CHAPITRE IV
Pendant les deux mois qui suivirent, bien des événements se succédèrent. La pauvre Rosannah, depuis sa fuite, n’était jamais retournée chez sa grand’mère, à Portland, en Orégon, et elle ne lui avait donné d’autre signe de vie que le duplicata de la triste note laconique laissée par elle à l’hôtel de Télégraph-Hill. Etait-elle encore vivante?
En tout cas la personne qui l’avait recueillie la cachait soigneusement, car jusqu’à ce jour il avait été impossible de découvrir sa trace.
Alonzo, lui, ne l’avait pas oubliée et ne perdait pas tout espoir. Il se disait: «Un jour, lorsqu’elle se sentira triste, elle chantera la douce chanson que j’aimais tant et je la découvrirai.» Il mit donc sac au dos, prit avec lui un téléphone portatif, quitta sa ville natale et ses frimas et partit pour courir le monde. Il traversa bien des Etats lointains. De temps à autre, les étrangers voyaient avec étonnement un jeune homme pâle, à l’air épuisé et profondément malheureux, grimper péniblement le long des poteaux télégraphiques plantés dans les endroits les plus solitaires; là il restait quelquefois perché pendant plusieurs heures l’oreille appuyée contre une petite boîte carrée; puis il descendait en poussant de profonds soupirs et continuait son chemin. Parfois les habitants tiraient sur lui à l’exemple des paysans qui déchargent leurs armes sur les aéronautes parce qu’ils les prennent pour des fous et des individus dangereux. Aussi ses vêtements étaient-ils criblés de plomb et toute sa personne constellée de blessures; mais il supporta patiemment ses misères.
En accomplissant son pieux pèlerinage il pensait souvent en soupirant: «Ah si seulement je pouvais entendre le doux Tout à heure!»
Au bout de deux mois de cette vie errante, quelques âmes compatissantes s’apitoyèrent sur l’état du pauvre vagabond et l’enfermèrent dans une maison de fous à New-York.
Il n’opposa aucune résistance, car son énergie, son cœur et son courage étaient à bout. Le directeur de la maison le prit en pitié, l’installa dans son propre appartement et le soigna avec un dévouement plein d’affection. Au bout d’une semaine, le patient put se lever pour la première fois. Il était étendu confortablement sur un canapé, écoutant le sifflement lugubre du vent de mars et le piétinement des pas dans la rue (il était environ 6 heures du soir à New-York et chacun rentrait chez soi après une journée bien remplie).
Alonzo avait à côté de lui un bon feu pétillant qui lui faisait oublier les intempéries et la brise glaciale du dehors. Il souriait à la pensée que ses longues promenades amoureuses le faisaient passer pour un maniaque aux yeux du monde et il laissait errer capricieusement son imagination, lorsqu’un son très discret et très doux, lointain et à peine perceptible, vint frapper son oreille. Son pouls s’arrêta; il écouta haletant, les lèvres entr’ouvertes. Le son grandit peu à peu; toujours haletant, l’oreille tendue, il se souleva sur les coudes. Enfin il s’écria:
—C’est elle! Je reconnais sa voix divine!
Il se traîna vers le coin d’où partait le son, écarta un rideau et découvrit un téléphone. Se penchant sur l’appareil il poussa l’exclamation suivante:
—Dieu soit loué! Je l’ai enfin découverte! parlez-moi vite, ma Rosannah bien-aimée! Le cruel mystère s’éclaircit enfin: c’est ce méchant Burley qui en imitant ma voix a déchiré votre cœur par son insolent discours.
Après une pause qui parut un siècle à Alonzo, une voix faible articula ces mots:
—Oh! Alonzo, répétez-moi les douces paroles que je viens d’entendre.
—Elles sont sincères, bien sincères, ma chère Rosannah, et je vous le prouverai avant peu.
—Oh! Alonzo, restez auprès de moi! parlez-moi, ne me quittez pas un seul instant, jurez-moi que nous ne nous séparerons plus jamais. Oh! quelle heure bénie! quel instant adorable est celui-ci!
—Chaque année pendant toute votre vie nous célébrerons le joyeux anniversaire par un cantique d’actions de grâce.
—Oh! oui, Alonzo, oh! oui!
—Notons bien l’heure de cette résurrection, ma chère Rosannah; six heures quatre minutes du soir.
—Ici il est midi vingt-trois, Alonzo.
—Comment, Rosannah, mais où êtes-vous donc?
—A Honolulu, aux îles Sandwich. Et vous? Ne me quittez pas un seul instant; j’en mourrais de chagrin. Etes-vous chez vous en ce moment?
—Non, ma chérie, j’habite à New-York une maison de fous où un docteur me soigne.
Un cri d’effroi parvint à l’oreille d’Alonzo sous la forme d’un bourdonnement confus; ce cri venait de traverser cinq mille lieues! Alonzo se hâta d’ajouter:
—Rassurez-vous, ma chère, ce n’est rien, je vais mieux, car votre présence est pour moi le meilleur des remèdes.
—Alonzo! comme vous m’avez fait peur! Continuez votre récit.
—Rosannah! fixez vous-même le jour bienheureux qui doit unir nos cœurs.
Après un court temps d’arrêt une voix timide répondit:
—Je rougis de joie et de bonheur; voulez-vous que nous fixions une date prochaine?
—Ce soir même, Rosannah; ne perdons pas un seul instant; oui, ce soir même et sans le moindre retard.
—Oh! comme vous êtes impatient! je n’ai ici aucun des miens à l’exception de mon vieil oncle, ancien missionnaire, et de sa femme. J’aimerais tant que votre mère et votre tante Suzanne...
—Dites notre mère et notre tante Suzanne, ma chère Rosannah!
—Oui, notre mère et notre tante Suzanne (je rectifie bien volontiers), j’aimerais tant les avoir auprès de nous.
—Moi aussi. Si nous télégraphiions à tante Suzanne? Combien lui faudrait-il de temps pour venir nous rejoindre?
—Le vapeur quitte San-Francisco après-demain; la traversée dure 8 jours. Notre tante serait donc ici le 31 mars.
—Eh bien, choisissons le 1ᵉʳ avril, qu’en dites vous, Rosannah?
—C’est cela! quel délicieux mois d’avril nous allons passer, Alonzo!
—Entendu pour le 1ᵉʳ avril, ma chérie. Quel bonheur! Fixez vous-même l’heure, Rosannah.
—J’aime tant le matin, c’est si gai. Que diriez-vous de huit heures, Alonzo?
—Soit, choisissons huit heures, ce sera la plus belle heure de ma vie, car, à ce moment-là, nos deux cœurs ne feront plus qu’un.
Pendant un instant, le téléphone se contenta de transmettre un bruit de baisers aussi chaleureux qu’ininterrompus. Rosannah rompit alors le silence:
—Excusez-moi un instant, mon cher, j’ai un rendez-vous, il faut que je vous quitte.
La jeune fille se leva et se dirigea vers une fenêtre d’où elle découvrait un paysage merveilleux; elle s’assit pour le contempler. A gauche on apercevait la charmante vallée de Ruana émaillée des fleurs tropicales les plus diverses aux couleurs vermeilles, et couverte de cocotiers aux formes élégantes; des citronniers et des orangers garnissaient les versants des collines et formaient une nappe de verdure très agréable à l’œil; un peu plus haut on apercevait le fameux précipice où le premier kaméhaméha bouscula ses ennemis vaincus en assurant leur destruction. En face de la fenêtre on apercevait la ville étrange; çà et là, clairsemés, des groupes pittoresques d’indigènes qui lézardaient au soleil; dans le lointain, à droite, l’océan agité secouait sa crinière floconneuse aux reflets du soleil.
Rosannah admirait ce spectacle vêtue d’une robe blanche très légère, et s’éventait avec une feuille de palmier, lorsqu’un boy canaque, le cou serré dans une vieille cravate et coiffé d’un chapeau de feutre sans fond, passa sa tête à la porte et annonça:
—Un monsieur de San-Francisco.
—Fais-le entrer, dit la jeune fille, en se redressant et en prenant un air très digne.
M. Sydney Algernon Burley se présenta dans une tenue impeccable et tiré à quatre épingles. Il se pencha légèrement en avant pour embrasser la main de la jeune fille, mais celle-ci fit un geste et lui lança un coup d’œil qui l’arrêta net.
Elle lui dit froidement:
—Comme je vous l’avais promis, je vous attendais. J’ai cru à vos déclarations et à votre insistance, je vous ai promis de fixer le jour qui doit nous unir. Je choisis le 1ᵉʳ avril à huit heures du matin; maintenant, retirez-vous!
—Oh! ma bien-aimée, quelle reconnaissance...
—Pas un mot de plus. Je ne veux plus vous voir, je ne veux plus communiquer avec vous avant ce moment-là. Ne me suppliez pas, vous perdriez votre temps.
Lorsqu’il fut parti, elle se laissa tomber sur un fauteuil, car la série d’émotions qu’elle venait de traverser avait affaibli son énergie. Elle pensa en elle-même: «Je l’ai échappé belle! si le moment fixé l’avait été une heure plus tôt... horreur! quel danger j’ai couru! et dire qu’à un moment donné j’ai cru aimer ce monstre méprisable sans foi ni loi! Oh! il expiera sa méchanceté!
Nous allons maintenant terminer cette histoire, car il reste bien peu à dire. Le 2 avril, la Gazette d’Honolulu faisait paraître cet avis:
Mariés.—Dans cette ville, par téléphone, hier matin à 8 heures, le révérend Nathan Hays, assisté du révérend Nathaniel Davis de New-York, a uni M. Alonzo Fitz Clarence de Eastport (Maine) à miss Rosannah Ethelton de Portland (Orégon). Mʳˢ Suzanne Howland, de San-Francisco, amie de la jeune femme, assistait à la cérémonie. Elle était l’hôte du révérend Hays et de sa femme, tous deux oncle et tante de la fiancée. M. Sydney Algernon Burley, de San-Francisco, assistait aussi à la cérémonie, mais il ne resta pas jusqu’à la fin du service religieux. Le superbe yacht du capitaine Hawthorne, élégamment décoré, fut mis à la disposition de la jeune femme, de ses parents et de ses amis, et les transporta en excursion à Haléakala.
Les journaux de New-York, le même jour, contenaient l’avis suivant:
Mariés.—Dans cette ville, hier, par téléphone, à 2 h. 1/2 du matin, le révérend Nathaniel Davis assisté du révérend Nathan Hays de Honolulu a uni M. Alonzo Fitz Clarence de Eastport (Maine) à Miss Rosannah Ethelton de Portland (Orégon). Les parents et de nombreux amis du fiancé étaient présents; tous assistèrent à un somptueux déjeuner et à des réjouissances qui se prolongèrent jusqu’au lendemain matin; puis ils firent un voyage d’excursion à l’Aquarium, car l’état de santé du fiancé ne permettait pas un plus long déplacement.
Vers la fin de ce jour mémorable, M. et Mᵐᵉ Alonzo Fitz Clarence s’entretenaient amoureusement de leurs futurs projets de voyage de noce, lorsque soudain la jeune femme s’écria:
—Oh! Alonzo, j’oubliais de vous dire; j’ai tenu parole, j’ai fait ce que je vous avais dit.
—Vraiment, ma chère!
—Oui, parfaitement! Je lui ai joué un joli tour. Quelle délicieuse surprise pour lui! Il était là devant moi, droit comme un piquet, mourant de chaleur dans son habit noir, tandis que la température étouffante faisait sortir le mercure par le haut du thermomètre; il m’attendait pour m’épouser. Si vous aviez vu le regard qu’il me lança lorsque je lui parlai à l’oreille! Ah! sa méchanceté m’a fait bien souffrir et m’a fait verser bien des larmes, mais nous sommes quittes maintenant; je n’éprouve plus vis-à-vis de lui le moindre sentiment de vengeance. Je lui ai dit que je lui pardonnais tout, mais il ne l’a pas voulu croire. Il se vengera, m’affirma-t-il, et empoisonnera notre existence. Mais il en est incapable, n’est-ce pas, mon cher?
