Les Peterkins

ET AUTRES CONTES
TRADUITS PAR
FRANÇOIS DE GAIL

PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMX

JUSTIFICATION DU TIRAGE:
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

[TABLE]

LES PETERKINS
(D’APRÈS PEABODY HALE)

C’était bien le moment de se livrer à l’étude des langues. Les Peterkins venaient d’entrer dans leur nouvelle maison, beaucoup plus confortable que la précédente; ils devaient avoir la place pour toute chose et toute chose à sa place.

Elisabeth-Elisa n’oubliait pas combien leur ancienne installation était peu pratique; pendant longtemps, en effet, pour jouer du piano, elle avait été obligée de s’asseoir dans la galerie de l’autre côté de la fenêtre. Mᵐᵉ Peterkins se souvenait des difficultés qu’elle éprouvait au sujet des nappes de table.

La nappe supérieure se trouvait dans une malle rangée contre la porte d’une grande armoire située sous l’escalier; la nappe du dessous était renfermée dans un tiroir de la grande armoire; de sorte que, lorsqu’il s’agissait de changer les nappes, il fallait retirer et mettre de côté la malle pour pouvoir ouvrir l’armoire, car on devait d’abord se servir de la nappe du dessous; après cela, il fallait remettre en place la malle pour l’ouvrir et en extraire la nappe supérieure.

Après tous ces déplacements, il était encore nécessaire de déplacer la malle pour dégager la porte de l’armoire qui contenait la boîte à couteaux. Ces déménagements successifs occasionnaient naturellement une grande perte de temps.

Maintenant que la nouvelle maison des Peterkins était suffisamment grande, ils trouveraient le moyen de tout loger. Agamemnon se réjouissait surtout de l’installation de la nouvelle bibliothèque. Dans leur ancienne maison, il n’y avait pas de pièce spéciale pour les livres: les dictionnaires étaient au premier étage, chose fort incommode, et les volumes de l’encyclopédie répartis en plusieurs endroits. Ainsi, les volumes de A jusqu’à P se trouvaient au rez-de-chaussée, tandis que tous ceux de Q jusqu’à Z étaient classés dans différentes chambres du premier étage. Malheureusement on ne pouvait jamais se rappeler si la section de A à P comprenait la lettre P.

—Je montais toujours au premier étage pour chercher P, disait Agamemnon, et je m’apercevais que le volume se trouvait en bas; à chaque instant c’était une nouvelle confusion.

Naturellement, maintenant, la nouvelle maison des Peterkins se prêtait mieux à la vie studieuse. En ayant tous les livres dans la même pièce, on évitait une grande perte de temps pour les chercher.

M. Peterkins suggéra à chacun des siens d’apprendre une langue différente. S’ils voyageaient un jour à l’étranger ce serait on ne peut plus commode: Elisabeth-Elisa pourrait parler français avec les Parisiens, Agamemnon allemand avec les Allemands, Salomon-John italien avec les Italiens; Mᵐᵉ Peterkins parlerait espagnol en Espagne; quant à lui, il aborderait à la fois toutes les langues orientales en commençant par le russe.

Mᵐᵉ Peterkins n’était pas très décidée à apprendre l’espagnol; car toute sa famille avait juré qu’elle n’irait jamais en Espagne à cause de son horreur pour l’Inquisition. Mᵐᵉ Peterkins d’ailleurs partageait cette horreur avec ses enfants.

Les voyages à l’étranger lui souriaient peu et elle avait toujours déclaré qu’elle ne quitterait pas le sol natal avant qu’un pont fût jeté sur l’Atlantique! (Or il n’en était pas encore question.) Agamemnon déclarait qu’il ne fallait jurer de rien, que chaque jour on faisait de nouvelles découvertes et qu’un pont ne serait assurément pas plus difficile à inventer qu’un téléphone; dans les temps anciens on se servait déjà de ponts. La question des professeurs vint alors sur le tapis. On pourrait certainement en trouver à Boston. S’ils venaient tous le même jour il serait facile de transporter trois d’entre eux dans le petit break. Agamemnon irait au-devant d’eux, puis les reconduirait; de cette façon il s’habituerait à leur conversation à l’aller comme au retour.

Monsieur Peterkins se documenta sur les langues orientales: on lui apprit que le sanscrit était la base de toutes ces langues; aussi proposa-t-il à toute sa famille de commencer par le sanscrit; ils n’auraient ainsi besoin au début que d’un seul professeur et pourraient ensuite bifurquer sur les autres langues.

