et dans un moment aussi critique les individus qui l'entouraient n'étaient pas moins ombrageux que lui; on croit même que cette liberté de sortir n'était pas illimitée, et qu'on refusait d'y comprendre les déserteurs républicains qui faisaient la principale force du dernier noyau royaliste. Cette restriction eût donc été suffisante pour faire rompre la négociation et ne laisser à Charette que des résolutions désespérées.
Cette affaire délicate fut terminée d'une manière atroce, et peut-être ce dénoûment affreux contribua à aggraver les périls de Charette, et à augmenter autour de sa personne le nombre de ceux qui le trahirent. Quelques jours après la rupture de la négociation, le malheureux curé de la Rabatelière et ses deux domestiques furent arrachés, au milieu de la nuit, de leurs lits, et égorgés à quelque distance du presbytère: cette catastrophe glaça tous les esprits que la pacification, qui s'avançait, ramenait insensiblement aux principes d'humanité; elle fut uniquement imputée aux royalistes: on y reconnut les traits d'une horrible vengeance dans la supposition ombrageuse que les patriotes voulaient tromper les chefs insurgés par la promesse d'un passage en Angleterre, et que le bon curé n'était que l'instrument odieux de cette supercherie.
Ce crime fut le prélude de quelques autres plus obscurs, mais non moins détestables. Charette poursuivi à outrance, ne pouvant plus dérober le secret de sa fuite, s'imaginait être trahi à chaque pas; ses soupçons n'étaient pas chimériques, mais il était malaisé de les fixer avec raison sur tel ou tel individu; cette obscurité qu'un homme équitable devait percer, n'empêcha pas que quelques victimes fussent sacrifiées à la fureur de son escorte; dès-lors il n'y eut plus de sûreté pour lui, et de véritables traîtres naquirent du danger imminent qu'il y avait d'être désigné pour tel.
D'un autre côté, les patriotes purent recourir à des travestissemens impraticables, lorsque le pays était franchement insurgé. Quelques-uns se déguisèrent à cette époque sous des habits de paysan, et parcourant le canton où l'on était persuadé que Charette rodait, ils s'informaient des enfans qui gardaient les troupeaux et même des cultivateurs qui travaillaient dans leurs champs, de l'endroit où ce général pouvait s'être réfugié; ils feignaient le plus grand dévouement pour lui et annonçaient qu'ils allaient le rejoindre; ces sentimens avaient l'apparence de la bonne foi, le vêtement de ces espions le confirmait, et ils parvenaient ainsi à connaître la retraite de leur ennemi: c'est de cette manière perfide, dit-on, qu'on découvrit son dernier gîte et qu'il tomba aux mains des patriotes.
Mais il est certain qu'aucun de ses officiers n'accompagnait le général Travot, lorsqu'il se saisit du chef royaliste. Il n'y eut que la Roberie qui a eu la faiblesse, pour ne pas dire l'indignité de se rendre aux instances des républicains et de marcher une fois avec eux, en arborant un panache tricolore; mais ce fut aussitôt après sa soumission, quelques mois avant la prise de Charette, qu'il se souilla de cette action qui excita l'indignation des royalistes pacifiés et le mépris des républicains même qui la provoquèrent. Travot était simplement accompagné et guidé par un certain nombre de réfugiés, et ce furent ceux-ci qui employèrent la ressource peu noble des travestissemens et de l'espionnage.
XVII.
Charette fut admirable dans ses derniers momens et dans les circonstances difficiles qui précédèrent sa dernière défaite: ceux de ses officiers qui échappèrent à cette catastrophe et qui l'avaient accompagné au milieu de tous les périls, n'en parlaient que dans les termes les plus pompeux et les plus touchans. Calme dans le danger, résigné dans la mauvaise fortune, il savait dans les situations les plus critiques relever les espérances de son parti, soutenir le courage de ses soldats, et leur faire supporter gaiement toutes les privations auxquelles il se soumettait le premier; il était sobre et tempérant; on ne pouvait que lui reprocher son amour pour les femmes, et encore n'avaient-elles pas su triompher pleinement de son insouciance habituelle; c'était plutôt chez lui un penchant qu'une passion: il déploya dans les derniers instans de sa vie, comme dans le cours de ses revers, une constance, une fermeté et une patience à toute épreuve; et sans doute il mériterait de s'asseoir à côté des preux chevaliers qui ont ennobli nos annales, si une arrogante fatuité dans la prospérité, une légèreté et une insouciance qui lui firent manquer de belles occasions, et surtout un penchant à la vengeance et à la cruauté, n'avaient terni d'aussi belles qualités.
Charette était d'une haute stature, mais un peu grêle; il avait les traits et la physionomie délicats et peut-être même efféminés, le son de sa voix n'était pas mâle, et sa prononciation était maniérée; mais un regard vif et perçant et une expression de noblesse et de fierté répandue sur sa figure témoignaient qu'il était né pour commander.
Son insouciance parut dans tout son jour pendant l'armistice. On ne le voyait plus alors avec le prestige de ses opérations militaires; il pouvait profiter de la liberté des communications que cet événement avait rouvertes pour ménager des intelligences avec les chefs royalistes de la Bretagne et de la Normandie, et combiner des plans qui eussent embrassé une grande étendue de territoire; il devait sur tout former un parti au sein de la capitale, afin de seconder et tourner à l'avantage de son parti les événemens importans qui se passèrent depuis la pacification jusqu'au 13 vendémiaire. La faiblesse et l'ineptie du gouvernement d'alors laissaient une vaste carrière à ses projets et à son ambition, et l'on ne saurait calculer à quel degré il lui était permis de les élever, lorsqu'on songe qu'il avait paru assez redoutable pour qu'on traitât avec lui de puissance à puissance. C'est cette considération et cet ascendant inconcevable qu'il lui aurait fallu soutenir, et qui étaient de nature à lui préparer le rôle le plus brillant dans les destinées de sa patrie.