—Absolument incapable, ma Rosannah bien-aimée.
Au moment où j’écris ces lignes, la tante Suzanne, la vieille grand’mère, le jeune couple et tous ses parents d’Eastport sont parfaitement heureux, et rien ne fait supposer que leur bonheur pâlira.
Tante Suzanne ramena la fiancée d’Honolulu, l’accompagna sur notre continent et elle eut le bonheur d’assister à la première effusion de tendresse d’un mari très épris et d’une jeune femme qui ne s’étaient jamais vus avant cette première rencontre.
Disons un mot du misérable Burley, dont les perfides machinations furent à deux doigts de jeter le trouble dans le cœur et dans l’existence de nos deux jeunes amis. En essayant de maltraiter un ouvrier estropié et sans défense, qu’il accusait injustement de lui avoir fait du tort, il tomba dans une chaudière d’huile bouillante et expira au milieu d’atroces souffrances.
LE CHAT DE DICK BAKER
Un de mes camarades de là-bas, qui, comme moi, pendant dix-huit années, mena une vie de labeur et de privations, était un de ces esprits heureux qui portent patiemment la croix de leurs lourdes années d’exil. Cet ami s’appelait Dick Baker, mineur de Dead House Gulch. A 46 ans il avait les cheveux gris comme un rat, le front soucieux; il avait reçu une éducation des plus rudimentaires, s’habillait comme un paysan; ses mains souillées de terre révélaient sa profession, mais son cœur était d’un métal plus précieux que l’or qu’il remuait à la pelle lorsqu’il le sortait des entrailles de la terre; il était plus précieux même que les plus riches pièces d’or nouvellement frappées et éblouissantes de clarté.
Tout rude d’écorce et tout primitif qu’il était, il n’avait pu se consoler de la perte d’un chat merveilleux qu’il possédait (lorsqu’un homme ne voit ni femme ni enfants à son foyer, il éprouve le besoin irrésistible de s’entourer d’un favori, car son cœur a besoin d’aimer).
Mon ami parlait toujours de l’étrange sagacité de ce chat, comme un homme intimement convaincu que cet animal avait en lui quelque chose d’humain, je dirai presque quelque chose de surnaturel.
Je l’entendis un jour parler en ces termes de cet animal:
—«Messieurs, je possédais autrefois un chat appelé Tom Quartz; comme tout le monde, vous l’auriez profondément admiré; je l’ai gardé huit années et il était vraiment le plus remarquable chat que j’aie jamais vu. Ce beau chat gris avait plus de sens commun que n’importe qui dans notre camp de mineurs; d’une dignité sans pareille, il n’aurait jamais toléré la moindre familiarité, fût-ce de la part du gouverneur de Californie. Jamais il ne s’abaissa à attraper un rat, il était au-dessus de ce petit métier. La mine seule et ses secrets l’intéressaient. Il connaissait tout de la vie des mineurs et en savait plus long qu’aucun homme de ma connaissance; il flairait les placers et grattait la terre derrière nous lorsque Jim et moi nous montions dans la colline pour prospecter; il trottait derrière nous et nous aurait suivis indéfiniment. Je le répète, il avait un flair extraordinaire du terrain; c’était à ne pas y croire.
«Lorsque nous nous mettions en quête d’or, mon chat jetait autour de lui un coup d’œil circulaire et lorsque ses prévisions n’étaient pas bonnes, il nous regardait d’un air spécial qui semblait vouloir dire: «Vous voudrez bien m’excuser, je rentre»; et là-dessus, il partait le nez en l’air dans la direction du camp. Lorsqu’au contraire le sol lui plaisait, il attendait d’un air calme et recueilli le lavage de la première corbeille; s’il voyait six ou sept grains d’or, il paraissait satisfait; il se couchait alors sur nos vêtements et ronflait comme un paquebot à vapeur jusqu’au moment où nous secouions nos blouses pour le réveiller; il se levait alors et regardait autour de lui d’un air entendu. Mais un beau jour le camp tout entier fut atteint de la fièvre du quartz aurifère; chacun se mit à piocher, à sonder, à faire parler la poudre au lieu de pelleter le sable sur le versant de la colline; on abandonna la surface pour ouvrir des puits profonds dans la terre. Nous nous mîmes tous à perforer les couches de quartz.
«Lorsque nous ouvrîmes notre premier puits, Tom Quartz sembla se demander ce que «diantre» tout cela signifiait. Il n’avait jamais vu de mineurs travailler de cette façon; il n’y comprenait plus rien, en restait ébahi; tout cela le dépassait et lui paraissait de la pure folie. Ce chat, voyez-vous, méprisait cordialement les innovations et ne pouvait les supporter. Vous savez ce que sont les vieilles habitudes!
«Peu à peu pourtant, Tom Quartz sembla se réconcilier légèrement avec ces nouvelles inventions, bien qu’il ne pût comprendre pourquoi nous creusions perpétuellement un puits sans jamais ramener la moindre corbeille d’or. De guerre lasse il se décida à descendre lui-même dans le puits pour se rendre compte de la situation. Lorsqu’il s’aperçut que nos dépenses s’accumulaient, sans nous laisser un centime de profit, il prit un air de profond dégoût, fit une moue très prononcée, se coucha en rond dans un coin, et se mit à dormir.
«Notre puits avait atteint 8 pieds de profondeur, et la roche devenait si dure que nous décidâmes de la faire sauter par explosion. C’était la première fois que nous faisions jouer la mine depuis la naissance de Tom Quartz. Nous allumâmes donc la mèche, et sortîmes du puits, en nous éloignant d’environ 50 mètres. Par un oubli inconcevable, nous laissâmes Tom Quartz endormi sur son sac de gunny.
«Une minute plus tard, nous vîmes un tourbillon de fumée sortir du trou, un effroyable craquement se produisit, et environ 4.000 tonnes de rocailles, de terre, de fumée, de débris, furent projetées en l’air à plus d’un mille et demi de hauteur. Par Saint Georges, au centre même de cet effroyable chaos, nous vîmes voler Tom Quartz, sens dessus dessous, crachant, éternuant, jurant et griffant. Nous le perdîmes ensuite de vue pendant deux minutes et demie: puis, soudain, une pluie de rocs et de décombres retomba devant nous, et à dix pieds de l’endroit où nous nous trouvions mon chat se retrouva sur ses pattes. Jamais vous n’imaginerez un animal plus piteux: une de ses oreilles était rabattue sur son cou, sa queue menaçait le ciel comme un panache et il clignait des yeux avec frénésie; noir de poudre et de fumée, son corps était souillé de la tête à la queue. Nous eûmes d’abord envie de lui faire des excuses, mais nous ne trouvâmes pas un mot à lui dire. Il jeta sur lui-même un regard dégoûté, puis il nous fixa et sembla nous dire: «Vous trouvez peut-être charmant, messieurs, de vous moquer d’un chat qui n’a jamais vu sauter une mine, mais sachez bien que je ne partage pas votre avis.» Puis il tourna sur ses talons et regagna ma hutte sans ajouter un mot.
«Vous me croirez si vous voulez, mais après cet incident jamais chat n’eut des préjugés plus arrêtés que Tom Quartz contre l’exploitation du quartz aurifère.
«Lorsque dans la suite il se décida à redescendre au puits, il fit preuve d’une sagacité étonnante. Toutes les fois que nous préparions une explosion et que la mèche commençait à crépiter, il nous regardait et semblait nous dire: «Vous voudrez bien m’excuser, n’est-ce pas?»—puis il sortait du trou et grimpait sur un arbre. Vous appellerez cela si vous voulez de la sagacité, pour moi je déclare que c’est de l’inspiration!»
—Dites donc, monsieur Baker, remarquai-je, le préjugé de votre chat contre l’extraction du quartz aurifère me paraît explicable étant données les circonstances qui le firent naître. Avez-vous jamais pu guérir votre chat de ce préjugé?
—Le guérir! Certes non! Quand Tom Quartz a mis quelque chose dans sa tête, c’est bien pour toujours; il a une telle caboche! quand même vous le feriez sauter en l’air trois millions de fois sans interruption, vous n’extirperiez pas de son cerveau son stupide préjugé contre l’extraction du quartz!
LA FÊTE DISPENDIEUSE DU COLONEL MOSES GRICE
(D’APRÈS RICHARD JOHNSTON)
A part la visite d’un ventriloque débutant qui venait de passer dans cette région en faisant son tour de province, la petite ville de Dukesborough n’avait jamais vu d’autre spectacle qu’une exhibition de quelques figures en cire.
Autant que je m’en souviens, l’une de ces figures représentait William Pitt, l’autre la Belle-au-bois-dormant; la première semblait appartenir à l’homme d’Etat le plus triste et le plus jaune que j’aie jamais rencontré; quant à l’autre, elle me donna l’impression d’un cadavre, tant son sommeil paraissait profond. Aggy, ma bonne, me voyant terrifié à l’aspect de cette figure, me répéta sur un ton solennel:
—Cette dame est fatiguée, voyez-vous! elle s’est endormie d’un sommeil profond.
—Je criai tant et si bien qu’Aggy fut obligée de m’emmener.
Les gens de Dukesborough, quoique très arriérés, éprouvèrent une grande déception en voyant ces figures de cire, et ils déclarèrent que si tous les divertissements publics devaient ressembler à celui-là, il vaudrait mieux pour Dukesborough supprimer toute communication avec le genre humain, fermer ses écoles, ses deux ou trois magasins, sa taverne, son bureau de poste, la boutique du cordonnier et du forgeron, en un mot réduire la localité à sa plus simple expression.
Ils ne se servirent pas exactement de ces termes, mais ce fut bien le fond de leur pensée lorsque William Pitt, la Belle-au-bois-dormant et leurs pâles acolytes quittèrent la ville silencieusement.
On n’avait jamais vu de cirque à Dukesborough; les habitants ne connaissaient cette invention que par ouï-dire; même le colonel Moses Grice, du 14ᵉ régiment de la milice géorgienne, malgré ses trente-cinq ans, ses six pieds de haut, sa belle prestance, ses riches plantations et ses vingt-cinq nègres, n’avait jamais assisté dans sa vie qu’à trois représentations théâtrales à la petite ville d’Augusta. Il rapporta une telle impression de ces représentations, qu’il jura d’en garder toute sa vie un souvenir impérissable.
Depuis longtemps il désirait voir un cirque, persuadé que, d’après ce qu’il en avait entendu dire, il trouverait cette exhibition fort intéressante. Or, il arriva qu’un jour où il s’était rendu à Augusta pour accompagner un wagon chargé de coton récolté sur ses plantations, il rencontra à la taverne le directeur d’un cirque qui distribuait des prospectus et faisait une tournée de réclame avant le passage de sa troupe.
Le colonel Grice se lia immédiatement avec cet individu qui lui parut fort intelligent et de relation agréable. Il lui fit de Dukesborough une telle description que, bien que cette ville ne figurât pas sur l’itinéraire de la tournée (le directeur lui avoua, à sa grande honte, qu’il n’avait jamais entendu parler de cette localité), il fixa un jour pour visiter Dukesborough et pour présenter à ses habitants le Grand Cirque Universel fin de siècle, si apprécié à Londres, à Paris et à New-York.
