III
Empereurs, rois, artisans, paysans, aristocrates, petites gens... nous sommes au fond tous les mêmes. Il n’y a aucune différence entre nous tous. Nous sommes unanimes à nous enorgueillir des bons compliments que l’on nous fait, des distinctions que l’on nous confère, des attentions que l’on nous témoigne. Nous sommes tous faits sur ce modèle. Et je ne parle pas seulement des compliments et des attentions qui nous viennent de gens plus élevés que nous, non, je parle de toutes sortes d’attentions ou de bons témoignages de quelque part qu’ils nous viennent. Nous ne méprisons aucun hommage, si humble soit l’être qui nous le rend. Tout le monde a entendu une gentille petite fille parler d’un chien hargneux et mal élevé et dire: «Il vient toujours à moi et me laisse le caresser, mais il ne permet à personne d’autre de le toucher.» Et les yeux de la petite fille brillent d’orgueil. Et si cette enfant était une petite princesse, l’attention d’un mauvais chien pour elle aurait-elle le même prix? Oui, et même devenue une grande princesse et montée depuis longtemps sur un trône, elle s’en souviendrait encore, le rappellerait et en parlerait avec une visible satisfaction. La charmante et aimable Carmen Sylva, reine de Roumanie, se rappelle encore que les fleurs des champs et des bois «lui parlaient» lorsqu’elle était enfant, et elle a écrit cela dans son dernier livre; elle ajoute que les écureuils faisaient à son père et à elle l’honneur de ne pas se montrer effrayés en leur présence... «Une fois, dit-elle, l’un d’eux, tenant une noix serrée entre ses petites dents aiguës, courut droit à mon père» (n’est-ce pas que cela sonne exactement comme le «il vient toujours à moi» de la petite fille parlant du chien?) «et lorsqu’il vit son image reflétée dans les souliers vernis de mon père, il montra une vive surprise, et s’arrêta longtemps pour se contempler dans ce miroir extraordinaire...» Et les oiseaux! Elle rappelle qu’ils «venaient voleter effrontément» dans sa chambre, lorsqu’elle négligeait son «devoir» qui consistait à répandre pour eux des miettes de pain sur le rebord de la fenêtre. Elle connaissait tous les oiseaux sauvages et elle oublie la couronne royale qu’elle porte pour dire avec orgueil qu’ils la connaissaient aussi. Les guêpes et les abeilles figuraient également parmi ses amis personnels et elle ne peut oublier l’excellent commerce qu’elle entretenait avec ces charmantes bestioles: «Je n’ai jamais été piquée par une guêpe ou une abeille.» Et dans ce récit je retrouve encore la même note d’orgueilleuse joie qui animait la petite fille dont je parlais tout à l’heure à la pensée d’avoir été la préférée, l’élue du chien méchant. Carmen Sylva ajoute en effet:
«Au plus fort de l’été, lorsque nous déjeunions dehors et que notre table était couverte de guêpes, tout le monde était piqué excepté moi.»
Lorsque nous voyons une reine, qui possède des qualités de cœur et d’esprit si brillantes qu’elles éclipsent l’éclat de sa couronne, se souvenir avec gratitude et joie des marques d’attention et d’affection que lui donnèrent trente ans auparavant les plus humbles des créatures sauvages, nous comprenons mieux que ces hommages, attentions, particulières marques d’estime et d’attachement ne sont le privilège d’aucune caste, mais sont indépendantes des castes et sont plutôt des lettres de noblesse d’une nature toute spéciale.
Nous aimons tous cela à la folie. Quand un receveur de billets à l’arrivée dans une gare me laisse passer sans me rien demander, alors qu’il examine avec soin les tickets des autres voyageurs, j’éprouve la même sensation que le roi, classe A, qui a senti la main de l’empereur s’appuyer familièrement sur son épaule, «devant tout le monde», la même impression que la petite fille se découvrant l’unique amie d’un chien errant et que la princesse seule indemne des piqûres de guêpes. Je me souviens d’avoir éprouvé cela à Vienne, il y a quatre ans: une cinquantaine d’agents de police dégageaient une rue où devait passer l’empereur. L’un d’eux me poussa brusquement pour me faire circuler, l’officier vit le mouvement et s’écria alors avec indignation:
—Ne voyez-vous pas que c’est Herr Mark Twain? Laissez-le passer!
Il y a de cela quatre ans, mais il y aurait quatre siècles que je ne saurais oublier la flamme d’orgueil et de satisfaction béate qui s’éleva en moi et me fit redresser le torse en présence de cette particulière marque de déférence. Ce pauvre agent ainsi apostrophé par son chef avait l’air tellement ahuri et son expression signifiait si clairement: «Et qui donc ici est ce Herr Mark Twain um Gotteswillen?»
Combien de fois dans votre vie n’avez-vous pas entendu dire d’une voix triomphante:
—J’étais aussi près de lui que de vous maintenant; en étendant le main j’aurais pu le toucher!
