II

Deux jours plus tard, un samedi matin, je me levai plus mort que vif et sortis pour retrouver un ami très apprécié de moi, le Révérend M., auquel j’avais donné rendez-vous pour visiter la tour de Talcott, distante de plus de dix milles. Mon ami me regarda sans me poser la moindre question. Nous partîmes; suivant son habitude, M. parla comme un moulin à vent. Je ne lui répondais pas, car je n’entendais rien. Au bout d’un mille, M. me demanda:

—«Mark, êtes-vous souffrant? Vous me paraissez aujourd’hui terriblement abattu, hagard et distrait. Voyons, qu’avez-vous?»

D’un air lugubre, sans enthousiasme, je lui répondis: «Perce, mon ami, perce avec soin, perce en présence du voyageur.»

Mon ami me regarda froidement, parut très perplexe et ajouta:

—Je ne saisis pas ce que vous voulez dire, Mark. Votre réponse ne contient rien qui me paraisse particulièrement triste et pourtant la façon dont vous venez de prononcer ces paroles, le son pathétique de votre voix me frappent péniblement. Qu’avez-vous donc?»

Je n’entendis même pas ses paroles, absorbé par mon refrain: «Un ticket bleu de dix cents, un ticket brun de huit cents, un ticket rose de quatre cents, perce en présence du voyageur.» J’ignore ce qui se passa pendant les neuf autres milles. Cependant, tout à coup, M. posa la main sur mon épaule et s’écria:

—Oh! réveillez-vous, réveillez-vous, je vous en prie; ne dormez pas toute la journée. Nous voici arrivés à la tour, mon cher. J’ai parlé comme une pie-borgne pendant toute cette promenade sans obtenir de vous une réponse; regardez donc ce magnifique paysage d’automne! Vous qui avez voyagé, vous devez pouvoir faire des comparaisons. Voyons, donnez-moi votre opinion, que pensez-vous de ce point de vue?

Je soupirai tristement et murmurai: «Un ticket brun de huit cents, un ticket rose de quatre cents. perce en présence du voyageur!»

Le Révérend M. s’arrêta net et d’un air très grave me contempla des pieds à la tête, puis ajouta:

—Mark, ceci me dépasse: les paroles que vous venez de prononcer sont les mêmes que tout à l’heure; je ne leur trouve aucune signification spéciale et pourtant, quand vous les prononcez, j’éprouve un pénible serrement de cœur. «Perce, perce en...» Comment est donc la suite?

Je repris le vers depuis le commencement et lui récitai la tirade complète. Le visage de mon ami s’illumina:

—Quelle charmante et étrange consonnance! me répondit-il, on dirait de la musique; quel agréable rythme! Je crois avoir attrapé la cadence; voulez-vous me répéter ces vers encore une fois et je les saurai complètement par cœur.

Je lui redis mes vers; M. les répéta en commettant une légère erreur que je rectifiai; après la troisième audition, il les dit parfaitement bien. A ce moment il me sembla qu’un lourd fardeau venait de dégringoler de mes épaules; mon cerveau se sentit débarrassé de ce torturant refrain et j’éprouvai une profonde sensation de repos et de bien-être. Mon cœur était si léger que je me pris à chanter pendant une demi-heure, tandis que nous rentrions doucement chez nous. Ma langue déliée se mit à parler sans discontinuer pendant une grande heure; les paroles coulaient de ma bouche comme l’eau d’une fontaine. Au moment de prendre congé de mon ami, je lui serrai la main et lui dis:

—Quelle royale promenade nous venons de faire! Mais je constate que depuis deux heures vous ne n’avez pas adressé la parole. Voyons, parlez, à votre tour, racontez-moi quelque chose.

Le Révérend M. jeta sur moi un regard lugubre, poussa un profond soupir et articula machinalement: «Perce, mon ami, perce avec soin, perce en présence du voyageur!»

J’éprouvai une cruelle angoisse et pensai en moi-même: «Mon pauvre ami, cette fois, il le sait, ton refrain.»—Je ne vis plus le Révérend M. pendant deux ou trois jours. Mardi soir, il apparut de nouveau devant moi et se laissa tomber comme une masse dans un fauteuil; il était pâle, abattu, horriblement déprimé. Levant sur moi ses yeux éteints il me dit:

—Ah! Mark, quelle horrible découverte j’ai faite en apprenant vos vers! Ils me poursuivent comme un cauchemar nuit et jour, heure par heure, sans la moindre trêve. Depuis que je vous ai vu, j’ai souffert mort et passion. Appelé samedi soir, par télégramme, je pris le train de nuit pour Boston: un de mes meilleurs amis venait de mourir et sa famille me priait de prononcer son éloge funèbre. Je m’assis dans mon compartiment et essayai d’élaborer le plan de mon discours. Il me fut impossible d’aller plus loin que la première phrase, car, à peine le train venait-il de s’ébranler en faisant entendre le monotone «clac, clac, clac» des roues, que vos vers odieux martelèrent mes oreilles avec ce bruit de roues pour accompagnement. Pendant une heure, je restai assis dans mon coin et prononçai une syllabe de ces vers à chaque claquement distinct des roues.

Un violent mal de tête étreignit mon crâne; j’eus l’impression que je deviendrais fou si je restais plus longtemps assis à ma place. Je me déshabillai donc et gagnai ma couchette. Je m’y étendis. Vous devinez ce qui se passa:

Clac, clac, clac, un ticket bleu—clac, clac, clac, de dix cents—clac, clac, clac, un ticket brun—clac, clac, clac, de huit cents—etc... perce en présence du voyageur!