Jamais on n’avait vu sur les murs de si grandes et de si brillantes affiches; les enfants passèrent des heures devant les grandes lettres noires et rouges qui tapissaient les murailles de la taverne; de plusieurs lieues à la ronde, tout le monde accourut pour lire les mots magiques et contempler les dessins suggestifs. On découvrit que le colonel Grice était le principal instigateur de la venue du Cirque, et tous l’accablèrent de questions sur l’importance de la troupe, sur la nature de ses exercices, sur l’influence que cet événement pourrait exercer sur l’avenir du Dukesborough et sur le caractère de ses habitants.
On se méfiait bien un peu de l’influence morale et religieuse que pourrait avoir ce cirque sur le public, mais, comme on le verra plus tard, le directeur du Grand Cirque Universel avait tout prévu à cet égard.
Le colonel Grice manifesta son intention d’aller à la rencontre du Cirque et d’assister à l’avance aux deux ou trois représentations qu’il devait donner avant son arrivée à Dukesborough. Il pourrait ainsi mettre le directeur au courant des goûts et de la mentalité des habitants de cette localité.
Le colonel habitait à cinq milles au sud du village; il était marié, mais n’avait pas d’enfants (ce qui l’attristait un peu); on ne lui connaissait pas de dettes, il était très hospitalier et toujours prêt à encourager, surtout en paroles, les entreprises publiques et privées; on savait qu’il adorait la carrière militaire, bien qu’il n’eût jamais vu le feu; suivant sa propre expression, sa carrière était «sa seconde femme».
En dehors du service, il était d’une affabilité charmante, très rare chez les militaires. Lorsqu’on le voyait en grand uniforme à la tête de son régiment et l’épée au côté, on sentait qu’il n’était pas homme à badiner. Le ton sur lequel il donnait ses ordres et sa forte voix de commandement indiquaient assez qu’il exigeait une obéissance rapide et complète.
Dès que ses hommes avaient rompu les rangs, le colonel se départissait de son air grave et on le voyait sourire aimablement comme s’il voulait rassurer les spectateurs et indiquer que, pour le moment, le danger était passé et que ses amis pouvaient approcher sans crainte.
Le colonel rejoignit le cirque plus loin qu’il ne se l’était d’abord proposé. Il voulait l’étudier à fond, aussi ne recula-t-il pas devant une chevauchée de 70 milles pour assister à toutes ses représentations. Plusieurs fois pendant son voyage, et plus tard le jour de la grande représentation à Dukesborough, il déclara qu’un seul mot pouvait résumer son appréciation sur le cirque: celui de «grandeur».
—Quant au caractère moral et religieux des gens qui composaient ce cirque, disait-il, voyez-vous, messieurs, hum! hum!... voyez-vous, mesdames, je n’ai pas la prétention d’être très pratiquant, mais je respecte la religion plus que n’importe quel citoyen de l’état de Géorgie; je ne dirai donc pas que la troupe est d’une moralité exemplaire ni d’une piété rigoureuse. Voyez-vous, messieurs, ces gens-là ne s’occupent pas de religion; ils n’assistent pas au prêche, on ne les entend jamais chanter des cantiques. Comment les définir? Je me sens très embarrassé; bref, voyez-vous, ils font tout ce qu’ils peuvent et se tirent d’affaire le mieux possible. Décidément le mot «grandeur» est celui qui s’applique le mieux à tous leurs exercices. Quand vous verrez ce cirque, et qu’impatients vous vous précipiterez sous la tente après l’ouverture des portes, vous verrez que j’avais raison de vous parler de «grandeur». Je vous garantis que Dukesborough n’oubliera pas ce spectacle; c’est tout ce que je puis vous dire.
Le colonel Grice, devenu très intime avec le directeur du cirque, je dirai même pris d’une affection pour lui aussi grande que s’il eût été son frère, avait invité, chemin faisant, toute la troupe à déjeuner; l’invitation fut acceptée.
La réception eut lieu chez le colonel; sa femme, d’abord effrayée d’une telle invasion de gens, se montre aussi accueillante et aussi hospitalière que le colonel.
Les enfants, comme les grandes personnes, attendaient avec beaucoup d’impatience la grande exhibition du lendemain. Le maître d’école ne paraissait pas décidé à octroyer à ses élèves un jour de congé; ceci les rendait très anxieux, car les jours de congé étaient bien rares.
Le maître d’école, cédant au désir général, se laissa heureusement persuader.
Le grand jour était enfin venu! Ceux qui savaient que le cirque arrivait sous l’escorte du colonel Grice se portèrent à sa rencontre, les uns à pied, les autres à cheval. Certains partirent en tilbury, puis ils dételèrent leurs chevaux, les attachèrent aux arbres d’un bosquet et continuèrent à pied un peu plus loin.
Dans le défilé, les plus belles voitures ouvraient la marche, mais personne ne put dire exactement ce que les individus au costume bariolé qui ouvraient la marche portaient dans leurs mains: un habitant de Dukesborough, qui passait pour avoir du jugement, affirma qu’ils portaient une espèce de tambour de dimension énorme; mais on n’adopta pas son idée.
Il est impossible de décrire l’effet que produisit l’orchestre dans la longue voiture couverte qui, tirée par six chevaux gris, s’avançait en tête du cortège. Tous, jeunes comme vieux, frissonnèrent d’émotion.
Le vieux monsieur Leadbetter était en train de lire un chapitre de la bible, lorsqu’aux premiers sons de l’orchestre ses lunettes sautèrent par-dessus son nez. Il avoua plus tard confidentiellement qu’il ne les avait jamais retrouvées.
Le Cirque Universel comportait aussi une petite ménagerie d’animaux qui devait être exhibée au public dès l’ouverture des portes. Il y avait un chameau, un zèbre, un lion, une hyène, deux léopards, un porc-épic, six singes, un vautour et quelques perroquets.
Pendant le défilé de la cavalcade, il fallait voir avec quelle rapidité les curieux arrivés en retard dans leurs voitures firent faire demi-tour à leurs chevaux par crainte de la musique et de l’odeur des bêtes fauves. Pour la première et unique fois dans l’histoire de Dukesborough, on vit, dans l’unique rue de cette localité, un encombrement momentané de voitures, et un véritable danger d’accrochage de roues.
—Avance un peu, dit le vieux Tony au nègre qui conduisait la voiture devant lui, avance un peu, la tête du chameau entre dans ma voiture!
Pour une raison inconnue, peut-être à cause de sa haute taille, et de la longue ouverture de sa mâchoire, le chameau semblait être regardé comme le fauve le plus carnivore et le plus friand de chair humaine.
La place choisie pour dresser la tente du cirque fut le rond-point au pied de la colline sur laquelle s’élève l’hôtel Basil. Dès l’ouverture des portes, la foule se pressa à l’intérieur. Le colonel Grice se tenait à l’entrée pour s’assurer que tout le monde pourrait jouir du spectacle, même ceux qui n’auraient pas les moyens de payer leur place; le brave colonel, en effet, voulait que tous ses voisins pussent profiter de cette fête organisée par lui, et que la réjouissance fût complète. Pénétrant à l’intérieur du cirque, avec l’allure décidée d’un propriétaire, il jeta un coup d’œil circulaire de bienveillante satisfaction. Les dames et les messieurs qui se trouvèrent autour de lui, lorsqu’il passa l’inspection des stalles contenant les animaux, purent entendre ses paternels avertissements:
—Faites attention, mes amis, faites attention, dit-il gentiment à quelques jeunes garçons qui s’appuyaient contre la balustrade de la stalle du porc-épic; faites attention, voici le fameux porc-épic; vous voyez ses piquants; lorsqu’il est en colère, il fait le gros dos et transperce ceux qui l’approchent.
Les enfants reculèrent effrayés, bien que le pauvre petit animal parût extrêmement pacifique.
—Voici la hyène, continua le colonel en avançant de quelques pas; sa nourriture favorite est la chair humaine; aussitôt que cet animal apprend la mort de quelqu’un, il vient quelques jours après rôder autour du cimetière, et se met à gratter la terre; dans les régions fréquentées par les hyènes, les habitants sont obligés d’enterrer leurs parents dans des cercueils de pierre.
—Oh! grands dieux, colonel! éloignons-nous!
Cette exclamation fut poussée par Miss Angeline Spouter, la plus mince de la bande des spectateurs, qui marchait bras-dessus bras-dessous avec Miss Georgiana Pea.
—Il n’y a pas de danger, Miss Angeline, pas le moindre danger, répondit le colonel en regardant l’animal dans les yeux, comme s’il voulait lui intimer l’ordre de rester couché dans son coin. Rassurez-vous, pour sortir il lui faudrait passer par-dessus mon corps; je vous assure que vous ne courez pas le plus petit danger; d’ailleurs cet animal est surtout friand de cadavres.
—Pourtant, objecta Miss Pea (j’oubliais de dire que cette jeune fille était douée d’un bel embonpoint), s’il prenait à la hyène l’envie de goûter de la chair vivante, je serais certainement pour elle un morceau de premier choix!
La hyène réputée si féroce ne daignait même pas regarder ses spectateurs; mais elle continuait à arpenter son étroite cage et à frotter son nez contre le plafond comme si elle voulait faire monter vers le ciel ses intimes pensées. Je n’oublierai jamais combien cette pauvre bête paraissait malheureuse. Les autres animaux semblaient adoucir leur captivité en entretenant avec l’homme des rapports de domesticité plus ou moins cordiaux. Le lion évidemment aimait son gardien; les léopards donnaient la même impression; mais la hyène, plus étroitement encagée que tous les autres, conquise, non soumise, complètement sauvage, roulait sans cesse ses féroces yeux gris, et semblait emmagasiner dans sa tête d’amers projets de vengeance. Je suis persuadé que si la hyène un jour venait à s’échapper, avant de songer à manger les morts du cimetière, elle s’offrirait comme premier régal le directeur du Grand Cirque Universel.
Au moment même où les spectateurs passaient devant elle, la hyène s’arrêta, colla son nez contre le plafond de la voiture et poussa plusieurs hurlements brefs, rauques et terrifiants. Miss Spouter cria d’effroi, Miss Pea éclata d’un rire hystérique; quant au colonel Grice, d’un mouvement instinctif, il recula de plusieurs pas. Reprenant courage (il n’avait à ses côtés ni son épée ni ses pistolets), il revint d’un bond au milieu des spectateurs, puis, regardant d’un air courroucé et presque dédaigneux la hyène qui avait repris sa promenade, il s’écria:
—Infect animal, tu penses sans doute aux tombes que tu as violées, et tu soupires après d’autres cadavres! Ne t’y trompe pas, nous sommes tous vivants ici, personne d’entre nous, du moins je l’espère, avant longtemps ne servira à assouvir ton ignoble voracité.
Puis il se dirigea du côté des singes:
—Hallo, hallo, Bill, je savais bien que je vous trouverais ici! Je vois que vous avez avec vous vos enfants.
La personne à laquelle s’adressait le colonel Grice était un jeune fermier, grand et fort, qui portait par-dessus ses vêtements une veste ronde d’étoffe grossière garnie de poches spacieuses. Dans chacune de ces poches étaient enfouis un pied et une moitié de jambe appartenant à un enfant d’environ deux ans. Le père tenait dans chacune de ses mains un pied de l’autre enfant qui se cramponnait à son cou en l’enlaçant de ses bras.
Les deux enfants se ressemblaient trait pour trait, à part une légère différence dans la couleur de leurs yeux. Ce monsieur, Bill Williams, père des deux enfants, avait épousé trois ans auparavant Miss Caroline Thigpea.
La naissance de ces deux jumeaux avait rempli M. Williams d’une joie exultante; il avait choisi pour eux, très peu de temps après leur venue en ce monde, les noms des descendants de Mars et de Rhée Sylvia; mais pour des raisons personnelles à lui, il modifia légèrement ces noms et les appela Romerlus et Rémerlus.
—C’est Rémus, monsieur Bill, protesta l’ami qui lui avait suggéré le choix des noms; Rémus et non Rémerlus; les vrais noms sont Romulus et Rémus.