Mais sa famille préféra apprendre des langues différentes. Elisabeth-Elisa savait déjà un peu de français; elle avait essayé, sans grand succès, d’en placer quelques mots à l’exposition du centenaire, mais elle s’était aperçue qu’elle venait de lier conversation avec un Maure qui ne comprenait pas le français.

M. Peterkins objecta qu’il leur faudrait plusieurs pièces pour leurs études si tous les professeurs venaient à la même heure; mais Agamemnon lui fit remarquer qu’ils se serviraient de dictionnaires différents. M. Peterkins était d’avis qu’il vaudrait mieux avoir tous les professeurs en même temps, car chaque élève pourrait, en plus de la langue qu’il étudierait, attraper des bribes des autres langues; d’après lui le meilleur moyen d’apprendre à parler une langue étrangère était d’entendre parler les autres autour de soi.

Mᵐᵉ Peterkins objecta que sa maison ressemblerait à une tour de Babel; elle en prit cependant son parti.

Agamemnon signala une autre difficulté: naturellement il leur fallait des professeurs étrangers qui parleraient chacun leur langue maternelle; mais, dans ce cas, comment faire pour les inviter à venir à la maison, leur expliquer la combinaison de la voiture, et arranger la répartition des heures de leçon? Agamemnon se demandait comment on pouvait se tirer d’affaire avec un étranger lorsqu’on était incapable de lui exposer ce qu’on désirait.

Elisabeth-Elisa répondit qu’en pareil cas les signes et la pantomime devaient rendre de grands services. Salomon-John et les jeunes garçons se mirent aussitôt à mimer. Elisabeth-Elisa expliqua que le mot «langue» signifiait à la fois «langage et organe de la parole»; ils pouvaient donc montrer leur langue pour se faire comprendre.

Comme exercice pratique, les jeunes garçons figurèrent les professeurs étrangers parlant chacun leur langue maternelle; Agamemnon et Salomon-John firent semblant de les inviter à venir instruire la famille au moyen d’une série de signes.

M. Peterkins déclara que leur succès était admirable, et qu’ils pourraient presque aller à l’étranger sans étudier les langues; il encouragea ses enfants à se faire comprendre par signes. Pourtant, comme le pont n’était pas encore construit, il vaudrait peut-être mieux attendre et cultiver les langues. Mᵐᵉ Peterkins craignait que les professeurs étrangers ne se considérassent comme invités au lunch: Salomon-John, en effet, n’avait cessé de montrer sa bouche en l’ouvrant, la fermant et en sortant sa langue; il semblait plus par là vouloir les inviter à manger que leur demander des leçons de langues. Agamemnon suggéra qu’ils pourraient emporter avec eux les divers dictionnaires lorsqu’ils iraient trouver les professeurs; cela exprimerait qu’ils désiraient des leçons et les professeurs n’y verraient pas une invitation au lunch.

Mᵐᵉ Peterkins trouvait plus prudent de préparer un lunch pour les professeurs au cas où ils prendraient la visite pour une invitation, seulement elle ignorait ce qu’ils mangeaient d’habitude. M. Peterkins pensa qu’il serait très bon d’apprendre ce détail en fréquentant des étrangers, car, avant de quitter leur pays natal, ils auraient ainsi l’occasion de s’habituer aux plats étrangers. Les petits garçons se réjouissaient beaucoup à l’idée de manger de nouveaux mets. Agamemnon avait entendu dire que la soupe à la bière était le régal favori des Allemands et il se proposait, dès sa première leçon, de s’en faire expliquer la préparation.

Salomon-John savait que tous les étrangers aiment beaucoup l’ail, aussi pensa-t-il que les professeurs seraient enchantés de sentir une odeur d’ail dans la maison dès leur première leçon, et qu’ils apprécieraient beaucoup cette délicate attention.