Nous avons tous entendu cela bien souvent. Qu’il doit être bon de dire cela à tout venant! Cela provoque l’envie, cela confère une sorte de gloire... On le dit, on le répète, on se gonfle, on est heureux jusqu’à la moelle des os. Et de qui le satisfait narrateur était-il si près?—Ce peut être d’un roi, d’un pickpocket renommé, d’un inconnu assassiné mystérieusement et ainsi devenu célèbre... Mais il s’agit toujours d’une personne qui a éveillé la curiosité générale, que ce soit dans la nation tout entière ou dans un simple petit village.
«—Je me trouvai là et j’ai tout vu.» Telle est la phrase si souvent entendue et qui ne manque jamais d’éveiller la jalousie dans l’âme de l’auditeur. Cela peut se rapporter à une bataille, à une pendaison, à un couronnement, à un accident de chemin de fer, à l’arrivée du Prince Henri aux États-Unis, à la poursuite d’un fou dangereux, à l’écroulement d’un tunnel, à une explosion de mine, à un grand combat de chiens, à une chute de foudre sur une église de village, etc. Cela peut se dire de bien des choses et par bien des gens, notamment par tous ceux qui ont eu l’occasion de voir le Prince Henri. Alors, l’homme qui était absent et n’a pas pu voir le Prince Henri tâchera de se moquer de celui qui l’a vu; c’est son droit et c’est son privilège; il peut s’emparer de ce fait, il lui semblera qu’il est d’une nouvelle sorte d’Américains, qu’il est meilleur que les autres... Et à mesure que cette idée de supériorité croîtra, se développera, se cristallisera en lui, il essaiera de plus en plus de rapetisser à leurs propres yeux le bonheur de ceux qui ont vu le Prince Henri et de gâter leur joie, si possible. J’ai connu cette sorte d’amertume et j’ai subi les discours de ces gens-là. Lorsque vous avez le bonheur de pouvoir leur parler de tel ou tel privilège obtenu par vous, cela les révolte, ils ne peuvent s’y résoudre et ils essaient par tous les moyens de vous persuader que ce que vous avez pris pour un hommage, une distinction, une attention flatteuse, n’était rien de cette sorte et avait une tout autre signification. Je fus une fois reçu en audience privée par un empereur. La semaine dernière j’eus l’occasion de raconter le fait à une personne très jalouse et je pus voir mon interlocuteur regimber, suffoquer, souffrir. Je lui narrai l’anecdote tout au long et avec un grand luxe de détails. Quand j’eus fini, il me demanda ce qui m’avait fait le plus d’impression.
«—Ce qui m’a le plus touché, répondis-je, c’est la délicatesse de Sa Majesté. On m’avait prévenu qu’il ne fallait en aucun cas tourner le dos au monarque et que pour me retirer, je devais retrouver la porte comme je pourrais, mais qu’il n’était pas permis de regarder ailleurs qu’à Sa Majesté. Maintenant, l’Empereur savait que cette particularité de l’étiquette serait d’une pratique fort difficile pour moi à cause du manque d’habitude; aussi, lorsqu’arriva le moment de me retirer, il eut l’attention fort délicate de se pencher sur son bureau comme pour y chercher quelque chose, de sorte que je pus gagner la porte facilement pendant qu’il ne me regardait pas.»
Ah, comme ce récit frappa mon homme au bon endroit! On aurait dit que je l’avais vitriolé. Je vis l’envie et le plus affreux déplaisir se peindre sur sa physionomie; il ne pouvait s’en empêcher. Je le vis essayer de découvrir par quelle considération il pourrait diminuer l’importance de ce que je lui avais raconté. Je le regardai en souriant, car je présumais qu’il n’y arriverait pas. Il resta rêveur et dépité un moment, puis, de cet air étourdi des personnes qui veulent parler sans avoir rien à dire, il me demanda:
—Mais ne disiez-vous pas que l’Empereur avait sur son bureau une boîte de cigares spécialement faits pour lui?
—Oui, répondis-je, et je n’en ai jamais fumé de pareils.
Je l’avais atteint de nouveau. Ses idées se heurtèrent encore dans son cerveau et restèrent en désarroi pendant une bonne minute. Enfin il reprit courage et crut trouver son triomphe; il s’écria fièrement:
—Oh! alors, l’Empereur ne s’est peut-être penché sur son bureau que pour compter ses cigares.
Je ne puis souffrir de pareilles gens. Ce sont des personnes qui se moquent de la politesse et des bons sentiments tant qu’elles n’ont pas empoisonné dans sa source la joie que vous éprouviez à avoir été dans l’intimité d’un prince.
Eh oui, l’Anglais (et nous tous sommes Anglais à cet égard) vénère les princes et les hommes célèbres. Nous aimons à être remarqués par les grands hommes, nous aimons à ce que l’on puisse nous associer à tel ou tel grand événement et si l’événement est petit, nous le grossissons.
Cela explique bien des choses, en particulier la vogue qu’a eue longtemps la chevelure du Prince de Galles. Tout le monde en possédait et sans doute bien peu de ces cheveux lui avaient jamais appartenu, car il s’en est bien vendu de quoi faire à une comète toutes les queues nécessaires à notre émerveillement. Cela explique encore que la corde qui a servi à lyncher un nègre en présence de dix mille chrétiens se vende cinq minutes après à raison de deux dollars le centimètre. Cela explique encore que les manteaux des rois soient à jamais dépourvus de boutons.