—Non, Philippe, avait répondu M. Bill, je choisis Romerlus et Rémerlus. Mes deux fils sont nés en même temps; aussi forts l’un que l’autre, aussi bien venus, ils ont les mêmes traits harmonieux et je ne vois pas pourquoi l’un d’eux aurait un nom plus long que l’autre.
Dès qu’ils avaient été capables de se tenir debout, leur père les avait accoutumés à ce mode de voyage, et il se sentait radieux quand il s’exhibait en public avec ses deux jumeaux à cheval en croupe sur son dos.
—Je savais bien que je vous trouverais ici, Bill, avec vos deux garçons.
—En effet, colonel, je suis venu ici pour voir ces animaux et pour inculquer à mes fils les premiers éléments de géographie. Voyons Rom et Rem, ne me serrez donc pas tant, vous m’étranglez; vous voyez bien qu’il n’y a pas de danger!
Ces enfants, très dégourdis pour leur âge, s’accommodaient parfaitement de cette façon de voyager; mais quand ils se trouvèrent en présence des animaux féroces, ils furent pris de terreur et se cramponnèrent à leur père.
Le colonel Grice, revenu de la frayeur que lui avait causée la hyène, trouva drôle la peur des jumeaux.
—C’est très naturel, Bill, parfaitement naturel: certains, vous le savez, prétendent que les singes sont nos parents; vos fils sans doute n’aiment pas soutenir les regards de leurs semblables.
—Les singes ne sont ni mes parents, ni ceux de mes enfants, colonel, répondit M. Bill; si vous croyez qu’ils appartiennent à l’espèce humaine, pourquoi, vous qui n’avez pas d’enfants, ne les adopteriez-vous pas comme vôtres?
M. Bill supposait que le colonel faisait allusion à la légende de la louve; mais le colonel ne se doutait pas de l’étrange origine de Rome; sa remarque était un pur jeu d’esprit, un trait naturel de bonne humeur.
Après l’inspection des bêtes fauves, chacun regagna sa place. Le colonel Grice s’assit sur un gradin dominant l’entrée principale par laquelle devaient arriver les artistes du Cirque. M. Williams était assis au premier rang près de l’entrée opposée. Il avait sorti ses deux jumeaux de ses poches et les tenait sur ses genoux. Le colonel ne perdait pas une occasion d’attirer de son côté l’attention de l’écuyer-chef, qui lui répondait par un petit sourire bienveillant.
A ce moment, le rideau de la porte principale s’écarta, l’orchestre préluda par une marche et les chevaux-pie firent leur entrée avec leurs cavaliers silencieux qui avaient tous l’air de sortir du bain dans leur accoutrement des plus primitifs. La vieille miss Sally Casch, cousine et voisine du colonel Grice, s’écria:
—Grands dieux, Moses! Ce ne sont pas des êtres animés! Ils ressemblent à des figures de cire.
—Je vous assure, cousine Sally, que ce sont des hommes, répondit le colonel avec une candeur accentuée.
Au même instant, un clown moucheté et tout bariolé se précipita sur la piste en criant: «Nous voici, messieurs!»
—Dieu tout puissant! s’écrièrent Miss Cash et toutes les dames qui l’entouraient.
Seul, le colonel Grice, qui avait assisté à la représentation de la veille, put garder son sang froid; tous les autres restèrent émerveillés.
—J’ai soixante-neuf ans, dit le vieux M. Pate, et je n’ai jamais vu pareil spectacle.
Tandis que les clowns évoluaient dans tous les sens et faisaient les pirouettes les plus variées, le vieux bonhomme les suivait des yeux, sans perdre un seul de leurs mouvements.
—Trouvez-vous tout cela décent, Moses? demanda Miss Cash.
Les clowns exécutaient à ce moment leurs sauts périlleux, tombant pêle-mêle l’un sur l’autre, sur le dos, à plat ventre, et ils ne s’arrêtèrent que lorsque l’essoufflement de leurs poumons les y obligea.
—Voyez-vous, dit le colonel, en jetant un petit regard de côté sur sa femme et sur les amis des deux sexes qui l’entouraient, personne n’est obligé de rester et d’assister à ce spectacle. Ceux qui en ont assez peuvent s’en aller, rien ne les en empêche.
—Certes non, répondit Miss Cash d’un air pincé; j’ai payé un dollar à l’entrée et je veux en avoir pour mon argent.
L’exercice qui suivit fut celui auquel le colonel Grice attachait le plus d’importance. Un cheval aussi farouche en apparence que les coursiers de Mazeppa bondit sur la piste; le chef-écuyer demanda à un clown où était le cavalier de l’animal; le clown lui répondit avec un air navré que le cavalier était malade et que personne de la troupe ne serait capable de le remplacer. Alors commença la plaisanterie d’usage: le chef-écuyer ordonna au clown de monter le cheval; le clown après maintes tergiversations essaya d’attraper l’animal, qui se sauva et se fit donner la chasse.
L’écuyer-chef, furieux, administra une volée de coups de fouet au cheval récalcitrant, et demanda un cavalier de bonne volonté pour essayer de le dompter. Sur ces entrefaites, un jeune homme plutôt mal vêtu, dans un complet état d’ébriété, pénétra sur la piste par l’entrée principale, et, après une violente altercation avec le gardien, vint se planter droit devant M. Bill Williams, et le dévisagea.
—Tiens, deux enfants! L’un d’eux vous appartient, je suppose?
—Oui, répondit M. Bill.
—Et l’autre?
—A ma femme, continua M. Bill; d’ailleurs cela ne regarde personne; passez votre chemin, s’il vous plaît!
L’étranger se retourna, et fixant son attention sur ce qui se passait sur la piste, s’écria:
—Je peux monter ce cheval.
A peine l’individu avait-il prononcé ces mots qu’il trébucha et s’aplatit dans la sciure de bois, deux pas derrière les talons du cheval. Toute l’assistance, à l’exception du Colonel Grice, se leva et se mit à crier d’horreur:
—Relevez-le, Bill, emportez-le! cria le colonel Grice.
M. Bill ne se le fit pas dire deux fois: déposant ses deux bébés dans le giron de sa femme, il s’efforça d’entraîner le pochard hors de la piste. Ce dernier se débattait et cherchait à revenir en arrière.
—Voyons, mon ami, dit M. Bill, j’ignore qui vous êtes, et personne ici n’a l’air de vous connaître; voyez-vous, si je n’avais pas tenu Rom et Rem...
L’individu se débattit de plus belle; M. Bill le prit à bras-le-corps, mais recevant un croc-en-jambe, il tomba à plat ventre; l’étranger en profita pour s’élancer de nouveau sur la piste, derrière le cheval. Le chef-écuyer semblait fort embarrassé.
—Oh! laissez-le monter un instant, capitaine, cria le colonel Grice; il est tellement ivre que s’il tombe il ne se fera pas le moindre mal.
—C’est une honte, Moses, protesta Miss Cash, je ne suis pas venue ici et je n’ai pas payé un dollar à la porte pour voir tuer les gens. Un individu pris de boisson a le droit de vivre comme les autres.
Pendant ce temps, le cheval s’était laissé monter et venait de repartir au grand galop. Si Miss Cash avait tout à l’heure réclamé l’exécution complète du programme, ce qu’elle voyait maintenant était bien de nature à lui faire fermer les yeux en se voilant la face: l’animal, fou furieux, galopait à perdre haleine, tandis que le malheureux pochard restait couché sur la crinière. Tous les spectateurs étaient anxieux; les gens au cœur tendre regrettaient d’être venus. Dans cette lutte entre la vie et la mort, l’étranger semblait pourtant commencer à se dégriser. Au grand étonnement de tous, il se releva sur l’encolure, rassembla les rênes, sortit de ses pieds les souliers grossiers qu’il portait, fit voler en l’air son vieux chapeau, remit en ordre sa chevelure ébouriffée et avant que Miss Cash ait pu prononcer une parole, il se trouva debout sur la selle.
Alors se produisit l’étrange et successive métamorphose qui stupéfia tous les assistants, et dont le vieux M. Pate ne cessa de parler plus tard.
L’étranger enleva veste sur veste, gilet sur gilet, pantalon sur pantalon, chemise sur chemise, et finit par se trouver aussi peu habillé qu’un épi de blé. Lorsque les spectateurs s’aperçurent que ce prétendu ivrogne appartenait à la troupe du cirque, ils se livrèrent à une bruyante hilarité qui se prolongea pendant plusieurs minutes. Quant au colonel Grice, son mouchoir était littéralement trempé des larmes qu’il venait de verser. Au milieu de ce fou-rire général, M. Bill lui-même oublia sa propre déconfiture:
—C’est infâme, Moses, cria Miss Cash, de faire jouer un tel tour à Bill Williams sous les yeux de sa femme. Vous mériteriez qu’il vous rendît la pareille.
Personne ne perdra le souvenir de la charmante jeune fille (annoncée sur l’affiche du cirque sous le nom de Mˡˡᵉ Louise, la plus célèbre écuyère du monde), qui se présenta devant le public avec une jupe délicieuse, des bas roses, un corsage garni de volants dorés, une ceinture d’un bleu azur, des joues d’un rose couleur de pêche, de jolis cheveux blonds frisés et qui envoya à pleines mains des baisers à l’assistance. Les jeunes gens en perdirent la tête lorsqu’ils virent la charmante écuyère danser sur son cheval lancé à plein galop, sauter par-dessus son fouet et à travers des cerceaux, enfin, s’asseoir sur la selle et caresser gracieusement sa jupe de tulle avec des gestes arrondis et un abandon exquis.
Le jeune Jack Wats, à peine âgé de dix ans (à l’exemple de son frère aîné Tommy, qui à treize ans se déclarait amoureux de Miss Wilkins, la maîtresse d’école), s’enfuit le lendemain matin de la maison paternelle, et accompagna le cirque à plus de trois milles; il alla même jusqu’à supplier le directeur de l’enrôler dans sa troupe, ne demandant pour tout salaire que le logement et la nourriture.
Repris, ramené chez ses parents et fortement tancé par sa mère, le bambin confessa que son seul but avait été de s’emparer de la personne de Mˡˡᵉ Louise et des immenses trésors que son imagination lui prêtait; après cela, le jeune ravisseur aurait emporté son butin vers quelque rivage lointain, que, dans son affolement, il n’avait pas pris le temps de choisir d’avance.
Avant la pantomime finale, un petit incident se produisit qui ne figurait pas au programme—sorte d’intermède improvisé par l’esprit exubérant des spectateurs et des forains. Le colonel Grice, très satisfait du succès de cette représentation qu’il considérait en quelque sorte comme une fête organisée par lui, se sentait parfaitement d’humeur à accepter des compliments, voire même des remerciements de toute l’assistance. Quand le soi-disant pochard eut sauté à bas de Mazeppa, le clown sortit une bouteille de sa poche, la porta à ses lèvres en se dissimulant derrière le dos du chef-écuyer. Un autre clown l’aperçut et lui reprocha de ne pas inviter ses amis à partager cette bouteille. Tous deux se trouvaient à ce moment-là sur la piste, contre l’entrée principale.
—Pourquoi n’invitez-vous pas le colonel Grice à boire avec vous? suggéra M. Bill Williams à voix basse; il en serait enchanté.
Le clown ne se le fit pas dire deux fois; sans la moindre hésitation il éleva sa bouteille et dit:
—Si le colonel Grice veut bien...
—Silence, murmura le chef-écuyer, taisez-vous.
Mais c’était trop tard: le colonel venait de se lever et descendait pour rejoindre le clown.
—Vous n’allez pas faire cela, Moses, s’écria Miss Cash! Vraiment ce pauvre Moses a la tête perdue par ce cirque et par toute cette bande d’énergumènes!
