I

Le lendemain de l’arrivée du Prince Henri de Prusse aux États-Unis, je rencontrai un Anglais de mes amis qui se frottait les mains et paraissait fort joyeux. Il m’aborda d’un air triomphant.

—Eh bien, s’écria-t-il, vous voilà pris et c’est mon tour de rire! Ne vous ai-je pas entendu dire plus d’une fois que les Anglais avaient une passion pour les lords, les princes et les nobles? Je ne savais que vous répondre et il ne semblait pas que j’eusse jamais l’occasion de pouvoir défendre mes compatriotes... Mais, maintenant, après l’ovation que vous avez faite au Prince Henri, je crois que je peux redresser la tête... Vous savez aussi être courtisans, vous autres, Américains!

La rapidité avec laquelle se répand et circule une remarque stupide est vraiment curieuse. Celui qui la profère le premier croit avoir fait une grande découverte. Celui à qui il parle le croit aussi. Et chacun la répète vite et souvent. Elle est reçue partout avec admiration et respect comme un beau fruit d’observation perspicace et de haute et sage intelligence. Et puis elle prend place parmi les vérités reconnues et dûment estampillées, sans que jamais personne ne songe à examiner si après tout elle a un titre quelconque à ces grands honneurs. Je pourrais citer comme exemples nombre de proverbes courants et dont l’imbécillité ne le cède en rien à celle de la remarque faite par mon ami anglais sur l’engouement des Américains pour les princes. C’est ainsi que l’adoration des Américains pour le dollar, le désir qu’ont les jeunes millionnaires américaines d’acheter un titre de noblesse avec un mari, sont vérités banales un peu partout.

Eh bien, ce n’est pas seulement l’Américain qui adore le tout-puissant dollar, c’est tout le monde. Les hommes ont successivement et toujours passionnément aimé à posséder un plein chapeau de coquillages, une balle de coton, un demi-setier d’anneaux de cuivre, une poignée d’hameçons en acier, une pleine maison de négresses, un enclos plein de bétail, une ou deux vingtaines de chameaux et ânes, une factorerie, une ferme, une maison de rapport, une administration de chemins de fer, une direction de banque, une liasse de solides valeurs... en un mot, toutes les choses qui ont été ou sont les signes de la richesse, procurent la considération et l’indépendance et sont de nature à assurer à un homme le bien le plus précieux qui soit, je veux dire l’envie des autres hommes.

Les riches Américaines achètent des titres de noblesse, oui, mais elles n’ont pas inventé le procédé dont on usait et abusait déjà bien des siècles avant la découverte de l’Amérique. Les jeunes filles européennes le pratiquent de nos jours aussi allégrement que jamais; et, quand elles ne peuvent pas payer comptant, elles achètent un mari sans titre, car il ne faut pas une dot en espérance pour cette sorte de commerce. Bien plus, les mariages d’affaires sont d’une pratique universelle et courante, excepté en Amérique. Assurément, il y en a chez nous, dans une certaine mesure, mais pas au point d’être tout à fait passés dans nos mœurs.