Elisabeth-Elisa voulait faire à une de ses parentes habitant Philadelphie la surprise de lui parler français. Aussi désirait-elle commencer ses leçons avant la visite annuelle de sa famille de Philadelphie. Il y eut un léger retard dans l’exécution de ces projets: M. Peterkins préférait trouver des professeurs établis depuis peu dans la région, car il ne voulait pas subir la tentation de parler anglais avec eux; il désirait des professeurs récemment débarqués en Amérique, et il revint un soir chez lui avec une liste complète des étrangers nouvellement arrivés. La famille Peterkins décida qu’elle emprunterait aux Bromwicks leur break pour le premier jour, et M. Peterkins et Agamemnon partirent en voiture à la ville pour ramener tous les professeurs. L’un était un Russe, qui voyageait pour son plaisir et n’avait nullement l’intention de donner des leçons; peut-être y consentirait-il, mais dans tous les cas il ne savait pas un mot d’anglais.

M. Peterkins avait dans son porte-cartes les cartes des messieurs qui lui avaient recommandé les différents professeurs; accompagné d’Agamemnon, il alla d’hôtel en hôtel pour les convoquer. Il les trouva tous très polis, tous prêts à venir après les explications données au moyen des signaux convenus. Ils avaient oublié les dictionnaires, mais Agamemnon possédait un guide qui pouvait les remplacer et qui sembla très approprié aux étrangers.

M. Peterkins dut se contenter d’un professeur russe, car il ne trouva aucun maître de sanscrit nouvellement débarqué dans le pays.

Mais voici qu’une difficulté inattendue surgit lorsqu’ils mirent dans la même voiture le professeur russe et le professeur d’arabe; ce dernier était Turc et portait un fez sur sa tête; il s’assit au fond de la voiture! Ils se regardèrent de travers et s’invectivèrent chacun dans leur langue sans que M. Peterkins pût comprendre un traître mot. Etait-ce du russe, était-ce de l’arabe? En tout cas il sautait aux yeux (ou plutôt aux oreilles) que les individus ne voulaient à aucun prix se trouver dans la même voiture. M. Peterkins était au désespoir; il avait oublié la guerre turco-russe! Quelle gaffe énorme il venait de commettre en invitant le Turc!

Une foule de curieux s’était groupée devant l’hôtel. Le professeur français pria très poliment le Russe de monter avec lui dans la première voiture; mais une autre difficulté se présentait: le professeur allemand se carrait tranquillement dans le fond de cette voiture!!!

Le professeur français avait à peine mis le pied sur le marche-pied qu’il invectiva violemment le professeur allemand; ce dernier, furieux, sauta de la voiture par la porte opposée, fit le tour en courant et le saisit au collet. A n’en pas douter, l’Allemand et le Français ne pouvaient pas habiter ensemble la même voiture! Pendant ce temps-là la foule des curieux augmentait toujours.

Agamemnon, fort heureusement, savait dire en allemand le mot «monsieur»; s’adressant au professeur allemand, il l’invita par signes à prendre place dans l’autre voiture.

L’Allemand consentit à s’asseoir aux côtés du Turc. Enfin les voitures se mirent en marche: M. Peterkins avait l’Italien à ses côtés, le professeur français et le Russe étaient assis derrière et se parlaient sur un ton aigre qui laissait supposer à M. Peterkins qu’ils n’étaient pas complètement d’accord.

Le voyage d’Agamemnon s’effectua dans un profond silence: l’Espagnol assis à côté de lui semblait d’humeur maussade, tandis que le Turc et l’Allemand n’échangèrent pas un traître mot.

En arrivant à la maison, ils furent reçus par Mᵐᵉ Peterkins et Elisabeth-Elisa; par une délicate attention pour le professeur espagnol, Mᵐᵉ Peterkins avait jeté sur ses épaules une mantille de dentelle. M. Peterkins introduisit les professeurs dans la bibliothèque, mais il eut soin de les installer chacun à une respectable distance l’un de l’autre. Salomon-John chercha le dictionnaire italien et s’assit à côté du professeur italien. Agamemnon, avec un dictionnaire allemand, se rapprocha du professeur allemand. Les jeunes garçons montrèrent au Turc leur livre de «contes arabes». M. Peterkins essaya d’expliquer au professeur russe qu’il ne possédait pas de dictionnaire russe et qu’il avait espéré apprendre le sanscrit avec lui; de son côté Mᵐᵉ Peterkins essaya de faire entendre à son professeur qu’elle n’avait pas de livres espagnols. Elle oublia momentanément sa terreur de l’Inquisition et essaya de lui glisser quelques mots en se servant de termes anglais prononcés très lentement et en altérant son accent le mieux qu’elle pouvait. L’Espagnol s’inclina, parut prendre grand intérêt à sa conversation, et se montra très poli.