Après avoir enjambé les têtes et les épaules de plusieurs rangées de spectateurs, le colonel se trouvait maintenant dans l’arène; il paraissait très digne, quoique évidemment gêné par cette timidité à laquelle n’échappent pas même les plus grands hommes de guerre, lorsque, dépouillés de leurs armes, ils sentent que l’attention d’un grand nombre de civils des deux sexes est braquée sur leur propre personne.
Le colonel marcha droit sur le clown et tendit la main vers lui pour saisir la bouteille. Le clown, dans un accès de folle gaieté, retira brusquement la bouteille, leva une jambe en l’air, puis, s’accroupissant par terre, appuya sur son nez le pouce de la main qui lui restait libre et fit au colonel un gigantesque pied-de-nez; il espérait que le colonel ferait durer plus longtemps la plaisanterie en essayant de rattraper la bouteille.
En cela il se trompait.
Les personnes qui croyaient avoir vu précédemment le colonel Grice se mettre en colère reconnurent que cette fois il venait d’atteindre le paroxysme de la fureur, lorsque toute l’assistance, à commencer par Miss Cash, se tordit littéralement de rire au moment où le clown retira la bouteille. Fort heureusement, le colonel n’avait à portée de sa main ni épée, ni pistolet, ni canne de promenade; la seule arme qui lui restait était sa langue. Se reculant d’un pas ou deux, et lançant sur le clown accroupi des regards furieux, il s’écria:
—Infâme pitre au dos moucheté, aux jambes bariolées, à la face barbouillée, vilain bouffon au chapeau pointu!
A chacune de ces apostrophes violentes, le pauvre clown tendit le cou et se leva progressivement; lorsque le colonel eut apaisé son répertoire d’injures, le clown se trouvait debout et d’un air piteux bégaya:
—Mon cher colonel Grice.....
—Fermez votre ignoble bouche rouge, tonna le colonel, je me moque pas mal de votre whisky! j’en ai du meilleur chez moi; vous, pauvre hère, vous n’avez jamais bu son pareil. Lorsque vous m’avez demandé de boire avec vous, pour ne pas vous humilier j’étais prêt à accepter votre invitation. Voilà plusieurs jours que je vous régale, vous et tous vos piètres compagnons; je vous ai amené plus de cinquante spectateurs et pour me récompenser vous...
—Mon cher colonel Grice, recommença le clown...
Le colonel reprit la série de ses épithètes injurieuses; à ce moment, le chef-écuyer, qui n’avait pu encore placer un seul mot, s’écria sur un ton calme:
—Ne voyez-vous donc pas, colonel Grice, que tout cela n’est qu’une plaisanterie suggérée par un de vos voisins? La bouteille ne contenait que de l’eau; je vous demande bien pardon si cette farce vous a déplu, mais il me semble que les épithètes dont vous vous êtes servi valent déjà une expiation.
—Venez, Moses, venez, cria miss Cash, qui venait seulement de maîtriser son fou rire; nous appellerons cela un prêté-rendu, Moses; vous avez joué un tour à Bill Williams qui n’a pas protesté; maintenant il vous rend la monnaie de votre pièce et vous vous indignez. Ah! Ah! qu’en dites-vous?
A ces mots, tous les assistants partirent d’un violent éclat de rire.
Le colonel hésita un instant; puis, comprenant que sa place n’était pas au milieu d’une arène de cirque, il fit demi-tour et se dirigea vers la sortie.
—Comment, lui demanda miss Cash, vous partez avant la fin, sans même vous faire rembourser une partie de votre argent?
Le colonel fit volte-face. Comme il lui coûtait de manquer la pantomime finale et en particulier la scène de l’arrachage de dents, il s’arrêta et resta jusqu’à la fin de la représentation.
Le directeur du cirque crut comprendre que la colère du colonel s’était un peu calmée; s’approchant de lui avec précaution il lui présenta des excuses au nom du clown et de toute sa troupe, et le pria de vouloir bien accepter un verre de Porto à la «Spouter Taverne». Le colonel ne se sentit pas le courage de refuser; il ne le pouvait d’ailleurs pas et il accepta.
—Voulez-vous vous joindre à nous, Messieurs? dit le directeur en s’adressant à M. Williams. Nous nous sommes un peu amusés à vos dépens; mais j’espère que vous n’y verrez aucune malice; d’ailleurs nous n’avons jamais eu l’intention de vous froisser.
—Je ne bois jamais d’alcool, répondit M. Bill; mais par exception je veux bien prendre en votre compagnie la valeur d’un petit dé à coudre.
La réunion à la taverne fut des plus cordiales. M. Bill assit Rom et Rem sur le comptoir et le clown leur donna un gros morceau de sucre.
—Ils ont l’air de braves petits bonshommes bien pacifiques, remarqua le clown; ils ne doivent jamais se disputer.
—Oh! non, pas trop, répondit M. Bill; quelquefois Rom (c’est celui qui a les yeux les plus bleus) veut être servi avant Rem: il tire à lui la cuiller en faisant passer la nourriture sous le nez de Rem. Mais quand je vois cela, je le fais descendre de sa chaise et je l’oblige à attendre que Rem ait fini. Je cherche le plus possible à obtenir que mes deux garçons vivent en bonne intelligence, «comme deux bons frères», ce qui n’est pas toujours le cas en famille.
M. Bill savait que le colonel Grice et son plus jeune frère Adam ne se parlaient plus depuis de nombreuses années.
—Vous avez raison, Bill, reprit le colonel, parfaitement raison; élevez-les bien, et prenez grand soin de vos fils; deux enfants à élever à la fois représentent plutôt une lourde tâche, n’est-ce pas, Bill? Voire même une grosse charge!
Et ce disant le colonel cligna de l’œil malicieusement en regardant autour de lui.
—Merci, colonel, je fais certes de mon mieux pour les élever, je les aime autant l’un que l’autre; non, voyez-vous, colonel, deux enfants ne sont pas une si grosse charge; maintenant que j’en ai deux au lieu d’un, comme ils sont de la même taille je me sens tout déséquilibré lorsque je ne les prends pas avec moi. Voyez-vous, colonel, mes jumeaux se font «contre-poids dans mes poches», j’aime beaucoup mieux en avoir deux que pas un seul. Viens, Rom, viens, Rem, il faut que nous partions.
M. Bill s’approcha du comptoir, les deux bambins rengainèrent leurs morceaux de sucre, et le trio s’en alla.
A partir de ce jour, la petite ville de Dukesborough se demanda pourquoi elle ne figurerait pas parmi les villes principales de Géorgie.
SUR LES BÉBÉS
DISCOURS PRONONCÉ A CHICAGO AU BANQUET DONNÉ PAR L’ARMÉE DU TENNESSEE A SON PREMIER COMMANDANT LE GÉNÉRAL S. GRANT (NOVEMBRE 1879).
Nous n’avons pas tous eu la bonne fortune de naître femmes; chacun ne peut devenir général, poète ou homme d’Etat; mais lorsque nous venons à parler des bébés, nous nous trouvons sur un terrain commun à tous. N’est-ce point honteux que, depuis plus de mille ans, nul n’ait prononcé le nom des bébés aux toasts des banquets qui se donnent dans le monde? On dirait vraiment que le bébé est une quantité négligeable!
Si vous voulez bien réfléchir un instant, vous reporter cinquante ou soixante ans en arrière aux premiers jours de votre vie conjugale et vous souvenir de votre premier bébé, vous reconnaîtrez qu’il représentait un être de très grande importance. Vous, militaires, vous savez tous que lorsque ce petit personnage fit son apparition au foyer familial, il vous a fallu vous résigner à lui voir prendre le commandement sur tous et sur tout.
Vous êtes devenus ses serviteurs, mieux, ses gardes du corps et il ne vous a plus été permis de le quitter. Chef autoritaire, votre bébé ne s’inquiétait ni du temps, ni de la distance, ni de la température. Vous dûtes exécuter ses ordres sans contrôler si cela était possible ou non, et son manuel de tactique n’admettait qu’une seule allure: le pas gymnastique. Il vous traitait avec insolence et manque de respect, et personne de vous n’osait protester. Ceux d’entre vous qui avaient assisté à la terrible canonnade de Donelson et de Wicksburg, et qui, dans la mêlée, rendirent coups pour coups, se trouvèrent complètement désarmés lorsque ce petit personnage audacieux osa griffer leurs favoris, tirer leurs cheveux et égratigner leur nez.
On vous avait toujours vus faire face aux batteries ennemies qui vomissaient la mort avec le fracas du tonnerre, et marcher devant vous la tête haute: mais lorsque vous avez entendu son terrible cri de guerre, faisant demi-tour, vous vous êtes lancés dans une autre direction, trop heureux d’échapper à ce danger. Lorsqu’il vous demandait son sirop calmant, vous êtes-vous jamais avisés de grommeler en déclarant que certaines fonctions n’étaient pas compatibles avec la dignité d’un officier et d’un gentleman? Non, certes, vous vous leviez et vous lui apportiez son sirop. Lorsqu’il vous demandait son biberon et qu’il n’était pas chaud, avez-vous jamais maugréé? Non, vous vous leviez pour le faire chauffer.
Vous remplissiez si bien vos fonctions de domestique que plusieurs fois il vous arriva de sucer vous-même ce bout de caoutchouc au goût insipide pour vous assurer que tout allait bien: vous mélangiez trois parties d’eau dans une de lait, vous ajoutiez une pincée de sucre pour combattre la colique et une goutte de pippermint pour arrêter un hoquet trop tenace. Vous avez appris bien des choses au cours de cet apprentissage!
Certaines personnes naïves croient que, d’après certain vieux dicton, les bébés sourient dans leur sommeil lorsque les anges chuchotent à leur oreille. Très jolie, cette allégorie, mais bien puérile, mes chers amis!
Si votre bébé avait envie de faire sa promenade matinale à son heure habituelle (généralement deux heures du matin), vous vous leviez immédiatement, persuadé que cette partie de plaisir était projetée par vous depuis longtemps. Ah! comme vous étiez bien discipliné, lorsque vous arpentiez la chambre en costume primitif et que, pour faire cesser le caquetage de votre bébé, vous chantiez en adoucissant votre voix martiale «do-do l’enfant dormira bientôt».
Quel édifiant spectacle pour une armée du Tennessee! Mais aussi quelle gêne pour les voisins! Car je me demande qui peut bien aimer la musique militaire à trois heures du matin!
Après avoir gardé ce petit personnage pendant deux ou trois heures la nuit, et vous être convaincus qu’il lui fallait à tout prix du bruit et du mouvement, que faisiez-vous alors? Vous continuiez cette récréante distraction, buvant votre calice jusqu’à la lie. Qui donc osera soutenir qu’un bébé est un être sans importance? J’affirme qu’un bébé peut remplir à lui tout seul une maison et une vaste cour; il peut fournir assez d’occupation pour vous déborder, vous, et tout votre ministère de l’intérieur. Il se lance dans toutes les entreprises avec une activité aussi dévorante qu’irrépressible. Faites de votre mieux, vous ne pourrez jamais le satisfaire.
Passe encore lorsque vous n’avez qu’un seul bébé; mais, le plus souvent, du fond de votre cœur vous demandez deux jumeaux. Deux jumeaux sont le synonyme d’un perpétuel vacarme; trois enfants valent à eux seuls une insurrection.
Vous le voyez, il était grand temps que le directeur des toasts reconnût l’importance des bébés.
