CHAPITRE II
Quatre semaines plus tard, M. Sidney Algernon Burley offrait un lunch brillant à ses amis dans un des somptueux salons de Telegraph Hill, et agrémentait sa réception d’imitations des voix et des gestes de certains acteurs populaires à San-Francisco.
Très élégant, il avait une tenue soignée, paraissait plutôt gai, mais cependant regardait la porte avec une insistance qui dénotait de l’impatience et un certain malaise. A ce moment, un domestique apporta un message à la maîtresse de la maison: l’attitude de M. Burley changea aussitôt, son entrain diminua progressivement et son regard prit une expression d’abattement presque sinistre.
Les invités partirent un à un, laissant M. Burley en tête à tête avec la maîtresse de maison à laquelle il dit:
—Sans le moindre doute elle me fuit. Elle s’excuse chaque fois. Si seulement je pouvais la voir, si j’avais l’occasion de lui parler, ne fût-ce qu’un instant, mais cette incertitude...
—Son refus est peut-être motivé par le seul fait du hasard, monsieur Burley. Allez donc un instant dans le petit salon et distrayez-vous quelques minutes. Je vais donner un ordre pressant et monterai ensuite dans sa chambre; sans aucun doute elle ne refusera pas de vous voir.
M. Burley monta avec l’intention de gagner le petit salon, mais en passant devant le boudoir de la tante Suzanne, dont la porte était restée légèrement entrebâillée, il surprit un rire joyeux qu’il reconnut immédiatement; sans frapper à la porte et sans se faire annoncer, il entra. Aux premiers pas il entendit des paroles qui le glacèrent d’effroi et jetèrent la mort dans son cœur. Une voix disait:
—Ma chérie, le plus beau jour de ma vie est arrivé.
Rosannah Ethelton, qui lui tournait le dos, répondit:
—Vraiment, mon cher!
Il la vit se pencher, puis entendit un bruit de baisers. La rage lui rongeait le cœur. La conversation continua très tendre.
—Rosannah, je savais bien que vous deviez être ravissante, mais votre vue m’a ébloui et m’a grisé de bonheur.
—Alonzo, je suis tout heureuse de vous l’entendre dire; je sais que vous exagérez, mais je ne vous en suis pas moins reconnaissante de votre aimable pensée à mon égard. Je vous supposais un noble visage, mais la réalité m’a révélé que votre charme dépasse la faible conception de mon imagination.
Burley entendit encore un nouveau bruit de baisers.
—Merci, ma chère Rosannah! Le photographe m’a flatté, mais n’y faites pas attention. Je me sens si heureux, Rosannah!
—Oh! Alonzo, personne avant moi n’a connu les douceurs de l’amour; personne après moi ne saura ce qu’est le bonheur véritable. Je nage dans un océan de félicité sous un firmament d’extase.
—Oh! ma chère Rosannah, vous m’appartenez, n’est-ce pas?
—Entièrement, Alonzo: maintenant et pour toujours. Tout le long du jour et pendant mes rêves la nuit, je répète sans cesse ces noms bénis: Alonzo Fitz Clarence, Alonzo Fitz Clarence, Eastport, Etat du Maine.
—Malédiction! j’ai maintenant son adresse! rugit Burley; puis il se retira.
La mère d’Alonzo se tenait derrière son fils; elle était si emmitouflée dans ses fourrures qu’on n’apercevait de sa personne que ses yeux et son nez. Elle représentait bien une allégorie de l’hiver, car elle était littéralement poudrée de neige.
Derrière Rosannah se tenait tante Suzanne: elle représentait une vraie allégorie de l’été, car elle était légèrement vêtue et elle agitait avec frénésie son éventail pour rafraîchir son visage couvert de transpiration. Les yeux de ces deux femmes étaient humectés de larmes de joie.
—Ah! s’écria Mᵐᵉ Fitz Clarence, je comprends maintenant, Alonzo, pourquoi, pendant six semaines, personne ne réussissait à vous faire sortir de votre chambre.
—Ah! s’écria tante Suzanne, ceci m’explique pourquoi, Rosannah, vous avez mené une vie d’ermite pendant ces six dernières semaines.
—Dieu vous bénisse, mon fils, votre bonheur me rend heureuse; venez dans les bras de votre mère, Alonzo.
—Dieu vous bénisse, Rosannah, car vous allez faire le bonheur de mon cher neveu, venez dans mes bras.
A Telegraph-Will et à Eastport Square, il y eut simultanément une grande effusion de cœurs et de joyeux attendrissements. Les deux dames donnèrent à leurs domestiques des ordres différents. L’une d’elles commanda: «Faites un grand feu de bois bien sec et apportez-moi une limonade bouillante.»
L’autre ordonna: «Eteignez-moi ce feu, apportez-moi deux éventails en feuilles de palmier et une carafe d’eau glacée.»
Les deux jeunes gens se séparèrent et leurs parents causèrent ensemble de la douce surprise et arrêtèrent les préparatifs du mariage.
Quelques minutes auparavant, M. Burley sortait précipitamment de l’hôtel de Telegraph-Will sans prendre congé de personne. Il marmottait entre ses dents: «Elle ne l’épousera jamais, je le jure! Avant que la nature n’ait dépouillé son manteau d’hermine hivernal pour revêtir sa parure d’émeraude du printemps, elle m’appartiendra.»