Pendant ce temps, Elisabeth-Elisa sortait au Parisien les quelques phrases qu’elle connaissait. Elle parlait plus facilement français qu’elle ne comprenait son professeur; lui, saisissait parfaitement ce qu’elle disait. Elle récita son vocabulaire et ânonna l’exercice suivant: J’ai le livre.—As-tu le pain?—L’enfant a une poire.—L’enfant sait-il sa leçon?

Le professeur écouta avec grande attention et répondit très distinctement à chaque question. Soudain, après avoir récité une de ses phrases, elle se leva, courut vers sa mère, et lui chuchota à l’oreille:—Ils ont, je crois, commis l’erreur que vous redoutiez; ils se croient invités au lunch! il vient de me remercier de notre aimable invitation à déjeuner.

—Ils n’ont pas pris leur déjeuner! s’exclama Mᵐᵉ Peterkins en regardant l’Espagnol: il semble affamé! Qu’allons-nous faire?

Elisabeth-Elisa courut consulter son père. Qu’allaient-ils faire? Comment leur faire comprendre qu’ils étaient invités à donner une leçon et non au lunch? Elisabeth-Elisa pria Agamemnon de chercher le mot «apprendre» dans le dictionnaire (apprendre devant signifier enseigner). Hélas! ils s’aperçurent que ce mot voulait à la fois dire apprendre et enseigner! Qu’allaient-ils faire?

Les étrangers se tenaient maintenant assis silencieux dans leur coin respectif. L’Espagnol paraissait de plus en plus blême. Allait-il donc s’évanouir? Le Français tortillait et effilait ses moustaches en regardant l’Allemand. Que faire si le Russe venait à attaquer le Turc et si l’air narquois du Parisien finissait par exaspérer l’Allemand?

—Il faut leur donner quelque chose à manger, dit M. Peterkins à voix basse; cela les calmera.

—Si seulement je savais ce qu’ils ont l’habitude de manger! continua Mᵐᵉ Peterkins.

Salomon-John suggéra qu’aucun des professeurs ne savait ce que son voisin avait l’habitude de manger: on pouvait donc leur offrir n’importe quoi.

Mᵐᵉ Peterkins se montra plus hospitalière que son fils, et déclara qu’Amanda pourrait préparer du bon café. M. Peterkins proposa un plat américain. Salomon-John envoya un des jeunes garçons chercher des olives.

Bientôt on servit le café et un plat de fèves bouillies; peu après arrivèrent les olives, le pain, des œufs à la coque et quelques bouteilles de bière. L’effet fut prodigieux! Chaque individu se mit à parler sa propre langue avec volubilité; Mᵐᵉ Peterkins versa du café à l’Espagnol qui s’inclina avec grâce. Tous aimaient la bière, tous aussi les olives.

Le Français s’étendit longuement sur «les mœurs américaines». Elisabeth-Elisa supposa qu’il faisait allusion à l’absence de nappe sur la table. Le Turc souriait, le Russe parlait avec animation. Au milieu du brouhaha produit par ces différentes langues, M. Peterkins répétait d’un air navré:

—Comment leur ferons-nous donc comprendre qu’ils doivent nous donner des leçons?

Au même instant la porte s’ouvrit et donna passage à la parente de Philadelphie qui, arrivée le jour même, venait faire sa première visite.

En entendant le bruit tumultueux de ces différentes conversations, elle recula d’effroi. La famille se précipita au-devant d’elle avec joie. Tous en même temps lui demandèrent de leur servir d’interprète auprès des professeurs. Pouvait-elle leur venir en aide? Pouvait-elle expliquer aux étrangers qu’on attendait d’eux des leçons? Des leçons! A peine avaient-ils prononcé ce mot que leurs hôtes se dressèrent tous comme un seul homme, la face rayonnante de joie. C’était le seul mot anglais que tous connaissaient. Ils étaient venus à Boston pour «donner des leçons». Le voyageur russe espérait ainsi apprendre l’anglais. Cette idée de leçon semblait leur plaire plus que le déjeuner. Assurément, ils donneraient bien volontiers des leçons. Le Turc sourit à cette perspective. La glace était rompue: les professeurs savaient maintenant qu’on attendait d’eux des leçons.

PERCE, MON AMI, PERCE!