Songez à ce que l’avenir nous réserve! Dans cinquante ans d’ici, je suppose, nous serons tous morts, et ce drapeau flottera, je l’espère, sur une république de plus de 200 millions d’âmes (ce chiffre est basé sur l’accroissement progressif de notre population). Notre Etat, représenté actuellement par une frêle goëlette, se sera transformé alors en une immense baleine. Les bébés, au berceau aujourd’hui, seront alors sur le pont. Il faut bien les entraîner à la manœuvre, car nous allons leur confier une lourde tâche. Parmi les trois ou quatre millions de berceaux qu’on balance en ce moment dans l’univers, il en est que notre nation conserverait à jamais comme des objets sacrés si nous savions ce qu’ils contiennent. Dans un de ces berceaux, Farragut, insouciant de l’avenir, perce en ce moment ses dents et se prépare à émerveiller le monde de l’éclat de ses hauts faits.
Dans un autre berceau, le futur astronome, célèbre aux yeux de tous, cligne des yeux en contemplant la voie lactée; mais le pauvre petit diable se demande ce qu’est devenue celle qu’il appelait sa nourrice. Dans un autre berceau est couché le futur grand historien; il restera sans doute là jusqu’à ce que sa mission terrestre soit accomplie.
Dans un autre berceau, le futur Président essaye de résoudre le problème profond de la calvitie précoce qui l’atteint, et, dans une nuée d’autres berceaux, se trouvent soixante mille futurs chercheurs d’emploi, tout prêts à lui fournir l’occasion d’affronter une seconde fois ce même grand problème.
Enfin, dans un autre berceau, situé quelque part sous un drapeau, le futur et célèbre commandant en chef des armées américaines se sent si écrasé sous le poids des grandeurs et des responsabilités prochaines qu’il emploie toute sa stratégie à trouver le moyen de mettre son orteil dans sa bouche (je crois, sauf votre respect, que votre illustre hôte de ce soir est parvenu, il y a quelque cinquante-six ans, à accomplir ce haut fait d’armes)!
Si l’on admet que l’enfant se retrouve plus tard dans l’homme, peu de gens mettront en doute le succès du futur commandant en chef.
CONSIDÉRATIONS SUR LE TEMPS
Discours prononcé au 71ᵉ dîner annuel de la Société de New-England.
Je me permets de croire que le maître tout puissant, auteur de nos jours, a créé toutes choses dans l’Etat de New-England à l’exception de la température.
J’ignore qui a fait le temps, mais je suppose que ce doit être des apprentis novices d’une fabrique de planches ou de draps de New-England; ces apprentis sont sans doute chargés de fabriquer la température pour les pays qui demandent un bon article, et ils cherchent leurs pratiques ailleurs s’ils ne les trouvent pas dans le New-England.
La température du New-England offre tellement de variété qu’elle excite l’admiration des étrangers en même temps qu’elle provoque leurs regrets.
Dans le New-England, le temps joue toujours un rôle important; il préside continuellement aux affaires; il forme sans cesse de nouveaux projets, et les essaye sur les gens pour voir comment ils s’en tirent. Mais c’est surtout au printemps que le temps paraît le plus actif. Au printemps j’ai compté dans l’espace de vingt-quatre heures cent trente-six différentes espèces de temps. C’est d’ailleurs moi qui ai fait la renommée et la fortune de l’individu qui, à la dernière exposition du centenaire, exhibait sa merveilleuse collection de temps si stupéfiante pour les étrangers. Cet individu se disposait à parcourir le monde pour récolter des spécimens du temps sous les divers climats. Je lui dis: «Ne faites pas cela; venez plutôt dans le New-England par une journée de printemps bien choisie.» Je lui promis qu’il trouverait là la quintessence du genre, tant pour la variété que pour la quantité. Il vint donc et compléta sa collection en quatre jours. Quant à la variété, il avoua qu’il avait trouvé plusieurs centaines d’espèces de temps complètement inconnues de lui jusqu’à ce jour.
Après avoir récolté, trié et séparé toutes les espèces de temps qui lui paraissaient imparfaites, il lui resta une telle profusion de temps qu’il put en louer, en vendre, en mettre en réserve, et même en donner une partie aux pauvres. Les gens de New-England sont généralement patients et endurants de nature, mais cependant il y a des choses qu’ils ne peuvent supporter. Chaque année, ils tuent une quantité de poètes en leur faisant chanter les charmes du merveilleux printemps.
Ces poètes, presque tous visiteurs accidentels, arrivent avec un bagage de connaissances du printemps qu’ils apportent de loin; il leur est donc impossible de connaître les sentiments des natifs sur le printemps.
Les vieilles probabilités ont la réputation bien méritée d’être des prophètes très justes et très clairvoyants. Prenez le journal et observez avec quelle assurance il indique aujourd’hui quel temps il fera sur le Pacifique, sur la mer du Sud, dans les Etats du centre et dans la région du Visconsin. Suivez ses prédictions jusqu’au moment où elles approchent de New-England; vous verrez subitement la courbe s’arrêter et la prévision rester muette. Nul ne peut annoncer quel temps il fera dans le New-England.
Le journal, tant bien que mal, rédige une prévision comme celle-ci: vents probables du nord-est au sud-ouest, variations vers le sud, l’ouest et l’est, sur certains points fortes dépressions barométriques; averses probables, neige, grêle, puis sécheresses suivies ou précédées de tremblements de terre avec tonnerre et éclair. Puis il termine par ce post-scriptum pour en quelque sorte parer à toute surprise: «Mais il peut se faire que dans l’intervalle cette prévision soit complètement bouleversée.»
Oui, certes, un des plus brillants fleurons de la température du New-England est son incertitude étonnante. Une seule chose paraît certaine: la diversité, la variété et le défilé interminable des variations de cette température; seulement, vous ne pouvez jamais savoir par quel bout ce défilé va commencer. Vous opiniez pour la sécheresse, et, laissant votre parapluie à la maison, vous partez gaiement en excursion; une fois sur deux vous êtes trempé. Vous redoutez l’approche d’un tremblement de terre et pour mieux supporter les secousses, vous vous mettez en quête d’un appui où vous vous cramponnerez; à ce même moment vous êtes frappé par la foudre. Ce sont là de gros mécomptes malheureusement inévitables.
La foudre dans le New-England produit des effets si particuliers que lorsqu’elle frappe un être ou un objet elle n’en laisse plus bribe reconnaissable; je vous défierais de dire si la chose ou la personne frappée était un objet de valeur ou un congressiste.
Quant au tonnerre! lorsqu’il commence à racler et à accorder ses instruments avant le concert général, les étrangers s’écrient: «Oh! quel effroyable tonnerre vous avez ici!» Mais lorsque le chef d’orchestre a levé son bâton et que le concert commence vraiment, vous voyez alors tous les étrangers disparaître, s’enfuir dans les caves et se cacher la tête dans un baril de cendres.
Il me reste encore à envisager la dimension du temps dans le New-England (je veux parler de sa dimension en longueur). Elle n’est nullement proportionnée à la grandeur de ce petit Etat. Pressez-le, empaquetez-le aussi serré que possible et vous verrez que le temps déborde toujours à New-England et qu’il se répand à plusieurs centaines de milles à la ronde sur les Etats environnants.
Le New-England ne peut maintenir la dixième partie de son temps; en essayant de le contenir cet État se fend et craquelle de toutes parts.
Je pourrais écrire des volumes sur la barbare perversité du temps dans le New-England, mais je me bornerai à en citer un simple spécimen.
J’aime à entendre tomber la pluie sur un toit de zinc; aussi, pour m’offrir ce plaisir, ai-je couvert en zinc une partie de mon toit. Vous vous figurez peut-être, monsieur, qu’il pleut sur ce zinc? Et bien non, la pluie passe par-dessus toutes les fois.
Notez bien que dans mon discours je me suis tout bonnement proposé de faire honneur au temps de New-England sans prétendre lui rendre justice; mais, somme toute, ce temps présente une ou deux particularités (ou si vous aimez mieux produit certains effets), auxquelles nous autres résidents nous renoncerions difficilement.
Si nous n’avions pas notre feuillage enchanteur d’automne nous devrions quand même être reconnaissants au temps de la forme qu’il revêt pour nous dédommager de tous ses caprices malfaisants (je veux parler de la tourmente de glace). A ce moment-là, l’arbre dépouillé de ses feuilles est habillé de glace du sommet au pied, d’une glace aussi brillante et aussi claire que le cristal; chaque branche est parsemée de perles glacées de gouttes de rosée cristallisées, et l’arbre tout entier étincelle froid et blanc comme l’aigrette de diamants du Shah de Perse. Alors le vent agite les branches, le soleil apparaît et transforme ces myriades de perles et de gouttes en prismes qui étincellent, brûlent et scintillent comme autant de feux de couleur; ces prismes passent avec une inconcevable rapidité du bleu au rouge, du rouge au vert, du vert au jaune d’or; l’arbre devient une véritable fontaine lumineuse, un feu d’artifice de joyaux éblouissants.
L’art de la nature atteint alors l’apogée suprême d’une magnificence enivrante, éblouissante et presque intolérable. Les mots que j’emploie ne sont certes pas trop forts pour rendre ma pensée.
UN SAUTEUR MEXICAIN PUR-SANG
Je m’étais décidé à acheter un cheval de selle. En dehors d’un cirque, je n’avais jamais vu monter à cheval aussi vigoureusement et avec autant d’élégance que ces Mexicains, ces Californiens, ces Américains mexicanisés, qui, chaque jour, s’exhibaient dans les rues avec des costumes aussi pittoresques que bariolés. Comme ils montaient à cheval! Penchés légèrement en avant sur leurs selles, souples et nonchalants, avec leurs grands chapeaux de feutre brun aux larges bords relevés sur le front et leurs longues plumes empanachées, ces cavaliers passaient dans la ville comme un tourbillon de vent et ne laissaient derrière eux que des nuages de poussière.
Lorsqu’ils trottaient, ils s’enlevaient avec une cadence gracieuse et semblaient faire corps avec leur cheval. Je savais tout juste distinguer un cheval d’une vache et je désirais vivement étendre le domaine de mes connaissances hippiques. Je me décidai donc à acheter un cheval.
Tandis que je ruminais cette idée dans mon esprit, le commissaire aux enchères présenta un cheval noir, presque aussi bossu qu’un dromadaire, qui me parut particulièrement déplaisant.
La mise à prix fut proclamée à 22 dollars.
—Allons, messieurs; cheval, selle et bride à 22 dollars!
Je me sentis incapable de résister à la tentation.
Un homme que je ne connaissais pas, mais qui semblait être le frère du commissaire aux enchères, lut dans mes yeux mon désir ardent, et me fit remarquer que le cheval était merveilleux pour ce prix; il ajouta que seule la selle valait 22 dollars. C’était une selle espagnole, garnie de riches panneaux, chamarrée de broderies d’or. Je répondis à cet étranger que j’avais une médiocre envie de couvrir l’enchère; je crus d’abord que cet individu roublard voulait me tâter, mais ce soupçon disparut lorsqu’il me parla sur un ton qui m’inspira toute confiance.
—Je connais ce cheval, me dit-il, je le connais parfaitement. En votre qualité d’étranger vous pourriez vous méprendre sur son origine et croire que c’est un cheval américain; mais je vous garantis que non, c’est tout autre chose (excusez-moi de vous parler si bas, mais les gens qui m’entourent pourraient nous entendre); ce cheval est, sans l’ombre d’un doute, un «sauteur Mexicain pur-sang».
Cette dénomination de «Sauteur mexicain» ne me disait pas grand’chose, mais l’attitude de cet homme m’inspira une telle confiance que je jurai dans mon for intérieur de posséder un «sauteur mexicain pur-sang» ou de mourir.
—Ce cheval possède-t-il d’autres qualités? demandai-je, sans manifester trop d’empressement.
Passant son index dans la poche de mon veston, il m’entraîna à part et murmura à mon oreille ces mots impressionnants:
—Il n’existe pas d’obstacle en Amérique que ce cheval ne puisse franchir.
