V
Avez-vous jamais vu un député provincial, membre du Congrès, entrer dans la salle à manger d’un hôtel de Washington avec son courrier à la main?—Il s’assied à sa table et se met à lire ses lettres. Il fronce du sourcil à la manière d’un grand homme d’État. Il jette de furtifs coups d’œil par-dessus ses lunettes pour voir si on l’observe et si on l’admire. Et ce sont toujours les mêmes bonnes vieilles lettres qu’il apporte et relit chaque matin... Oh! l’avez-vous vu? L’avez-vous vu s’offrir en spectacle? C’est celui qui est quelque chose dans l’État. Mais il y a quelqu’un d’autre qui est plus intéressant encore, quoique plus triste, c’est celui qui a été quelque chose, c’est l’ex-membre du Congrès: voilà un homme dont la vie est ruinée par ses deux années de vaine gloire et de fictive importance: il a été supplanté, il lui faut aller cacher sa honte et son chagrin chez lui, mais il ne peut se détacher de la scène où s’est exercé son pouvoir perdu; et il soupire et il languit d’année en année, de moins en moins considéré, honteux de son état présent, essayant de se refaire une situation, triste et déprimé, mais obligé de feindre la joie et la gaieté pour acclamer familièrement l’élu du jour—qui ne le reçoit pas toujours très bien, et qui pourtant a été son camarade et son «cher collègue»... il n’y a pas si longtemps... L’avez-vous vu, celui-là? Il se cramponne piteusement au maigre vestige, au petit lambeau de son ancien pouvoir, à sa place d’ex-député dans les tribunes du Congrès... Il s’attache à ce privilège et lui fait donner plus qu’il ne vaut... Pauvre, pauvre homme! Je ne connais pas d’état plus lamentable.
Que nous aimons nos petits titres! Nous nous moquons vertueusement d’un Prince qui se plaît à étaler les siens, oubliant que si nous en avions la moindre occasion... Ah! le «Sénateur» que j’oubliais! Sénateur! Ce n’est pas un titre, cela? Mais «ancien sénateur», voilà quelque chose qui ne fait de mal à personne et il y a bien cinq ou six mille personnes aux États-Unis à qui ce titre fait bien plaisir pour ne pas dire davantage. Et notons en passant que ce sont là les personnages qui sourient des généraux et des juges pour rire du Midi!
En vérité, nous adorons les titres et distinctions et nous les prenons où nous pouvons, et nous savons en retirer tout le bénéfice possible. Dans nos prières, nous nous appelons des «vermisseaux», mais il est tacitement entendu que cela ne doit pas être pris à la lettre: nous, des vermisseaux! Oh! non, nous n’en sommes pas. Peut-être en réalité... mais nous ne voyons pas la réalité lorsque nous nous contemplons nous-mêmes.
En tant qu’hommes, oui certainement, nous aimons les princes... qu’ils se nomment Henri de Prusse ou Machin, qu’ils soient ducs, marmitons, juges ou terrassiers, pourvu que dans notre sphère ils soient plus haut que nous. Il y a bien des années, j’aperçus devant les bureaux du New-York Herald un petit gamin qui avait l’air d’attendre quelqu’un. Bientôt un gros homme passa et sans s’arrêter lui tapa familièrement sur l’épaule. C’était là ce qu’attendait l’enfant. La tape le rendit heureux et fier et son orgueil et sa joie brillaient dans ses yeux, ses camarades étaient venus voir cela et tous l’enviaient ferme. Ce gamin était employé dans les sous-sols de l’imprimerie et le gros homme était le chef typographe. La physionomie du jeune garçon témoignait d’une adoration sans borne pour son prince, son roi, son empereur, en l’espèce, le chef typographe. La tape familière du maître était pour l’enfant ce qu’était l’accolade pour les chevaliers d’autrefois, et tout s’était passé comme si le jeune garçon eût été fils d’aristocrate et le gros homme souverain couronné... Le sujet avait été honoré d’une particulière marque d’attention du maître. Il n’y avait entre les deux cas aucune différence de valeur; en vérité, il n’y avait aucune différence du tout, sauf celle des vêtements—et c’est là une distinction bien artificielle.
La race humaine tout entière aime les princes, c’est-à-dire aime à voir les personnages puissants ou célèbres et à recevoir d’eux quelque signe d’estime... Il arrive même que des animaux, nés pour suivre de meilleurs instincts et pour servir un plus bel idéal, s’abaissent sous ce rapport au niveau humain. J’ai vu au Jardin des Plantes une chatte qui était si fière d’être l’amie intime d’un éléphant que j’en avais positivement honte.