—Allons, messieurs, allons, à 24 dollars et demi!
—27, criai-je avec frénésie.
—Vendu! dit le préposé aux enchères; et il m’adjugea le sauteur mexicain pur-sang.
Je pouvais à peine contenir ma joie. J’acquittai l’argent et plaçai l’animal dans une pension des environs pour qu’il puisse manger et se reposer.
Dans l’après-midi, je ramenai mon cheval sur la place du marché; des badauds complaisants lui maintinrent la tête et la queue pendant que je l’enfourchais. A peine étais-je assis qu’il rassembla ses quatre pieds sous lui, céda du rein, puis soudain arqua le dos et m’envoya en l’air à 3 ou 4 pieds de hauteur! Je retombai droit dans ma selle; malheureusement il recommença son coup de raquette; je repartis en l’air et retombai sur le pommeau d’abord, puis sur le cou du cheval (tout cela en l’espace de trois ou quatre secondes); à ce moment il pointa et se tint presque debout sur ses jambes de derrière; saisissant désespérément le cou de ma monture, je me retrouvai en selle et tint bon. L’animal se reçut sur ses jambes de devant et levant sa croupe en l’air, il décocha vers le ciel une formidable ruade et resta en équilibre sur ses pieds de devant. Sa croupe s’abaissa de nouveau et il continua cet étrange exercice qui consistait à m’envoyer en l’air pour me faire redescendre ensuite. Lorsque pour la troisième fois je repartis en l’air, j’entendis un étranger qui disait: Oh! quel merveilleux sauteur!
Sur ces entrefaites, quelqu’un administra au cheval un bruyant coup de chambrière; lorsque je me ramassai par terre, mon fameux sauteur américain avait disparu. Un jeune Californien lui donna la chasse, le rattrapa et me demanda la permission de le monter. Je lui accordai cette faveur spéciale. Il enfourcha mon pur-sang, partit en l’air une première fois, mais quand il redescendit il planta ses éperons dans les flancs de l’animal qui partit comme un dard, droit devant lui. Léger comme un oiseau, il vola par-dessus trois barrières consécutives et descendit à toute allure la route qui conduisait à la vallée de Washoe.
Je m’assis sur une borne en poussant un soupir, et machinalement je portai une main à mon front et l’autre au creux de mon estomac. Pour la première fois de ma vie, je constatai la pauvreté de la machine humaine, car, cette fois, il m’aurait fallu deux ou trois mains supplémentaires pour contenir les autres points douloureux de mon corps. Je n’essaierai pas de vous décrire combien je me sentais meurtri, courbaturé, quel désordre général interne et externe j’éprouvais après cette navrante équipée. Une foule plutôt sympathique m’entourait; un homme d’un certain âge me prodigua ses bonnes paroles de consolation.
—Etranger, on vous a mis dedans. Tout le monde dans ce camp connaît ce cheval; le premier enfant venu vous aurait dit que c’est un rueur de profession, l’animal le plus vicieux et le plus infernal de tout le continent américain. Je m’appelle Curry; je suis le vieux Curry, le vieil Abel Curry; entendez-moi bien, votre cheval est un sauteur mexicain pur-sang peu ordinaire dans son genre, je vous assure. Maladroit que vous êtes, par votre manque de sang-froid et de clairvoyance vous avez raté l’occasion d’acheter un cheval «américain» pour presque le même prix que cette satanée vieille relique étrangère.
Je n’accusai pas le coup, mais je pensai en moi-même que si l’enterrement du frère du commissaire aux enchères avait lieu pendant que je me trouvais sur le territoire, je sacrifierais tout au plaisir d’y assister.
Après un temps de galop de seize lieues, le jeune Californien et le sauteur mexicain pur-sang revinrent à la ville, jetant autour d’eux des flocons d’écume semblables aux embruns qu’un typhon chasse devant lui; finalement, l’animal et son cavalier sautèrent par-dessus un Chinois qui poussait une brouette et ils s’arrêtèrent en plein devant le parlement.
Pantelant, soufflant le feu par ses naseaux embrasés, l’animal jetait autour de lui des yeux hagards! Vous croyez peut-être que cette bête infernale était réduite! Nullement. Le président du parlement le croyait lui aussi et il l’enfourcha pour aller au Capitole; mais le premier obstacle que l’animal heurta fut une pile de poteaux télégraphiques presque aussi haute qu’une église; il franchit les deux lieues qui le séparaient du Capitole en battant le record de la vitesse obtenue jusqu’à ce jour; à vrai dire, il ne parcourut réellement qu’une lieue et préféra manger l’autre en sautant par-dessus les barrières et les fossés pour couper au plus court et éviter les sinuosités de la route. Lorsque le président arriva au Capitole, il déclara qu’il venait de voyager dans les airs comme s’il avait fait son excursion sur le dos d’une comète.
Le soir, le président rentra chez lui à pied pour prendre de l’exercice et il fit attacher le sauteur mexicain derrière une voiture de pierres. Le jour suivant, je prêtai mon animal au secrétaire du parlement pour se rendre à la mine argentifère de Dana, éloignée de six lieues; il revint lui aussi à pied pour prendre l’exercice et fit remorquer sa monture. Toutes les personnes auxquelles je le prêtai revenaient toutes à pied; il leur fallait à tout prix prendre de l’exercice. Je n’en continuai pas moins à le prêter à quiconque désirait s’en servir; j’espérais qu’un beau jour on me l’estropierait ou même qu’on le tuerait et qu’ainsi je pourrais me faire rembourser le prix de mon sauteur mexicain.
Malheureusement aucun accroc ne lui arriva; à sa place tous les chevaux auraient péri, lui s’en tira toujours sain et sauf. Il faisait tous les jours des escapades impossibles et n’y laissait jamais sa peau. Quelquefois il calculait mal son coup et endommageait fortement son cavalier, mais à lui il n’arrivait jamais rien.
J’essayai de le vendre par tous les moyens possibles; mes efforts me valurent une réputation de naïveté bien établie. Le commissaire aux enchères parcourut les rues bride abattue pendant quatre jours sur le dos de mon animal, bousculant la populace, interrompant les conversations, écrasant les enfants; jamais il ne reçut une offre sérieuse. Les gens souriaient avec malice et rengaînaient instantanément leur désir de l’acheter.
D’accord avec le commissaire aux ventes, je retirai mon cheval du marché. Nous essayâmes de le faire passer dans une vente privée et de l’échanger à perte contre des tombes d’occasion, de la ferraille, des traités de tempérance, bref contre toutes sortes d’objets. Mais aucun propriétaire ne se prêta à notre combinaison et nous dûmes encore retirer l’animal du marché.
A partir de ce jour je renonçai à monter mon cheval; la marche était un exercice bien suffisant pour un homme comme moi, criblé de blessures, de fractures et de contusions. De guerre lasse j’essayai de me débarrasser de lui, mais ce fut en vain; en dernier ressort, je l’offris au gouverneur pour l’usage de sa brigade; il parut d’abord bien accueillir ma proposition, mais son visage se renfrogna et il me répondit que «cela ferait un effet déplorable». A ce moment-là le patron de la pension de mon cheval m’apporta sa note pour les six semaines de soins donnés à l’animal: écurie pour le cheval, 15 dollars; foin pour le cheval, 250 dollars! Mon sauteur mexicain avait mangé une tonne de foin et l’homme ajouta qu’il en aurait mangé plus de cent s’il ne lui avait pas coupé les vivres.
Je dois vous faire remarquer ici judicieusement que le prix courant du foin pendant cette même année et une partie de l’année suivante fut réellement de 250 dollars la tonne. Pendant l’année précédente le foin s’était vendu 500 dollars or, et pendant l’hiver précédent il y avait eu en certains endroits telle pénurie de ce produit que sa valeur avait atteint jusqu’à 800 dollars la tonne!
La conclusion de cet état de choses est facile à tirer: les gens épuisèrent leur provision de foin, la disette s’en suivit pour le bétail et avant l’arrivée du printemps, les vallées de Carson et d’Eagle se trouvèrent littéralement jonchées de carcasses. Ce que j’affirme est d’ailleurs facile à vérifier.
Je me débrouillai pour payer la pension de mon cheval, et le même jour, je donnai mon sauteur mexicain pur sang à un émigrant de l’Arkansas que le sort me fit rencontrer. Si mon récit lui tombe jamais sous les yeux il se souviendra certainement de ma donation.
Quiconque a eu jamais la bonne fortune de monter un véritable sauteur mexicain reconnaîtra l’exactitude de la description que je fais de cet animal dans ce chapitre. Il ne la trouvera pas exagérée; mais quiconque ne connaît pas ce genre d’animal très spécial me reprochera sans doute d’en faire un portrait grotesque et fantasque.
L’HOMME LE PLUS MÉCHANT ET LE PLUS STUPIDE DE TURQUIE
(D’APRÈS SAMUEL COX)
Il y a quelques années de cela, le drogman de la légation américaine à Constantinople fut appelé à servir d’arbitre dans une contestation entre un étranger et un vieux Turc, docteur en droit et en théologie. Après plusieurs tentatives de conciliation, le drogman conclut que le docteur était un individu méchant et rébarbatif. Ce dernier avait précédemment exercé les fonctions de cadi au tribunal civil de Smyrne. Le drogman lui conta une histoire pour son instruction. Le fait se passe dans le vieux Stamboul, peu importe l’époque, la morale qui en découle peut s’appliquer à n’importe quelle région et à n’importe quel temps.
Nous dirons que l’histoire remonte à la fin du XVIᵉ siècle, époque à laquelle l’empire turc était florissant et en pleine prospérité, sous le règne d’Amurath III, sixième empereur ottoman, petit fils de Suliman le Magnifique.
Comme cette histoire le prouvera, ce sultan n’était pas le plus médiocre des empereurs ottomans: grand, l’air viril, plutôt gros de constitution, très pâle de figure, il portait une longue barbe effilée. Il n’avait pas l’air aussi féroce que les autres sultans; beaucoup moins débauché et pas du tout viveur, il châtiait les ivrognes et s’accordait à peine chaque jour un petit verre d’absinthe.
Son peuple savait qu’il aimait la justice; on le considérait comme un bon prince, bien qu’il ait fait étrangler ses frères; l’histoire ajoute qu’à la vue de leurs cadavres il ne put retenir ses larmes, car il ne se complaisait pas dans ces actes de cruauté barbare exigés par la forme et le bon ordre de son gouvernement.
Mais revenons à notre histoire du drogman. Elle fut ainsi racontée à la légation, l’été dernier, pendant une sieste de doux farniente:
Il y avait un homme appelé Mustapha qui vivait près de la Porte d’Or; il était très vieux, très riche; sur le point de mourir il fit venir son fils et lui tint le langage suivant:
—Mon cher enfant, je vais mourir; avant de vous quitter, je veux vous indiquer mes dernières volontés. Voici cent livres, vous les donnerez à l’homme le plus méchant que vous rencontrerez. Voici cent autres livres, vous les donnerez à l’homme le plus stupide que vous découvrirez.
Quelques jours après le père mourut; son fils se mit en quête du méchant homme; on lui en indiqua plusieurs, mais ils ne lui parurent point assez méchants. De guerre lasse, il loua un cheval et se rendit à Yosgat, en Asie-Mineure. Là tous les habitants à l’unanimité lui désignèrent leur cadi comme l’homme le plus exécrable du monde. Cette révélation donna entière satisfaction au jeune homme. Il se rendit chez le cadi, lui raconta l’histoire du testament de son père et ajouta:
—Comme je tiens à accomplir la volonté de mon père, je vous prie d’accepter ces cent livres.
—Mais, objecta le cadi, comment savez-vous que je suis si méchant?
—Le témoignage de toute la ville me l’indique, répondit le fils.
—Notez bien, jeune homme, reprit le cadi, qu’il est contraire à mes principes d’accepter le moindre présent; si je reçois de l’argent, c’est à un point de vue tout spécial; je n’accepterai votre offre que si je puis vous donner l’équivalent de votre argent.
Cette réponse du cadi paraissait juste et elle embarrassa le jeune homme; cependant, comme il désirait avant tout accomplir la volonté de son père, il insista auprès du cadi.
—Monsieur le juge, reprit-il, si vous me vendiez quelque chose, la volonté de mon père n’en serait pas moins respectée, il me semble?
—Ceci demande réflexion, reprit le cadi en regardant tout autour de lui comme s’il cherchait quel objet il pourrait vendre au jeune homme en respectant la volonté du testament.
Il réfléchit longtemps; soudain, une idée lumineuse jaillit de son esprit: apercevant deux pieds de neige dans la cour devant sa maison, il dit au jeune homme:
—Je vais vous vendre de la neige, cette neige que vous voyez là; acceptez-vous le marché?
—Oui, répondit l’autre, comprenant que la neige ne représentait rien de précieux.
Le cadi établit un acte régulier dont les frais furent payés naturellement par l’acquéreur en plus des cent livres représentant le prix de la neige. Le jeune homme retourna chez lui, se demandant, un peu soucieux, s’il avait strictement accompli la volonté de son père, car, après tout, le cadi ne lui semblait pas si méchant; n’avait-il pas en effet refusé énergiquement d’accepter l’argent sans un échange de bon aloi? Sa perplexité fut de courte durée.
Le second jour, de bon matin, le secrétaire du cadi vint trouver le jeune homme pour lui dire que son maître désirait le voir.
—Soit, j’irai le trouver, répondit le jeune homme.
—Non, dit le secrétaire, j’ai l’ordre de vous ramener avec moi.
Le jeune homme résista, mais le secrétaire insista. Ce dernier l’emporta enfin et tous deux se mirent en route.
—Que me voulez-vous, cadi Effendi? demanda le jeune homme.
—Soyez le bienvenu, répondit le cadi, je vous ai prié de venir, parce que votre neige me gêne beaucoup dans ma cour. Les autorités ne veulent plus en supporter la responsabilité. C’est un dépôt dangereux, on ne peut pas le mettre en sûreté comme un autre objet de valeur. De plus, elle encombre la route sur laquelle chacun a le droit de circuler. Que s’en suit-il? Votre neige sera piétinée ou volée, ou bien elle fondra et toute la responsabilité en pèsera sur moi. C’est ce que je veux éviter, aussi je vous prie d’enlever votre neige.
—Mais, cadi Effendi, répliqua le jeune homme, qu’à cela ne tienne, laissez-la fondre, laissez-la voler ou piétiner, je ne vous en réclamerai pas la valeur.
—Pas le moins du monde, dit le cadi, vous n’avez pas le droit d’obstruer ainsi la voie publique; faites-moi le plaisir d’enlever votre neige ou je me verrai dans l’obligation de vous mettre en prison et de vous rendre responsable du gaspillage d’une propriété que vos héritiers pourront revendiquer un jour ou l’autre.
—Faites-la balayer, reprit le jeune homme, j’en supporterai les frais.
—Par exemple, répondit le cadi indigné, me prenez-vous pour votre domestique? Vous n’avez pas l’air de vous douter que ce balayage coûterait encore fort cher.
—J’en paierai la dépense, quelle qu’elle soit, répéta le jeune homme.
—Eh bien, elle se montera à vingt livres, dit le cadi.
—Je les paierai, répondit le jeune homme.
C’est ainsi que le cadi extorqua vingt livres supplémentaires au fils du défunt.
Pourtant le jeune homme se déclara satisfait. Il fut enchanté de trouver en la personne de ce cadi un homme dont la bassesse de caractère lui permettait d’accomplir la volonté de son père.
Après cette expérience, le jeune homme se mit à la recherche de l’homme stupide pour accomplir la deuxième clause du testament de son père. Cette fois il limita ses recherches à la cité de Stamboul, qu’il habitait. Il montait la rue qui mène à la Sublime Porte lorsqu’il entendit résonner l’écho d’un brillant orchestre. Il se dirigea du côté de la musique; arrivé à une petite distance, il aperçut une grande procession avec un déploiement de soldats. Un homme très âgé, revêtu d’un magnifique uniforme, montait un cheval arabe, dont la robe était d’une blancheur immaculée. Une quantité de décorations de toutes tailles et de toutes couleurs couvrait la poitrine de ce vieillard. Le harnachement du cheval était constellé de broderies d’or.
Une douzaine de hauts fonctionnaires du gouvernement d’Amurath III entouraient le vieillard; eux aussi portaient des vêtements magnifiques; ils étaient revenus récemment du Caucase avec un chargement de richesses et ils profitaient de cette occasion aujourd’hui pour exhiber leurs longues robes et leurs bijoux; ils portaient tous des uniformes merveilleusement brodés et montaient des chevaux superbes; une immense multitude les suivait. Tous les habitants de Galata et de Stamboul s’étaient réunis pour jouir de ce spectacle. Un murmure de peut-être soixante dialectes s’élevait de cette foule bigarrée. Le fils de Mustapha se mit à suivre la procession.
Il demanda à un piéton coiffé d’un turban vert, qui était assis sur une fontaine, ce que signifiait cette procession. L’autre lui apprit que le vieillard était le nouveau grand vizir d’Amurath; ce vizir venait d’être nommé et il allait prendre possession de son poste. Suivant la solennité d’usage, on escortait toujours ainsi les grands vizirs.
Lorsque la procession arriva à la Sublime Porte, le grand vizir descendit de cheval sur le seuil de la porte; là, chose étrange à dire, se trouvait un grand plateau et sur ce plateau une tête humaine fraîchement décapitée. Cette vue, bien faite pour donner la chair de poule, frappa d’horreur le jeune homme; recouvrant peu à peu ses sens, il demanda ce que signifiait cet usage. On lui apprit que la tête sanglante était celle du précédent grand vizir qui avait été décapité pour expier un méfait.
—La tête de son successeur figurera-t-elle aussi un jour sur le plateau? demanda le jeune homme à un soldat qui maintenait l’ordre de la procession.
—De nos jours il est difficile d’y échapper, répondit le soldat.
Après cela le jeune homme posa immédiatement d’autres questions; il se mit à la recherche du kiahaja du nouveau grand vizir (car tout grand vizir a un factotum); il trouva le kiahaja et le pria de remettre au grand vizir les cent livres léguées par son père.
Le kiahaja, après avoir fait décliner au jeune homme ses nom et qualités, reçut l’argent et le remit plus tard au grand vizir. Ce grand fonctionnaire n’en croyait pas ses yeux.
—Quel ami, demanda-t-il, peut bien me laisser cet argent et pourquoi ce legs?
Il fit ensuite appeler le jeune homme et le questionna sur son père. Le fils répondit:
—Mon père s’appelait Mustapha, il habitait près de la Porte d’Or, mais vous ne le connaissiez pas, maître.
—Lui me connaissait-il?
—Non, Seigneur, répondit le jeune homme.
—Mais alors pourquoi ce legs en ma faveur?
Le fils raconta l’histoire au grand vizir et lui avoua qu’il ne lui paraissait pas possible de trouver un homme plus stupide et plus idiot que lui; voilà pourquoi les cent livres léguées par son père devaient revenir à ce haut fonctionnaire.
Cette révélation stupéfia le grand vizir qui demanda:
—Comment savez-vous que je suis si stupide? Ni vous ni votre père ne me connaissiez.
—Votre acceptation du poste de grand vizir en présence de la tête décapitée de votre prédécesseur en dit assez long. Inutile de fournir d’autres explications.
A ces mots le grand vizir resta coi; ne trouvant pas de réponse plausible, il saisit sa barbe à pleines mains, la tira et réfléchit quelques instants. S’adressant au jeune homme il lui dit:
—Fils du grand et sage Mustapha, faites-moi le plaisir d’accepter d’être mon hôte ce soir; demain matin j’aurai un petit entretien avec vous.
Le jeune homme accepta l’invitation. Le lendemain le grand vizir le fit demander et lui apprit qu’il allait se rendre au palais d’Amurath, à la pointe de Seraglio. Il pria le jeune homme de l’accompagner. Celui-ci essaya de refuser, mais en vain, car le grand vizir l’entraîna avec lui.
Arrivé au palais, le grand vizir va droit au chef des Eunuques et s’adressant à ce superbe Arabe:
—Votre Grandeur, dit-il, je sais que Sa Majesté, en me confiant le poste très recherché de grand vizir, m’a fait le plus grand honneur du monde; je lui voue une profonde reconnaissance pour cette rare distinction. Cependant, Excellence, ce jeune homme que vous voyez est venu me trouver aujourd’hui et il m’a tenu un langage tel que je suis décidé à donner ma démission; je me sens incapable de servir Sa Majesté avec le dévouement qu’elle mérite.
L’Eunuque resta pétrifié: c’était la première fois qu’un grand vizir osait parler de démission. L’acte du grand vizir parut si étrange à l’Eunuque que celui-ci se rendit immédiatement chez le Sultan pour lui faire son rapport. Le Sultan fut aussi stupéfait qu’indigné et manda aussitôt le grand vizir avec son jeune acolyte. Quand ils arrivèrent en présence d’Amurath, ils le trouvèrent de plutôt mauvaise humeur.
Les Janissaires avaient conspiré contre lui; sa femme, sa sœur et sa mère, sur lesquelles il comptait pour soulager sa santé précaire et sa détresse mentale, avaient en vain essayé de le calmer et d’apaiser sa colère. Son visage pâle devint écarlate de rage.
S’adressant avec fureur au grand vizir:
—Comment se fait-il, coquin, que vous osiez parler de votre démission?
—Majesté, reprit le grand vizir, je sais parfaitement que je commets un acte téméraire, mais c’est ce jeune garçon (et ce disant il montra du doigt le jeune homme) qui m’y oblige. Si Votre Majesté désire connaître les raisons impérieuses auxquelles je cède, qu’Elle daigne interroger ce jeune homme. Lorsque Votre Majesté connaîtra ces motifs, Elle comprendra que je suis l’homme le plus stupide de son empire et qu’il serait contraire à sa dignité de me conserver plus longtemps comme son représentant immédiat.
Le jeune homme est ensuite appelé; il raconte son histoire. Le sultan sourit et finit par céder au sentiment de justice inné en lui. Il décrète par un iradé spécial que désormais aucun grand vizir ne serait plus décapité.
QUELQUES HÉROS D’OCCASION
Dès mon enfance, j’avais pris l’habitude de lire un certain choix d’anecdotes contées par un fabuliste célèbre avec autant de «brio» que de subtilité; j’aimais ces anecdotes, car elles me donnaient des enseignements précieux tout en me causant un vif plaisir. Ce livre était toujours à portée de ma main: toutes les fois que mon esprit pessimiste broyait du noir sur le compte du genre humain, j’avais recours à ces anecdotes et leur lecture chassait mes amères pensées; toutes les fois que je me sentais égoïste, en proie à des sentiments bas, je me tournais vers mon livre et je lui demandais de m’apprendre à vaincre ces mauvais penchants. Maintes fois j’ai désiré que le récit de ces charmantes anecdotes pût se prolonger au lieu de s’arrêter après un heureux dénouement naturel. Ce désir devint si impérieux que je pris le parti de le satisfaire et de compléter ces anecdotes en me mettant à la recherche de la partie qui leur manquait.
A grand’peine et après de pénibles recherches, je parvins à ce résultat; aujourd’hui, je vais vous exposer chaque anecdote l’une après l’autre en la faisant suivre de la contre-partie que mes investigations ont fini par découvrir.